PRÉSENTATION

Nicolas de Sainctot

En 1681, afin d'établir une forte et ferme amitié (1) le roi Naraï de Siam avait envoyé une ambassade auprès de Louis XIV ; elle n'arriva jamais, son navire ayant sombré au large du cap de Bonne-Espérance. Trois ans plus tard, sans nouvelles de ses ambassadeurs, Naraï dépêcha une délégation pour s'informer en France de leur sort. Deux mandarins furent désignés sous l'autorité du missionnaire Bénigne Vachet, promu mandarin et premier envoyé. Las ! Désireux d'honorer au mieux les visiteurs étrangers, la cour de Versailles et les supérieur des Missions Étrangères imposèrent à Vachet de se mettre en retrait, et de renoncer à sa qualité de premier envoyé, afin de mettre en pleine lumière les envoyés siamois. L'initiative était certes inspirée par les meilleurs sentiments, elle fut catastrophique. Désormais sans supérieur hiérarchique, livrés à eux-mêmes dans un pays qu'ils ignoraient complètement, n'en connaissant ni les codes, ni les usages, ni la langue, les deux Siamois choquèrent les Français par leur comportement, et le pauvre Bénigne Vachet, ne passant plus que comme un homme qui était à leur suite pour leur donner conseil (2), dut déployer des trésors de patience et de diplomatie pour secouer l'apathie, l'indolence et la mauvaise volonté – et peut-être le désarroi – de ses Siamois.

Contraints d'assumer un rôle pour lequel ils n'étaient pas préparés, peut-être blessés aussi à l'idée d'être pris pour des bêtes curieuses par les brillants seigneurs et les belles dames qui multipliaient les démarches pour se faire inviter à leur table, les deux mandarins ne sortaient guère de leur chambre : Ces sortes de repas étaient des occasions de continuelles mortifications que nos envoyés nous ont causées, je ne dis pas à moi seul, mais à MM. de Brisacier et Fermanel, qui assez souvent étaient priés par des amis de la mission de les y amener. Ils trouvaient dans nos envoyés des difficultés quasi insurmontables, parce que bien qu'ils se fussent engagés le soir auparavant de manger en public, l'heure du dîner étant venue, l'un feignait un mal de tête, et l'autre de ventre, ils se tenaient clos et fermés dans leurs chambres, et plus d'une fois il a fallu renvoyer des compagnies très considérables qui n'étaient chez nous que pour leur faire honneur et civilité (3). Choc culturel, incompréhension mutuelle, les envoyés Siamois donnèrent d'eux une image désastreuse pendant les quatre mois et demi qu'ils passèrent en France. Même l'abbé de Choisy, d'ordinaire assez débonnaire, écrivit : Je ne comprends pas qu'ils eussent choisi la crasse de leur pays pour l'envoyer montrer au bout du monde (4).

L'étiquette à la cour de Versailles sous le règne de Louis XIV fut sans doute une des plus rigoureuses d'Europe. Du petit lever au coucher du roi, selon un emploi du temps strictement minuté, toute une foule de courtisans et de dignitaires se pressaient et s'affairaient autour du monarque, maîtres d'hôtel, valets, médecins, chirurgiens, aumôniers, chambellans, officiers de la Garde-robe, barbiers, officiers du Cabinet des perruques, pannetiers, échansons, écuyers-tranchant, officiers de Bouche et du Gobelet, officiers du Buffet, gentilshommes servant, contrôleurs généraux, veneurs, louvetiers, etc. chacun de ces corps avec sa propre hiérarchie et ses prérogatives. La vie de la Cour était ponctuée de très nombreuses cérémonies, naissances, baptêmes, fiançailles, mariages, funérailles, Te Deum, services religieux, processions, réceptions, audiences, etc. Le Grand maître, le Maître des cérémonies et leurs assistants veillaient au parfait déroulement de ces événements, tant pour l'organisation et la logistique que pour le respect du protocole. Lorsqu'il s'agissait de réceptions d'ambassadeurs, le Maître de cérémonie partageait ses compétences avec l'Introducteur des ambassadeurs, les deux charge ayant été créées en 1585 sous le règne de Charles III. Pour désamorcer les conflits qui pouvaient naître entre les deux fonctions, chacune accusant l'autre d'empiéter sur ses prérogatives, un règlement fut établi en 1643 qui tentait de préciser le domaine d'intervention de chacun. Conscient que les ambassadeurs étrangers n'étaient pas forcément au fait des us et coutume de la cour de France, le règlement prévoyait que l'Introducteur ne devait pas quitter d'une semelle l'ambassadeur qu'il accompagnait, et devait se tenir le plus près qu'il pourra et en quelque lieu que ce soit pour l'avertir des choses qu'il doit faire (5). Malheureusement, les mandarins siamois n'avaient pas la qualité d'ambassadeurs, ils furent donc privés des directives et des conseils de ce précieux personnage.

Nicolas Sainctot (1632 ?-1713), l'auteur du manuscrit dont nous extrayons ce texte, n'était pas encore Introducteur des ambassadeurs en 1684, quand les premiers envoyés siamois vinrent en France. Il avait hérité de son père en 1655 la charge de Maître des cérémonies, charge qu'il vendra 40 000 écus en 1691, pour acheter celle d'Introducteur, qu'il lèguera à son fils Nicolas-Sixte en 1709, pour se consacrer à la rédaction de ses Mémoires.

Il existe plusieurs manuscrits des Mémoires de Nicolas Sainctot. Les extraits que nous proposons ici proviennent du 2ème volume de la version conservée à la Bibliothèque Nationale sous la cote Ms. Fr. 14118, f° 127r°-134v°, sous le titre Mémoires de M. de Sainctot, Introducteur des ambassadeurs. Nous l'avons transcrit en français moderne, nous en avons revu l'orthographe et la ponctuation, et nous avons tâché de l'éclairer par quelques notes.

ARRIVÉE DE TROIS MANDARINS DE SIAM EN 1684

NOTES

1 - Lettre de Phra Naraï à Louis XIV, citée par Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 110. 

2 - Mémoires de Bénigne Vachet, cité par Launay, op. cit., I, p. 136. 

3 - Ibid. p. 141. 

4 - Journal du voyage de Siam de l'abbé de Choisy du 26 septembre 1685. 

5 - Règlement pour la fonction des charges de Grand maître des cérémonies et Conducteurs des ambassadeurs, Bibliothèque de l'Institut, fonds Godefroy 394, f° 270. 

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