Nous avons volontairement passé les péripéties (peu nombreuses) du voyage ainsi que les difficultés administratives et politiques rencontrées par la délégation en Angleterre, pour faire commencer ces Mémoires au moment où les deux envoyés siamois et M. Vachet débarquent sur le sol français.

 

À Calais.

À Calais, M. le duc de Charost (1), qui est l'ami intime de la Mission, se fit une gloire particulière d'ordonner dans tout son gouvernement, tant aux officiers de guerre qu'aux magistrats de ville, de ne rien omettre dans ces sortes de rencontres. En effet, nous ne mîmes pied à terre que pour être reçus avec applaudissements de la noblesse, de la bourgeoisie et des soldats ; nous trouvâmes autours des carrosses une foule d'officiers qui s'empressaient pour nous donner la main. Tous les principaux de la ville étaient sortis à notre rencontre, et les soldats sous les armes, tambour battant, étaient en haie. Ce fut de cette sorte que nous arrivâmes dans l'une des plus belles maisons, que l'on avait ornée plus qu'à l'ordinaire pour nous loger, où à peine fûmes-nous entrés que l'on servit un repas des plus magnifiques que j'aie encore vus. Tous les messieurs furent toujours chapeau bas. Pendant le dîner, les violons, les trompettes et les tambours firent à qui mieux mieux. Une demi-heure après, la noblesse qui ne s'était retirée que pour s'assembler vint nous complimenter de la part de M. le duc de Charost. Messieurs de la ville, en corps, les suivirent de près, et nous apportèrent les vins les plus délicieux, et pour empêcher la foule du peuple, l'on nous envoya les gardes du gouverneur, qui de nuit et de jour étaient à leurs postes, de même que si nous eussions été leurs maîtres. M. de Châteaurenault, supérieur de la douane, ne se contenta pas de faire transporter nos hardes directement chez nous, il eut même la bonté de voir en personne emballer les hardes qui en avaient besoin, et de nous fournir les chariots nécessaires pour leur transport.

De Calais à Paris.

M. le duc d'Elbeuf (2), gouverneur de la Picardie, avait pris les mêmes précautions que son lieutenant-général, M. le duc de Charost. Aussi, dans toute la marche, ce n'était pour nous qu'une suite de compliments, de déférences, de présents, jusque-là même que, dans les places de guerre, comme à Calais, Boulogne, etc., les officiers vinrent prendre le mot de nous (3). Il est bien doux, ce semble, de vivre parmi tant d'éclat, de n'entendre que des applaudissements, de voir les plus apparents des villes s'entrechoquer pour nous aborder et pour ne nous faire connaître des empressements que pour nous honorer. Il est vrai que la curiosité y a sa bonne part, mais quoi qu'il en soit, c'est une chose de dure digestion, lorsqu'on est avec des gens qui se froissent des actions les plus honnêtes, qu'il faut aiguillonner comme des bœufs pour les disposer à une civilité, et qui se choquent aussi facilement que les autres s'étudient simplement à leur donner du plaisir. Peut-être que je répéterai plusieurs fois cette chanson, mais quoi qu'on en puisse dire, il est très nécessaire d'y apporter quelque remède (4).

Arrivant à Beaumont, nous y trouvâmes M. de Brisacier (5), supérieur du Séminaire, MM. Fermanel (6) et Lefebvre. M. de l'Isle, envoyé de M. de Seignelay (7), nous logea dans l'hôtellerie où ils s'étaient mis à notre occasion. Sitôt que nous fûmes dans notre appartement, ces messieurs s'y rendirent, et M. le supérieur y harangua en forme nos envoyés, qui le remercièrent par ma bouche, en leur témoignant qu'ils ne manqueraient pas, à leur retour, d'en faire un rapport fidèle au roi de Siam leur maître. Ils soupèrent avec nous, ensuite je me retirai dans leur chambre et leur remis tous les paquets, dépêches et lettres dont j'étais chargé, qu'ils prirent et dont il firent un relevé très exact, jusqu'à la moindre lettre particulière. Nous avions pour voiture un carrosse à six chevaux et deux grands chariots de bagage. Ces messieurs, en ayant un un peu plus propre que le nôtre, pressèrent nos envoyés de le prendre, et eux se servirent du nôtre, où je me plaçai pour satisfaire à plusieurs demandes qu'ils avaient à me proposer. Nous ne fîmes que trois ou quatre lieues de la sorte, car avant que d'arriver à Saint-Denis, nous trouvâmes deux carrosses à six chevaux, les plus beaux de la Maison des Colbert, qu'on avait fait partir au-devant de nous, avec M. Blondeau, capitaine des gardes de Paris, accompagné de quelques-uns de ses cavaliers très bien montés, avec leurs casaques bleues et mousquetons, qui se portèrent devant et à l'arrière du plus apparent des carrosses, où nos deux envoyés, M. Blondeau, l'interprète et moi, nous montâmes. De cette sorte, nous arrivâmes à Saint-Denis, mais parce qu'il y avait ordre que l'on ménageât de jour l'entrée à Paris, nous n'eûmes que le temps de dîner et de nous remettre en carrosse. Il ne faut pas s'informer si nous fûmes bien traités. Tous les principaux abbés du séminaire, chacun en son particulier, voulant contribuer à cette action, avaient fait le voyage de Saint-Denis dans des voitures très propres et très vastes, de telle sorte qu'il se trouva quatorze carrosses en file lorsque nous fûmes aux portes de Paris.

Arrivée à Paris (8).

Nous étions à la tête de tous, précédés par les gardes ci-dessus mentionnés, et qui avaient soin d'informer les curieux d'où venait un tel convoi. L'on entendait par toutes les rues : Ce sont les ambassadeurs du roi de Siam ! Les boutiques et maisons se dépeuplèrent. Ceux qui ne pouvaient nous voir dans un quartier couraient vite dans l'autre ; les uns civils, les autres railleurs, tous s'entre-heurtaient jusqu'à se mettre dans le danger évident de se blesser, ou sous les chevaux, ou sous les roues. Comme nous marchions à pas comptés, la foule grossissait toujours. L'on voyait des carrosses, des chaises et des cavaliers rebrousser leur chemin, et ensuite retourner tout doucement, pour se donner la satisfaction de nous voir.

Enfin, après avoir traversé les plus belles rues de Paris, nous vînmes descendre à l'hôtel de Taranne, proche de la Charité, dans le faubourg Saint-Germain (9). De tous les hôtels de Paris, on ne pouvait en choisir un qui nous accommodât mieux, car pour le quartier, c'est l'un des plus agréables de cette grande ville, et assez proche de notre séminaire, ce qui était ce que nous avions souhaité et demandé. Rien de plus commode que cette maison. Notre appartement consistait en une jolie salle d'entrée, une autre beaucoup plus grande et bien parée qui donnait sur la rue, et où nous mangeâmes toujours, une autre petite à côté, puis deux grandes chambres ornées de miroirs de première grandeur, bordés d'argent et de beau vermeil, de buffets et de tables damasquinés. La deuxième était encore plus riante que la première, et ce furent les deux endroits destinés à nos envoyés. Nous avions, outre cela, deux autres chambres tendues de damas rouge, avec des ameublements non moins considérables que dans les deux précédentes. Les unes et les autres communiquaient par une petite galerie peinte et enjolivée de plusieurs curiosités. Outre cela, deux officiers et deux valets de la Maison de M. de Seignelay, qu'on attacha à notre service, étaient aussi très bien logés, ainsi que M. le maître et son commis, et un valet, le chef d'office et son second, l'écuyer et deux autres cuisiniers, deux autres valets et un portier, tout cela sans compter l'appartement de deux Flamands que j'avais amenés à Paris d'un homme d'affaire qui se donna à nous, de nos quatre écoliers (10), de notre interprète, et de nos serviteurs.

La table fut réglée à douze couverts et fut toujours servie avec abondance aux dépens du roi qui était pour lors à Fontainebleau. Nous avions un carrosse entretenu. Quelques jours après notre arrivée à Paris, MM. Fermanel et de Brisacier m'engagèrent d'entrer en conférence avec M. l'abbé de Choisy, auquel je fis par leur ordre un détail sincère de toutes les affaires que nous avions à négocier. Je m'appliquai particulièrement à lui faire l'histoire des commencements, du progrès, et de la fin, non seulement de notre envoi, mais encore de ce que l'on attendait du voyage des premiers ambassadeurs. L'on ne peut assez exprimer combien l'on reçoit de lumières des personnes qui, comme M. l'abbé de Choisy, ont toute leur vie pratiqué la Cour, aussi, j'en reçus des avis sur lesquels ont roulé la plus grande partie des choses où l'on a réussi. Je fais expressément cette remarque, pour que ceux qui seront employés dans ces sortes de négociations ne manquent pas de se conformer aux circonstances suivantes : 1° Il est très nécessaire qu'ils ouvrent le fond de leurs cœurs, sans se rien réserver, à quelques personnes intelligentes et qui soient d'expérience ; 2° Que ce ne soit qu'à ceux que MM. du séminaire leur indiqueront, et sans avoir égard à leurs propres lumières, qui ne s'accordent pas toujours avec celles des autres. Il ne faut qu'une démarche faite mal à propos, ou qui parte d'un zèle indiscret, pour retarder ou plutôt ruiner des affaires qui se font facilement, lorsqu'on les traite par le conseil d'un homme sage et prudent.

Premier entretien avec M. de Seignelay et M. de Croissy (11).

Peu après, M. le marquis de Seignelay m'écrivit un billet pour me rendre incognito à la Cour. Ce fut M. l'abbé de Choisy qui m'y mena. J'arrivai assez tard à Fontainebleau pour n'être pas reconnu. Sitôt que M. de Seignelay l'eut appris, il me fit entrer dans son cabinet où nous eûmes près de trois heures de conférence. Il s'informa d'abord du principal motif de notre envoi. Je lui en indiquai trois : le premier, pour apprendre des nouvelles de la première ambassade ; le second pour féliciter le roi sur la naissance de M. le duc de Bourgogne (12) ; et le troisième pour marquer au roi la part que celui de Siam prenait à ses victoires et ses conquêtes, et pour lui demander son amitié. Il me dit qu'il avait vu nos mémoires, mais qu'ils n'étaient pas véritables, et que je me gardasse bien, sur toutes choses, de parler d'un ambassadeur, parce que le roi était résolu de n'en pas envoyer ; et la raison qu'il m'en allégua était fondée sur une fausse nouvelle que les Hollandais avaient fait courir, savoir que jamais le roi de Siam n'avait pensé envoyer un ambassadeur en France, par conséquent, que je m'étais trompé. L'obligation où j'étais de me justifier fit que je le priai de m'écouter sans prévention. Je lui dis donc que ce dont il s'agissait était un fait, et que je m'obligeais de le lui prouver, sans qu'il eût un mot à me répondre, et pour le convaincre je lui dis : N'êtes-vous pas, Monsieur, à la tête de la Compagnie royale des Indes ? Rien ne vous est plus facile que de vous faire présenter les livres de dépenses qu'on a faites à Banten, durant trois ou quatre mois que les ambassadeurs siamois y ont été nourris et défrayés dans la loge française. Celui qui en était le chef dans ce temps-là, est actuellement à Paris. Vous pouvez le faire appeler, il se nomme Guilhem et est logé à l'auberge du Lion. Il vous dira comme il les a embarqués sur le navire le Soleil d'Orient pour la France. Il n'y a point de ces messieurs de la Compagnie qui ne vous assurent du même fait. Ce n'est donc pas une idée chimérique, que le roi de Siam a envoyé des ambassadeurs en France. De plus, la même Compagnie a reçu des nouvelles des affaires qu'elle entretient dans l'île de Bourbon, que les ambassadeurs y ont mis pied à terre, et qu'ils se sont rafraîchis durant plusieurs semaines, et qu'on les a vus partir faisant la route du cap de Bonne-Espérance ; que si par une tempête furieuse ils ont fait naufrage et qu'on n'a plus ouï parler d'eux, la faute en doit-elle être imputée au roi de Siam, qui, de sa part, n'a rien omis pour que l'ambassade eût un heureux succès, et ne la doit-on pas regarder comme si réellement elle était arrivée ?

— Je pense, me dit M. de Seignelay, que vous persuaderez que le roi doit envoyer un ambassadeur. En voilà assez pour aujourd'hui. Retournez-vous en à petit bruit comme vous êtes venu, je vous ferai savoir la résolution du roi. Je vais de ce pas l'instruire de tout ce que vous venez de m'apprendre. Je me trouvais embarrassé, car comme je ne savais pas que le roi avait chargé M. de Seignelay de notre négociation, qui de droit appartenait à M. de Croissy, son oncle, comme ministre des Affaires étrangères, j'appréhendais d'un côté, que si je l'allais voir, M. de Seignelay ne le trouvât mauvais, m'ayant dit de me retirer à petit bruit ; d'autre part, je craignais de choquer M. de Croissy, étant à Fontainebleau, de ne l'avoir pas été saluer. Entre ces deux extrémités, je fus chez M. de Croissy, qui avait déjà entendu parler de moi, et je lui dis que, si je n'étais pas venu chez lui le premier, je le priais de m'excuser, parce que M. de Seignelay m'avait écrit de la part du roi, de le venir trouver sans faire d'éclat. M. de Croissy me rassura aussitôt, car il me dit : La chose ne me regarde pas comme M. de Seignelay, puisque le roi l'en a chargé expressément.

Audience du roi à M. Vachet (13).

Le roi étant de retour à Versailles, M. le marquis de Seignelay me présenta à Sa Majesté, en lui disant que, quoique je voulusse bien passer pour un particulier, néanmoins dans la Commission des envoyés, mon nom était à la tête, mais qu'à cause que j'étais Français, j'avais cédé le pas en mon pays. Le roi, en riant, me dit que j'étais fort honnête, et il me fit passer à la main gauche, car c'était durant son dîner. Ainsi je me trouvais entre le roi et Monsieur, frère unique de Sa Majesté. Je fus obligé de répondre à plusieurs questions curieuses, et spécialement pourquoi le roi de Siam paraissait avoir tant d'empressement à rechercher l'amitié du roi. J'en expliquai toutes les raisons. Après que l'on fut sorti de table, le roi me fit entrer dans son cabinet, où M. Bontemps (14) seul entra avec nous, et ferma la porte. Nous y fûmes enfermés plus d'une grosse heure, et tout l'entretien roula sur la conférence que j'avais eue avec M. de Seignelay, et je m'aperçus bien qu'elle avait fait impression sur l'esprit du roi.

Conversation avec le père de La Chaize.

Le révérend père de La Chaize (15), qui était pour lors à Versailles, me convia le lendemain de dîner avec lui. Le Père Verjus (16) était de la compagnie. Après le repas, les deux jésuites me firent asseoir au milieu, devant un bon feu. Le Père de La Chaize entama la conversation, en me disant qu'ils avaient une grâce à me demander, et qu'il me priait de ne la lui pas refuser. Je lui répondis que je ferai mon possible pour le satisfaire : La grâce que je vous demande, me dit-il, c'est de m'éclairer sincèrement de la véritable cause des divisions qu'il y a entre les vicaires apostoliques et nos pères des Indes ; car supposez que j'en connaisse le fond, je ferai tous mes efforts pour y rétablir l'esprit de paix. — ,Mon Révérend Père, lui dis-je, ce que vous souhaitez de moi demande une grande attention, mais plus spécialement un certain désintéressement qui vous fasse tenir la balance avec tant de justice qu'elle ne penche que du côté de la raison et de la vérité. Je vous demande en grâce, à mon tour, que je ne sois pas interrompu. Je ne vous flatterai point les hommes. Je vous dirai simplement ce en quoi ils ont péché, et pourquoi ils ne sont pas unis.

À ces paroles, le père Verjus se récria contre moi, en me disant que ce que j'avançais n'était pas possible, puisque toutes les lettres qu'il recevait des Indes lui disaient le contraire. Le père de La Chaize m'exempta de la peine de lui répondre, car, se tournant de son côté, il lui dit : Prétendez-vous, mon père, canoniser tous nos pères des Indes ? Vous savez encore mieux que moi ce que l'on en écrit. Si ce que Monsieur me dit vous déplaît, vous pouvez ne le pas entendre et nous laisser seuls, car il me fait plaisir, et il me semble que je découvre la vérité toute simple, comme si je la voyais moi-même. Le père Verjus prit le parti de se retirer, ce qui me donna plus de liberté qu'auparavant. Nous fûmes bien encore une bonne heure ensemble, et le père de La Chaize me témoigna tant d'amitié et de reconnaissance que, non content de m'embrasser très tendrement, il me pria de lui promettre que dorénavant je lui écrirais comme à un ami, sans lui rien déguiser.

Réceptions des Siamois.

Revenons maintenant à nos Siamois. Il y eut tout l'hiver chez nous huit feux, dix bougies blanches dans les chambres, un service complet de vaisselle d'argent du garde-meuble et aux armes du roi, tant à dîner qu'à souper, carrosse entretenu, et une très grande chaise. Il est vrai que le soir, on ne recevait que les personnes les plus connues, mais aussi, à midi, nous eûmes ordinairement douze couverts remplis. Nous avons eu l'honneur d'y traiter des princes, ducs, maréchaux de France, des comtes, marquis, conseillers d'État, présidents, maîtres des requêtes, évêques, abbés, et enfin tous les fils et plus proches parents de MM. les ministres et secrétaires d'État. Les dames les plus qualifiées se faisaient un honneur de nous venir voir manger. Je ne crois pas hors de propos de découvrir combien grande était notre liberté dans ces sortes de rencontres, car, ordinairement, lorsque nous en étions au dessert, nous en faisions présenter aux dames, c'est-à-dire des confitures les plus fines, et en bonne quantité. L'on ne doit pas s'imaginer que cette liberté vînt de nous ; notre maître d'hôtel, qui y perdait le plus, fut le premier à nous y pousser, en nous assurant que ce serait faire plaisir à la Cour.

Ces sortes de repas étaient des occasions de continuelles mortifications que nos envoyés nous ont causées, je ne dis pas à moi seul, mais à MM. De Brisacier et Fermanel, qui assez souvent étaient priés par des amis de la Mission de les y amener. Ils trouvaient dans nos envoyés des difficultés quasi insurmontables, parce que bien qu'ils se fussent engagés le soir auparavant de manger en public, l'heure du dîner étant venue, l'un feignait un mal de tête, et l'autre de ventre. Ils se tenaient clos et fermés dans leurs chambres, et plus d'une fois il a fallu renvoyer des compagnies très considérables, qui n'étaient chez nous que pour leur faire honneur et civilité.

Les Français sont autant curieux que civils ; si l'on ne correspond ni à l'un ni à l'autre, il faut se résoudre de passer pour des magots (17) . Je pèse d'autant plus sur ce point, que le roi, Monsieur et les ministres m'en ont parlé et m'ont enjoint plusieurs fois de donner à entendre aux envoyés que tous ceux qui allaient à l'hôtel Taranne n'y portaient qu'un esprit de respect et d'honneur pour eux. Je sais bien qu'à ce sujet-là, j'ai été plus de dix fois en grosse colère, et que leurs excuses n'étaient autres que des brutalités, alléguant pour prétexte que le roi de Siam ne leur avait pas ordonné de se trouver dans les compagnies. Le roi étant pour lors à Fontainebleau, l'on jugea à propos de nous faire visiter les places les plus importantes de la Flandre. M. de Seignelay me le fit savoir par un mot d'écrit, et l'on disposait toutes choses à ce voyage, lorsque nos envoyés, bien plus contents de rester sur un lit que d'admirer les plus belles forteresses du monde, cherchèrent tant d'anicroches qu'on se vit contraints de rompre ce voyage. Pour sauver au moins l'apparence, nous représentâmes que nous ne les croyions pas en état de souffrir l'hiver de Flandre, que le voyage ne pouvait qu'être extrêmement pénible, et que nos envoyés avaient besoin de repos ; que cependant, pour ne pas perdre le temps, nous ne laisserions écouler aucun bon jour sans leur faire voir tout ce qui fait l'admiration des étrangers, soit au-dedans, soit au-dehors de Paris. C'était en avancer plus que nous n'en exécutâmes. Oh ! que ces gens sont propres à faire le métier de fainéant ! Je présume qu'il n'y a pas tant de difficultés à entrer chez les Capucins, qu'à les faire sortir de leurs chambres. Aussi, je n'ai pas l'âme de la maison. Il me fallait porter toutes les incivilités, lâchetés, impatiences, et pour tout dire en un mot, toutes les impertinences des Siamois. Mais ce qui est pire, c'est qu'il me fallait continuellement chercher des prétextes pour couvrir leurs défauts et les excuser.

Audience des ministres aux Siamois.

Le jour de notre première audience de MM. les ministres étant fixé, je disposai de mon mieux les Siamois pour cette cérémonie. Ils nous envoyèrent prendre à Paris dans leurs carrosses, qui étaient suivis de plusieurs de leurs officiers. Nous fûmes coucher à Versailles, où nous fûmes traités magnifiquement. Le premier chez qui nous allâmes fut M. le marquis de Seignelay. Dans son appartement, toute la famille et les amis de la Maison étaient assemblés. Les mandarins siamois étaient habillés très proprement, avec toutes les marques de distinction qu'ils portent devant le roi de Siam, excepté la casaque qu'ils quittent, car je leur dis de ne pas la quitter. Ils avaient en tête un bonnet blanc, pointu, fort exhaussé avec un cercle d'or large de trois doigts sur l'extrémité d'en bas. La harangue que les Siamois firent fut d'exposer leur commission dont nous avons déjà parlé. La réponse de M. de Seignelay fut courte, mais elle renfermait tout ce que nous pouvions désirer. Ensuite nous fûmes chez M. de Croissy et y trouvâmes une très belle et très nombreuse compagnie. La réponse de ce ministre fut bien plus étendue, car il se jeta sur les louanges du roi de Siam et sur celles de son maître avec une éloquence qui fut admirée de tous les auditeurs.

Il importe de remarquer que nous avions seulement trois points capitaux sur lesquels roulèrent toutes nos harangues : le premier, pour s'informer des Siamois partis en 1680 ; le deuxième, de prier MM. les ministres de congratuler Sa Majesté, de la part du roi de Siam, sur la naissance de M. le duc de Bourgogne ; le troisième, d'engager les mêmes ministres à s'appliquer de découvrir les voies les plus courtes et les plus solides pour lier une ferme amitié et correspondance entre les deux Couronnes. C'est sur ce dernier qu'on a fait un plus grand fond. MM. de Seignelay et de Croissy, qui en avaient déjà conféré avec le roi sur les mémoires dont on les avaient prévenus, s'attachèrent spécialement à leur faire bien goûter et entendre que le plus assuré de tous les moyens consistait dans l'unité de religion, qui ferait un lien indissoluble, et sur lequel ni l'éloignement des royaumes, ni la jalousie des autres nations ne pouvaient aucunement apporter d'altération. Non seulement ils ne se contentèrent pas d'être fort clairs à l'explication qu'ils en firent, mais aussi ils m'enjoignirent très expressément de m'en entretenir plusieurs fois en notre particulier avec eux. Quoiqu'il ne fût encore que dix heures du matin, on servit une table très splendide, parce que l'on était convenu qu'on nous présenterait au roi allant à la messe, et que les mandarins auraient l'honneur de voir dîner Sa Majesté.

Audience du roi (18).

C'était dans la grande salle des miroirs que cette action se devait passer. Elle était déjà quasi remplie de tous les courtisans de l'un et de l'autre sexe, quand y arriva le roi que nous attendions à l'autre bout. Nos Siamois, qui étaient accoutumés à ce profond respect et à ce grand silence que l'on garde en présence de leur roi, étaient dans une surprise extraordinaire d'entendre un murmure confus, et de voir qu'on s'empressait si fort pour s'approcher de la personne du prince. Les uns le devançaient, d'autres le suivaient, et la plus grande partie était à ses côtés, en sorte que n'étant plus qu'à cinq ou six pas de nous, il fallut nous dire : Voilà le roi ! Aussitôt, je fis prosterner les Siamois le visage à terre et les mains jointes, de la manière que je les avais vus devant le roi de Siam. Comme je voulais commencer le petit discours que je venais de méditer, car je ne m'attendais pas à cette rencontre, puisque M. de Seignelay ne m'en avertit qu'un petit quart d'heure auparavant, le roi, ne pouvant souffrir ces Siamois dans cette posture, me dit de les faire lever, ce qui étant exécuté, je prononçai le peu de mots que voici : Sire, les Siamois, que Votre Majesté voit en sa présence, sont des envoyés que le roi de Siam a fait partir de son royaume pour venir en France prier vos ministres d'État de les aider de leur crédit, afin d'obtenir de Votre Majesté ce que ce prince souhaite avec tant d'empressement. Ils viennent de s'en expliquer avec M. de Seignelay et M. de Croissy, et ils s'en reposent sur eux pour en informer Votre Majesté, trop heureux d'avoir trouvé une occasion si favorable de lui présenter leurs très humbles et très profonds respects. Ces mots achevés, je fis une révérence profonde. Le roi eut la bonté de me dire : Assurez ces Messieurs que je suis ravi de les avoir vus, et que je ferai pour le roi de Siam, mon frère, même avec beaucoup de plaisir, ce qu'il pourra désirer de moi. Ensuite de quoi, il continua son chemin pour aller à la messe.

Visite du palais de Versailles.

Comme nous fûmes quelque temps à visiter tous les appartements, le roi étant déjà assis pour dîner, on nous fit entrer et on nous fit asseoir sur un banc de velours rouge, au côté gauche de Sa Majesté. Durant tout le repas, ce fut un concert d'instruments avec une seule voix de fille qui accompagnait de temps en temps. Pendant cette symphonie, le roi m'ordonna deux choses : la première, de leur faire remarquer et de leur expliquer toutes les raretés que nous verrions dans les jardins ; la seconde, de les amener à Versailles le mardi suivant pour voir représenter l'opéra de Roland, qu'il voulait avancer en leur faveur (19). Ce dernier article m'a causé bien de la peine, comme nous le verrons ci-dessous. L'on fit jouer toutes les eaux, et nous allions des unes aux autres dans des chaises tirées par des Suisses. Ces merveilles, qui font l'admiration de toute la terre, mes Siamois les regardaient avec une indolence qui me glaçaient le cœur, et comme s'ils s'en fussent dégoûtés, ils me disaient à chaque représentation nouvelle : C'en est assez, allons-nous-en. Par bonheur, il n'y avait que moi à m'apercevoir de leur goût dépravé.

À l'opéra. Incident.

À notre retour, je fus au séminaire rendre compte au supérieur de ce qui s'était passé, et pour me conseiller de ce que j'avais à faire pour contenter le roi, qui voulait que je menasse ces Siamois à l'opéra. Tout éclairé qu'il fût, il n'osa pas me dire positivement le parti que j'avais à prendre. Il me mena chez M. Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice (20). L'on sait que c'était un homme qui passait pour une des premières têtes de Paris. Celui-ci n'y trouva aucune difficulté, et il me dit tout net que je ne devais pas avoir de répugnance d'obéir au roi en ce point. Ce jour étant venu, je conduisis mes Siamois à Versailles. Le roi, qui devait assister à l'opéra, avait donné ses ordres à M. de Seignelay pour qu'on nous plaçât vis-à-vis de lui. Le bruit qui s'en était répandu, attira une infinité de monde de Paris. L'on avait disposé dans la Grande Écurie (21) des amphithéâtres des deux côtés. Celui qu'on avait destiné pour nous était de quatorze étagères de bancs qui se surmontaient. Les gardes du corps, qui étaient fort embarrassés pour placer la foule qui s'y trouva, se rejetèrent les uns sur les autres à nous conduire dans l'endroit qui nous était destiné, en sorte qu'on nous laissa sur le pavé près d'un quart d'heure. Mes Siamois commençaient à se dégoûter, et étaient prêts de s'en retourner si je ne les avaient pas arrêtés, ce qui m'obligea de dire à un des officiers, qu'il eût à prendre garde à ce qu'il faisait, et que si les mandarins s'en retournaient, le roi en serait certainement fâché et qu'on lui en imputerait la faute. Aussitôt il appela d'autres gardes pour nous ouvrir le passage, mais au lieu de nous placer dans le lieu où nous devions être, ils nous mirent par mégarde dans celui que leur major avait retenu pour lui et sa compagnie.

Les Siamois, qui ne savaient pas que le rang d'en-bas fût le plus noble et le plus commode, furent se placer au plus haut pour n'avoir personne sur leur tête (22). À peine fûmes-nous assis que les gardes s'aperçurent de leur erreur, et se mirent en devoir de nous faire passer plus haut. Les Siamois crurent qu'on leur faisait affront, et sans vouloir m'écouter, ils furent à pied comme des brutaux à l'hôtellerie où les carrosses nous attendaient, et revinrent à Paris, malgré toutes les remontrances, et les avis, et les menaces que je leur fis. Le roi n'était pas encore entré, mais au moment qu'il se fut placé, il s'informa des Siamois, et on lui dit qu'ils s'en étaient retournés ; d'où il conclut qu'il fallait qu'on leur eût fait quelque peine. Je ne pus jamais joindre M. de Seignelay pour l'en avertir ; mais après l'opéra où je n'assistai pas pour cette fois, je fus le trouver et lui racontai les choses comme elles s'étaient passées.

Ce ministre prévit bien que l'affaire n'était pas indifférente, et, pour se justifier, il rapporta au roi ce qu'il voulut, lequel témoigna un esprit d'indignation contre les gardes et qu'il saurait bien les châtier. Monsieur, qui était présent, crut que je pourrais trouver quelque tempérament pour apaiser le roi, mais je n'étais plus à Versailles, car la colère où j'étais me fit aussitôt revenir à Paris, où Dieu sait ce que je dis ou ne dis pas à ces Siamois, qui croyaient avoir fait une grande merveille. Je les menaçai que je m'en plaindrais au roi de Siam, mais ils hochèrent la tête en me disant : Que pourra-t-il nous faire ? Au pis aller, il nous condamnera à la mort : notre vie nous est moins chère que l'honneur.

Dès le lendemain, Monsieur m'envoya l'un de ses gentilshommes pour me prier de sa part de l'aller trouver à Saint-Cloud. Ce prince me dit que le roi était beaucoup en colère, et que si je ne trouvais quelque moyen de l'adoucir, certainement quelques-uns des gardes pourraient bien perdre la vie et d'autres être condamnés aux galères. Il faut que je fasse ma confession. Je répliquai à Monsieur qu'il ne m'en venait qu'un seul dans la pensée : c'était de supposer que l'un des deux s'était trouvé pressé par une incommodité qui l'avait obligé de sortir promptement.

Son Altesse royale trouva que cet expédient pouvait avoir son prix, mais elle m'ajouta qu'il faudrait les disposer à venir une autre fois à l'opéra. Je lui dis que je n'en pouvais pas répondre, puisqu'ils m'avaient témoigné que si le roi lui-même ne les envoyait inviter à ces sortes d'actions, qui que ce soit ne pourrait les y obliger ; que si pourtant l'on jugeait cela nécessaire, j'avais besoin d'un peu de temps pour les y résoudre. Effectivement, Monsieur s'en expliqua avec le roi, qui ne jugea pas à propos de se commettre avec des gens si peu raisonnables, et Sa Majesté eut la bonté de dire à son frère qu'il me fallait abandonner cette négociation et qu'il espérait que j'en viendrais à bout.

Au Palais-Royal, à Saint-Cloud.

Pour continuer la suite des bontés que Monsieur à eues pour nous, étant à Paris, il me fit appeler et m'engagea de lui amener nos mandarins au Palais-Royal (23). Nous y trouvâmes en très bel ordre les gardes à cheval dans la première cour, les Suisses qui bordaient les dehors, et enfin le reste des officiers de la Maison, disposés dans toutes les salles. Ce grand prince, accompagné d'une cour magnifique, nous attendait dans la galerie qui passe pour une des plus vastes de Paris.

Voici le lieu de faire quelques réflexions pour ne pas agir en clerc, car il faut garder de grandes mesures dans ces sortes de visites, et bien prévoir que les respects que l'on rend à un frère d'un roi, sont différents de ceux qu'on rend à un souverain. Il faut encore se munir contre un autre défaut. Comme les princes sont ravis d'entendre jargonner une langue où ils ne comprennent rien, cela n'empêche pas qu'on doive leur parler comme si c'était de leur langue naturelle dont on se servît. C'est ce qu'il faut inculquer fortement aux Siamois, autrement ils se rendent ridicules par une chose qui arrive toujours : au lieu de s'adresser à la personne à qui ils ont affaire, on les voit continuellement tournés du côté d'un interprète, sans jamais jeter les yeux sur celui à qui ils parlent. À la rencontre de Monsieur, je fis prosterner nos envoyés selon leur coutume siamoise, et ne les fis relever qu'après trois ou quatre fois que Monsieur l'eut ordonné. Il faut bien connaître ce grand prince pour juger de ses bontés. Il nous dit mille honnêtetés en faveur du roi de Siam ; il nous engagea à lui faire ses civilités bien en particulier, et que ce serait avec une joie extrême qu'il ferait naître l'occasion de les lui témoigner par quelques services. Ensuite, il nous convia d'aller voir sa belle maison de Saint-Cloud, où il s'allait rendre à cause de nous, toutes choses étant préparées pour nous y bien régaler. En effet, nous suivîmes Son Altesse Royale de près, car nous ne donnâmes pas le temps au carrosse qu'il envoyait au-devant de nous de passer par la grand porte où le nôtre le joignit. Le palais nous parut enchanteur. Tout y est grand et magnifique. L'azur, l'or, la peinture, les statues, l'argent, les fontaines, la maison, le jardin, l'orangerie, passent toutes les idées des personnes qui n'en ont lu que des relations, ou qui n'en sont informées que par des ouï-dire (24).

Nous descendîmes d'abord dans l'appartement de M. de Chartres, fils unique de Monsieur. Je ne veux pas taire une circonstance qui s'y passa. Notre vieux mandarin, qui se trouva un peu harassé du voyage et qui était accoutumé à fumer, donna quelque petit signe qu'une pipe de tabac lui serait bien agréable. Monsieur ne l'eut pas plutôt appris que l'on mit dans notre chambre les plus nobles officiers, qui avec des pipes, qui avec du tabac, qui avec des flambeaux, et pour exciter les mandarins à prendre cette liberté, ils fumèrent tous les premiers, les uns sans jamais avoir pris du tabac, et les autres en étant désaccoutumés depuis un temps considérable. L'on nous servit une petite collation avant le dîner, et après nous être bien chauffés et reposés, l'on fut aiguiser l'appétit dans un petit, mais très agréable jardin, où jamais n'entrent ni carrosses, ni chevaux.

Le festin du dîner correspondait entièrement à la grandeur du prince qui nous le donnait. Il n'y eut que les principaux officiers qui mangèrent avec nous, et parce qu'il ne s'ensuivait aucune conséquence, l'on nous servit avec plus d'honneurs qu'on n'avait fait même à plusieurs princes. Nous ne sortîmes de table que pour monter dans les carrosses de Monsieur, qui nous conduisit par tous les plus beaux endroits de son parc et de ses jardins. Qui donc ne demeurerait surpris de voir jaillir plus de trois mille jets d'eau, dont quelques-uns montent jusqu'à soixante pieds de hauteur ; de remarquer la subtilité de l'ouvrier et de la nature ; de faire au naturel avec de l'eau des figures qui coûtent tant de peine à un sculpteur. J'avoue pour moi que je me trouvais si surpris, que je doutais quasi de ce que je touchais du doigt, il me semblait être au mois de juin, et novembre s'achevait. Je maniais des fruits et des fleurs comme si j'eusse été au milieu du printemps. Toujours de nouveaux objets se présentaient à nos admirations. Les cabinets de verdure, les grottes, les labyrinthes, les cascades, les perspectives, et mille autres curiosités nous firent passer cinq heures, plus vite que cinq minutes.

Je ne sais où mes Siamois avaient marché ce jour-là, ou plutôt si quelques vins et liqueurs qu'on avait servis, et qu'ils trouvèrent très bons, ne leur avaient pas réjoui la tête, car il est certain qu'ils me parurent tout autres que je ne les avais encore vus (25). La joie se peignait sur leurs visages, ils admiraient tout ce qu'on leur montrait, ils relevaient les moindres choses au-dessus de tout ce qu'ils avaient vu à Versailles ; en un mot, ils payèrent de leur personne au-delà de toutes mes espérances. On leur fit quelques présents. Puis on les reconduisit à Paris dans les carrosses de Monsieur et avec ses gardes pour les accompagner.

À la messe à Notre-Dame.

M. l'archevêque de Paris devant officier pontificalement dans l'église de Notre-Dame le jour de la fête de la Toussaint, nous eûmes une grande facilité d'obtenir de ce prélat la permission que nos envoyés assistassent au service. On les aurait même placés dans le chœur, s'ils eussent voulu promettre de se prosterner ou de s'agenouiller dans le temps de l'élévation. Le refus qu'ils en firent ne dégoûta pas l'archevêque, car il trouva un moyen de les placer à la tribune, qui fut absolument fermée à toutes sortes de personnes. S'il y a quelque cérémonie capable de donner du respect pour notre sainte religion, ce doit être de voir officier pontificalement un archevêque de Paris, accompagné de tout son clergé. L'église ne fut pas assez grande ce jour-là, il fallut se servir de soldats pour ouvrir le chemin à la procession qui se fit avec une modestie toute angélique. La messe fut chantée d'une façon des plus harmonieuses et les cérémonies exactement observées. Il n'y eut que la longueur qui déplut à nos mandarins. Ils parurent encore plus choqués, lorsqu'ils virent que toute la procession passait au-dessous de nous. Je crois cependant qu'ils se sont peu à peu déshabitués de toutes les manies auxquelles l'on est si fort attaché dans leur pays. Après la grand-messe, je les fis passer à l'archevêché pour remercier Mgr de Paris des bontés qu'il avait eues pour nous. Cet illustre prélat leur dit les choses du monde les plus touchantes, et leur fit l'honneur de les conduire jusqu'à l'escalier. J'étais trop avancé dans les intérêts de Monsieur le Prince, pour ne pas faire les premières démarches. Je pris la liberté de lui écrire. Mes propositions furent très agréables à Son Altesse, et nous prîmes jour pour le voyage de Chantilly, qui est à cette heure son séjour ordinaire. Il s'en remit entièrement sur son premier secrétaire, qui nous vint prendre dans un carrosse bien doré, tiré par six des plus beaux chevaux de Monsieur le Prince, et qui nous menèrent à six lieues de Chantilly. Qui parut bien surpris, et encore plus contents ? Ce fut nous, d'y trouver la plupart des officiers de Son Altesse, un magnifique dîner, des chevaux et un autre carrosse de relais. Quoiqu'il eût beaucoup neigé, toutes les fontaines et cascades jouèrent comme si c'eût été en été. Nos Siamois ne me firent point de déshonneur, c'est-à-dire que je fus content de leur conduite.

À la messe et à la première séance du Parlement.

Pour instruire nos mandarins de tout ce qu'il y a de plus auguste en France, on leur procura d'assister à la messe et à la première séance du Parlement. Par ordre de M. le Premier président, les gardes furent doublés. L'on avait disposé pour eux des places vis-à-vis du siège de l'évêque officiant, mais parce que jamais M. le Premier président ni moi ne pûmes obtenir d'eux qu'ils se mettraient à genoux lors de l'élévation de l'hostie et du calice, nous eûmes recours à d'autres moyens, qui manquèrent à faire bien du bruit, et peu s'en fallut qu'il n'y eût meurtre, car malgré plus de 200 personnes qui étaient portées dans un des côtés de l'autel, il fallut abandonner ce lieu uniquement pour nous. Plus de vingt mousquetaires en gardaient l'avenue. Comme de toutes les cérémonies, la plus apparente est celle de l'offertoire, sitôt qu'on l'eut achevée, je fis sortir nos mandarins et leur fis prendre place dans la principale des deux lanternes (26) qu'il y a dans la grande chambre, car l'autre était réservée pour M. le Nonce. Ce fut là que nos mandarins contemplèrent à loisir le plus auguste prince du monde, tout couvert de pourpre, d'hermine et d'écarlate. Les harangues finies, et le serment de fidélité rendu, nous passâmes chez M. le Premier président pour le remercier. Il s'attendait que nous dînerions chez lui, mais il fut impossible d'y jamais arrêter nos fâcheux envoyés, qui furent brutaux au possible. Mais ce qui acheva la scène, c'est que MM. Fermanel et de Brisacier nous attendaient chez nous avec des personnes du premier rang qu'ils avaient engagés de les y accompagner à manger, et nos bourrus d'envoyés ne voulurent aucunement entendre parler de se mettre à table. Pour le coup, je ne pus dissimuler, et je passai deux jours sans les voir, ce qui ne fut pas une médecine inutile.

Négociations pour une séance d'opéra.

Mais ce qui suit me donna beaucoup de chagrin et d'inquiétude, car le roi ayant continué de témoigner qu'il désirait qu'ils vissent l'opéra, et me voyant obligé par-là de les y faire consentir malgré la protestation qu'ils m'avaient faite de n'y assister que par un ordre formel du roi, je pris les mesures suivantes : Je me gardai bien de leur en parler, et supposai que j'allais à Versailles pour conclure nos affaires et accélérer notre retour à Siam. Ce fut la plus heureuse nouvelle qu'on pouvait leur donner, aussi m'en surent-ils si bon gré qu'ils se jetèrent à mon col en me priant d'agir de mon mieux, et qu'en cela je leur rendrais le plus grand service qu'ils pouvaient attendre de moi. Pour venir à mes fins, je proposai à MM. de Seignelay et de Croissy de nous donner notre audience de congé le matin du lendemain qu'on devrait jouer l'opéra ; que je les amènerais ce jour-là coucher à Versailles, où nous n'arriverions que vers les quatre heures du soir ; qu'on nous tînt prêt à souper et que vers la fin du repas, c'est-à-dire dans le temps qu'on allait commencer l'opéra, l'on envoyât dans notre hôtellerie un officier avec six gardes du corps ; qu'il y eût à la porte trois chaises à porteurs, et qu'on nous préparât un balcon, qui était quasi de front avec la place du roi, et par conséquent d'où l'on voyait tout ce qui se passait sur le théâtre, et où facilement tous les assistants pourraient nous voir. Toutes choses ainsi disposées, ledit officier et ses gardes entrèrent assez brusquement dans notre chambre et m'adressant la parole, ils me dirent qu'ils venaient de la part du roi convier les mandarins siamois pour se rendre à l'opéra, qui allait commencer, et où le roi entrerait un moment après eux. J'avais eu la précaution de leur faire conserver leurs habits de parade durant le repas, sous prétexte que MM. les ministres nous enverraient peut-être avertir ou du moins visiter.

Aussitôt, je me levai de table et les fis lever, en leur disant : Allons, Messieurs, promptement, pour prévenir le roi qui va entrer à l'opéra et qui vous fait l'honneur de vous y convier par ces messieurs, qui sont de la garde de son corps, et sans leur donner le temps de réfléchir et de me répondre, je fis signe aux gardes de faire ce dont nous étions convenus. Alors, les six garde, comme si c'eût été une civilité en France, nous prirent par(dessous les bras, nous mirent dans les trois chaises, et nous conduisirent de la sorte dans le balcon, à la porte duquel l'officier et ses gardes demeurèrent.

À l'opéra.

Du moment que les Siamois furent assis sur des chaises de velours rouges à franges d'or, ayant devant eux un tapis très riche qui leur couvrait seulement les jambes, ils se dirent l'un à l'autre que je les avais trompés, et que tout ce qui se passait par rapport à eux n'était qu'un jeu de mon invention, de sorte qu'il me fallut leur dire deux fois de se tenir debout, lorsque le roi entra, lequel eut la bonté de se tourner de leur côté, pour les saluer. Monseigneur et toute la Cour en firent de même, et ce ne fut qu'à force de remontrances qu'ils rendirent le salut. L'on ne croira pas aisément que, pendant toute l'action, ils ne jetèrent les yeux ni sur le roi ni sur les acteurs, les tenant baissés, si ce n'est pour les tourner de temps en temps vers la porte. Quelque envie qu'ils eussent de sortir, ils n'osèrent jamais me la témoigner, et il fallut rester jusqu'à la fin, et quoiqu'il fût neuf heures du soir, si les carrosses eussent dépendu d'eux, ils seraient retournés à Paris.

Comme l'interprète vint expliquer leur dessein, et qu'ils étaient persuadés que l'audience de congé dont je les avais flattés n'était qu'une pure fiction, je fus obligé, pour les désabuser, de prendre un air fort sérieux, et je ne craignis point de leur reprocher la mauvaise disposition de leur cœur à mon égard. Je tâchai de leur faire sentir qu'ils me prenaient pour un insigne fourbe, s'il était vrai qu'ils fussent persuadés que je les abusais, pour les avoir assurés que le lendemain nous devions avoir notre audience de congé, puisque, si j'en avais imposé à des ministres d'État, disant d'eux ce qui n'était pas, il n'en faudrait pas davantage pour me perdre de réputation et pour anéantir tout ce que le roi de Siam désirait avec tant d'ardeur ; que je ne doutais pas que, si une fois ce prince apprenait quels avaient été les sentiments qu'ils avaient eus de moi, il ne leur fit ressentir les effets de sa juste indignation ; qu'au reste étant aussi déraisonnables qu'ils le faisaient paraître, j'étais résolu de les abandonner, et que je balançais si je les accompagnerais chez MM. de Seignelay et de Croissy. Ces dernières paroles les effrayèrent et ils se jetèrent à mes pieds pour me demander pardon.

Audience de congé.

Le lendemain matin, lorsque les Siamois virent par eux-mêmes les carrosses des ministres qui venaient nous prendre pour aller à notre audience de congé, ils me firent de nouvelles excuses et me prièrent d'oublier leur mauvaise humeur et leurs soupçons. Je les assurai que je n'y songeais plus. Cette action se passa au contentement des parties et nous reprîmes le chemin de Paris, où nous restâmes encore quelques temps.

Préparatifs pour l'envoi d'une ambassade française à Siam. M. de Chaumont. Les présents.

Ce fut dans cet intervalle que le roi me fit l'honneur de me dire qu'il avait choisi un ambassadeur (27) dont l'on serait très satisfait, en ce qu'il avait toutes les qualités que je lui avais fait proposer par M. le marquis de Seignelay, excepté qu'il n'était pas ecclésiastique, mais que c'était un homme d'une rare piété et d'une grande douceur. Enfin, il ajouta que c'était M. le chevalier de Chaumont. Il est vrai que je ne le connaissais pas encore, mais dès la première fois que je lui parlai, il me parut tel que je pouvais le désirer.

L'on donna les ordres pour préparer deux vaisseaux, un grand et un médiocre, et l'on disposa tous les présents qu'on devait envoyer tant pour le roi de Siam, que pour le barcalon et M. Constance. Ceux pour le roi étaient magnifiques, mais ils furent quasi tous gâtés par le roulis et l'eau de mer, pour ne les avoir pas bien placés dans le navire (28). Il y eut deux grands tapis de pieds qu'on avait fabriqués à la Savonnerie qui ne furent pas endommagés. Ils coûtèrent près de 4 000 livres à cause de la longueur et largeur ; c'était pour mettre dans deux salles d'audience, dont j'avais apporté les mesures et les dimensions. Ce qui souffrit davantage, ce furent plusieurs pièces de brocart, les plus belles et les plus riches qu'on pût trouver ; quatre pièces d'écarlate et plusieurs pièces de toile de Hollande et six douzaines de chapeaux de castor de diverses couleurs. Le séminaire fit la dépense au nom du roi de Siam pour 18 000 livres de glaces fines, pour mettre dans les appartements du palais. Il n'y en eut pas une seule de fêlée et elles arrivèrent toutes à bon port. Les pendules et les montres de poche, qui étaient très curieuses et richement enchâssées, se retrouvèrent en bon état. Entre ces pendules, il y en avait une dont je donnai le modèle à M. Martineau, fameux horloger, qui marquait et sonnait les heures à la manière de Siam. Outre cela il y avait encore des armes à feu d'un prix considérable, des sabres et des épées dont la garde était garnie de pierreries, de petits miroirs de toutes les sortes avec des bordures d'or et d'argent. Mais l'une des pièces qui fit le plus de plaisir au prince, fut une belle lunette de deux pieds, qui distinguait les objets de deux lieues de distance. Toute la boîte était d'or et émaillée (29).

Pour le présent particulier de MM. du séminaire, une personne de leur connaissance leur fit deux représentations en relief sur du carton. La première représentait toute la maison du roi à cheval. Les figures, tant des hommes que des chevaux, étaient d'émail, de la hauteur d'un pouce et demi, avec les habits et harnais d'ordonnance, le tout en bataille sur un carré large de six pieds et de quatre de hauteur, dans un pied et demi d'enfoncement, sur un cadre d'or, avec une seule glace qui renfermait le tout. La seconde, égale en longueur et largeur et profondeur, représentait en perfection tout ce qui se voit à Paris, lorsqu'on est au milieu du Pont-Royal et qu'on regarde les tours de Notre-Dame, en sorte que tous les quais, les maisons apparentes, comme les Tuileries, le Louvre et celles qui sont du côté des théâtres, aussi bien que le Pont-Neuf et le Pont-au-Change, y étaient disposés et reliés sans qu'il y manquât ni une porte, ni une fenêtre. Par-dessus, paraissaient les tours de Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et plusieurs autres clochers, dômes et pyramides, et la Seine en bas avec une infinité de grands et de petits bateaux avec leurs mariniers. On regarda à Siam comme une merveille que, dans un voyage de sept mille lieues, il ne se trouvât pas une seule figure de déplacée de son lieu. Il y avait encore bien d'autres curiosités, que la mémoire ne me fournit plus. Quoi qu'il en soit, on estima en France que ces présents pouvaient se monter à la somme de 400 000 livres.

Deux jours avant la sortie de nos mandarins, on leur en apporta de particuliers pour eux, de la part des ministres ; ils passèrent 2 000 écus de valeurs ; 500 pour l'interprète et 50 écus pour chacun des valets.

Les jésuites mathématiciens.

Comme on préparait toutes ces choses, j'appris que les jésuites seraient de la partie, et qu'on en avait déjà nommé six pour le voyage (30) : les pères de Fontaney, Tachard, Lecomte, Bouvet, Gerbillon et Visdelou. Ils furent reçus de l'Académie des Sciences, et on les fit agréger aux messieurs de l'Observatoire. En qualité de mathématiciens du roi, on leur assigna des pensions, et outre 20 000 livres que ce prince leur donna gratuitement, il voulut que ce fût à ses frais qu'on achetât tous les instruments qui leur étaient nécessaires, sans parler d'autres présents très considérables, comme des pendules, des montres, et un grand nombre d'autres curiosités, entre lesquelles il y avait deux pièces qu'on ne pouvait assez estimer. La première était une mappemonde de cuivre doré de deux pieds et demi de diamètre, monté sur un beau pied d'argent. Le globe du ciel y était représenté avec tous les cercles de la sphère, le zodiaque et ses douze signes, les constellations bien distinctes, le firmament avec ses étoiles, les sept planètes et leurs tourbillons, et tout cela marqué par autant de pierreries de différentes couleurs et grosseur ; mais ce qui ravissait davantage, c'est que le tout était mouvant et qu'on le faisait marcher par des ressorts dont la concavité du globe était remplie ; de sorte qu'en donnant l'année, le mois, le jour et l'heure, tels qu'on voulait choisir, on voyait tous les mouvements des cieux dans la même situation qu'ils étaient à cette date, en sorte que les éclipses du soleil, de la lune et des étoiles se faisaient avec toute la régularité que les meilleurs astronomes proposent, après les avoir exactement supputées. Cette petite merveille suffisait pour trouver entrée dans les palais des plus grands princes, et par conséquent, celui qui la gouvernait aurait toujours été nécessaire. La seconde pièce était un globe terrestre, qui avait les mêmes dimensions que la première. Entre toutes les parties du monde qui y étaient parfaitement représentées, on y voyait le flux et le reflux de la mer, et jusqu'à quel point elle montait dans l'endroit, au jour et à l'heure qu'on assignait. Il faut l'avoir vu pour le croire.

Bénigne Vachet explique au roi la durée du voyage.

Je ne dois pas passer ici sous silence quelques circonstances qui regardent notre embarquement. Les principaux chefs de la marine, comme MM. de Tourville, Château-Renault (31) et quelques chefs d'escadre, étaient pour lors à Versailles. Le roi, s'adressant à eux, leur parla de notre voyage pour savoir le temps dans lequel ses vaisseaux pourraient être de retour de cette longue course. Ils supposèrent tous que nous serions forcément obligés d'hiverner, ou à la Côte, ou en quelque autre lieu, et que par conséquent il ne fallait pas se promettre de les voir de retour avant quatre années ; et, comme M. de Seignelay avait assuré Sa Majesté que le voyage ne serait que de deux années tout au plus, le roi l'envoya chercher, et lui dit devant ces messieurs qu'il n'était pas d'accord de sentiments avec eux, qui avaient l'expérience de la mer. Ce ministre s'excusa sur moi, et dit que je lui avais promis que dans vingt mois les navires du roi seraient dans le port de Brest. J'étais par bonheur à Versailles, dînant avec M. de Croissy, lorsqu'on vint m'avertir que le roi me demandait. Il était encore à table lorsque j'arrivai. Le roi m'ayant fait approcher me dit : Avez-vous assuré Seignelay que mes vaisseaux ne seraient que vingt mois en route tant à l'aller qu'au retour ? Je répondis que la chose était véritable, et que pourvu qu'on nous fît mettre à la voile aux premiers jours de mars, sauf les accidents qu'on ne peut prévoir, j'avais mis encore le terme trop reculé, puisque seize ou dix-sept mois suffisaient pour achever entièrement ce voyage. M. de Tourville m'entreprit, en me disant que je parlais de la mer comme si je n'avais eu à répondre que de mon bréviaire. Je le connaissais pour faire la fonction d'amiral, je reconnus aussi M. de Château-Renault, ce qui me fit prendre la liberté de m'adresser au roi, et je lui dis que j'étais ravi de parler devant des gens du métier, puisqu'il m'était facile de les faire convenir de ce que j'avais avancé : Ces Messieurs ne disconviendront pas que le chemin des Indes nous est aussi connu qu'aux Hollandais, que nos pilotes ne doivent rien aux leurs. Or je soutiens que les Hollandais ne font partir leur flotte du printemps que vers la fin de février. Quand ils passent devant nos côtes, le mois de mars est déjà avancé, et néanmoins c'est l'ordinaire qu'ils arrivent au cap de Bonne-Espérance en trois mois tout au plus, et que après avoir pris quelques rafraîchissements durant quinze jours ou trois semaines, ceux qui sont pour Batavia s'y rendent en moins de deux mois, et de Batavia à Siam il n'y a que 400 lieues, et jamais on ne met un mois à les faire. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire ce que les Hollandais et les Anglais font, si l'on nous fait partir dans la véritable saison, telle que je l'ai indiquée ? Voilà pour notre arrivée à Siam, où j'espère me trouver au mois de septembre prochain. Il nous reste octobre, novembre et décembre pour en partir. Votre Majesté sait mieux que personne, qu'il ne faut que ces trois mois pour achever les négociations qu'elle a commises à son ambassadeur. Ainsi je persiste dans le sentiment que les navires de Votre Majesté seront de retour dans le mois de juillet de l'année prochaine. Je ne savais pas que l'ambassadeur de Hollande était présent. Je n'eus pas achevé ce discours qu'il prit la parole pour confirmer tout ce que j'avais dit, ajoutant qu'on devait bien s'en rapporter à lui ; qu'il avait fait deux fois le voyage à Batavia, et qu'il n'y avait mis que le temps que je venais d'indiquer. Il faut dire par avance que le 15 de juin de l'année suivante nous étions de retour dans le port de Brest, et lorsque j'eus l'honneur de saluer le roi, il me dit en souriant : Vous avez payé vos dettes plus tôt que vous ne vous étiez engagé.

Dernière visites. Plaintes contre les Siamois.

Nous employâmes le peu de jours qui nous restaient à faire les principales visites. C'est ici où un missionnaire doit être bien résolu de boire continuellement un calice d'amertume. Les personnes de qualité, qui sont fières de bien recevoir ces sortes d'étrangers, font des préparatifs, assemblent des parents et amis, préparent des collations, disposent jusqu'au moindre petit recoin de leurs palais pour que tout y soit riant, et pour engager d'autant plus les gens à y rester davantage. Tout cela n'eut aucun effet sur l'esprit de nos Siamois. Jamais ils n'ont voulu s'asseoir, et à peine pouvait-on gagner sur eux de passer jusque dans la chambre principale, voulant toujours prendre congé du maître dans l'endroit où par honneur on les venait recevoir. Il ne fallait pas même faire grand fond sur leurs promesses, car MM. de Brisacier et Fermanel perdirent leur temps et leur latin pour les faire venir chez Mme de Nemours, à qui l'on avait donné jour et heure. Le séjour de trois mois que nous fîmes à Paris n'avait pu suffire pour toutes les personnes qui nous voulaient convier à manger. Il n'y eut que M. du Ruau-Pallu, et MM. de Sainte-Geneviève qui nous banquetèrent. Mlle et Mme de Colbert, Mlle et Mme de Guise, MM. les ducs de Chevreuse et Charost, Mme de la Meilleraye, les conseillers d'État, les présidents à mortier, les présidents aux comptes, et généralement tous les plus grands de Paris, ne réussirent pas à les y disposer. Ce ne fut même qu'avec répugnance qu'ils accordèrent cette faveur à messieurs de notre Séminaire.

J'insiste souvent sur ces sortes d'amertumes, pour que l'on s'en explique nettement, si l'on se voit obligé une autre fois d'accompagner les officiers du roi de Siam. L'éloignement qu'ils ont témoigné pour tout ce qui regarde la religion n'est pas moins considérable. Sitôt qu'on leur parlait de visiter des églises ou des couvents, cet éloignement allait au-delà de tout ce qu'on en peut dire. Pour ne pas rapporter tout ce qui s'est passé, il suffit d'avancer que Mademoiselle (32) nous avait donné rendez-vous chez les Carmélites, dont l'église était disposée comme si c'eût été le jour de la fête de sainte Thérèse. Cette princesse voulut leur parler à la grande grille du chœur. Le jeune mandarin s'y opposa formellement, et le vieux ne l'accorda qu'avec des postures qui ne prouvèrent que trop combien ils avaient d'oppositions pour nos autels.

Je suis las de leurs bizarreries. Je passe sous silence un millions d'actions de cette nature pour les faire sortir de Paris. Je fis encore cinq voyages à Versailles ; je passe au dernier, qui fut celui où je pris congé du roi. Je priai M. de Seignelay de m'accorder la même grâce de me présenter à la sortie, comme il avait fait à mon arrivée. Il me répondit en riant que je n'en avais plus besoin, que je n'avais qu'à me montrer, et qu'on ne me chasserait pas. J'y fus, et c'était au souper du roi : Monsieur, qui accompagnait Sa Majesté, mais qui ne mangeait pas, m'aperçut entre MMgrs les évêques de Langres et de Troyes. Le roi en fut aussitôt averti et me fit signe d'avancer. Je mis un genou à terre, et baisant sa main, je luis fis mon petit compliment. Le roi, d'une bonté qui passe tout ce qu'on l'on s'en peut imaginer, posant le couteau et la fourchette qu'il tenait, me jeta les deux mains sur les épaules : Vous voulez donc partir, M. Vachet, me dit-il. Allez, je prie Notre Seigneur de donner un heureux succès à tous nos desseins ; je sais qu'ils sont bons, et j'espère que nous nous reverrons encore. Je me relevai, fis une profonde inclination, et d'un ton assuré et trop libre : Sire, répliquai-je, je m'y attends bien ; mais s'il plaît à Dieu, ce sera dans le paradis, et non dans votre royaume. Un discours de cette nature surprend d'autant plus qu'il n'est point usité dans les cours. Je me retirai aussitôt, et l'on eut beau m'appeler, je continuai mon chemin.

Prévisions de M. Vachet.

Je me rendis chez M. de Seignelay, qui me fit souper avec lui et me retint jusqu'à midi du jour suivant. Le point le plus important roula sur la religion et sur les réponses que le roi de Siam fera, aussi doit-il être la plus sérieuse de nos occupations. Ce serait une témérité de vouloir pénétrer dans le fond du cœur du roi : l'on n'en peut juger que par les choses qui paraissent au dehors. Jamais négociation n'a été ni plus délicate, ni plus considérable. Toute l'Europe a les yeux tournés sur nous. Du résultat de cette commission sortira, ou un bien immense, ou des croix très pesantes à porter. S'il était possible que Mgr de Métellopolis, après être bien rempli de toutes choses, pût avoir une audience particulière du roi, je ne doute pas que l'on n'y réussît incomparablement mieux que si nous n'agissions que par l'entremise de M. Constance.

NOTES

1 - Louis-Armand de Béthune, duc de Charost (1640-1717). 

2 - Charles III d'Elbeuf, duc d'Elbeuf (1620-1692). 

3 - dans le sens de venir chercher des ordres

4 - Le pauvre Bénigne Vachet, comme on le verra, n'était pas au bout de ses peines. La muflerie, la grossièreté, l'indolence et la mauvaise volonté des envoyés siamois furent unanimement remarquées et condamnées. L'abbé de Choisy lui-même note dans sa relation du 26 septembre 1685 : Je ne comprends pas qu'ils eussent choisi la crasse de leur pays pour l'envoyer montrer au bout du monde. C'est en effet d'autant plus étonnant que lors de l'ambassade suivante, Kosapan et sa suite feront l'admiration des Français par leurs bonnes manières, leur sens de la répartie et leur courtoisie. Dans son article Rituals of Majesty : France, Siam, and Court Spectacle in Royale Image-building at Versailles in 1685 and 1686, (Canadian Journal of History/Annales canadiennes d'histoire XXXI, August/août 1996, pp. 171-198), Ronald S. Love donne une explication intéressante de l'incompréhensible et scandaleux comportement des envoyés siamois : Peut-être la cause principale de ce problème de mutuelle incompréhension réside-t-elle dans le simple fait que les mandarins étaient dénués du statut d'ambassadeur, parce que Phra Naraï ne voulait pas envoyer de nouvelle ambassade en France tant que le sort de la première n'était pas connu. En conséquence de ce point de détail, les profondes implications du protocole siamois ne furent jamais adressées à Versailles. Parce qu'ils n'avaient pas de situation officielle, les deux envoyés ne furent pas honorés de la considération que reçoivent ordinairement les ambassadeurs des monarchies étrangères. En outre, parce qu'ils étaient aussi ignorants de la langue et des coutumes françaises que les Français l'étaient, de leur côté, de presque tout ce qui concernait le Siam, il était très difficile pour les deux parties de surmonter les mauvais effets de ce choc culturel. Cela n'arrangea pas non plus les choses que le père Vachet apporte à ses pupilles aussi peu de considération, ayant même la haute main sur les tâches officielles de la mission sans leur participation. Ainsi, réduits à l'état de simples objets de curiosité à la Cour de France, les deux hommes petit à petit évitèrent leurs hôtes, dont chaque manquement au protocole était perçu comme un affront personnel. Pendant ce temps, les Français condamnaient l'inexplicable comportement de leurs invités, assimilé à de la simple grossièreté. 

5 - Jacques-Charles de Brisacier (1641-1736) avait été nommé supérieur des Missions Étrangères en 1681. 

6 - Luc Fermanel de Favery. On pourra consulter une biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangère de Paris : Luc Fermanel de Favery

7 - Le Marquis de Seignelay - Jean-Baptiste Colbert (1651-1690). Fils du grand Colbert, il devint ministre de la marine, puis ministre d’État. 

8 - Les envoyés siamois et Bénigne Vachet arrivèrent à Paris à la mi-octobre 1684. 

9 - L'Hôtel de Tarannes, aujourd'hui disparu, se trouvait rue de Taranne, dans le Quartier Saint-Germain, sur l'actuel Saint-Germain-des-Prés. Elle allait du carrefour Saint-Benoît à la rue des Saints-Pères. « Elle a été appelée rue de la Courtille, à cause du clos de l'Abbaye Saint-Germain, qu'on nommé ainsi, et rue Forestier et de Tarennes, de Jean et Christophe de Tarennes, qui étaient propriétaires de plusieurs maisons et jardins sur cet emplacement. Il existait une petite rue de Taranne, qui aboutissait aux rues aujourd'hui disparues du Sépulchre et de l'Égout. Cette rue devait son nom à l'Hôtel de Tarannes, et le séparait d'avec l'Hôtel du Sépulchre. » (Hurtaud et Magny, Dictionnaire Historique de la Ville de Paris et de ses Environs, 1779, IV, pp. 455). 

10 - Bénigne Vachet avait également pour mission d'emmener quatre jeunes Siamois en France en vue de les élever à la française. Voici ce qu'il dit dans ses mémoires : L'on n'a pas assez tenu la main à Siam à l'idée que le roi a pris de faire passer en France quelques jeunes garçons de son pays. Ceux que l'on nous a donnés, outre qu'ils sont très mal faits et de corps et de visage, avaient l'esprit aussi assez mal tourné. Il n'y a pas de lieu dans le monde où l'on puisse mieux choisir qu'à Siam. Les pagodes regorgent de fort jolis garçons. L'on peut jeter les yeux sur ceux où l'on remarquera de meilleures dispositions, et même il ne serait pas mal de les avoir au séminaire quelque temps avant leur départ. Ce sur quoi il faut le plus s'arrêter, c'est qu'ils n'aient qu'à répondre aux missionnaires qui seront avec eux, car tant que les mandarins envoyés auront quelque autorité sur eux, il ne faut pas s'attendre qu'on puisse leur enseigner quoi que ce soit, ni dans le voyage, ni pendant le séjour que les ambassadeurs feront en France. Mais sur toutes choses, il faut empêcher les dits mandarins de les éloigner de la religion, de les intimider et menacer sur ce sujet, ce qui est un très grand obstacle à ces jeunes gens pour être instruits de la foi. (Launay, op. cit., p. 130, note 1). 

11 - Charles Colbert, marquis de Croissy (1626-1696) frère du grand Colbert, devint secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 1679. 

12 - Louis de France (1682–1712), duc de Bourgogne, était le fils de Louis de France, le grand dauphin et de Marie-Anne de Bavière. Ses grands-parents maternels étaient Ferdinand-Marie, Électeur de Bavière et Henriette-Adélaïde de Savoie, fille de Victor-Amédée Ier, le duc de Savoie. Il était l'héritier en seconde ligne de son grand-père paternel Louis XIV mais est mort avant ce dernier. Son plus jeune fils devint le roi Louis XV en 1715. (Wikipédia). 

13 - Cette audience s'est tenue le 20 novembre 1684. 

14 - Alexandre Bontemps, Premier valet de chambre de Louis XIV. 

15 - Confesseur jésuite de Louis XIV à partir de 1674. 

16 - Antoine Verjus (1632-1706) - Jésuite, Procureur des Missions du Levant. 

17 - Au sens premier, Gros singe sans queue du genre des macaques. Se dit aussi d'un homme gauche et grossier dans ses manières. (Littré). 

18 - Cette cérémonie eut lieu le 27 novembre 1684.

ImageLa Galerie des Glaces du château de Versailles en 1684.
ImageLa Galerie des Glaces du château de Versailles. 

19 - Il s'agit du Roland de Lully et Quinault dont la première représentation publique date du 8 janvier 1685.

ImageReprésentation de Roland à Versailles en 1685. 

20 - Louis Tronson succéda à Alexandre Le Ragois de Bretonvilliers dans cette fonction qu'il assuma de 1676 à 1700. 

21 - L'Opéra Royal de Versailles ne fut construit que vers 1770 par l'architecte Gabriel. La Grande Écurie ne doit nullement son nom à sa superficie, mais simplement parce qu'elle était dirigée par le Grand Écuyer. Outre les chevaux, les carrosses, les deux immenses écuries construites par Jules Hardouin-Mansart abritaient aussi les écuyers, les palefreniers, les musiciens et les pages. 

22 - Inspirée par la cosmographie bouddhiste, la hiérarchie des hauteurs est toujours très vivace aujourd'hui en Thaïlande. Les personnages les plus considérables doivent se trouver plus hauts que leurs subalternes. C'est également une tradition de politesse toujours observée que de se baisser devant quelqu'un que l'on veut honorer, de façon à se trouver plus bas que lui. Quelques années plus tard, La Loubère évoquera aussi cette hiérarchie des hauteurs dans sa Relation : Le lieux le plus haut est tellement le plus honorable, selon eux [les Siamois], qu'ils n'osaient monter au premier étage, même pour le service de la maison, quand les envoyés du roi étaient dans la basse salle. Dans les maisons que les étrangers bâtissent de briques à plus d'un étage, ils observent que le dessous de l'escalier ne serve jamais de passage de peur que quelqu'un ne passe sous les pieds d'un autre qui montera ; mais les Siamois ne bâtissent qu'à un étage, parce que le bas leur serait inutile, personne parmi eux ne voulant ni passer ni loger sous les pieds d'un autre. Par cette raison, quoique les maisons siamoises soient élevées sur des piliers, ils ne se servent jamais du dessous, non pas même chez le roi, dont le palais étant sans plain-pied a des pièces plus élevées les unes que les autres, dont le dessous pourrait être habité. Il me souvient que quand les ambassadeurs de Siam arrivèrent à une hôtellerie de la Piçote, près de Vincennes, comme on avait logé le premier au premier étage, et les autres au second, le second ambassadeur s'étant aperçu qu'il était au-dessus de la lettre du roi son maître, que le premier ambassadeur avait près de lui, sortit bien vite de sa chambre, se lamentant de sa faute, et s'arrachant les cheveux de désespoir. (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 213-214). 

23 - C'est en 1661 que Monsieur, Philippe de France, duc d'Orléans, vient habiter au Palais Royal à Paris. L'année suivante, le Palais sera définitivement donné en apanage à la famille d'Orléans.

ImageLe Palais Royal à Paris en 1690. 

24 - « Monsieur » aimait particulièrement son château de Saint-Cloud pour lequel il avait sollicité Le Nôtre pour les jardins, Le Paultre et Mansart pour l'architecture, et Mignard pour la décoration intérieure. Le château fut presque entièrement détruit par un obus lors de la guerre de 1870.

ImageLa cascade du jardin de Saint-Cloud. 

25 - Bénigne Vachet note par ailleurs : L'on doit user de grandes précautions avec les Siamois dans les repas qu'ils font au-dedans et au-dehors de la maison ; l'on n'ignore pas que les vins de France sont fameux et violents, mais comme ils sont agréables à boire, ces messieurs, peut-être sans s'en apercevoir, en prennent plus qu'ils n'en peuvent porter. M. Fermanel m'est un témoin irréprochable, combien j'observai de mesure pour qu'il ne nous arrivât rien de fâcheux, car outre l'ordre que j'avais donné à l'hôtel Taranne de tellement baptiser leur boisson, que l'eau n'eût que la teinte du vin, je ne fis aucune difficulté dans toutes les maisons étrangères où nous avons mangé, de prévenir les maîtres d'hôtel, pour remédier à tous les sujets de scandale. Il arriva pourtant, en deux différentes fois, que leurs valets ayant pris une bouteille pour une autre, nous éprouvâmes avec beaucoup de chagrin combien cet avis est important. Toutefois ce désordre n'arriva que dans l'enceinte de notre famille, et il n'y eut que des amis de la Mission qui s'en aperçurent, et qui nous en gardèrent le secret. (Launay, op. cit., I, p. 146, note 1). 

26 - Petit cabinet de menuiserie qu'on élève dans quelques lieux d'assemblée pour y placer des personnes qui veulent écouter sans être vues. (Littré). 

27 - Cette nomination fut annoncée le 16 décembre 1684 dans La Gazette

28 - Le Mercure Galant de février 1685 (pp. 295 et suiv.) énumère une liste des présents de Louis XIV au roi de Siam :

On trouve dans L'ambassade de Siam au XVIIe siècle, d'Étienne Gallois (Paris, 1862, extrait du Moniteur Universel de juillet, août et septembre 1861, pp. 40-41) une autre version de cette liste avec quelques variantes et quelques précisions :

Bénigne Vachet, pour sa part, évoque six douzaines de chapeaux de castor, des sabres et des épées dont la garde était garnie de pierreries, et aussi une lunette de deux pieds, qui distinguait les objets de deux lieues de distance.(Mémoires de Bénigme Vachet, in : Launay, op. cit. p. 149).

Le document B2-52 intitulé Passeport pour les présents que le roi envoie au Siam, daté de Versailles le 23 janvier 1685 conservé aux Archives Nationales mentionne également 2 cravates, diverses pièces de rubans, gants et autres fournitures, ainsi que 2 caisses marquées N° A et B. La première contient 34 pots de verre de différentes formes, garnis de cuivre doré, et la seconde un petit cabinet de cristaux et de bois d'ébène, un bassin de cristaux garnis de cuivre doré avec de petites appliques d'or et 30 petites pièces de cristaux dont 13 pièces sont garnies de vermeil et le reste sans être garni.

Enfin, pour rire, on trouve aussi dans le document B4 11 folio 503 des Archives de la marine, cité par le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : errata et supplément Auguste Jal, Plon, 1872 pp. 671-672, un extrait du Registre des ordres du roi pour l'année 1685, signé à Versailles le 23 janvier, et qui donne passeport aux effets du chevalier de Chaumont qui allaient de Paris à Brest, port où il devait s'embarquer sur l'Oiseau. Les effets listés dans ce registre montrent ce que les gens de qualité emportaient pour voyager à cette époque, et explique pourquoi l'Oiseau et la Maligne étaient tellement surchargés :

Mémoire des hardes et meubles appartenant au sieur chevalier de Chaumont, ambassadeur pour le roi au royaume de Siam. :

29 - Bénigne Vachet note par ailleurs : Il ne faut pas omettre de noter une faute où nous sommes tombés : de ne pas se flatter de toutes les apparences qui s'offrent, lorsque, comme nous, l'on est chargé de faire travailler à des ouvrages pour le roi de Siam. Nous passâmes près d'un mois dans l'espérance que la Cour n'en aurait pas plutôt su le détail que l'on nous déchargerait de la peine d'y travailler : en quoi nous nous sommes trompés nous-mêmes, et il n'en est arrivé autre chose, sinon une précipitation continuelle à chercher des ouvriers, et bien des allées et venues pour avoir, en deux mois, ce qui ne nous aurait pas donné beaucoup de soucis, si dès les premiers jours nous eussions fait la moitié des diligences qu'il nous fallut faire dans la suite. (Launay, op. cit., I, p. 149, note 1). 

30 - Les six mathématiciens furent nommés par Louis XIV le 28 janvier 1685. 

31 - Anne Hilarion de Cotentin, chevalier puis comte de Tourville (1642-1701) servit sous Duquesne à Algers et à Tripoli, battit les Anglo-Hollandais devant l'île de Wight en 1690 et vit son escadre incendiée en 1692 à la bataille de la Hougue. Il remporta la bataille du cap Saint-Vincent en 1693 et fut nommé maréchal de France. François-Louis de Rousselet, marquis de Chateau-Renault, (1637-1716) vainquit les Anglais à Bantry en 1689. Il devint maréchal de France. 

32 - Mademoiselle de Montpensier. 

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