Livre VII - Début.
Voyage de Siam au cap de Bonne-Espérance.

Page de la relation du père Tachard

Aussitôt que je fus embarqué, ce fut tout au commencement de l'année dernière, tous les vaisseaux firent voile pour aller au détroit de Bangka, c'est-à-dire la Loire et le Dromadaire, car l'Oiseau était parti pour la côte de Coromandel il y avait déjà deux mois, et la Normande devait demeurer cette année-là dans les Indes pour le commerce de la Compagnie française. Le lendemain 4 janvier sur les huit heures du matin, nous vîmes venir à nous une galère du roi de Siam qui nous aborda une heure après. M. Constance l'avait fait partir la veille au coucher du soleil, pour m'apporter quelques paquets qu'il ne m'avait pas donnés. Nous revîmes le 21 du même mois Polpangen, et le 24, nous arrivâmes à l'entrée du détroit. Les courants qui nous portaient étaient si violents vers l'île de Lucipara (1), que nous faisions deux lieues par heure sans aucun vent, ce qui nous obligea de mouiller là jusqu'au lendemain. Un petit vent de nord-ouest s'étant levé, on appareilla sur les six heures du matin, et on fit route la sonde à la main, trouvant toujours un bon fond depuis neuf jusqu'à cinq brasses, qui fut la plus petite que nous eûmes. Sur les deux heures après midi, il survint un grain de vent avec de la pluie, des éclairs, et des tonnerres, qui ne nous empêchèrent pas de continuer notre route, de telle sorte qu'à quatre heures du soir nous fûmes hors du danger de ce détroit, que nous avons passé deux fois sans que notre navire ait touché, quoique dans l'autre voyage le pilote hollandais que nous avions pris nous eût laissé échouer deux fois.

Le 29, nous nous trouvâmes à la vue de Banten, et ce jour-là même un vent de nord-ouest assez frais s'étant levé, nous passâmes le détroit de la Sonde très heureusement. Le 12 février, nous eûmes le soleil à notre zénith perpendiculairement sur nos têtes, et comme nous allions au sud, nous le laissâmes au nord. Le 15, nous fûmes battus d'un fort gros vent de sud-ouest, qui devint ouest, ensuite nord-ouest, et enfin nord, lequel nous obligea de mettre à la cape jusqu'au lendemain, à huit heures que l'orage cessa. Nos pilotes s'estimaient alors au 16° de latitude sud, et par le 16° de longitude. Le Dromadaire, soit qu'il n'eût pas vu nos signaux durant la nuit précédente, ou qu'il n'eût pas pu suivre, se sépara, de sorte que nous ne le revîmes plus qu'au cap de Bonne-Espérance, où il arriva deux jours avant nous.

Un vaisseau hollandais, qui était sorti avec nous du détroit de la Sonde, souffrit beaucoup de ce coup de vent, et quelques personnes de son équipage nous assurèrent au cap de Bonne-Espérance qu'ils avaient couru un fort grand danger de se perdre. Cet orage parut extraordinaire, non seulement à cause de la saison et de la proximité du soleil, où nous étions, mais parce qu'il dura près de vingt-quatre heures. Le reste de la navigation jusqu'au Cap fut heureux, et sans aucun danger.

Le 22 mars, à 34° 26' de latitude méridionale, 58° 16' de longitude, nous vîmes une maupoule (2), quantité de manches de velours (3), et d'autres oiseaux tout blancs en fort grand nombre. Cela nous fit juger que nous n'étions pas loin du Cap. Quelques jours après, les courants qui nous portaient au sud-ouest avec beaucoup de vitesse nous persuadèrent que nous étions à l'embouchure du canal de Madagascar. Nos plus habiles pilotes furent surpris du changement extraordinaire des courants et des marées que l'on sent en cet endroit-là, et qui nous portèrent tantôt au sud-ouest, comme nous venons de dire, tantôt au nord-ouest d'une extrême vitesse, mais toujours heureusement pour nous, parce qu'ils ne nous tiraient point de notre route.

Comme nous nous croyions bien près du banc des Aiguilles par le travers des terres de cette pointe méridionale de l'Afrique, nous jetâmes la sonde le 2 avril, sans trouver de fond. Un banc en terme de marine est un espace de terre, de sable ou de rochers, qui se trouve avec la sonde en quelques endroits de la mer, quoique tout à l'entour il n'y ait nul fond. Celui-ci s'appelle le banc des Aiguilles, parce que le cap de Aiguilles en est le plus proche. Ceux qui viennent des Indes et qui veulent naviguer sûrement viennent le reconnaître pour rectifier leur estime. Il s'étend vers l'est depuis le cap des Aiguilles jusqu'à cent lieues, et peut-être encore davantage le long des côtes. On trouve sur les cors de ce banc, c'est-à-dire sur les pointes les plus avancées, 125 et 130 brasses d'eau.

La vue de ce cap des Aiguilles fit souvenir Ok-khun Chamnan, l'un des mandarins que j'ai amenés avec moi (4), du naufrage qu'il y avait fait quelques années auparavant dans un vaisseau portugais qui s'y perdit, et m'obligea à lui demander les particularités d'une aventure qu'il m'avait souvent dit avoir été une des plus extraordinaires qui soit jamais arrivée à aucun voyageur. Je la trouvai telle en effet, et la jugeant digne d'être donnée au public, je l'écrivis à mesure qu'il me la racontait, et je la donne avec d'autant plus de plaisir, que tout le détail que le mandarin m'en fit s'est trouvé conforme au témoignage que m'en ont rendu des Portugais dignes de foi qui furent ses compagnons dans ce voyage, et qui eurent part à son aventure. Ceux qui l'ont vu et pratiqué à Paris, où il est encore, n'auront pas de peine à le croire capable de toutes les remarques et de toutes les réflexions qui sont contenues dans ce récit que voici tout au long, et presque mot à mot comme il me fut raconté.

Le roi de Portugal avait envoyé au roi notre maître une fort célèbre ambassade, soit pour renouveler leurs anciennes alliances, soit pour négocier d'autres affaires particulières qui ne sont pas venues à ma connaissance (5). Pour répondre à l'honnêteté de ce prince européen, le roi députa trois grands mandarins en qualité de ses ambassadeurs, avec six autres plus jeunes mandarins, et un assez grand équipage, pour aller à la cour de Portugal. Nous nous embarquâmes pour Goa (6) vers la fin du mois de mars en l'année 1684 sur une frégate du roi notre maître, commandé par un capitaine portugais. La traversée fut longue, difficile et pleine de mauvaises rencontres qui semblaient nous pronostiquer les mauvais succès de notre voyage et le malheur qui nous devait arriver. Nous employâmes plus de cinq mois à faire ce chemin, quoique Goa ne soit pas éloigné de Siam. Enfin, soit que les officiers et les pilotes fussent peu habiles, ou que le temps s'opiniâtrât à nous contrarier, la flotte de Portugal était partie des Indes avant que nous arrivassions en cette ville capitale de l'empire portugais dans l'Orient. Ce fut un fort grand chagrin pour nous de voir ainsi notre départ des Indes, et par conséquent notre retour à Siam, différé sans ressource d'une année entière, mais il fallut prendre patience.

Nous séjournâmes près d'onze mois à Goa, en attendant le retour de la flotte portugaise qui devait venir d'Europe et nous apporter des ordres du roi pour faire partir cette année-là des vaisseaux pour Lisbonne. Un si grand intervalle de temps ne me parut pas long, parce que nous l'employâmes fort agréablement. La nouveauté et la beauté des édifices que nous vîmes en cette ville me surprirent extraordinairement. Ce grand nombre de palais, de monastères et d'églises si riches et si somptueuses occupa longtemps notre curiosité. Comme je n'étais jamais sorti de mon pays, j'avoue que je fus étonné de voir qu'il y eût dans le monde une plus belle ville que Siam. Le vice-roi nous fit loger magnifiquement, et il voulut fournir de la part du roi de Portugal, aux frais et à toute la dépense que nous y fîmes durant notre séjour, quoiqu'il fût un peu piqué de ce que le roi notre maître ne lui avait point écrit.

Après un séjour si considérable, nous nous embarquâmes enfin pour l'Europe sur un vaisseau du roi de Portugal de cent cinquante hommes d'équipage, et d'environ trente pièces de canon. Il y avait un grand nombre de passagers qui allaient en Portugal, car outre les ambassadeurs avec toutes les personnes de leur suite, et trois religieux de divers ordres, savoir un père de saint François, un autre de saint Augustin et un père jésuite, il y avait encore beaucoup de Créoles, Indiens, Portugais et Métis qui étaient du voyage.

On mit à la voile de la rade de Goa le 27 janvier de l'an 1686, et le 27 avril environ minuit, nous échouâmes malheureusement au cap des Aiguilles de cette manière. Ce jour-là même au coucher du soleil on avait fait monter divers matelots sur les mâts et sur les vergues du navire, pour reconnaître la terre qu'on voyait alors devant nous un peu à côté sur la droite, et qu'on avait aperçue depuis trois jours. Sur le rapport des matelots, et sur d'autres indices, le capitaine et le pilote jugèrent que c'était le cap de Bonne-Espérance qui paraissait. Ainsi, sans reconnaître eux-mêmes si les matelots leur disaient vrai, ni sans prendre d'autres précautions, ils poursuivirent leur route jusqu'à deux ou trois heures après soleil couché, qu'ils crurent être au-delà des terres qu'on avait reconnues. Alors, changeant de route, ils portèrent un peu plus vers le nord. Comme le temps était clair, qu'on avait une belle lune et un vent fort frais, et que d'ailleurs on disait fort assurément qu'on avait doublé le Cap, le capitaine ne mit personne en sentinelle sur les antennes. Les matelots de quart veillaient à la vérité, mais c'était pour les manœuvres, ou pour causer ensemble, avec une si grande confiance qu'aucun d'eux non seulement ne s'aperçut du danger où nous étions, mais ne crut pas même qu'il y en pût avoir que lorsqu'on ne fut plus en état de l'éviter.

Je fus le premier qui découvris la terre. Je ne sais quel pressentiment du malheur qui nous menaçait m'avait rendu si inquiet durant cette nuit-là, mais je ne pus jamais fermer l'œil pour dormir. Ne sachant que faire, je sortis de ma chambre, et je m'amusai à regarder le navire qui semblait voler sur les eaux. En regardant un peu plus loin, j'aperçus tout d'un coup à notre droite une ombre fort épaisse proche de nous. Cette vue m'épouvanta d'abord, et je dis sur-le-champ au pilote, qui veillait au gouvernail : Ne serait-ce point là la terre que je vois ? Comme il s'approchait pour la voir lui-même, on cria de l'avant du vaisseau : Terre, terre devant nous ! Nous sommes perdus, revirez de bord ! Le pilote fit pousser le gouvernail pour changer de route, mais nous étions si près du rivage, qu'en revirant, le navire donna trois coups de sa poupe sur une roche, ce qui lui fit perdre son mouvement. Ces trois secousses furent fort rudes, et on crut que le vaisseau s'était crevé, mais il n'était pas encore entré une seule goutte d'eau. Cela ranima un peu l'équipage qui s'était cru perdu dès que le navire avait touché la première fois avec tant de violence.

Aussitôt, voyant qu'il ne faisait point d'eau, on se mit en état de se retirer de ce mauvais pas en coupant les mâts et en déchargeant le vaisseau. Mais on n'en eut pas le temps, car les flots que le vent poussait au rivage y portèrent aussi le bâtiment. Ces montagnes d'eau qui s'allaient rompre sur les brisants avancés dans la mer soulevaient le vaisseau jusqu'aux nues et le laissaient ensuite retomber tout d'un coup sur les roches avec tant de force et de précipitation qu'il ne put résister longtemps. On l'entendait craquer de tous côtés. Les membres se détachaient les uns des autres, et l'on voyait cette grosse masse de bois s'ébranler, plier et se rompre de toutes parts avec un bruit et un fracas épouvantable.

Comme la poupe du vaisseau toucha la première, elle fut aussi la première enfoncée. On eut beau couper les mâts, jeter à la mer les canons, les coffres et tout ce qu'on rencontrait sous la main dans ce désordre, pour soulager le vaisseau en le rendant plus léger, toute cette précaution et tous ces efforts furent inutiles. Il toucha si souvent et si rudement sur les brisants qu'il s'ouvrit enfin sous la sainte-barbe. L'eau qui entrait alors en abondance commença à gagner le premier pont et à remplir la sainte-barbe. Elle vint même jusque dans la grande chambre, et on en eut bientôt jusqu'à la ceinture sur le second pont.

À cette vue se fit un grand cri, et chacun monta sur le plus haut étage du navire avec tant de confusion et de précipitation que plusieurs, à force de se presser pour sauver leurs vies, coururent risque de se perdre. La sainte-barbe et le premier pont étant pleins d'eau, tout le biscuit, l'eau-de-vie et le vin qui étaient à fond de cale furent perdus, et nous ne fûmes plus en état d'en profiter. L'eau montant toujours insensiblement, notre bâtiment s'enfonça enfin dans la mer, jusqu'à ce que la quille ayant atteint le fond, le corps du vaisseau demeura quelque temps immobile.

Il serait difficile de se représenter l'effroi et la consternation qui se répandirent alors parmi tout le monde, et il me serait impossible de la dépeindre. Qui pourrait dire ou même imaginer ce que la vue d'une mort si certaine, et si effroyable, donne à penser. On n'entendait que cris, que sanglots et que hurlements. On se heurtait l'un contre l'autre. Ceux qui avaient été les plus grands ennemis se réconciliaient sans peine ensemble du meilleur de leur cœur. Les uns à genoux ou prosternés sur le tillac imploraient l'assistance de Dieu, les autres jetaient à la mer des barriques, des coffres vides, des mâts, des vergues, et d'autres grosses pièces de bois pour se sauver dessus. Le bruit et le tumulte étaient si horribles qu'on n'entendait pas le fracas du vaisseau, qui se rompait en mile pièces, ni le bruit des vagues qui se brisaient sur les roches avec une furie incroyable.

Après que ces grands gémissements furent passés, ceux qui restaient encore dans le vaisseau songèrent à se sauver. On fit plusieurs radeaux des planches et des mâts du navire, parce que les premiers qui s'étaient jetés à la mer n'ayant pas pris assez de précaution, périrent engloutis ou écrasés par la violence des flots, qui les jetaient sur les roches le long du rivage.

C'était un spectacle bien triste et bien tragique de voir tant de pauvres gens dans un si grand péril et sans aucune ressource. Je fus dans cette occasion aussi étonné que les autres dans le premier effroi, mais comme on m'assura qu'il y avait apparence de se sauver, et voyant que je ne perdais pas beaucoup dans ce naufrage, je me consolai et pris mon parti sur-le-champ. J'avais deux habits assez propres que je vêtis, et me mettant ensuite sur quelques planches liées ensemble, je tâchai de gagner à la nage le bord de la mer. Le second ambassadeur, le plus robuste des trois, et le plus habile à nager, était déjà dans l'eau. Il me devançait et s'était chargé de la lettre du roi qu'il portait attachée à un sabre dont Sa Majesté lui avait fait présent. Ainsi, nous arrivâmes tous deux presque en même temps au rivage. Plusieurs Portugais s'y étaient déjà rendus, mais ils n'avaient pas moins d'inquiétude étant à terre que ceux qui étaient restés dans le vaisseau. Les premiers se voyaient à la vérité hors d'état d'être noyés, et les autres étaient encore dans le danger, cependant il semblait à ceux-là qu'ils n'étaient échappés de cet extrême péril que pour retomber dans un autre plus terrible et plus assuré. Ils n'avaient ni eau, ni vin, ni biscuit, ils ne savaient pas même où ils en pourraient trouver. Le froid d'ailleurs était très piquant à terre, et nous y étions d'autant plus sensibles que nous n'y étions pas accoutumés. Me trouvant aussi fort légèrement vêtu, je voyais bien que je n'y pouvais pas résister longtemps. Cela me fit prendre la résolution de retourner le lendemain au vaisseau chercher des habits et y prendre des rafraîchissements. La plupart des Portugais que l'on considérait davantage étaient logés sur le premier pont, et je m'étais mis dans l'esprit que je trouverais dans leur cabane des choses de grand prix, et surtout de bonnes provisions qui nous étaient dans cette extrémité le plus nécessaire. Car la rigueur du froid, la fatigue de la nuit, la faim et le peu d'apparence de trouver de l'eau et des vivres nous rendaient notre condition presque aussi malheureuse que celle de ceux que nous avions vu disparaître devant nous et s'abîmer. Dans cette pensée, je me remis sur une espèce de claie, et je nageai jusqu'au vaisseau.

Je n'eus pas grande peine à y aborder, parce que, comme je l'ai déjà dit, il paraissait encore au-dessus de l'eau. Je croyais y trouver de l'or et des pierreries, ou quelque autre meuble précieux qui n'eût pas été embarrassant ni difficile à porter. Mais en arrivant je vis que toutes les chambres étaient pleines d'eau, et je ne pus emporter que quelques pièces d'étoffe d'or, avec une petite cave de six flacons de vin et un peu de biscuit que je trouvai dans la cabane d'un pilote. J'attachai toutes ces choses ensemble sur la claie que j'avais emmenée, et les poussant devant moi avec bien de la peine et du danger, j'arrivai encore une fois enfin au rivage, bien plus fatigué que la première.

Il y avait quelques Siamois qui s'étaient sauvés tout nus. La compassion que j'eus de leur misère, les voyant trembler de froid, me toucha. Je leur fis part des étoffes que j'avais apportées du vaisseau, dont ils se couvrirent aussitôt. Mais parce que je vis bien que si je leur confiais la cavette de vin que j'avais apportée, elle ne durerait pas longtemps entre leurs mains, je la donnai à un Portugais qui m'avait marqué beaucoup d'amitié, lui disant que je l'en faisais le maître, à condition néanmoins qu'il m'en donnerait quand j'en aurais besoin. Dans cette occasion, je reconnus aisément combien l'amitié est faible contre la nécessité, et qu'on a peu d'égard aux besoins des autres quand on est soi-même dans l'indigence. Cet ami me donna à boire un demi-verre de vin chaque jour durant les deux ou trois premières journées, espérant à chaque pas trouver une source ou un ruisseau. Mais quand on se vit pressé de la soif et qu'on ne trouvait presque pas d'eau douce pour se désaltérer, j'eus beau le presser de me faire part de ce que je lui avais donné de si bonne amitié, il me rebuta si bien la première fois, me disant qu'il n'en donnerait pas à son père, que je n'osai plus lui en demander. Pour le pain, il ne nous servit de rien, parce qu'il fut tout trempé d'eau de mer, et je n'en pus jamais goûter un morceau tant il était amer et salé. Quand on vit qu'il n'y avait plus personne à attendre, après nous être rendus sur le rivage, on compta le nombre de gens qui s'étaient sauvés, et nous nous trouvâmes près de deux cents personnes, de sorte qu'il n'y en eut que sept ou huit de noyées pour s'être voulu sauver trop vite. Quelques Portugais avaient eu la précaution d'emporter des fusils et de la poudre, soit pour se défendre contre les Cafres, soit pour tuer du gibier afin de s'en nourrir dans les bois. Ces fusils nous furent d'un grand usage pour faire du feu, non seulement durant tout notre voyage jusqu'aux habitations des Hollandais, mais surtout les deux premières nuits que nous nous sauvâmes au rivage tout dégoûtants d'eau de la mer, car le froid fut alors si rigoureux que si on n'eût allumé du feu pour faire sécher nos habits, je crois que nous fussions tous morts de froid sur la place.

Le second jour après notre naufrage, qui était un dimanche, les Portugais ayant fait leurs prières, nous nous mîmes tous ensemble en chemin. Les pilotes et le capitaine nous disaient que nous n'étions pas éloignés de plus de vingt lieues du cap de Bonne-Espérance où les Hollandais avaient une fort nombreuse habitation, et qu'il ne fallait qu'un jour ou deux pour y arriver. Cette assurance qu'ils nous donnèrent fit que la plupart laissèrent quelques vivres qu'ils avaient apportés du vaisseau, afin qu'étant moins embarrassés, ils fissent plus vite et plus facilement le peu de chemin qui leur restait à faire.

Nous entrâmes ainsi dans les bois, ou plutôt dans les broussailles, car il n'y avait point de grands arbres, et nous n'en vîmes presque pas durant tout notre voyage. On marcha tout le jour, sans s'arrêter que deux fois pour se reposer quelque temps. Comme on n'avait rien apporté pour boire ni pour manger, on commença à ressentir les premières atteintes de la faim et de la soif. La soif surtout nous était insupportable, car nous marchions exposés à l'ardeur du soleil avec beaucoup de diligence, dans l'espérance d'arriver ce jour-là même chez les Hollandais. Sur les quatre heures après midi, nous trouvâmes une grande mare d'eau qui fut un grand soulagement pour tout le monde. Chacun y but à loisir, avec un goût et un plaisir qu'on n'avait point senti jusqu'alors. Les Portugais furent d'avis de ne passer pas outre, et de demeurer la nuit suivante auprès de cet étang. On fit du feu, et ceux qui purent trouver dans l'eau quelques crabes les firent rôtir et les mangèrent. Les autres en plus grand nombre, après avoir bu une seconde fois, s'allèrent coucher, bien plus fatigués par le travail de la longue traite que pressés de la faim qui les tourmentait depuis deux jours qu'ils avaient passés à jeun.

Le lendemain, on partit de grand matin, après que chacun eut bu pour se prémunir contre la soif à venir. Les Portugais prirent les devants, parce que nous fûmes obligés de nous arrêter à cause du premier ambassadeur qui, étant fort faible et fort languissant, ne pouvait pas faire de diligence ; mais comme il ne fallait pas aussi perdre les Portugais de vue, nous nous partageâmes en trois groupes. Le premier suivait toujours à vue les derniers Portugais, et les deux autres marchant dans la même distance, prenaient garde aux signaux que faisait la première bande, comme on était convenu, afin d'avertir quand les Portugais s'arrêteraient ou quand ils changeraient de route. Nous trouvâmes quelques petites montagnes qui ne laissèrent pas de nous lasser beaucoup, étant obligés de passer par-dessus. Sur toute la route, nous ne trouvâmes qu'un puits dont l'eau était si saumâtre que personne n'en put boire. On vit en même temps que ceux de la première troupe faisaient signal que les Portugais s'étaient arrêtés. On ne douta pas qu'il n'y eût aussi de bonne eau, et cette espérance nous fit doubler le pas. Cependant quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes y mener l'ambassadeur que le soir après le soleil couché. Nos gens nous dirent que les Portugais ne nous avaient jamais voulu attendre, disant qu'il ne nous servirait de rien de mourir avec eux de faim, de soif et de misère ; qu'il valait bien mieux qu'ils prissent les devants pour nous chercher quelques rafraîchissements.

Le premier ambassadeur, ayant appris ces tristes nouvelles, fit assembler tous les Siamois qui étaient restés auprès de lui, car il y en avait trois qui suivaient toujours les Portugais. Nous voyant autour de lui, il nous dit qu'il se sentait si faible et si fatigué qu'il lui était impossible de suivre les Portugais, et qu'il jugeait à propos que ceux qui se portaient bien fissent diligence pour les atteindre ; qu'il leur ordonnait seulement, puisque les maisons des Hollandais n'étaient pas éloignées, de lui envoyer un cheval ou une charrette, avec quelques vivres pour le porter au Cap s'il était encore en vie. Cette séparation nous fut bien triste, mais elle était nécessaire. Il n'y eut qu'un jeune homme âgé d'environ quinze ans, fils d'un mandarin, qui ne voulut jamais quitter l'ambassadeur dont il était fort aimé, et qu'il aimait fort particulièrement. Sa reconnaissance et son amitié le firent résoudre à mourir, ou à se sauver ensemble avec un vieux domestique qui demeura aussi auprès de son maître.

Le second ambassadeur, un autre mandarin et moi, ayant pris congé de lui avec assurance de le secourir le plus tôt qu'il se pourrait, nous nous mîmes tous en chemin, dans le dessein d'atteindre les Portugais, quoiqu'ils fussent bien loin devant nous. Le signal que les Siamois les plus avancés nous firent du haut d'une montagne avec leur bannière augmenta notre courage et nous fit doubler le pas. Quelque diligence néanmoins que nous pussions faire, nous n'arrivâmes auprès d'eux sur cette haute montagne que vers les dix heures du soir. Nous croyions pouvoir trouver en cet endroit-là de l'eau à boire et nous y reposer le reste de la nuit, mais nous fûmes bien trompés dans notre espérance. Ayant rejoint les Siamois, il nous dirent que les Portugais étaient encore campés bien loin de là, et ils nous montrèrent le feu qu'ils avaient fait. Quelque harassés que nous fussions, il fallut passer outre, et après deux grandes heures de chemin au travers des bois et des rochers, nous y arrivâmes avec des peines incroyables. Ils étaient postés sur la croupe d'une grande montagne où ils avaient allumé un grand feu autour duquel ils s'étaient endormis. Chacun de nous demanda d'abord où était l'eau. Un de mes camarades m'en apporta, car le ruisseau qu'on avait trouvé était assez loin de là, et il m'eût été impossible de m'y traîner. Je m'étendis à plate terre auprès du feu, n'en pouvant plus. Le sommeil me prit en cette posture, jusqu'au lendemain que le froid me réveilla.

Ce jour-là, je me sentis si affaibli et attaqué d'une faim si cruelle que je souhaitai mille fois la mort. Je me résolus de rester là où j'étais couché, et d'y attendre la mort, puisque aussi bien je l'allais chercher plus loin avec de nouveaux tourments.

Cette pensée ne dura pas longtemps, et quand je vis que les Portugais et les Siamois aussi abattus que moi ne laissaient pas de se mettre en chemin pour garantir leurs vies, je ne pus m'empêcher de les suivre. Je les devançai même une fois jusque sur le haut d'une colline, où je trouvai des herbes extrêmement hautes, et en grand nombre. La diligence que j'avais faite m'avait si fort fatigué que je fus contraint de me coucher sur cette belle verdure, un peu à l'écart, où je m'endormis. En me réveillant, je me sentis les cuisses et les jambes si raides que je crus ne m'en pouvoir plus servir. Cette extrémité me fit reprendre la résolution que j'avais prise le matin. J'y étais si déterminé que j'attendais avec impatience la mort, comme un moment qui devait finir les malheureuses peines qui m'accablaient de toutes parts. Je m'endormis dans cette pensée, et sans un mandarin qui était mon ami particulier, et mon valet qui me cherchèrent assez longtemps, me croyant égaré, et qui m'ayant enfin trouvé me réveillèrent, je fusse mort assurément sur la place. Le mandarin me dit tant de choses qu'il me donna courage. Je me levai et nous allâmes ensemble retrouver les Portugais qui étaient postés auprès d'une ravine d'eau. La faim était si extrême qu'ils mirent le feu aux herbes dans les endroits où elles étaient à demi sèches, afin d'y chercher quelque lézard ou quelque serpent pour le manger. Un de la troupe ayant trouvé des feuilles sur le bord de l'eau en goûta, et quelque amères qu'elles fussent, après en avoir un peu mangé, il sentit sa faim apaisée. Il vint dire cette bonne nouvelle à la compagnie. Tout le monde y courut avec empressement, et en mangea avec avidité. Nous passâmes ainsi la nuit.

Le lendemain, qui fut le cinquième jour de notre marche, nous partîmes de grand matin, croyant assurément trouver les habitations hollandaises ce jour-là. Cette persuasion, si flatteuse pour nous, fit trouver de nouvelles forces. On marcha sans discontinuer jusqu'à midi, que nous aperçûmes quelques personnes sur une hauteur assez loin de nous. On ne douta plus que ce ne fussent celles que nous cherchions. On s'avança avec une joie qu'on ne saurait exprimer. Mais ce sentiment si agréable nous dura peu, et nous fûmes bientôt malheureusement détrompés. Ces gens que nous avions vus étaient trois ou quatre Hottentots, qui nous ayant découverts les premiers, venaient avec des lances, ou plutôt avec des sagaies, au-devant de nous pour nous reconnaître. La crainte qu'ils eurent ne fut pas moindre que la nôtre en voyant notre nombreuse troupe et les fusils que nous avions. De notre côté, nous fûmes saisis d'une terrible frayeur, nous voyant à la veille d'être massacrés impitoyablement par ces barbares. Comme ils nous parurent avec des sagaies et qu'ils n'étaient que quatre ou cinq, on crut qu'ils venaient nous reconnaître et que leurs compagnons n'étaient pas éloignés. On les laissa approcher, dans la persuasion où nous étions qu'il valait bien mieux finir une vie si malheureuse une bonne fois que de la prolonger pour la perdre enfin après avoir souffert mille tourments plus cruels que la mort même. Mais quand ils nous eurent reconnus d'assez loin, et qu'ils eurent découvert que nous étions en bien plus grand nombre qu'ils ne s'étaient d'abord imaginés, ils s'arrêtèrent et nous attendirent à leur tour. Nous fûmes à eux dans cette mortelle incertitude, mais dès que nous les eûmes un peu approchés, ils prirent le devant et nous firent signe de les suivre, nous montrant avec le doigt quelques maisons, c'est-à-dire trois ou quatre misérables cases qui étaient sur une colline.

Lorsque nous fûmes arrivés au pied de cette colline, ils ne voulurent point nous permettre d'aller plus près de leurs cases. Il y avait un petit chemin à côté par où ils nous menèrent vers un autre village, nous regardant toujours avec défiance. Quand nous nous fûmes rendus à ce village qui consistait en une quarantaine de cases couvertes de branches d'arbres, où il pouvait avoir quatre ou cinq cents personnes, alors se voyant en assurance, ils nous approchèrent hardiment et nous considérèrent à loisir. Ils prenaient surtout plaisir à regarder les Siamois, soit que leur vêtement leur plût, ou que n'en ayant jamais vu de semblables, ils prissent plaisir à le voir pour la première fois. Leur curiosité nous parut à la fin importune et chacun se mit à vouloir entrer dans leurs cases pour chercher à manger, car quelque signe que nous leur fissions que nous avions une extrême faim et qu'ils nous donnassent à manger, ils se regardaient les uns les autres et se prenaient à rire de toute leur force, sans faire semblant de nous entendre. Lorsque nous les conjurions le mieux qu'il nous était possible par des signes de nous vendre de leurs bœufs ou de leurs moutons que nous voyions paître en grand nombre dans la campagne, ils nous disaient seulement ces deux mots qu'ils répétaient à tous moments : Tabac, pataque. Je leur offris deux gros diamants que le premier ambassadeur m'avait donnés lorsque nous le quittâmes, mais ils n'en firent point de compte. Nul de nous n'avait ni tabac, ni pataques qui était la seule monnaie qu'ils connaissaient, et qui avait cours parmi eux. Le premier pilote fut le seul qui s'en trouva quelques-unes. Il leur en donna quatre pour un bœuf qu'ils ne vendent d'ordinaire aux Hollandais que pour sa longueur de tabac ; mais qu'était-ce entre tant de personnes à demi mortes de faim, qui n'avaient mangé que quelques feuilles d'arbre depuis six jours entier ? Celui-ci n'en fit part qu'à quelques-uns de sa nation et de ses meilleurs amis. Aucun Siamois n'en put avoir un seul morceau. Ainsi, nous eûmes le cruel chagrin de nous voir mourir de faim dans l'abondance, sans y oser porter la main, car les Portugais ne nous défendaient pas moins d'approcher les troupeaux des Hottentots pour en prendre que du bœuf qu'ils avaient fait cuire, nous disant que s'ils voyaient que nous enlevassions quelque bœuf ou quelque mouton par force, ils nous abandonneraient à la fureur de ces barbares.

Un mandarin, voyant que les Hottentots ne voulaient point d'or monnayé, s'alla parer la tête de certains ornements d'or et parut en cet état devant eux. Cette nouveauté leur plut, et ils lui donnèrent un quartier de mouton pour ces ouvrages, qui valaient plus de cent pistoles. Mais à quoi n'oblige pas la nécessité ? Rien ne tient contre la faim, principalement quand elle est venue jusqu'à cet excès. Cette viande ne fut pas assez tôt cuite ; nous la mangeâmes à demi crue, et cela ne nous fit que mettre en appétit. J'avais remarqué que les Portugais, après avoir acheté leur bœuf, l'avaient écorché et en avaient jeté la peau. Ce fut un trésor pour moi. J'en fis confidence à un de mes amis, qui était ce mandarin dont j'ai parlé. Nous l'allâmes chercher ensemble, et l'ayant heureusement trouvée, nous la mîmes sur le feu pour la faire griller. Elle ne nous dura que deux repas, parce que les autres Siamois nous ayant découverts, il fallut leur en donner leur part. Un Hottentot m'ayant regardé fort attentivement s'arrêta à considérer les boutons d'or que je portais à mon habit. Je lui fis entendre que s'il voulait me donner quelque chose à manger, je lui en ferais volontiers présent. Il y consentit, et s'en alla pour me chercher quelque chose. Je m'attendais à avoir un mouton pour le moins, mais il ne m'apporta qu'une écuellée de lait, dont il fallut se contenter.

Nous passâmes la nuit dans cet endroit-là, près d'un grand feu qu'on avait allumé vis-à-vis des cases des Hottentots. Ces barbares ne firent que hurler et danser jusqu'au jour autour de leurs habitations, ce qui nous fit tenir sur nos gardes, crainte d'être surpris ; car il ne faut pas douter que s'ils eussent eu le pouvoir de se défaire de nous, il ne l'eussent fait à quelque prix que ce fût. Nous partîmes le matin, et nous prîmes notre chemin du côté du rivage de la mer où nous arrivâmes sur le midi. Ce fut un régal pour nous que d'y trouver des moules le long des côtes. Après nous en être rassasiés, nous en fîmes provision pour le soir, car il nous fallut rentrer dans les bois pour y chercher de l'eau. Quelque diligence que nous fissions, nous n'en pûmes trouver que la nuit, encore n'était-ce qu'un petit filet d'une eau fort sale ; mais en ce temps-là, on ne se donnait pas le loisir de la laisser reposer pour la boire. On campa auprès de ce petit ruisseau et on fit garde toute la nuit chacun à son tour, dans la crainte qu'on avait que ces Cafres ne se vinssent jeter sur nous pour nous massacrer. On garda toujours cette coutume de veiller toute la nuit tour à tour et de crier de temps en temps pour faire voir qu'on n'était pas endormi et qu'on se tenait sur ses gardes.

Le jour suivant, qui était le neuvième de notre marche, nous nous trouvâmes au pied d'une haute montagne qu'il fallut traverser avec d'étranges peines. La faim nous prit plus forte que jamais, et nous ne trouvions rien pour l'apaiser. Du haut de la montagne, nous vîmes sur un coteau des herbes assez vertes et quelques fleurs. On y courut, et on se mit à manger les moins amères avec un fort grand appétit. Cependant, en apaisant la faim qui nous pressait, la soif s'augmentait et nous causait un tourment inconcevable à quiconque ne l'aura pas éprouvé dans une pareille extrémité. Quelque grande que fût l'ardeur de notre soif, il fallut attendre jusqu'au soir pour boire, parce que nous ne trouvâmes ni source ni ruisseau que bien avant dans la nuit au pied de cette montagne escarpée. On ne pouvait pas passer outre, et ce fut là qu'on tint conseil, et qu'on résolut d'un commun accord de ne plus s'enfoncer dans les terres comme nous faisions pour abréger le chemin, premièrement parce que le capitaine et les pilotes avouaient qu'ils s'étaient trompés, ne pouvant cacher leur erreur, ajoutant qu'ils étaient incertains du lieu où étaient les Hollandais, du chemin qu'il fallait tenir et du temps qu'il faudrait employer pour y arriver ; secondement, parce que côtoyant le rivage de la mer, nous trouverions des moules, des crabes et d'autres insectes plus facilement que dans les terres dont on pourrait apaiser le cruel tourment que nous endurions de la faim ; et qu'enfin les rivières, les ruisseaux et les fontaines venaient se rendre toutes à la mer. Ainsi, marchant le long de ses côtes, nous ne souffririons plus tant de soif.

Pour exécuter la résolution que nous avions prise le soir précédent, dès le grand matin nous prîmes le chemin de côtes de la mer. Nous arrivâmes au rivage deux heures avant midi. On découvrit d'abord une grande plage et au bout une grosse montagne qui s'avançait bien avant dans la mer. Cette vue réjouit tout le monde, parce que les pilotes nous assurèrent que c'était là le cap de Bonne-Espérance. Une si bonne nouvelle nous donna des forces, et sans se reposer, on se mit en chemin pour y arriver avant la nuit, et quoiqu'il y eût cinq ou six lieues à faire, on marcha avec tant de force et de courage, nonobstant notre extrême lassitude, qu'on arriva une heure avant soleil couché au pied de ce gros cap qu'on avait vu le matin ; mais par malheur ce n'était pas celui qu'on nous avait fait espérer. Après s'être laissé aller au chagrin de se voir si éloigné, et presque hors d'espérance d'arriver aux habitations hollandaises, on se consola un peu sur ce qu'un matelot, qui avait été à la découverte nous dit qu'il y avait près de là une petite île presque couverte de moules avec une fort bonne source d'eau douce. On y fut à dessein d'y passer la nuit, mais nous nous y trouvâmes si bien par la bonne chère que nous y fîmes, que nous y demeurâmes encore le jour suivant, et la nuit d'après.

Ce séjour nous délassa beaucoup, et la nourriture que nous y prîmes remit un peu nos forces. Le premier soir en y arrivant, nous étant assemblés selon notre coutume un peu à l'écart des Portugais, nous fûmes bien étonnés de ne plus voir un de nos mandarins. On le chercha de tous côtés, on cria, mais inutilement. Il était demeuré en chemin, manquant de forces. L'extrême aversion qu'il avait pour les herbes et pour les fleurs, que tous les autres mangeaient avec quelque peu de goût, ne lui permit jamais d'en porter seulement à sa bouche, d'où vient que nous ne fûmes pas surpris qu'après avoir demeuré si longtemps sans rien prendre, il fût mort de faim et de faiblesse sans pouvoir se faire entendre ni être aperçu de personne. Nous en avions perdu un autre de la même manière quatre jours auparavant. Il faut que la misère endurcisse bien le cœur. En tout autre état que celui où j'étais, si j'eusse appris qu'un de mes amis fût mort d'une manière si pitoyable, j'en eusse été inconsolable, mais alors, le sentiment que j'eus de la perte de ce mandarin que je connaissais fort particulièrement ne me fut presque pas sensible. Tout ce que nous fîmes fut de témoigner un moment entre nous quelque regret de sa mort, et chacun ensuite se sépara pour aller chercher de quoi manger.

Après avoir demeuré un jour et deux nuits dans l'île dont nous avons déjà parlé, nous nous mîmes en chemin pour le Cap. Avant que de partir, on avait aperçu certains arbres secs, assez gros, qui étaient percés par les deux bouts comme des trompettes. La soif qui nous avait paru jusqu'alors si cruelle nous fit aviser d'une invention qui nous fut très utile dans la suite. Chacun se saisit d'un de ces longs tubes, et l'ayant bien fermé par le bas, on le remplit d'eau pour la provision de tout le jour. Dans l'incertitude où l'on était du cap de Bonne-Espérance, les pilotes nous dirent qu'il serait bon de monter sur la haute montagne qui était devant nous, parce que peut-être du sommet on pourrait avoir quelque connaissance sûre du lieu que nous cherchions. Il n'en fallut pas davantage pour persuader tout le monde. On grimpa comme on put sur cette hauteur, qui était fort escarpée, et il nous fallut faire une diligence et des efforts extraordinaires pour la traverser cette journée-là ; encore prîmes-nous sur la droite, où la montagne n'était ni si rude, ni si élevée.

Durant tout ce jour-là, nous ne vécûmes que de quelques petites fleurs et d'un peu d'herbes vertes que nous trouvâmes çà et là en assez petit nombre. En descendant de cette montagne sur le soir, avec bien du regret de n'avoir pas pu découvrir ce que nous cherchions, nous aperçûmes une troupe d'éléphants à une demi-lieue de nous, qui paissaient dans une vaste campagne. Il y en pouvait avoir une vingtaine en tout, et il n'y en avait aucun d'une grandeur extraordinaire. Nous passâmes la nuit sur le rivage au pied de cette montagne. Le soleil n'était pas encore couché quand on arriva au lieu où l'on devait camper. On se répandit de tous côtés, chacun cherchant de quoi manger, mais on ne trouva rien, ni sur les bords de la mer, ni dans les terres. De tous les Siamois, je fus le seul qui trouvai de quoi souper. Je cherchais des herbes ou quelques fleurs pour manger, mais je n'en trouvai que de si amères qu'il me fut impossible de les avaler. Après m'être longtemps fatigué inutilement, je m'en retournais, lorsque j'aperçus un serpent fort mince à la vérité, mais assez long. Il n'était pas plus gros que le pouce, mais il était bien aussi long que le bras. Je le poursuivis comme il s'enfuyait, et je le tuai d'un coup de poignard. Nous le mîmes ainsi sur le feu sans autre précaution, et nous le mangeâmes tout entier avec sa peau, sa tête et les os, sans qu'il en restât quoi que ce soit. Il nous parut d'un fort bon goût, et je n'ai point trouvé de viande plus délicate durant tout ce voyage.

Après notre petit souper, nous trouvâmes à dire un de nos trois interprètes (7). Il était destiné pour aller en France avec deux mandarins qui devaient porter à Sa Majesté très chrétienne un présent de la part du roi notre maître, et ainsi nous ne fûmes plus que dix Siamois en y comptant les deux ambassadeurs. On décampa ce jour-là un peu plus tard qu'à l'ordinaire. À l'aube du jour, il s'était levé un gros brouillard qui avait obscurci tout l'horizon, ainsi il était déjà grand jour quand on partit. À peine eut-on fait un quart de lieue qu'il s'éleva un vent le plus incommode et le plus impétueux que j'aie vu de ma vie, car outre qu'il était extrêmement froid et qu'il nous donnait dans le visage, il était si violent qu'il ne nous permettait pas de mettre un pied devant l'autre. Peut-être que la faiblesse où nous étions nous faisait paraître ce vent plus fort qu'il n'était effectivement. Quoi qu'il en soit, nous fûmes obligés de louvoyer, comme on dit sur mer, et de changer de route, c'est-à-dire d'aller tantôt à gauche, et tantôt à droite pour avancer un peu vers notre terme.

Environ deux heures après midi, le vent nous amena une grosse pluie qui dura jusqu'au soir. Elle était si épaisse et si pesante qu'on ne songea plus qu'à s'en garantir. Les uns se mettaient à l'abri sous quelques petits arbres secs, les autres s'allaient cacher dans le creux des rochers, et plusieurs, ne trouvant aucun endroit pour se mettre à couvert, s'appuyaient le dos contre la hauteur d'une ravine et se pressaient les uns les autres pour s'échauffer un peu et essuyer ainsi le moins incommodément qu'il se pouvait la violence de l'orage. Il serait bien difficile de faire comprendre les peines et les douleurs que nous endurâmes du froid, du vent et de la pluie durant le reste de la journée, et toute la nuit suivante. Nous ne comptions pour rien la faim extrême qui nous tourmentait, n'ayant rien pu trouver à manger pendant notre marche, et n'ayant bu que de l'eau de la pluie qui tombait. La lassitude et les autres fatigues des jours précédents paraissaient tolérables en comparaison de la misère et des maux que nous souffrions alors, tremblant continuellement, et trempés de toutes parts sans pouvoir fermer l'œil, ni même pouvoir nous coucher pour nous délasser un peu.

Jamais nuit ne m'avait paru si longue, ni si ennuyeuse, et il nous sembla que nous étions soulagés de la moitié de nos peines quand nous vîmes paraître le jour. On peut assez imaginer l'engourdissement, la faiblesse et les autres maux que nous sentions après une si fâcheuse nuit. Mais nous autres Siamois fûmes encore bien plus étonnés, et bien autrement tristes, lorsque nous mettant en devoir de joindre les Portugais, nous vîmes qu'ils ne paraissaient plus. Nous avions beau regarder de côté et d'autre, crier et chercher de toutes parts, il nous fut impossible, non pas seulement d'en voir un seul, mais même de savoir le chemin qu'ils avaient pris. Dans un si cruel abandon, tous les maux que nous avions essuyés jusqu'alors revinrent tout d'un coup nous accabler et se faire sentir avec plus de violence. La faim, la soif, la lassitude, le chagrin, la terreur, la rage et le désespoir se saisirent de notre cœur. Nous nous regardions les uns les autres tout étonnés, à demi morts, dans un profond silence, et sans aucun sentiment. Ensuite, étant un peu revenu de cet état, le second ambassadeur reprit courage le premier et le fit un peu revenir aux autres. Il nous assembla tous pour délibérer de ce que nous avions à faire dans la conjoncture présente, et nous parla en ces termes :

Vous voyez aussi bien que moi, fidèles Siamois, nous dit-il, le malheureux état où nous sommes réduits à présent. Après le naufrage que nous avons fait, où nous avons tout perdu, il nous restait encore quelque consolation. Tandis que nous avons été avec les Portugais, ils nous servaient de guides, et en quelque façon de sauvegardes, soit contre la fureur des éléphants, des tigres, des lions et des autres monstres de ces vastes forêts, soit surtout contre les habitants de ces pays, qui sont encore plus cruels et plus à craindre que les bêtes les plus farouches. Je veux croire que nous ayant si bien traités jusqu'à présent, ils ne nous ont quittés que pour de grandes raisons.

N'avons-nous pas été obligés nous-mêmes de laisser notre premier ambassadeur au milieu d'une horrible solitude, dans le dessein de le secourir, si nous étions assez heureux pour le pouvoir faire ? Dans la perte même de nos deux mandarins et des autres Siamois qui sont déjà morts, nous avons éprouvé que dans une extrême nécessité, on n'a point de ressentiment pour le malheur de ses proches, et qu'à la fin, à force de pâtir soi-même et de voir pâtir les autres, on n'a nulle pitié pour personne. Ainsi je ne blâme point leur résolution qui peut être louable. Nous ne devons accuser que notre destin qui nous a séparés d'eux cette nuit, et qui nous a empêché de découvrir leur marche. Mais quand ils nous auraient abandonnés sans raison, il n'est pas temps de nous récrier contre eux. En nous plaignant de leur lâcheté et de leur peu de foi à notre égard, nous ne remédions pas aux grands maux qui nous menacent. Tâchons de les oublier pour n'avoir pas le cruel déplaisir de nous souvenir qu'ils nous ont laissés, ou que nous les avons perdus, et faisons à présent comme si nous ne les avions jamais vus. Nous avons reçu d'eux, à la vérité, quelque petit soulagement, mais nous pourrons bien nous en passer. Peut-être que Dieu qui gouverne le ciel et la terre, touché par les mérites de notre grand roi, nous voyant ainsi destitués de tout secours humain, prendra un soin particulier de nos vies. Ainsi, sans délibérer davantage, nous n'avons qu'à suivre toujours les côtes de la mer, comme on avait résolu auparavant. Il y a une seule chose que nous devons préférer à tout le reste, et de laquelle, si j'étais sûr, je ne me soucierais plus de mon sort, quelque malheureux qu'il pût être. Vous êtes tous témoins du profond respect que j'ai toujours eu pour la lettre du grand roi notre maître. Mon premier, ou plutôt mon unique soin dans notre naufrage, fut de la sauver. Je ne puis même attribuer mon salut qu'à la bonne fortune qui accompagne toujours ce qui a eu une seule fois l'honneur d'approcher la suprême majesté du grand roi que nous servons. Depuis ce temps-là, vous avez vu avec quelle circonspection je l'ai portée. Quand nous nous sommes campés sur des montagnes, j'ai toujours eu le soin de la placer au sommet, ou au-dessus de la tête de ceux de notre troupe, et me mettant un peu plus bas, je me tenais dans une distance convenable pour la garder ; et quand nous nous arrêtions dans les plaines, je l'ai toujours attachée à la cime des plus hauts arbres que je pouvais trouver auprès de nous. Pendant le chemin, je l'ai portée sur mes épaules le plus que j'ai pu, et je ne l'ai jamais confiée à d'autres que lorsque mes forces n'étaient presque pas capables de me porter moi-même. Dans l'incertitude où je suis si je pourrai vous suivre longtemps, j'ordonne de la part du grand roi notre maître, au troisième ambassadeur, et il aura le soin, s'il vient à manquer après moi, d'en user de même à l'égard du premier mandarin, et avec les mêmes circonstances, j'ordonne, dis-je, au troisième ambassadeur, si je meurs devant lui, de prendre les mêmes soins de cette auguste lettre, afin que ne pouvant la porter à celui pour qui elle était destinée, s'il reste quelque Siamois, il ait le bonheur de la remettre entre les mains de Sa Majesté. Que si, par le dernier des malheurs, aucun d'entre nous ne pouvait arriver au cap de Bonne-Espérance, celui qui en sera chargé le dernier l'enterrera avant que de mourir sur une montagne si cela se peut, ou dans le lieu le plus élevé qu'il sera possible de trouver, afin qu'ayant mis ce précieux dépôt hors d'insulte et de tout accident, il meure lui-même prosterné auprès, montrant après sa mort le respect qu'il lui devait durant sa vie. Voilà ce que j'avais à vous recommander. Après cette précaution, reprenons notre premier courage, ne nous séparons jamais, allons à petites journées, la fortune du grand roi notre maître nous protègera toujours, et l'étoile qui préside à son bonheur veillera à notre conservation.

FIN DU LIVRE VII

NOTES

1 - Faute d'atlas suffisamment détaillé, cette île m'a posé problème. On trouve de nombreuses épellations : Lucapara, Lusepara, Lucepara, Lucipara, etc. Il existe une île Lucepara dans la mer de Banda, mais beaucoup trop éloignée pour être celle désignée par Tachard. Xavier de Castro et Henja Vlaardingerbroek assimilent Lucipara à Pulau Lepar, à l'est de la pointe sud de Sumatra (Le Naufrage de Bontekoe et autres aventures en mer de Chine (1618-1625), Chandeigne, 2001, p. 200). Cette suggestion n'est pas satisfaisante, Pulau Lepar n'est pas vraiment sur la route du détroit de Bangka et ne correspond absolument pas à la position, même approximative, indiquée sur les cartes de l'époque. Il s'agit plus probablement de Pulau Maspari, ou d'une île voisine plus petite encore qui ne figure pas sur la plupart des cartes.

ImageDétail d'une carte de 1764 indiquant la position de l'île Lucepara. 

2 - Le mot est cité par A. Thomas dans son article Mots obscurs et rares de l'ancienne langue française (Romania, tome 36 n° 142, 1907. p. 280), avec pour définition : Oiseau de mer indéterminé, ce qui ne nous renseigne guère sur cet énigmatique volatile. 

3 - Nom d'une sorte d'oiseaux du genre des fous, communs vers le cap de Bonne-Espérance, et qui ont le bout des ailes noir, et le reste du corps blanc. (Littré).  

4 - Ok-khun Chamnan Chaichong (ออกขุนชำนาญใจจง) était l'un des trois envoyés qui accompagnaient les lettres du roi de Siam à Louis XIV et au Pape. Les deux autres étaient Ok-khun Wiset Phuban (ออกขุนวิเศษภูบาล), et Ok-muen Phiphit Racha (ออกหมื่นพิพิธราชา). Ils arrivèrent à Brest le 4 août 1688 et repartirent pour le Siam avec l'escadre Duquesne-Guitton le 25 février 1690. Ok-muen Phiphit Racha mourut pendant la traversée.

ImageOk-khun Chamnan. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-khun Wiset Phuban. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-muen Phiphit Racha. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689. 

5 - Il s'agissait de l'ambassade de Pero Vaz de Siqueira qui arriva au Siam en février 1684. Ok-khun Chamnan ignorait-il réellement les buts de cette ambassade, ou jugeait-il plus opportun de rester discret à ce sujet ? Car outre la négociation d'avantages commerciaux, les Portugais demandaient au roi Naraï rien moins que l'expulsion de tous les missionnaires français du royaume. 

6 - Goa était alors la capitale de l'empire portugais d'Orient.

ImageL'île et la ville de Goa. Gravure de Joseph-François Lafitau, 1733. 

7 - La formule est incompréhensible et il y a manifestement une coquille dans le texte. D'après la suite, il faut rétablir : nous trouvâmes qu'il nous manquait un de nos trois interprètes. 

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