E monde est aujourd'hui confronté à une pandémie d'autant plus inquiétante qu'elle était inimaginable voilà encore quelques mois. Curieusement, le gouvernement thaïlandais – comme certains autres – ne semble pas prendre toute la mesure du fléau. Des communications confuses, des injonctions contradictoires, de molles incitations au confinement, de timides demi-mesures, tout cela ajouté à la pénurie de masques, de gel hydroalcoolique et de tests laisse hélas présager une rapide et inexorable progression du virus. Alors que les médecins établissent des projections de plus en plus sombres et appellent à de draconiennes mesures de confinement et de limitation des déplacements et des rassemblements, on a vu des foules se presser dans les gares routières de Bangkok pour fuir la capitale et s'éparpiller dans les provinces, au risque de faire essaimer rapidement l'épidémie dans l'ensemble du pays.

Au cours de son histoire, le Siam n'a pas été épargné plus que l'Europe par les épidémies dévastatrices. Le pays a payé un lourd tribut au kanlarok, la peste bubonique, au rokha, le choléra, mais surtout au thorapit, la variole, dont La Loubère disait : La véritable peste de ce pays-là est la petite vérole ; elle y fait des ravages effroyables (*). Les Chroniques royales rapportent une épidémie de variole sous le règne du roi Trailok, dans les années 1450. Elle tua, dit le texte, beaucoup de gens. Plus près de nous, en 1696, le prêtre Antonio Pinto écrivait : La sécheresse et les ardeurs du soleil furent insupportables ; des fièvres malignes corrompaient tout le sang et emportaient les malades en peu de jours, avec de grandes évacuations de sang par le nez et la bouche. Enfin, pour comble de malheur, les petites véroles ont ravagé tout le royaume ; des enfants aussi bien que des vieux de 70 et 80 ans ont succombé. Depuis janvier, on compte dans tout le royaume près de 80 000 morts. Il n'y a plus de place dans les pagodes pour enterrer les corps, et la campagne en est pleine. Dans la seule pagode notre voisine, en trois mois, on comptait déjà 4 200 enterrés (**). Antonio Pinto mourut deux mois plus tard, sans doute victime lui-même de la maladie. Quant à Jacques de Bourges, l'un des trois premiers missionnaires français à avoir mis les pieds au Siam en 1662, sa description du pays qu'il retrouva en 1713 laisse imaginer l'ampleur du désastre provoqué par une nouvelle épidémie : J'ai été surpris de voir le triste état où tout le royaume est réduit. Il n'est plus ce qu'il était il y a cinquante ans, lorsque nous y arrivâmes la première fois. On n'y voit point cette grande quantité de vaisseaux d'étrangers, ni de bateaux siamois, aller et venir et faire leur commerce. Le royaume ne paraît quasi qu'un désert ; le peuple a diminué plus de la moitié. Au commencement de cette année, la petite vérole a fait périr la moitié du monde. La famine présente afflige extrêmement le peuple ; ce que l'on pouvait les années ordinaires avoir de riz pour un écu, à peine peut-on le trouver à acheter pour dix (***).

C'est à Dan Beach Bradley, un missionnaire américain (1804-1873), que revient le mérite d'avoir endigué ces vagues d'épidémies qui frappaient périodiquement le Siam. Le 2 décembre 1836, il pratiqua les premières vaccinations sur une quinzaine d'enfants, initiant ainsi une pratique qui allait progressivement mettre un terme au fléau. Bradley – à qui les Thaïlandais doivent aussi d'avoir introduit l'imprimerie dans le royaume – laissa plusieurs ouvrages rédigés en thaï à l'usage des médecins locaux, expliquant que l'étude scientifique du corps humain et de la biologie était infiniment plus efficace en médecine que les prières, les incantations, les amulettes et les exorcismes. L'un n'empêchant pas l'autre. Le député Thepthai Senpong a récemment déclaré : Nous devons en ce moment utiliser toutes les méthodes de notre arsenal, tant scientifiques que surnaturelles (****). Quant au ministre Tewan Liptapallop, il a invité les moines et les fidèles à se rassembler dans les temples pour prier afin que la nation échappe à la pandémie. Initiative plutôt malheureuse, alors que les rassemblements apparaissent comme l'un des principaux vecteurs de propagation du Covid 19. Le ministre est d'ailleurs revenu sur sa proposition, une cérémonie sera bien organisée, mais elle sera télévisée.

Soit travaux des scientifiques, soit intervention du Bouddha ou de quelque autre divinité tutélaire, il est probable – et c'est heureux – que le royaume ne connaîtra plus les amoncellements de cadavres que venaient déchiqueter les vautours du wat Saket lors de l'épidémie de choléra de 1820. Il n'empêche que le coronavirus qui progresse jour après jour risque fort de toucher un nombre considérable de personnes, et de dépasser les ressources médicales du pays, si aucune mesure forte n'est prise pour imposer un confinement drastique à la population. Mais peut-être est-il déjà trop tard…

À ceux que le Covid 19 a contraint à renoncer à des vacances en Thaïlande impatiemment attendues et longuement préparées, à ceux qui vivent actuellement confinés avec interdiction de mettre le nez dehors, Mémoire de Siam est heureux de proposer ce regard sur une page d'histoire trop méconnue. Et inutile de mettre votre masque ni même de vous laver les mains avant de parcourir le site : il est garanti sans virus.

22 mars 2020

NOTES

* - Simon de La Loubère, Du royaume de Siam, 1691, I, p. 146.

** - Lettre d'Antonio Pinto à Jean Basset du 10 juin 1696, citée par Adrien Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 290.

*** - Launay, op. cit., II, p. 53.

**** - Khaosod English du 22 mars 2020.