Les enfants des ambassades

 

Jeunes Siamois amenés en France en 1852 par Mgr Pallegoix

Afin de resserrer les liens entre son royaume et celui de son bon ami Louis XIV, séduit peut-être par les belles manières, les beaux habits, les perruques poudrées et le vernis brillant et superficiel de l'esprit national, le roi Naraï voulut envoyer des jeunes Siamois à Paris pour y apprendre la langue et pratiquer tous les exercices des gentilshommes français. On ne peut parler d'échanges culturels, car qui dit échange dit réciprocité. Convaincu de la supériorité de sa nation rayonnant sur le monde, aucun Français, c'est évident, n'aurait jamais eu l'idée d'envoyer ses enfants au Siam pour y étudier la culture locale. Ils s'appelaient Pet, Duan, Chun, ils avaient, on ne sait pas au juste, une dizaine ou une douzaine d'années, on les a arrachés à la chaleur lumineuse des tropiques pour les plonger dans la froide grisaille parisienne, on les a soustraits à l'ombre des pagodes pour les faire pâlir à l'ombre des églises. C'est vainement qu'on chercherait des détails sur leur séjour : comment ont-ils réagi au climat, à la nourriture, comment ont-ils été considérés par leur condisciples au séminaire des Missions Étrangères ou au collège Louis-le-Grand, où étaient éduqués les enfants de la fine fleur de la noblesse française ? Ont-ils été chaudement accueillis ou au contraire regardés avec curiosité et inquiétude, comme des petits sauvages malappris et ignorants dont il fallait se méfier (cannibales, qui sait) ? On en est réduit à imaginer.

Pour les missionnaires et les jésuites chargés de leur éducation, apprendre la langue, un métier, ou les manières de France n'était pas la priorité. Il s'agissait d'abord et avant tout de les soustraire à l'idolâtrie, de leur inculquer les lois de la vraie religion, d'en faire de bons catholiques, en un mot, de sauver leurs âmes. Ils sont devenus Jean-Baptiste, Philippe ou Louis, ce sont les grands oubliés de cet épisode troublé l'histoire des deux pays, ils méritaient bien qu'on leur consacrât une page.

D'après les relations, lettres et témoignages, une vingtaine d'enfants siamois ont été envoyés en France entre 1684 et 1688.

La délégation de 1684 :

Les envoyés de Siam venus en France avec Bénigne Vachet en 1684 étaient chargés d'accompagner quatre jeunes enfants. C'est ce qu'indique Louis Laneau dans une lettre du 17 janvier 1684 adressée au directeur du séminaire des Missions Étrangères de Paris, qui devait accueillir les jeunes siamois : De plus, il [le roi de Siam] envoie quatre jeunes enfants pour leur apprendre quelques arts libéraux et les faire élever à la française (1). On avait des projets les concernant, et surtout de grandes inquiétudes quant à leur santé morale et aux éventuelles mauvaises fréquentations. Dans cette même lettre du 17 janvier 1684, Louis Laneau écrivait : Ce que je vous recommande de plus particulier dans cette affaire, c'est de vouloir avoir la bonté que ces jeunes gens (quels qu'ils soient, car je ne les ai point vus et je ne sais s'ils ont été bien ou mal choisis) soient élevés en la piété, et qu'ils ne soient mis qu'en des maisons où ils puissent acquérir de la vertu, parce que cela peut être de grande conséquence en ces pays-ci (2). Et dans les Instructions donnés aux missionnaires, il insistait à nouveau sur ce point : Pour les jeunes gens que le roi envoie en France pour y apprendre des métiers, il faut tâcher de les mettre chez des gens qui aient la crainte de Dieu et les empêchent de fréquenter les mauvaises compagnies. On leur apprendra à être fontainiers, architectes, orfèvres, etc (3).

On voit, par cette dernière phrase, que même si ces enfants étaient fils de dignitaires et tenaient, dans leur pays, le même rang que les fils de ducs, de comtes ou de marquis en France, il n'était tout de même pas question de leur inculquer les arts libéraux qui faisaient le fonds de l'éducation de la noblesse française, escrime, équitation, danse, civilités, madrigaux et belles manières. Qu'on remplace italien par siamois dans le programme d'éducation à la française d'un jeune italien dressé par Thomas Pelletier, précepteur du duc de Vendôme, pour avoir une idée de ce qu'était en droit d'attendre le roi Naraï de ce séjour culturel, destiné à apprendre aux enfants de ses sujets tous les exercices des gentilshommes français (4) : Ce n’est donc point un Italien qu’on a à nourrir. C’est un gentilhomme français qu’on désire avoir, les mœurs, la façon, la grâce vraiment à la Française et non à l’étrangère. Ce sera donc en la seule France qu’il apprendra à être à cheval, à courir la bague, à danser, à s’habiller à notre mode sans être jugé à son retour plus italien que français, épargnant en cela le temps et la dépense qu’il faudrait faire derechef pour donner de l’éponge sur le tableau et lui rendre l’air de la France (5). Mais après tout, des architectes, des orfèvres ou des experts dans la conduite des eaux étaient certainement plus utiles au royaume de Siam que les petits marquis emperruqués aussi décoratifs que ridicules raillés par Molière.

Il semblerait qu'il y ait eu deux jeunes Siamois de plus que prévu. Dans ses Mémoires, Bénigne Vachet écrivait : Notre troupe consistait en deux mandarins, six jeunes gens du pays pour apprendre des métiers de France (6). Jeunes gens qui ne semblaient pas d'ailleurs donner toute satisfaction au missionnaire : L'on n'a pas assez tenu la main à Siam à l'idée que le roi a pris de faire passer en France quelques jeunes garçons de son pays. Ceux que l'on nous a donnés, outre qu'ils sont très mal faits et de corps et de visage, avaient l'esprit aussi assez mal tourné. Il n'y a pas de lieu dans le monde où l'on puisse mieux choisir qu'à Siam. Les pagodes regorgent de fort jolis garçons. L'on peut jeter les yeux sur ceux où l'on remarquera de meilleures dispositions, et même il ne serait pas mal de les avoir au séminaire quelque temps avant leur départ. Ce sur quoi il faut le plus s'arrêter, c'est qu'ils n'aient qu'à répondre aux missionnaires qui seront avec eux, car tant que les mandarins envoyés auront quelque autorité sur eux, il ne faut pas s'attendre qu'on puisse leur enseigner quoi que ce soit, ni dans le voyage, ni pendant le séjour que les ambassadeurs feront en France. Mais sur toutes choses, il faut empêcher les dits mandarins de les éloigner de la religion, de les intimider et menacer sur ce sujet, ce qui est un très grand obstacle à ces jeunes gens pour être instruits de la foi (7).

L'ambassade du chevalier de Chaumont :

De retour à Brest le 18 juin 1686, elle amenait également, à la demande du roi Naraï, quelques enfants siamois en France. Douze auraient dû faire le voyage (les enfants siamois, comme les œufs ou les huîtres, se comptent à la douzaine), mais certains ne purent partir : Ils devaient avoir douze mandarins à leur suite, mais ils n'en ont que huit, parce qu'il en est resté quatre à Siam, qui ne sont pas venus assez tôt à bord. Ils amenaient en France douze petits garçons pour les y laisser, pour apprendre la langue et des métiers, mais il en est resté une partie avec les quatre mandarins qui n'ont pu nous joindre, aussi bien que quelques domestiques de ces ambassadeurs (8). On ignore le nombre de ceux qui sont restés au Siam, mais au moins huit arrivèrent en France, qui furent baptisés le 15 avril 1688.

Par ailleurs, Chaumont et l'abbé de Choisy amenaient chacun un petit esclave, cadeau de Phaulkon : M. Constance vient encore d'envoyer à M. l'ambassadeur un présent en son nom : c'est un petit esclave pour en faire un chrétien. Il m'a envoyé aussi un petit esclave (9). Ces enfants n'étaient vraisemblablement pas siamois, mais probablement fils de prisonniers capturés lors d'une guerre avec quelque royaume voisin.

L'ambassade Céberet-La Loubère :

Elle fut de retour à Brest en juillet 1688. Elle avait été chargée par le roi Naraï d'amener douze nouveaux enfants siamois en France. Pour ce qui est des douze enfants de mandarins que Sa Majesté envoie en France, elle souhaite qu'on les élève dans le collège de Louis-le-Grand à tous les exercices des gentilshommes français, et elle a résolu d'y en entretenir toujours un pareil nombre (10). Toutefois, Tachard, à qui était confiée cette mission, ne put la remplir complètement : Ce prince m'avait chargé d'emmener douze enfants de mandarins siamois en France, mais j'étais si pressé que je n'en pus prendre que cinq, qu'on mit sur deux vaisseaux différents (11).

Les baptêmes :

Tout ce petit monde devait bien évidemment être baptisé. L'archiviste et historien Auguste Jal parvint à mettre la main sur l'acte de baptême du petit esclave de l'abbé de Choisy : Voici ce que j'ai trouvé dans le registre des baptêmes donnés à Saint-Sulpice, sous la date du 1er jour d'avril 1688 : a été baptisé solennellement François Lin, jeune enfant âgé de huit à neuf ans, que M. Constance, ministre du roi de Siam, avait donné à M. l'abbé de Choisy, audit Siam, et que l'on disait être de la côte de Coromandel, sans qu'on ait eu connaissance de ses parents (12). Le parrain fut l'abbé lui-même et la marraine était dame Marie Bonneau, veuve de feu M. de Miramion, conseiller au Parlement, supérieure des Filles de Sainte-Geneviève, paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet.

Toutefois, la grande cérémonie eut lieu le 15 avril : Dans une lettre adressée à Nicolas Charmot, missionnaire au Siam, le directeur du séminaire des Missions Étrangères, Louis Tiberge, indique les noms chrétiens qui furent donnés aux Siamois (il précise qu'ils étaient douze, mais n'en cite que onze) : Pi fut nommé Pierre-Emmanuel ; Ppet : Jean-Baptiste ; Oman : Paul-Artus ; Chun : Louis ; Gaye, orfèvre émailleur : François-Xavier ; Mi : Henri-Olivier ; Duan, architecte : Philippe ; Sac : François (en hommage à François Pallu, décédé trois ans plus tôt) ; Thean : Thomas, et Voum : Nicolas. Un dernier Siamois, malade, ne put recevoir le baptême ce jour-là. Louis Tiberge conclut ainsi sa lettre : Vous ne sauriez croire combien ils sont contents depuis le baptême, et combien ils marquent de piété dans leurs prières, surtout à la messe où ils assistent tous ensemble avec beaucoup de modestie et de récollection apparente. Ils me demandèrent des chapelets au retour de Saint-Sulpice. Je leur en fis acheter ; ils les reçurent avec respect, et ils les portèrent sur leur col comme un collier de l'Ordre de Jésus et Marie. Ils mangèrent avec nous à la première table, et ils m'ont demandé ce matin de servir tour à tour, pendant la semaine qu'ils seront parmi nous ; mais je leur ai répondu que tant qu'ils auraient leur habit baptismal, je les ferai servir par d'autres, en partie par respect pour leur innocence et leur nouvelle dignité de chrétien, et en partie par propreté pour ne pas gâter la blancheur de leur robe (13).

La Gazette du 3 mai 1687 (p. 256) publia un communiqué sur cet événement, en ne mentionnant que dix enfants : Le 15 du mois dernier, on baptisa ici dans l'église de Saint-Sulpice dix jeunes Siamois, deux desquels avaient été amenés en France par les mandarins qui y vinrent en l'année 1685 [sic], et les huit autres furent laissés en cette ville par les ambassadeurs du roi de Siam, pour y apprendre quelques arts. Ils avaient été instruits dans le séminaire des Missions Étrangères par un ecclésiastique de leur nation qui a été élevé à Siam dans le séminaire. Un autre, qui apprend la conduite des eaux, a été baptisé avec un jeune Turc dans l'église de la paroisse de Versailles, et tenu sur les fonts, au nom du roi et de Mme la Dauphine. Les informations de la Gazette étaient en partie erronées. Seuls les jeunes Siamois venus en 1684 avec Bénigne Vachet et l'esclave de l'abbé de Choisy étaient sous la tutelle des Missions Étrangères. Ceux qui étaient venus avec l'ambassade de Chaumont étaient élevés dans le collège Louis-le-Grand des jésuites.

Le Mercure Galant de mai 1687 reprenait les mêmes informations, avec les mêmes erreurs.

Quant aux cinq enfants amenés en 1688 par le père Tachard, ils furent baptisés le 28 mai 1689. La Gazette du 3 juin 1689 l'annonçait par un communiqué très bref, mais il est vrai que le coup d'État de Phetracha avait relégué les affaires de Siam au second rang, et que le public ne s'y intéressait plus guère : Le 28, cinq jeunes mandarins siamois entretenus au collège des jésuites par le roi de Siam, pour y apprendre les sciences d'Europe et les coutumes françaises, furent baptisés dans l'église Saint-Benoît. Cinq pensionnaires de qualité du même collège furent les parrains, et autant de demoiselles furent les marraines.

Que sont-ils devenus ?

On ne peut reprocher aux Siamois de s'être désintéressés de leurs enfants. Dans la relation de son second voyage, le père Tachard notait : Il est vrai que les Siamois ont beaucoup de peine à passer de si vastes mers, et plus encore à laisser aller leurs enfants (14). Après le coup d'État, par le 5ème article du traité de capitulation signé par Véret et Louis Laneau, les Français s'engageaient à nourrir et renvoyer les mandarins et tous les jeunes Siamois qui sont en France (15).

Dans une lettre du 27 décembre 1693 adressée à M. de Brisacier, directeur du séminaire des Missions Étrangères, Kosapan, devenu Phra Khlang – principal ministre – du royaume, évoquait à nouveau ces jeunes garçons : Quant aux jeunes Siamois que nous avons envoyés en France apprendre des métiers, je vous les avais recommandés et je vous avais promis de rembourser à Mgr de Métellopolis tout ce que vous dépenseriez pour eux. Vous me marquez que vous avez dépensé 106 catis, 3 tailles, 1 ticab, 1 major, je réponds que toute cette dette sera payée quand nous réglerons leurs comptes. On pense aussi que les Français paieront ce qu'ils doivent (16).

En 1697, le père Tachard, dont le rêve siamois n'était pas complètement brisé, entreprenait son quatrième voyage en Orient et, arrivé au Siam, demandait à rencontrer Kosapan. Ce dernier refusa de le recevoir, et parmi les raisons qu'il invoquait, figurait en bonne place : qu'il ne disait pas avoir amené avec lui les jeunes Siamois qui étaient en France pour y apprendre les arts, et qu'on avait écrit de renvoyer (17). Toutefois, à cette date, les enfants qui étaient arrivés en France entre 1684 et 1688 n'étaient plus tout à fait des enfants.

Certains étaient peut-être rentrés avec l'escadre Duquesne-Guiton qui partit de Brest en mars 1690. Robert Challe notait dans son Journal : Il y a des pères jésuites répandus sur les trois autres gros vaisseaux de l'escadre, entre autres le révérend père Tachard, qui a déjà fait bien du bruit dans le monde, et qui suivant toutes les apparences, en fera encore bien davantage dans la suite du temps, s'il continue ses ambassades pour les têtes couronnées. Il est sur le Gaillard avec M. Duquesne notre amiral, et avec lui plusieurs Siamois, mandarins et autres qui repassent dans leur patrie (18). Quelques enfants se trouvaient-ils parmi les autres ? Mystère.

Nous laisserons la conclusion à Jules Mathorez, qui écrivait dans son ouvrage Les étrangers en France sous l'Ancien Régime publié en 1872 : On ne suit point ces Siamois ; conformément à l'usage, ils reçurent des noms chrétiens. Rentrèrent-ils dans leur pays ou confondus dans la masse des habitants de la capitale, firent-ils souche en France ? on l'ignore (19).

NOTES

1 - Launay, Histoire de la Mission de Siam I, p. 127. 

2 - Launay, op. cit. I, p. 127). 

3 - Launay, op. cit. I, pp. 130-131). 

4 - Tachard, Second voyage du père Tachard […], 1691, p. 301. 

5 - La nourriture de la noblesse, 1604, p. 96. 

6 - Launay, op. cit. I, pp. 131. 

7 - Launay, op. cit., I, p. 130, note 1. 

8 - Alexandre de Chaumont, Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la Cour du roi de Siam, 1686, p. 212. 

9 - Journal de l'abbé de Choisy du 14 décembre 1685. 

10 - Guy Tachard, Second voyage du père Tachard […], 1689, p. 301. 

11 - Guy Tachard, op. cit. p. 301. 

12 - Auguste Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, errata et supplément […], 1872, p. 40. 

13 - Launay, op. cit., I, pp. 188-189. 

14 - Guy Tachard, op. cit. p. 301. 

15 - Papier de répondance de Mgr de Métellopolis et de M. Véret, chef de la Royale Compagnie de France à Siam, pour M. Desfarges et ses troupes, in : Launay, op. cit., I, pp. 217 et suivantes. 

16 - Launay, op. cit., I, p. 288. 

17 - Launay, op. cit., II, p. 10. 

18 - Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes Orientales […], 1721, I, p. 11. 

19 - Jules Mathorez, Les étrangers en France sous l'Ancien régime, 1872, I, p. 379. 

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