Une justification laborieuse et peu convaincante.

Ce texte daté du 17 janvier 1692 est reproduit dans l'Histoire de la mission de Siam d'Adrien Launay, 1920, I, p.214 et suiv. Il est précédé de cet avertissement : Ce mémoire est le résumé d'un autre beaucoup plus long et contenant le récit de l'arrivée de Mme Constance Phaulkon parmi les Français, de ses protestations contre la décision de Desfarges et de son retour à Juthia (Archives des Missions Étrangères, vol. 854, p.957).

La décision de livrer Mme Constance à ses bourreaux apparaît scandaleuse aujourd'hui encore et elle fut vivement critiquée à l'époque. L'abbé de Lionne, jugé en grande partie responsable et cloué au pilori par les jésuites, rédigea ce plaidoyer embarrassé par lequel il tentait maladroitement de se justifier sans accabler personne. Lorsque Desfarges, après bien des palabres, lui demanda enfin son avis par écrit, l'abbé donna toute la mesure de son courage : tout bien considéré, je ne croyais pas en ces circonstances devoir lui donner aucun avis là-dessus.

 

Mme Constance étant arrivée à Bangkok et les Siamois peu de temps après l'ayant su, et la redemandant avec instance à M. Desfarges, il nous demanda à M. de Métellopolis et à moi ce que nous croyions qu'il dût faire en cette rencontre.

Comme dès l'instant que j'avais vu arriver Mme Constance, j'avais conçu que cela en viendrait là, j'avais pensé en moi-même avec le plus d'attention que j'avais pu sur cette affaire, et j'étais du sentiment que M. Desfarges ne devait aucunement la rendre.

M. de Métellopolis, pressé par M. Desfarges de lui dire son sentiment, se contenta de dire pour lors que cette affaire était embarrassante.

M. Desfarges m'ayant ensuite demandé le mien, je lui dis que j'y penserais encore, mais qu'il me paraissait que, dans une affaire comme celle-là, il ferait bien de prendre conseil de ses principaux officiers, et de leur demander leur sentiment. Or quoique je fusse persuadé qu'il ferait bien d'en user ainsi, j'avoue que je me sentis excité particulièrement à lui dire cela, parce que je concevais que ses officiers ne seraient pas pour qu'on la rendît.

M. Desfarges qui témoignait par ses manières désirer fort qu'on lui conseillât de la rendre, et qui contrairement à moi s'imaginait que ses officiers seraient de cet avis, comme il me le dit pour lors en termes exprès, prit le parti d'assembler ses capitaines, et leur demanda à tous leur avis par écrit. Je crois qu'excepté les deux enfants de M. Desfarges, qui voyaient bien l'inclination de leur père, tous furent d'avis qu'on ne la rendît point (1).

M. Desfarges, ayant ensuite exigé de M. de Métellopolis et de moi, que nous donnassions notre avis dès le jour même, parce que les Siamois pressaient pour avoir une réponse déterminée, M. de Métellopolis fut d'avis que l'on devait écouter les propositions des mandarins siamois déclarant à M. Desfarges que le nouveau roi s'engagerait par un traité qu'il ne serait fait à Mme Constance aucune violence ni en sa religion, ni en son honneur, et qu'elle pourrait vivre à sa liberté soit dans le camp des Portugais, soit dans le camp qui était près de notre séminaire, où on lui bâtirait, si elle le voulait, une maison et où elle serait sous la protection de Mgr l'évêque ; et qu'après avoir fait ce traité, M. Desfarges renvoyât à Siam Mme Constance, et ne l'emmenât point avec lui. Ce fut là l'avis de M. de Métellopolis, qui crut qu'en cette occasion l'on pouvait se fier à la parole du roi de Siam.

M. Desfarges m'ayant ensuite demandé le mien, je lui répondis que c'était une conjoncture fort triste pour moi d'être obligé de donner un avis tout différent de celui de M. de Métellopolis, mon supérieur, et d'une bien plus grande capacité ; que cependant, puisqu'il voulait savoir mon avis en particulier, je croyais qu'il ne devait écouter aucune proposition qui tendît à remettre Mme Constance entre les mains des Siamois, et que, cela posé, il était bon, pour éviter les embarras et les longueurs des Siamois, de leur déclarer ouvertement que les Français étaient tellement déterminés à ne la point rendre qu'ils n'écouteraient rien sur ce point, et qu'il était inutile de leur rien venir proposer.

M. Desfarges ayant entendu mon avis se leva tout en colère contre moi, et montrant bien du mécontentement, me dit : Puisque cela est ainsi, il en sera ce qu'il pourra. Et il pria M. de la Vigne d'écrire en son nom un lettre de réponse toute conforme à ce que je venais de dire.

M. de la Vigne, sans y ajouter ni diminuer, l'alla écrire et la porta à M. Desfarges pour voir s'il l'approuverait avant qu'on la mît en siamois. M. Desfarges la trouva trop forte et dit à M. de la Vigne de la porter à M. de Métellopolis pour voir comment on la pourrait adoucir. M. de Métellopolis, qui au sortir de notre conférence s'en était allé prier Dieu, dit à M. de la Vigne d'aller trouver M. Desfarges et de lui dire de sa part qu'ayant encore pensé à cette affaire devant Dieu, il croyait qu'il y avait obligation, sous peine de péché mortel à M. Desfarges, de rendre Mme Constance, selon les propositions que faisaient les Siamois.

M. de la Vigne s'étant acquitté de sa commision me la vint apprendre, ce qu'ayant examiné devant Dieu dans le peu de temps que j'avais pour cela, voyant que M. Desfarges qui était chargé de la chose était d'avis de la rendre, que M. de Métellopolis, qui était le supérieur ecclésiastique et mon propre supérieur, croyait même qu'il y eût obligation sous peine de péché mortel, que le père Richaud, le meilleur théologien qu'eussent là les pères jésuites, était aussi d'avis qu'on la rendît, je crus non pas, à la vérité, devoir être de cet avis, mais devoir me faire quelque scrupule de contribuer à faire déterminer la chose d'une manière contraire ; et ainsi je pris le parti d'aller trouver M. Desfarges et de lui dire que je le priais de déterminer la chose selon qu'il la jugerait à propos, et que pour moi, tout bien considéré, je ne croyais pas en ces circonstances devoir lui donner aucun avis là-dessus. Et comme il nous avait prié M. de Métellopolis et moi de lui répondre par écrit, je lui donnai cette réponse par écrit. M. Desfarges s'étant ensuite déterminé selon l'avis de M. de Métellopolis et le sien propre, on fit le traité avec le roi de Siam, puis on rendit Mme Constance.

Dans la suite, quand nous fûmes arrivés à Pondichéry et que M. Desfarges voulut écrire en France, comme il vit que dans l'écrit que je lui avait donné je ne disais point que je fusse d'avis qu'il fallait rendre Mme Constance, comme je n'en étais pas, en effet, il crut qu'il valait mieux n'envoyer en France que l'écrit de M. de Métellopolis, et me rendit le mien en original, que je garde encore. Voilà toute la part que j'ai eue en cette affaire.

Si le temps me le permettait, je vous manderais les raisons que nous avions pour et contre ; mais cela ne m'est pas possible, et vous les saurez abondamment d'ailleurs. Je dois seulement vous prier de faire attention à une chose qui est que dans le papier que M. de Métellopolis a donné à M. Desfarges où il lui conseille de rendre Mme Constance, il lui déclare qu'il ne regarde point cette affaire par rapport à un certain point d'honneur du monde et de nation, qu'il laisse entièrement à M. Desfarges pour en juger, mais qu'il raisonne seulement de cette affaire selon la religion ; ce que je marque parce que, quoique je crusse que M. Desfarges fit mal de rendre Mme Constance, cela me paraissait bien moins douteux, selon un certain honneur du monde que selon les règles de la religion qui ne paraissaient pas si claires. De sorte que, si l'on juge que dans cette affaire on ait péché contre la religion, cela tombe sur M. de Métellopolis ; mais si l'on trouvait seulement qu'on eût péché contre un certain point d'honneur du monde, cela regarde uniquement M. Desfarges et nullement M. de Métellopolis qui lui a déclaré ne point donner là-dessus son avis.

Les lâches et les salauds...

Si la justification de l'abbé de Lionne est pénible à lire, le réquisitoire du missionnaire Pierre Ferreux, à mes yeux, touche à l'odieux. (18 novembre 1692, cité dans Launay, I, p.217).

Il est certain que, si Mme Constance n'était point descendue, tout cela ne serait point arrivé ; ainsi Dieu lui pardonne tous les maux qui ont découlé de cette fuite, aussi bien qu'à ceux qui la lui ont conseillée, et qui l'ont emmenée. Présentement, cette pauvre dame a encore l'effronterie et la malice de dire que Monseigneur est cause qu'on l'a renvoyée et que le général la rendît, et que par conséquent on est cause qu'elle a été deux ans enfermée dans le palais où elle a été plusieurs mois les fers aux pieds ; car quand nous fûmes mis dans les prisons, elle fut renfermée au palais du roi ; quelques-uns de sa famille furent mis dans les prisons, et d'autres furent donnés à différents mandarins ; mais ses parents, bien loin de nous attribuer ce qu'ils ont souffert, s'en prennent à elle-même pour avoir fui et aux jésuites français pour le lui avoir conseillé.

NOTES

1 - Les témoignages divergent quant au résultat de cette consultation. Le père Le Blanc et Saint-Vandrille confirment le chiffre de 2 voix en faveur du renvoi de Mme Constance, sans donner de nom. Une relation anonyme conservée aux Archives Nationales de Paris, intitulée Relation de ce qui s'est passé à Louvo [...], donne un résultat de 2 voix, celle de Desfarges et celle de la Roche du Vigeay. Le père d'Orléans, s'appuyant sur des témoignages de jésuites, indique également 2 voix et nomme les deux fils Desfarges. Beauchamp, qui affirme vertueusement qu'il aurait préféré périr que de rendre Mme Constance, indique 4 votes en faveur du renvoi, et cite les noms des deux fils Desfarges, de M. de la Roche Vigeay et de Vollant des Verquains. Ce nouveau petit coup bas n'est pas forcément crédible, l'inimitié étant grande entre l'ingénieur et le major de Bangkok. Quant à François Martin, qui n'était pas présent et s'appuyait sur on ne sait quels témoignages, il parle comme Beauchamp de quatre avis contraires, et cite les deux fils Desfarges, un officier qui touchait le général d'une alliance de loin, (sans doute la Roche du Vigeay) et un autre qu'il avait attaché à son parti (et qui pourrait bien être Beauchamp). 

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