CHAPITRE IV
Fondation d'Ayutthaya
Règne du roi Ramathibodi (1)

Le Wat Phra Si Sanphet à Ayutthaya

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, Ayutthayaอยุธยา fut fondée en 1350 par le prince d'Uthongอู่ทอง. Peu de personnages de l'histoire du Siam restent aussi mal connus. Certains ont prétendu qu'il était originaire de Kamphaeng Phetกำแพงเพชร, d'autres du Cambodge ou de Sawankhalokสวรรคโลก. Discuter des arguments des uns et des autres serait déplacé ici. Il paraît acquis aujourd'hui qu'il était le souverain d'Uthongอู่ทอง, ou Suwanaphumสุวรรณภูมิ, une ancienne cité établie près de la ville moderne de Suphanสุพรรณ, et que Phraya Uthongพระยาอู่ทอง, le nom sous lequel il est désigné dans les annales siamoises, n'était pas son patronyme, mais son titre, tout comme le chef de Chiang Maïเชียงใหม่ était appelé à l'époque Chao Chiang Maïเจ้าเชียงใหม่. Le véritable nom du fondateur d'Ayutthaya reste donc inconnu. Il semblerait qu'il descendait de la famille royale de Chiang Saenเชียงแสน et qu'il était donc apparenté aux rois de Chiang Maï. C'est par son mariage qu'il put succéder au vieux prince d'Uthong, ayant épousé la fille unique que ce souverain avait eue avec sa première épouse, ce qui lui assurait la prépondérance sur ses beaux-frères nés des secondes épouses. Il n'était donc pas le fils, mais le gendre du vieux Phraya Uthong, lequel avait été un grand conquérant et s'était emparé d'une partie considérable des domaines autrefois dirigés par le roi Ramkhamhaengรามคำแหง de Sukhothaïสุโขทัย, y compris Nakhon Si Thammaratนครศรีธรรมราช, Ratchaburiราชบุรี et Phetchaburiเพชรบุรี, ainsi que Ténassérim et Tavoy, qui avaient été conquis par Sukhothai en 1318 et qu'Uthong avait annexés vers 1325.

Le début du règne de Phraya Uthong reste mal connu, et à l'époque où il fonda Ayutthaya, il est impossible de faire la part entre les territoires qu'il contrôlait déjà et ceux qu'il avait hérités de son beau-père. On ne connaît pas non plus avec certitude les raisons qui ont présidé à la fondation de sa capitale. Les légendes abondent sur ce point, mais la cause la plus vraisemblable est qu'Uthong avait été abandonné suite à une épidémie. Phraya Uthong s'installa tout d'abord au sud de la ville actuelle d'Ayutthaya, mais trois ans plus tard, il décida de déplacer sa capitale sur une île de la rivière, fondant ainsi cette cité dont les ruines sont bien connues de tous les voyageurs qui visitent le Siam. La mer en était à cette époque beaucoup plus proche qu'aujourd'hui. Le site choisi n'était pas loin de l'ancienne ville d'Ayodhiaอโยธยา qui avait été abandonnée ou détruite.

Après la fondation d'Ayutthaya, Phraya Uthong prit le titre de Ramathibodiรามาธิบดี, qui sera porté ensuite par de nombreux autres rois de Siam, y compris par Sa défunte Majesté (2).

D'après les Annales siamoises, le royaume de Ramathibodi était très étendu au moment de la création d'Ayutthaya, comprenant même l'ensemble du royaume de Sukhothaï. Il s'agit toutefois d'une exagération. Sukhothaï, bien que sur le déclin, était toujours un État indépendant, gouverné par le roi Loethaïเลอไทย. Il est probable que le roi Ramathibodi dominait les régions d'Ayutthaya, Lopburiลพบุรี, Suphan, Ratburi, Phetchaburiเพชรบุรี, Nakhon Si Thammarat, SingorSongkhla : สงขลา, Chanthaburiจันทบุรี (conquis sur le Cambodge), Ténassérim, et Tavoy. Il avait même étendu ses conquêtes jusqu'à Malacca et était ainsi le premier roi siamois à gouverner un État malais.

Ceux qui ont visité les ruines d'Ayutthaya et ont vu les vestiges des puissants remparts, des murailles, des magnifiques temples et pagodes, ne doivent pas croire que tous datent de l'époque du roi Ramathibodi I. Pendant son règne, sa capitale n'était qu'une toute petite ville entourée d'un mur de torchis, et tous les bâtiments, y compris le palais royal, étaient en bois. Le roi Chakkraphatจักรพรรดิ (1548) (3) fit construire une enceinte de briques, dont certaines parties sont encore visibles. Quant au palais, dont on peut encore voir les ruines, il date de l'époque du roi Traïlokkanatไตรโลกนาถ (1448).

Au début de son règne, le roi Ramathibodi nomma son beau-frère, le prince Phangoaพะงั่ว, gouverneur de Suphan, avec le titre de Borommoracha Chaoบรมราชาเจ้า, et son propre fils, le prince Ramesuanราเมศวร, fut nommé gouverneur de Lopburi. Le roi n'avait alors que trente-sept ans, le prince Ramesuan devait donc être un tout jeune homme.

Du temps qu'il était encore prince d'Uthong, Ramathibodi eut certainement l'occasion de se mesurer à l'empire cambodgien déclinant. Quoi qu'il en soit, on le trouve en 1352 engagé dans une guerre contre ce royaume, sur le trône duquel venait de monter le jeune roi Boromma Lompong Racha. Le monarque de Siam pensa sans doute que c'était là une excellente occasion de porter un coup dur à son voisin oriental. Il leva donc une armée d'invasion dont il confia le commandement à son fils, le prince Ramesuan. Le jeune général montra vite son incompétence. Il laissa son armée se séparer en deux colonnes, de sorte que son avant-garde, composée de 5 000 hommes, fut assaillie par les forces cambodgiennes dirigée par le prince héritier du royaume, et complètement mise en déroute. La nouvelle de cette défaite sema la consternation à Ayutthaya et le prince Borommoracha (Phangoa) fut expédié à la hâte avec une autre armée au secours de son neveu. Il vainquit les Cambodgiens et investit leur capitale, qui fut prise après un siège de près d'un an. Le roi du Cambodge mourut pendant le siège et le prince héritier fut couronné roi, apparemment en tant que vassal du Siam, avec le titre de roi Phasat.

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, le roi Loethaï de Sukhothaï mourut en 1354 et sa mort fut suivie de troubles dans le nord du royaume. Ramathibodi saisit cette occasion pour envahir les domaines vassaux de Sukhothaï et s'empara de la ville de Chaïnatชัยนาท. Le nouveau roi, Thammaracha Luethaïธรรมราชา ลือไทย, ne tenta pas de résister militairement à cette agression, mais dépêcha des émissaires pour demander la restitution de la ville, ce qui fut accepté. L'histoire ne dit pas à quel prix.

En 1357, deux princes d'Ayutthaya, Chao Kaeoเจ้าแก้ว et Chao Thaïเจ้าไทย, moururent du choléra. C'est la première mention de cette maladie au Siam, mais malheureusement pas la dernière.

Ramathibodi I - Pièce commémorative - 1982

Le roi Ramathibodi fut un grand législateur. On peut supposer que les Thaïs introduisirent au Siam bon nombre des règles coutumières de Nanchaoน่านเจ้า, et que de nombreuses lois furent rédigées à Sukhothaï et ailleurs bien avant la fondation d'Ayutthaya. Toutefois, les premières lois siamoises dont nous ayons une connaissance précise sont celles promulguées par le roi Ramathibodi I. Beaucoup ont depuis été modifiées et augmentées par des éléments tirés du Code de Manu (4), qui fut introduit plus tard depuis la Birmanie, ce qui ne représentait pas vraiment un progrès, mais dans leurs principes fondamentaux, ces lois n'ont pas beaucoup changé, et beaucoup d'entre elles sont encore en vigueur à l'heure actuelle.

Il me faudrait un volume d'une taille considérable pour développer un commentaire complet sur les lois du roi Ramathibodi, mais quelques extraits et exemples peuvent présenter un intérêt, car ils illustrent l'esprit général de la législation médiévale siamoise.

Les lois suivantes sont attribuées au roi Ramathibodi I :

1. Le droit de la preuve (environ 1350).

La disposition la plus curieuse de cette loi est l'énumération du grand nombre de catégories de personnes qui n'avaient pas le droit de témoigner dans une affaire, sauf avec le consentement des deux parties. Parmi elles, les infidèles, les débiteurs des parties, les esclaves des parties, les malades, les enfants de moins de sept ans, les personnes âgées de plus de soixante-dix ans, les médisants, les personnes cupides, les danseurs professionnels, les sans-abri, les sourds et les aveugles, les prostituées, les femmes enceintes , les hermaphrodites, les impuissants, les sorciers et les sorcières, les aliénés, les médecins charlatans, les pêcheurs, les chausseurs, les joueurs, les voleurs, les criminels et les bourreaux. Cela a dû être assez dur pour un homme agressé en présence d'un bourreau, d'un fabricant de chaussures et d'un hermaphrodite.

2. Loi sur les infractions contre le gouvernement (environ 1351).

Cette loi prévoyait des peines très sévères pour les infractions contre le gouvernement, mais peut-être moins que celles qui étaient en vigueur en Europe à la même période. Un dignitaire qui volait de l'argent du gouvernement était passible de l'une des huit peines suivantes :

Cette loi, cependant, montrait le souci du peuple et du gouvernement. Un fonctionnaire qui opprimait ou dépouillait ceux qui étaient soumis à son autorité encourait la peine de mort ou la flagellation, ou d'autres peines sévères.

3. La loi sur la réception des plaintes (1355).

Cette loi prévoyait des amendes pour les procédures abusives (5). Elle contient quelques dispositions curieuses, par exemple : Si un homme indigne et mauvais fils tente de porter plainte contre ses parents ou ses grands-parents, qu'il soit fouetté en exemple pour les autres, et sa plainte ne sera pas reçue.

4. La loi sur l'enlèvement (1356).

Cette loi traitait d'infractions telles que l'enlèvement des épouses, des filles et plus particulièrement des esclaves. Il est intéressant de noter que l'esclavage était une institution largement répandue et solidement établie dans le royaume de Ramathibodi. Comme nous l'avons vu au chapitre III, le royaume siamois de Sukhothaï décourageait l'esclavage. Il n'est donc pas surprenant de trouver dans la loi sur l'enlèvement une référence aux tentations chez les esclaves de s'évader vers les domaines gouvernés par le roi de Sukhothaï.

5. La loi sur les infractions contre le peuple (I357).

Cette loi traitait d'infractions telles que les intrusions, les agressions, les emprisonnements arbitraires, etc. Une section prévoyait le paiement de dommages et intérêts dans les cas où des biens étaient perdus pendant une rixe. On peut encore en constater les effets au Siam : une personne agressée est très encline à prétendre que sa bague a disparu ou que son argent a glissé de sa poche et a été perdu.

6. La loi concernant les voleurs (1350 et 1366).

Cette loi traitait des vols, cambriolages, incendies criminels, meurtres et autres crimes graves. Elle contenait plusieurs dispositions judicieuses, dont celle-ci : Si une personne reçoit des biens volés, sachant qu'ils ont été volés, qu'elle dénonce le voleur. Se elle manquait à le faire, qu'elle soit punie comme se elle était elle-même le voleur. Certaines sanctions semblent curieuses aujourd'hui : Si quelqu'un vole du poisson dans un étang ou un réservoir privé, qu'il paye une amende de 333 333 cauris (6). Espérons que c'est au voleur qu'il incombait de compter les coquillages.

7. Loi sur les affaires diverses (1359).

Cette loi traite d'une grande variété de sujets, tels que le vol de cultures, le détournement de fossés d'irrigation, la tricherie, etc. Il punit également divers types de sorciers, magiciens, nécromanciens et hébergeurs d'esprits familiers. Les méthodes de ces téméraires, telles que la préparation de philtres d'amour et l'enfouissement de petites images de cire à l'image de ceux qu'ils voulaient détruire, semblaient très similaires à celles de leurs confrères en Angleterre à cette époque.

8. La loi de l'époux et de l'épouse (1359).

Comme on peut le supposer, cette loi reconnaissait la polygamie, mais la plupart de ses dispositions semblaient s'appliquer plutôt aux unions monogames. C'est sans doute qu'autrefois – comme aujourd'hui –, la polygamie était un luxe réservé à quelques nantis (7).

Section 65 : Si un mari et une femme ressentent mutuellement un dégoût physique ou mental et éprouvent l'envie de divorcer, qu'il en soit fait selon leur désir, car ils ne recevront plus aucun bienfait de leur union et ne devraient donc pas être obligés de vivre ensemble. L'auteur demande que cet article soit porté à la connaissance des Spiritual Lords (8) du Parlement britannique.

Dans l'ensemble et à en juger selon les normes de l'époque, les lois du roi Ramathibodi I étaient sages, justes, et bien adaptées aux besoins de la société siamoise.

Le roi Ramathibodi I mourut en 1369, à l'âge de 57 ans. Il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire relativement récente d'un fondateur d'État puissant sur lequel nous possédions si peu de connaissances. Quel était son nom ? Qui était son père ? Où est-il né ? Nous l'ignorons. Nous ne savons rien de son histoire avant la fondation d'Ayutthaya, il était âgé de trente-sept ans. Nous pouvons lire ses lois et voir les résultats de ses conquêtes, mais quant à l'homme, il reste l'un des mystères de l'Histoire.

 

NOTE AU CHAPITRE IV

L'hypothèse du prince Damrong sur l'origine du roi Ramathibodi I paraît la plus vraisemblable, à savoir qu'il descendait d'une famille originaire du nord (vraisemblablement de Chiang Saen) qui avait fondé une principauté indépendante sur le site de la ville alors déserte de Nakhon Pathomนครปฐม (Phra Pathomพระปฐม). Puisqu'il avait quitté la ville de ses ancêtres pour s'installer dans le royaume de son beau-père, on peut supposer qu'il était un fils cadet.

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NOTES

1 - Note de l'auteur : La plupart des noms des rois de Siam mentionnés dans ce livre sont des titres plutôt que de vrais noms. Il n'était pas d'usage de nommer un roi de son vivant, et dans de nombreux cas, les patronymes des rois ne sont pas connus de nos jours. Même les titres sont souvent douteux. Chaque roi avait son titre complet inscrit sur une plaque dorée, mais celles-ci ont toutes été détruites lors de la mise à sac d'Ayutthaya par les Birmans en 1767. Les noms ou titres utilisés dans ce livre sont ceux couramment utilisés par les historiens siamois. 

2 - N.d.T. : Bien que sa préface soit datée de 1924, le livre de Wood ne fut publié qu'en 1926. Le roi défunt était donc Vajiravudh (วชิราวุธ), qui régna de 1910 jusqu'à sa mort en 1925 sous le titre de Rama VI (รัชกาลที่๖). 

3 - Note de l'auteur : Les remparts d'Ayutthaya furent restaurés par le roi Prasat Thong en 1634. 

4 - N.d.T. : Traité de lois hindouiste datant environ du IIe siècle. 

5 - N.d.T. : Wood écrit : for offences similar to Champerty and Maintenance. Ces notions de droit anglo-saxon sont difficilement traduisibles en français. Ces lois avaient pour but de mettre fin aux abus de frivolous litigation, le litige frivole, c'est-à-dire le recours en justice pour une cause frauduleuse ou qui n'avait aucune chance d'être gagnée parce qu'elle reposait sur des arguments absurdes ou erronés. 

6 - N.d.T. : Les cauris, appelés bia (เบี้ย) au Siam, étaient de petits coquillages (cyprea moneta) provenant des Maldives et utilisés comme monnaie. Leur valeur était approximative, mais comme le notait Mgr Pallegoix, ces monnaies, toutes embarrassantes qu'elles sont à compter, à porter dans un panier, ont cependant leur avantage ; car avec douze cents cauries, la personne qui va au bazar peut acheter en menu cinquante ou soixante espèces de comestibles, ce qui serait impossible avec nos sous et même nos liards. (Description du royaume thai ou Siam, 1854, I, p. 256).

ImageCauris ou bia. 

7 - N.d.T. : La polygamie était encore légale à l'époque où Wood écrivait son livre. Elle ne fut officiellement abolie qu'en 1935. 

8 - N.d.T. : Les Spiritual Lords sont les 26 évêques de l'Église anglicane qui siègent à la Chambre des Lords du parlement britannique. 

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