CHAPITRE VI
Règnes du roi Borommoracha II
et du roi Borommatraïlokkanat

Phra Borommatraïlokkanat

Borommoracha IIบรมราชาธิราชที่๒, qui accéda au trône de Siam dans des conditions aussi inattendues, se révéla être un monarque conquérant et compétent. En 1431, une guerre éclata avec le Cambodge. Les Siamois envahirent le royaume et assiégèrent la capitale, qui tomba au bout de 7 mois. Thammasok, le roi du Cambodge, mourut pendant le siège et le roi du Siam plaça son propre fils, le prince d'InthaburiInburi : อินทร์บุรี à la tête du royaume.

Le prince d'Inthaburi mourut après le départ de l'armée siamoise, – selon l'histoire cambodgienne, il fut assassiné – et un prince cambodgien fut couronné, avec le titre de Borommoracha Thirat Ramathibodi, apparemment sans opposition majeure des Siamois. Sous son règne, la capitale fut transférée à Phnom Penh (1). Après l'invasion, Borommoracha II rapporta du Cambodge quantité de statues d'animaux en bronze, dont une vache sacrée que l'on peut encore voir à Phrabatพระบาท. Il fit également un grand nombre de prisonniers.

En 1438, le prince Ramesuanราเมศวร, fils aîné du roi Borommoracha II, fut nommé gouverneur de Phitsanulokพิษณุโลก. Ce fait marque l'intégration finale du royaume de Sukhothaï dans celui d'Ayutthaya. Jusqu'à cette date, il avait été traité comme un État vassal et était gouverné par des membres de la famille de Phra Ruangพระร่วง.

En 1442, une guerre éclata contre Chiang Maïเชียงใหม่. Le roi Fang Kenฝั่งแกน de Chiang Maï avait dix fils, nommés d'après le système numérique mentionné précédemment. Le sixième fils, Chao Lokเจ้าโลก (Prince Sextus), se querella avec son père, se rebella contre lui et le contraignit à abdiquer. Il monta ensuite sur le trône sous le titre de Maharacha Sri Sutham Tilokมหาราชศรีสุธรรมติโลก. Le titre de « Maharacha » fut utilisé par de nombreux rois de Chiang Maï. Son plus jeune frère, Chao Sipเจ้าสิบ, également appelé Chao Choïเจ้าจ้อย, gouverneur de Müang Fangเมืองฝาง, désapprouva cette conduite. Il accueillit le vieux roi dans sa capitale et déclara la guerre à Maharacha Tilok. La ville de Müang Fang fut prise après une bataille acharnée, le vieux roi fut renvoyé à Chiang Maï et le prince Choï s'enfuit à Thoenเถิน, où le gouverneur épousa sa cause et lança un appel au roi de Siam pour obtenir de l'aide. Mais avant l'arrivée de ce secours, le prince Choï fut tué dans une attaque menée par Maharacha Tilok, et le gouverneur de Thoen fut transféré à Chiang Maï et décapité. Néanmoins, Borommoracha II entreprit immédiatement d'envahir les territoires de Chiang Maï.

L'armée siamoise marcha sur Chiang Maï, faisant de nombreux prisonniers en route. Certains d'entre eux furent employés pour s'occuper des éléphants, et cette circonstance permit aux Laos d'user d'un stratagème : des espions se laissèrent capturer, et dans la nuit, coupèrent la queue du plus grand nombre d'éléphants possible. Inutile de dire que le résultat fut une débandade qui jeta l'armée siamoise dans une confusion totale. Le moment étant favorable, les troupes de Chiang Maï attaquèrent et infligèrent une grave défaite aux Siamois. Le roi de Siam tomba malade et l'expédition fut abandonnée après avoir rencontré bien peu de succès.

Le roi Borommoracha II mourut en 1448. Selon un ancien poème historique (2), sa mort survint au retour d'une campagne. L'Histoire lao nous apprend qu'à peu près à cette époque, Maharacha Tilok de Chiang Maï entra en guerre avec le prince de Nanน่าน, qui s'enfuit à Ayutthaya pour y chercher de l'aide. Borommoracha II répondit sans doute favorablement à cet appel, mais mourut avant d'avoir pu aller très loin à la tête de son armée.

Le prince Ramesuan, gouverneur de Phitsanulok, devint roi avec le titre de Borommatraïlokkanatบรมไตรโลกนาถ (Traïlok). Il n'avait que dix-sept ans à cette époque, étant parvenu au pouvoir pendant la guerre du Cambodge de 1431. C'était un homme très dévot. À peine monté sur le trône, il transforma les résidences de ses prédécesseurs en temples, et construisit deux nouveaux pavillons à usage laïque dans la même enceinte (3), puis il fit incinérer le corps de Ramathibodi I, qui avait été embaumé, et fit bâtir une pagode (4) pour recueillir les cendres de ce souverain, ainsi qu'un temple pour indiquer le lieu de la crémation.

Jusqu'à l'époque du roi Traïlok, les différentes provinces du royaume, qu'elles soient gouvernées par des princes ou par des dignitaires de rang inférieur, étaient plus ou moins administrées comme des petits États indépendants, chacune levant son armée, contrôlant ses finances et gérant ses affaires internes. Le roi Traïlok fit une première tentative de centralisation. En même temps, il opéra une séparation entre l'administration civile et l'administration militaire, qui étaient auparavant étroitement imbriquées. Il éleva le rang des principaux responsables à Ayutthaya et leur confia différents départements chargés du contrôle des affaires de l'ensemble du Royaume.

Pour l'administration civile, cinq départements furent créés :

En ce qui concerne l'administration militaire, un poste de Premier ministre distinct fut institué, le Kalahomกลาโหม, ayant autorité sur plusieurs fonctionnaires élevés au grade de ministres et responsables des différents départements militaires. La plupart des titres de ces responsables militaires sont encore utilisés de nos jours, par exemple Phraya Sriharat Dechoพระยาสีหราชเดโช, Phraya Ramkhamhaengพระยารามคำแหง, etc.

Une autre mesure très importante que le Siam doit au roi Traïlok peut être mentionnée ici, bien qu'elle ne soit entrée en vigueur qu'en 1454. Il s'agit de la loi régissant la hiérarchie Sakdi Naศักดินา. Comme nous l'avons dit au premier chapitre, les Thaïs, même dans les temps les plus anciens, possédaient un système selon lequel tout homme était autorisé à posséder une certaine surface de terre en fonction de sa position sociale. Traïlok établit des règles précises à ce sujet. Chaque prince, chaque dignitaire et chaque particulier se voyait attribuer une certaine superficie de terre. Par exemple, les Chao phrayaเจ้าพระยา, ou les Phrayaพระยา qui occupaient des postes importants étaient autorisés à posséder entre 1 000 et 4 000 acres (5). Les fonctionnaires subalternes, tels que les Khunขุน et les Luangหลวง, avaient droit à 160 acres ou davantage. Les gens ordinaires possédaient 10 acres.

Ce système fixait non seulement définitivement le rang hiérarchique de chaque homme dans le royaume, mais il lui attribuait une valeur effective. S'il devait payer une amende pour une infraction, le montant était fixé en fonction de son Sakdi Na, et si une indemnisation devait être versée pour sa mort ou quelque blessure, elle était également calculée sur la même échelle. En ce qui concernait les fonctionnaires, les Sakdi Na représentaient leur salaire. Ils étaient censés vivre des produits de leurs terres et ne recevaient donc aucune rémunération. Depuis le règne du roi Chulalongkornจุฬาลงกรณ์, les fonctionnaires sont payés en espèces et ne reçoivent donc plus aucune terre. Néanmoins, ils sont toujours classés en fonction d'une hiérarchie basée sur une concession symbolique de terre. Le système du roi Traïlok a donc survécu jusqu'à nos jours, en théorie sinon en pratique.

Le roi Traïlok fut également à l'origine d'un autre texte important, à savoir la Loi du Palais (Kot Monthian Banกฎมนเทียรบาล) promulguée en 1450 (6), et qui est encore en vigueur à l'heure actuelle. Elle commence par énumérer les États voisins qui payaient leur tribut à Ayutthaya sous la forme d'arbres d'or et d'argent. Les étudiants en histoire de cette période seront surpris de constater que Hsenwi, Kengtung, Chiang Maï et Taungû étaient revendiqués comme États tributaires.

Cette loi définissait le rang des reines et des princes. Elle précisait que la charge de Maha Uparatมหาอุปราช, évoquée plus loin dans ce chapitre, était réservée à un fils de la première reine. Elle réglementait toutes les cérémonies du palais ainsi que les rituels appropriés pour la célébration des fêtes, et définissait les jours fériés.

Des peines sévères étaient prévues pour toutes les infractions à la loi du Palais. Ainsi :

Des coups de fouet sanctionnaient d'autres infractions mineures.

Cette loi prévoyait également des châtiments pour les nobles coupables d'infractions. Les princes de haut rang étaient enchaînés avec des chaînes d'or, ceux de rang inférieur avec des chaînes d'argent. Elle détaillait également le rituel à suivre pour l'exécution d'un prince qu'on frappait à mort avec un bâton de bois de santal.

À peine sur le trône, le roi Traïlok fut entraîné dans une guerre avec Chiang Maï, guerre qui dura, par intervalles, tout au long de son règne. La cause de ce conflit était probablement l'humiliation ressentie par certains habitants de l'ancien royaume de Sukhothaï, dont la famille royale avait perdu toute autorité sous le règne précédent.

En 1451, le gouverneur de Sawankhalokสวรรคโลก, Phraya Yuthit Thiraพระยายายุทธิษฐิระ (7), se révolta contre le roi de Siam et demanda secrètement à Maharacha Tilok de Chiang Maï de l'aider, lui offrant de devenir son tributaire. Maharacha saisit aussitôt cette occasion de porter un coup dur au Siam et envoya une armée au sud. Elle attaqua Sukhothaï, mais fut repoussée avec de lourdes pertes. Elle eut davantage de succès plus tard, mais le roi de Luang Prabangหลวงพระบาง, qui avait alors de très mauvaises relations avec Maharacha Tilok, saisit l'opportunité pour envahir les domaines de Chiang Maï. La nouvelle de cette invasion amena l'armée laotienne à se retirer.

Chiang Maï envoya une seconde armée à Kamphaeng Phetกำแพงเพชร, prit la ville et l'annexa à ses domaines. Au cours des années suivantes, les hostilités furent suspendues. Maharacha avait suffisamment à faire avec la guerre de Luang Prabang et le roi de Siam était également confronté à d'autres difficultés. En 1454, son royaume fut ravagé par une terrible épidémie de variole et en 1455, une expédition militaire fut organisée à Malacca.

Comme il a été dit précédemment, Malacca était soumis au Siam depuis l'époque du roi Ramkhamhaeng. On peut toutefois supposer que le contrôle siamois était de nature assez distante. Les Malais étaient à l'origine des bouddhistes, mais le mahométisme fut introduit avant le Xe siècle et, à l'époque du roi Traïlok, c'était la religion dominante à Malacca. Il est possible que les habitants de Malacca aient été encouragés à se rebeller par leurs coreligionnaires arabes qui avaient commencé à s'établir dans la péninsule. La ville fut capturée, mais les événements ultérieurs vont montrer que le contrôle siamois n'a pas été longtemps efficace.

En 1460, la trahison du gouverneur de Sawankhalok fut connue et il dû s'enfuir à Chiang Maï, où Maharacha Tilok le nomma gouverneur de Phayaoพะเยา. L'année suivante (1461), il incita Maharacha à lever une armée pour envahir le territoire siamois. Ils capturèrent Sukhothaï et investirent Phitsanulok. La nouvelle de l'invasion des Yunnanais par le nord les poussa à la retraite, mais Sukhothaï resta entre les mains de Maharacha jusqu'en 1462, date où la ville fut reprise. Sawankhalok passa alors pour un temps sous le contrôle de Chiang Maï.

Pour mettre un terme à ces incursions incessantes depuis Chiang Maï, le roi Traïlok décida de transférer sa capitale à Phitsanulok. Il nomma son fils aîné, le prince Borommoracha, gouverneur d'Ayutthaya, et se rendit en 1463 à Phitsanulok, accompagné de son fils cadet, le prince Intharachaอินทราชา. Phitsanulok resta la capitale du Siam pendant environ vingt-cinq ans.

Maharacha Tilok, loin d'être impressionné par cette manœuvre, envahit aussitôt le Siam et attaqua Sukhothaï pour la troisième fois. Il fut mis en déroute avec de grandes pertes et fut poursuivi loin à l'intérieur de son territoire par les Siamois dirigés par le roi et le prince Intharacha. L'avant-garde siamoise rattrapa l'armée de Chiang Mai près de Doï Ba ดอยบา, cette colline rocheuse dont se souviennent bien les visiteurs qui allaient à Chiang Maï avant l'achèvement de la ligne de chemin de fer.

Lors d'une féroce bataille engagée au clair de lune, le jeune prince Intharacha, alors âgé d'une quinzaine d'années, fit preuve d'un grand courage. Monté sur un éléphant et accompagné des gouverneurs de Kampheng Phet et de Sukhothaï, également sur des éléphants, il attaqua l'ex-gouverneur de Sawankhalok et trois guerriers de Chieng Maï. Ses compagnons et lui s'enfoncèrent dans un marécage, et le prince reçut une balle dans la joue. Il fut finalement obligé de se retirer avec ses troupes pour rejoindre l'armée principale du roi Traïlok. Intharacha mourut probablement des suites de sa blessure, son nom n'apparaissant plus dans l'histoire après cette période (8).

La victoire complète n'avait encore souri à aucun des deux camps. Les Siamois se retirèrent et la paix régna pendant quelques années.

À peu près à la même époque, le gouverneur de Sawankhalok passa dans le camp siamois. Une grande partie de la ville fut alors incendiée par le Laos et le renégat fut arrêté et exilé dans une partie éloignée des domaines de Chiang Maï. L'oncle de Maharacha, Muen Dong Nakhonหมื่นด้งนคร, gouverneur de Chiang Chünเชียงจืน ? (9), fut chargé du gouvernement de Sawankhalok.

En 1465, le roi Traïlok se fit ordonner prêtre dans un monastère bouddhiste. Il suivait sans doute ses propres inclinations, qui avaient toujours été religieuses, mais aussi l'exemple donné par le roi Thammaracha Luethaï de Sukhothaï. Pour une tête couronnée, recevoir la tonsure était un événement rare et créait un peu d'agitation dans le monde bouddhiste. Les potentats voisins envoyèrent des émissaires pour assister à la cérémonie d'ordination. Maharacha Tilok de Chiang Maï dépêcha un ambassadeur à Phitsanulok, accompagné de douze prêtres d'une grande sainteté. Ils furent très bien reçus par le roi Traïlok et assistèrent à son ordination, qui eut lieu au Wat Chulamaniวัดจุฬามณี.

Ce rapprochement n'était cependant que de surface. Après une retraite religieuse de huit mois, le roi Traïlok exigea la reddition de Sawankhalok, qui fut refusée, et les deux camps se préparèrent à nouveau à la guerre. Muen Dong Nakhon, l'oncle de Maharacha, rassembla une armée à la frontière dans l'intention d'envahir le Siam chaque fois que l'occasion se présenterait. Le roi Traïlok, au contraire, suivant les pratiques superstitieuses de cette époque, décida d'employer des moyens occultes pour affaiblir son adversaire.

En 1467, le roi siamois envoya un prêtre birman à Chiang Maï. Cet homme, par son apparente sainteté et son érudition, réussit à prendre un grand ascendant sur Maharacha Tilok et le pressa de construire un nouveau palais, dominant les murailles de la ville de Chiang Maï. Pour aménager le site, il fallait abattre un arbre sacré planté par le roi Mangraïมังราย. Maharacha, encouragé par le prêtre, fit abattre cet arbre, ce qui provoqua une série de malheurs effrayants. Une de ses épouses accusa son fils aîné, le prince Bun Rüangบุญเรือง de vouloir comploter contre lui, et le jeune Prince fut exécuté. Plus tard, c'est un fidèle dignitaire qui fut, lui aussi, accusé des mêmes desseins, et qui fut puni de mort.

En 1468, le roi du Siam envoya une ambassade à Chiang Maï. Le chef de la délégation était un brahmane dont certaines actions suscitèrent des soupçons. Les envoyés et leur chef furent arrêtés et avouèrent sous le fouet avoir enterré dans divers quartiers de la ville sept jarres contenant des ingrédients magiques. Ils révélèrent également que le prêtre birman qui avait conseillé d'abattre l'arbre sacré était un espion siamois. Maharacha Tilok découvrit donc, mais trop tard, qu'il avait fait exécuter son fils et son fidèle serviteur sous de fausses accusations, malheur qu'il attribua à l'abattage de l'arbre sacré. À son chagrin s'ajouta la terreur lorsqu'il découvrit les sept pots remplis d'herbes magiques et de talismans. Ces accessoires maléfiques furent brûlés, réduits en poudre et jetés dans la rivière, suivis par le prêtre birman et le brahmane, les pieds lestés de pierres. Les autres envoyés furent démis de leurs fonctions et renvoyés, mais ils n'allèrent pas loin. Ils furent rejoints par des troupes envoyées à cet effet et tous massacrés. À cette époque, les représentants étrangers qui abusaient de leurs privilèges étaient traités avec des méthodes impitoyables.

En 1471, une éléphante blanche fut capturée au Siam. Il s'agissait sans doute du premier éléphant blanc ayant appartenu à un roi de Siam depuis la fondation d'Ayutthaya, bien que, comme on l'a vu, les rois de Sukhothaï en eussent possédé certains.

1472 vit la naissance du troisième fils du roi Traïlok. Il fut nommé prince Chettaเชษฐา (Chettathirat: เชษฐาธิราช), et régna plus tard avec le titre de Ramathibodi IIรามาธิบดีที่๒.

Une nouvelle guerre éclata avec Chiang Maï en 1474. C'est vers cette époque que mourut Muen Dong Nakhon, l'oncle de Maharacha, et un nouveau gouverneur fut nommé à Chiang Chün. Les Siamois envahirent soudainement le territoire de Chiang Maï, investirent Chiang Chün et tuèrent le gouverneur. Au même moment, Sawankhalok était pris. Maharacha Tilok réussit à reprendre Chiang Chün, mais Sawankhalok resta aux mains des Siamois.

Le résultat d'une guerre qui avait duré, par intermittence, pendant vingt-trois ans, fut que les deux parties se retrouvaient dans la même situation qu'au début des hostilités. En 1474, le vieux Maharacha, fatigué de cet interminable et vain conflit, fit des ouvertures pour la paix. Rien de précis ne semble avoir été réglé, mais les hostilités ouvertes cessèrent pendant plusieurs années.

En 1484, le prince Chetta, fils cadet du roi Traïlok, et le fils aîné du prince Borommoracha furent ordonnés prêtres. Ils quittèrent les ordres dans les années suivantes et Chetta fut nommé Maha Uparatมหาอุปราช. C'est la première fois que l'histoire du Siam se réfère spécifiquement à cette charge, bien qu'il y ait tout lieu de penser qu'il était de coutume de conférer cette fonction à l'un des fils ou frères du monarque régnant (10). Le titre, qui signifie littéralement second roi ou vice-roi, prend son origine en Inde et est devenu courant parmi toutes les nations indochinoises, y compris les Birmans. L'Uparat occupait une position plus élevée que tout autre prince et était investi de quelques-uns des symboles de la royauté. Parmi les Siamois et les Birmans, l'Uparat était généralement le fils aîné du roi et de la reine, mais de nombreux rois nommèrent leurs frères ou d'autres personnes à ce poste, en particulier dans les cas où leurs propres fils étaient très jeunes ou n'étaient pas nés de mères de haut rang. Parmi les Laos, il était et reste (car le titre est encore en usage dans le Siam du nord) inhabituel de désigner un fils du roi ou du prince régnant. Le choix est presque toujours tombé sur un frère (11). Le Maha Uparat était en fait le prince héritier.

Les raisons pour lesquelles le roi Traïlok nomma son fils cadet Maha Uparat ne sont pas très claires. Il semble probable qu'il destinait le prince Borommoracha, qui était déjà gouverneur d'Ayutthaya, à y régner en tant que roi, et que le prince Chetta devait régner seulement sur le domaine de Phitsanulok. Si tel était bien son projet de démembrer ainsi son royaume, il était très imprudent. Heureusement, cela ne fut pas suivi d'effet après sa mort.

En 1486, une nouvelle guerre éclata avec Chiang Maï, due au massacre par Maharacha Tilok de tous les membres d'une ambassade siamoise. Il se souvenait probablement de l'incident des pots magiques et était devenu très méfiant vis-à-vis des visiteurs du sud. Les Siamois envahirent le territoire de Chiang Maï, mais sans aucun engagement notable, et l'année suivante (1487), Maharacha Tilok mourut. Il avait soixante-dix-huit ans et régnait depuis quarante-quatre ans. À tous égards, c'était un homme des plus singuliers. Mauvais fils, père dur et contre-nature, oppresseur de son peuple et ennemi acharné des Siamois, il semble pourtant avoir été pétri de solides principes religieux. Un conseil bouddhiste se tint à Chiang Maï pendant son règne et il fit beaucoup pour promouvoir la religion. C'est sous son gouvernement que le célèbre Bouddha d'émeraude que l'on voit maintenant au palais royal de Bangkok, fut amenée à Chiang Maï. Selon le récit le plus vraisemblable, cette statuette tout à fait remarquable avait été découverte à Chiang Raï en 1436, à l'intérieur d'une pagode frappée par la foudre. Elle fut transportée à Nakhon Lamphang et transférée trente-deux ans plus tard (1468) à Chiang Maï. En 1470, Maharacha Tilok la fit placer dans un temple spécialement construit pour l'accueillir (12).

En 1488, le prince Borommoracha s'empara de Tavoy (13), qui devint pendant des siècles une pomme de discorde entre la Birmanie et le Siam.

Le roi Traïlok ne survécut longtemps à Maharacha Tilok, son vieil ennemi. Il mourut à Phitsanulok en 1488, à l'âge de cinquante-sept ans, après un règne de quarante ans (14). Il semble avoir été un dirigeant très compétent et fin politique. Ses sentiments religieux naturels le rendaient sans doute pacifiste, mais les ambitions guerrières de Maharacha Tilok l'obligèrent à passer l'essentiel de son règne à lutter contre Chiang Maï. Nombre de ses actions furent influencées par un désir évident d'imiter le roi Ramkhamhaeng de Sukhothaï. L'une de ses épouses, la mère du roi Ramathibodi II, était d'ailleurs une princesse de la famille royale de Sukhothaï.

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NOTES

1 - Note de l'auteur : Les visiteurs d'Angkor Wat et d'Angkor Thom se demandent parfois pourquoi l'ancienne capitale cambodgienne fut abandonnée. La raison est simple. C'était dangereusement près de la frontière siamoise. Phnom Penh ne fut pas longtemps la capitale du Cambodge. Elle fut remplacée par Lowek. Elle le redevint au XIXe siècle et l'est encore aujourd'hui. 

2 - Note de l'auteur : Le Yuen Phaï

3 - Note de l'auteur : Il était d'usage, à la mort de chaque roi, de transformer sa résidence en temple. 

4 - Note de l'auteur : Une pagode séparée fut construite dans le temple du palais royal d'Aytutthaya pour recueillir les cendres de chacun des rois précédents. Plus tard, l'espace venant à manquer, une pagode contenant des niches fut érigée pour accueillir les restes d'un grand nombre de rois. On peut encore la voir. 

5 - N.d.T. : L'auteur compte en acres, mesure anglaise qui vaut environ 4 000 m2. L'unité de mesure utilisée par les Siamois était le raï (ไร่), toujours en usage, et qui équivaut aujourd'hui à 1 600  m2

6 - Note de l'auteur : Il est probable que cette loi était en réalité une compilation de réglementations remontant à des temps bien plus anciens. Dans sa forme originale, elle était divisée en trois parties : a) Cérémonies; b) Fonctions des dignitaires ; c) Châtiments. 

7 - Note de l'auteur : Phraya Cheliang (พระยาเชลียง). Il y a eu beaucoup de discussions quant au nom de l'ancienne ville appelée Cheliang (เชลียง). Néanmoins, il est impossible d'étudier les histoires du Siam et de Chiang Maï sans parvenir à la conclusion que Cheliang était l'ancien nom de Sawankhalok. 

8 - Note de l'auteur : L'histoire de Chiang Maï fixe la date de cette bataille en 1457. À cette époque, le prince Intharacha ne pouvait pas avoir plus de 10 ans. C'est la date donnée ici qui apparaît correcte. 

9 - Note de l'auteur : Probablement une ville située près du village actuel de Muang Long, dans la province de Lamphang. 

10 - Note de l'auteur : La charge de Maha Uparat est mentionnée dans la loi de Sakdi Na (1454). Le Maha Uparat était crédité de 100 000 raïs de terre, dix fois plus que les plus hauts dignitaires. [Wood écrit 40 000 acres, ce qui est à peu près équivalent en raïs, soit environ 160 000 km2]. 

11 - Note de l'auteur : Plusieurs auteurs européens, par exemple Van Vliet, ont assuré que l'héritier légitime du trône de Siam était toujours un frère du roi. C'est une erreur due au fait que, lorsqu'ils se trouvaient dans le royaume, les Uparat étaient des frères du monarque régnant. 

12 - Note de l'auteur : Le roi Chairachathirat fit transporter cette statuette de Chiang Maï à Luang Prabang en 1547. De là, elle fut de là déplacée à Wiengchan [Ventiane], où elle resta jusqu'en 1779, lorsque Chao Phraya Chakri (Rama I) la fit venir à Bangkok. 

13 - Note de l'auteur : Il n'est pas certain que Tavoy était à ce moment-là une principauté indépendante, ni qu'elle était soumise au Siam et s'était rebellée. Il n'y a aucune raison non plus de supposer qu'elle appartenait à la Birmanie. 

14 - Note de l'auteur : Selon certaines versions de l'histoire siamoise, le roi Traïlokanat mourut l'année où il quitta les ordres religieux (date exacte : 1465). Son fils Intharacha lui succéda et régna 22 ans. C'est ensuite son fils (et non son frère) Ramathibodi II qui monta sur le trône. La meilleure version authentifiée est celle donnée ici et dans le chapitre suivant. 

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