CHAPITRE VII
Règnes des rois Borommoracha III, Ramathibodi II,
Borommoracha IV, Ratsada et Phrachaï.

Alfonso de Albuquerque (Wikipedia)

Le fils aîné du roi Traïlokไตรโลก (Borommatrailokkanat), qui était déjà régent d'Ayutthaya, succéda à son père et régna sous le nom de Borommoracha IIIบรมราชาธิราชที่๓. Phitsanulokพิษณุโลก cessa d’être la capitale du royaume. Le prince Chettaเชษฐา (Chettathirat: เชษฐาธิราช), qui avait la charge de Maha Uparatมหาอุปราช, y demeura en tant que vice-roi ou gouverneur.

Le roi Borommoracha mourut en 1491, à l’âge de 45 ans environ. Son frère, le prince Chetta, lui succéda et prit le titre de Ramathibodi IIรามาธิบดีที่๒. Il descendait, par sa mère, de la famille royale de Sukhothaïสุโขทัย.

Chetta était né en 1472 et n'avait donc que dix-neuf ans lorsqu'il monta sur le trône. Il fit immédiatement incinérer les dépouilles de son père et de son grand frère et ériger des pagodes pour la réception de leurs cendres. On peut encore les voir au Wat Sri Sanphetวัดศรีสรรเพชญ์ à Ayutthaya.

L'année 1492 vit naître un nouveau conflit. Un prince siamois, nommé Suriwongสุริยวงศ์, s'était rendu à Chiang Maï où, devenu prêtre, il avait réussi à se procurer une statuette très sacrée de Bouddha en cristal blanc, laquelle avait été prise à Lamphunลำพูน par le roi Mangraïเม็งราย en 1281. La légende affirme qu'elle appartenait à Cham Thewiจามเทวี, une reine mythique de Lamphun, censée avoir vécu au VIIe siècle de notre ère. Le prince Suriwong passa l'objet en fraude à Ayutthaya. Le Maharacha de Chiang Maï, Phra Yotพระยอด, petit-fils et successeur de Maharacha Tilokมหาราชติโลก, exigea sa restitution. Ne recevant qu'une réponse évasive, il envahit le Siam et contraignit le roi Ramathibodi à rendre la statue (1).

En 1499, le roi Ramathibodi fit réaliser une gigantesque statue de Bouddha debout, qui mesurait 48 pieds de haut sur un piédestal de 24 pieds de long. Destinée au Wat Sri Sanphet, elle était recouverte de plaques d’or pesant au total près de 800 livres et son édification dura plus de trois ans. Il s’agissait de la plus grande statue de Bouddha debout jamais répertoriée dans le monde. Elle fut détruite par les Birmans en 1767. Le premier roi de la dynastie actuelle (2) fit apporter les morceaux brisés à Bangkok dans l'espoir de reconstituer l'ouvrage. La tâche s'avérant impossible, les débris furent enterrés sous le Chedi Sri Sanphet Dayanเจดีย์ศรีสรรเพชดาญาณ au Wat Chetuphonวัดเชตุพน (3) à Bangkok.

En 1507, une nouvelle guerre éclata avec Chiang Maï. Maharacha Yot avait été destitué en 1495, accusé de « porter malheur à son pays ». Cela était dû au fait qu'il avait été couronné un lundi, qui était considéré comme un jour funeste. Son fils lui succéda avec le titre de Maharacha Rattanaมหาราชรัตนะ. Il attaqua Sukhothaï en 1507, mais fut battu et repoussé à l'issue d'une bataille sanglante. En 1508, les Siamois ripostèrent en envahissant le territoire de Chiang Maï. Phraeแพร่ fut capturé, mais les Siamois furent contraint de se retirer après un combat acharné. En 1510 une autre invasion siamoise donna les mêmes résultats.

Ramathibodi II fut le premier roi de Siam à avoir reçu des émissaires européens et à avoir conclu des traités avec une puissance européenne.

En 1497, Vasco de Gama effectua son célèbre voyage en Inde en contournant le cap de Bonne-Espérance. Dans les années qui suivirent, les Portugais conquirent très rapidement de vastes territoires en Inde et, dès 1508, ils commencèrent à tourner les yeux plus à l'est. Cette année-là, quatre navires portugais arrivèrent à Malacca sous le commandement de Lopes de Sequeira. La ville était alors gouvernée par un sultan malais, officiellement vassal du Siam, mais en réalité indépendant. Sequeira entama des négociations en vue de l'ouverture de relations commerciales. Une dispute s'ensuivit : Sequeira arrêta des Malais qui se trouvaient à bord de ses navires, le sultan riposta en tuant des Portugais à terre et en en emprisonnant d'autres. Ne disposant pas d'une force suffisante pour attaquer Malacca, Sequeira se retira et confia l'affaire à Alfonso d’Albuquerque, le célèbre vice-roi de l’Inde portugaise.

En juin 1509, Albuquerque arriva au large de Malacca avec une force considérable. Après des négociations infructueuses pour la libération des prisonniers portugais, Malacca fut attaqué et capturé. La population malaise s'enfuit et les Portugais regagnèrent leurs navires. Ayant appris que les Siamois revendiquaient certains droits sur Malacca, Albuquerque dépêcha un émissaire à Ayutthaya pour expliquer la situation. Quelques jonques chinoises étant sur le point de lever l'ancre, il chargea Duarte Fernandes d'embarquer sur l'une d'elle pour porter une lettre au roi de Siam.

En septembre 1509, une nouvelle attaque sur Malacca fut jugée nécessaire. La ville fut soumise et devint une possession portugaise.

Fernandes arriva à Ayutthaya en 1511. Il y fut bien accueilli et revint accompagné d’un ambassadeur du Siam. Aucune objection ne semble avoir été soulevée contre l'occupation de Malacca. Les Siamois préféraient sans doute renoncer à leurs prétentions un peu confuses sur la péninsule plutôt que de s’engager dans un conflit avec les Portugais, ce qui les aurait empêché de défendre leur frontière nord contre les agressions continuelles du Maharacha de Chiang Maï.

Vers 1512, un deuxième envoyé portugais, Miranda de Azevedo, fut dépêché à Ayutthaya, puis un troisième en 1516, Duarte Coelho Pereira, qui conclut un nouveau traité avec le Siam. Ces traités accordaient aux Portugais le droit de résider et d'exercer leurs activités commerciales à Ayutthaya, Ténassérim, Mergui, Patani et Nakhon Si Thammarat. La politique d'ouverture de Ramathibodi II à l'égard des commerçants étrangers fut imitée par tous les rois de Siam depuis cette époque.

Le roi Ramathibodi II donna également un grand exemple de tolérance religieuse. Il autorisa Coelho à ériger un crucifix en bois dans un endroit bien en vue à Ayutthaya. Peu de monarques européens de cette époque possédaient un esprit aussi libéral. Les Européens ont de grandes leçons à tirer de l'histoire du Siam en matière de tolérance religieuse, et les Siamois peuvent être fiers que leurs annales ne soient pas ternies par les récits de crimes aussi atroces que ceux commis dans tous les pays d'Europe au nom de celui qui disait : Aimez-vous les uns les autres (4).

Tandis que Ramathibodi était engagé dans ces négociations avec les Portugais, il devait également lutter contre Chiang Maï. En 1513, Muen Phing Yiหมื่นพิงค์ยี่ ?, un général de Chiang Maï, effectua un raid sur Sukhothaï et Kamphaeng Phetกำแพงเพชร, capturant des prisonniers, des éléphants et amassant un gros butin. L'offensive fut répétée en 1515, Sukhothaï et Kamphaeng Phet furent pris par les Laos. Mais le roi de Siam était prêt à les recevoir. Accompagné de ses fils, le prince Ek et le prince AthittayaAthittayawong : อาทิตยวงศ์, il repoussa les envahisseurs du Nord et les suivit avec son armée jusqu’à Nakhon Lampangนครลำปาง. Une bataille féroce eut lieu sur les rives de la rivière Mae WangMénam Wang : แม่น้ำวัง. Les Laos fut vaincu et Nakhon Lampang fut pris d'assaut par les Siamois. Dans leur butin se trouvait une statue célèbre de Bouddha, taillée dans une pierre noire, qui fut emportée à Ayutthaya.

Ce fut le coup le plus grave infligé à Chiang Maï depuis de nombreuses années. Il se peut que les conseils et l’assistance des alliés portugais aient eu quelque chose à voir avec les succès rapides et éclatants du roi Ramathibodi.

En 1518, Ramathibodi entreprit de réorganiser le système de service militaire. Comme on l'a vu au chapitre premier, les anciens peuples thaïs avaient un système de conscription obligatoire en vigueur depuis les temps les plus reculés. Ce système fut remanié. Le royaume fut organisé en divisions et sous-divisions militaires. Tous les hommes âgés d'au moins dix-huit ans étaient enrôlés et pouvaient être appelés en cas de besoin. Comme on peut le supposer, la plupart ne l'étaient jamais, mais ils étaient autorisés à exercer des occupations civiles. Le principe du service universel fut cependant reconnu. Le système du roi Ramathibodi II resta en vigueur, avec des modifications, jusqu’en 1899, année de l’introduction d’une nouvelle loi sur la conscription obligatoire établie selon les principes européens.

En 1518, un livre sur la tactique militaire fut rédigé. Ce travail est perdu depuis longtemps et sa nature exacte n’est pas connue.

En 1518, un canal navigable pour les navires de haute mer fut creusé, reliant les canaux de Samrongสำโรง et Thap Nangทับนาง et débouchant près de la ville actuelle de Paknamปากน้ำ.

En 1524, un complot fut découvert, qui donna lieu à l'exécution de plusieurs dignitaires. En 1526, le royaume subit une famine sévère, et cette même année, le prince Noh Phutthangkunหน่อพุทธางกูร, fils aîné du roi, fut nommé Maha Uparat et envoyé au nord comme gouverneur de Phitsanulok.

En juillet 1529, le roi Ramathibodi II tomba subitement malade et mourut le même jour, à l'âge de cinquante-sept ans, après quarante ans de pouvoir. Son règne mérite d'être retenu, en considération de ses avancées notables : victoires militaires décisives contre Chiang Maï, réorganisation de l'armée siamoise et ouverture des relations avec le monde occidental.

Le roi suivant, Noh Phutthangkun, porta le titre de Borommoracha IVบรมราชาธิราชที่๔. Le seul événement connu sous son règne fut l'envoi d'émissaires chargés de négocier un traité avec Chiang Maï. Il mourut de la variole en 1534, laissant le trône à son fils, le prince Ratsadaรัษฎา, un enfant de cinq ans.

Les enfants rois ne régnaient pas longtemps à Ayutthaya. Cinq mois après son couronnement, Ratsada fut assassiné et le prince Phrachaïพระไชย (Chairachathirat), demi-frère du roi Borommoracha IV, monta sur le trône. On ne sait rien de ce roi avant son usurpation, mais il y a de bonnes raisons de penser qu'il avait été gouverneur de Phitsanulok.

Les premières années de ce règne furent pacifiques. Le roi était occupé à mettre au point un programme visant à améliorer la navigation sur le fleuve Chao Phraya à Bangkok. Avant cette époque, le cours de la rivière suivait les canaux qui sont aujourd'hui connus sous les noms de Klong Bang Luangคลองบางหลวง et Klong Bangkok Noïคลองบางกอกน้อย. La rivière actuelle traversait une terre aride entre Tha Tienท่าเตืยน et Tha Chang Wang Naท่าช้างวังหน้า. Le roi Phrachaï fit creuser un canal à travers cette contrée qui, en quelques années, devint la principale voie navigable.

À cette période (1536) apparut une curieuse loi sur l'ordalie. Comme on le sait, le recours au jugement de Dieu était courant en Europe à cette époque. Rien, en effet, n’est plus naturel et approprié à un peuple à l'esprit simple, fermement imprégné de foi en la justice divine, que de laisser la décision de ses différends à l'arbitrage d'un être plus sage et moins faillible qu'un juge humain. Malheureusement, l'expérience a montré qu'on ne peut pas compter sur les divinités pour défendre les principes de la justice chaque fois qu'ils sont appelés à le faire. Ceci est toutefois une réflexion relativement moderne. À l’époque du roi Phrachaï, et plus tard encore, le jugement de Dieu était une forme de procès très populaire.

La loi sur les procès par jugement de Dieu prévoyait plusieurs types d'épreuves, par exemple marcher sur des charbons ardents. Le plaignant dont les pieds avaient été brûlés était déclaré perdant. Une autre épreuve consistait à demeurer la tête sous l'eau. Celui qui restait le plus longtemps avait gagné son procès. Parfois, les plaignants étaient départagés par une course à la nage à travers une rivière ; parfois encore, ils allumaient des bougies de tailles égales, et celui dont la bougie s'éteignait la première avait perdu. La loi détaillait minutieusement les procédures à suivre pour chaque type d'épreuves et indiquait de longues prières à lire par le greffier du tribunal pour implorer l'intervention des puissances célestes afin que justice soit rendue.

À l'avènement du roi Phrachaï, le nombre de Portugais au Siam avait considérablement augmenté et, en 1538, le roi en engagea 120 pour former une sorte de garde personnelle et pour instruire les Siamois dans la pratique de la mousqueterie. Cette démarche était dictée par la politique agressive du roi de Taungû, qui avait investi plusieurs villes de la frontière siamoise.

Sous le règne du roi Borommoracha IV de Siam, la Birmanie était divisée en quatre royaumes :

En 1530, le roi de Taungû mourut. Son fils, Tabinshwehtiตะเบ็งชะเวตี้, lui succéda. Ce monarque était un homme d'une ambition insatiable, bien déterminé à soumettre tous les territoires de ses voisins. Vers 1530, il conquit Prome et, en 1534, il attaqua Pégou, qu'il vainquit finalement en 1540, année où il établit sa capitale à Hanthawaddy.

Lors de sa conquête de Pégou, Tabinshwehti entra en conflit avec les Siamois. Il occupa une ville nommée Chiang Kraï ou Chiang Kranเชียงกราน dans les chroniques siamoises (aujourd'hui Gyaing [Gyaingywa], dans le district de Moulmein), ville qui était alors soumise au Siam. Le roi Phrachaï à la tête d’une puissante armée, attaqua les Birmans, les mit en déroute et les chassa de son royaume. Il fut assisté dans cette expédition par ses mercenaires portugais, qui rendirent de si bons services qu'ils furent récompensés par divers privilèges commerciaux et résidentiels (5). Il faut noter que le roi de Birmanie avait également un grand nombre de Portugais à son service. Les Portugais de l'époque, en véritables soldats de fortune, étaient prêts à se battre pour n'importe qui et contre n'importe qui.

Cette victoire contre la Birmanie se révéla finalement être un désastre pour le Siam. Ce fut la cause initiale de la vive hostilité entre les deux pays qui dégénéra ensuite en de longues et sanglantes guerres, entraînant la mort, la famine et une misère indicible pour les deux royaumes. Il n’est pas exagéré de dire que les conséquences néfastes de ces conflits sont visibles aujourd'hui encore dans les deux pays.

En 1545, le roi Phrachaï fut appelé à intervenir dans les affaires de Chiang Maï. Au cours des années précédentes, l’histoire du royaume du nord avait été très troublée. En 1538, Müang KesaMüangketklao : เมืองเกษเกล้า, le 15ème roi de Chiang Maï, fut destitué par son fils, Thao Chaï Khamท้าวซายคำ. Ce dernier régna jusqu'en 1543, date à laquelle sa cruauté et ses mauvaises politiques causèrent une rébellion. Il fut tué et Müang Kesa revint sur le trône. En 1545, le roi devint fou et fut assassiné, victime d'une conspiration ourdie par un certain Sen Daoแสนดาว. Avec lui, s'éteignait la lignée masculine directe du roi Mangraï. Sen Dao offrit le trône au prince de Kengtungเชียงตุง, qui le refusa, puis au prince Mekuthiเมกุฎิ de Müang Naïเมืองในห, descendant du prince Khruaครัว, l’un des fils du roi Mangraï, fondateur de Chiang Maï. Cependant, dans l’intervalle, un groupe de nobles hostiles à Sen Dao se réunit à Chiang Saenเชียงแสน et envoya un émissaire chargé de demander au roi de Luang Prabangหลวงพระบาง d’accepter le trône de Chiang Maï pour son fils aîné, le prince Chaï Chetta, dont la mère était une princesse de Chiang Maï. Le roi de Luang Prabang y consentit, avec l’intention probable d’intégrer Chiang Maï à ses domaines.

Au même moment, le prince de Hsenwi envoya une armée envahir Chiang Maï afin de châtier Sen Dao et de venger le meurtre du roi Müang Kesa. Muen Hoa Khien, le général Hsenwi, s’établit à Lamphunลำพูน et dépêcha des messagers pour demander l’aide du roi Phrachaï, qui se prépara aussitôt à envahir le territoire de Chiang Maï. Cependant, avant même son départ, Sen Dao avait été exécuté ainsi que ses principaux partisans par les dignitaires hostiles descendus de Chiang Saen. Ceux-ci établirent ensuite la princesse Maha Tewiมหาเทวี régente de Chiang Maï, en attendant l’arrivée du prince Chaï Chetta de Luang Prabang. Le roi Phrachaï arriva à destination en juin 1545, seulement pour constater que son expédition était désormais sans objet, puisque Sen Dao était mort. La princesse régente reçut amicalement le monarque siamois. Il passa quelque temps à Chiang Maï et profita de quelques jours de repos à Wiang Chet Linเวียงเจ็ดริน, près des carrières de pierre actuelles. En septembre, il rentra à Ayutthaya.

La même année, Ayutthaya fut la proie d'un terrible incendie. De nombreux temples et bâtiments publics furent détruits, ainsi que 10 050 maisons. En supposant que moins d'un tiers de la ville ait été ravagé et que chaque maison abritait cinq occupants, nous pouvons en déduire que la ville comptait plus de 150 ,000 habitants. C'était donc à cette époque une ville plus grande que Londres.

À peine Le roi Phrachaï fut-il de retour dans son pays que le prince Mekuthi de Müang Nai, appuyé par le prince de Yawnghwe, envahit le territoire de Chiang Maï. Comme nous l’avons vu, Mekuthi était prétendant au trône de Chiang Maï, alors détenu par le parti au pouvoir, au nom du prince Chaï Chetta de Luang Prabang. Les armées de Müang Naï et de Yawnghwe furent repoussées par la princesse régente. Plus tard, des renforts de Luang Prabang arrivèrent pour aider à défendre la ville pour le prince Chaï Chetta.

Le roi Phrachaï décida de lancer une deuxième expédition vers le nord (6). Le gouverneur de Phitsanulok fut envoyé avec une force considérable. Les conseillers de la princesse régente de Chiang Maï débattirent vivement pour savoir si l'on devait résister militairement aux Siamois, ou au contraire les recevoir comme des alliés. La princesse se prononça en faveur de cette dernière option et des envoyés furent dépêchés pour recevoir le gouverneur de Phitsanulok, qui dressa son camp près de Lamphun. Mais en pleine nuit, les Siamois firent irruption dans Lamphun et brûlèrent une grande partie de la ville. Le lendemain, le roi Phrachaï arriva avec son armée et les Siamois marchèrent sur Chiang Maï. La destruction de Lamphun amena la princesse régente à ordonner la résistance. Une attaque acharnée fut lancée contre la ville, mais après trois jours de combats, les Siamois ne réussirent pas à la prendre et se retirèrent, non sans avoir détruit des temples et un grand nombre de maisons. Une armée lao les poursuivit et les écrasa à Wat Chiang Khangวัดเชียงขาง (dans le district maintenant appelé Saraphiสารภี), à 8 kilomètres de Chiang Maï, et firent de nombreux prisonniers.

La retraite se poursuivit à travers Müang Li. Le prince de Nanน่าน, Yi Mangkala, assisté des troupes de Chiang Maï et de Nakhon Lampangนครลำปาง, attaqua de nouveau l'armée siamoise et lui infligea une lourde défaite. Les gouverneurs de Kamphaeng Phet et de Phichaïพิชัย furent tués dans cette bataille. Une autre armée lao était en embuscade plus au sud. Les Siamois furent une nouvelle fois attaqués près du ruisseau Phun Sam Münพูนสามหมื่น ? (7) et à nouveau mis en déroute, ayant à déplorer la perte de trois généraux, de 10 000 hommes et de 3 000 bateaux.

Après ces graves revers, le roi Phrachaï rentra à Ayutthaya. Il était en mauvaise santé depuis quelques mois et mourut vers juin 1546. Pinto prétend qu'il fut empoisonné par son épouse, la princesse Sri Suda Chanศรีสุดาจันทร์, et les actes ultérieurs de cette femme abjecte étaient de nature à justifier cette accusation.

Le roi Phrachaï avait usurpé la couronne par des moyens qui heurtent aujourd'hui notre sens moral. Cependant, nous devons nous garder d'appliquer au Siam du XVIe siècle les normes de l'Europe de l'Europe contemporaine. Si nous en croyons Pinto, le roi Phrachaï était un souverain sage, aimé de son peuple qui fut profondément attristé par sa mort. Ce prince vivait en réputation d'être charitable aux pauvres, libéral en ses bienfaits et en ses récompenses, pitoyable et doux envers un chacun et surtout incorruptible à faire justice et à châtier les méchants, ses sujets parlaient si amplement de ceci en le regrettant, que si tout ce qu'ils en disaient était véritable, il faut croire qu'il n'y eut jamais de meilleur roi que celui-ci, ni parmi les païens, ni en toutes les autres contrées du monde.

 

NOTE AU CHAPITRE VII

Le récit ci-dessus des guerres du roi Phrachaï avec Chiang Maï est tiré de l’histoire de Chiang Maï. C'est le seul récit complet et cohérent existant. L'Histoire de Luang Prasoet n'est pas en opposition avec la version de Chiang Maï ; en particulier, toutes les mentions selon lesquelles Chiang Maï aurait été capturé lors de la seconde expédition (comme il sera interpolé dans les versions ultérieures de l'histoire siamoise) sont omises.

Pinto prétend avoir accompagné le roi Phrachaï lors de sa deuxième expédition à Chiang Maï. Cependant, comme l'aventurier portugais déclarait qu'il avait fait naufrage près de Pulo Condor en décembre 1547, après son arrivée au Siam, et qu'ailleurs il affirme avoir résidé au Siam de 1540 à 1545, il est impossible de s'appuyer sur sa chronologie. Dans la traduction de Cogan (Londres 1663), on a tenté de corriger la chronologie de Pinto, mais sans grand succès.

La relation de la guerre avec Chiang Maï par Pinto n’est qu’un fatras incohérent de récits rapportés par quelques-uns de ses compatriotes qui avaient accompagné le roi Phrachaï lors des deux expéditions. Il mentionne une reine régente, censée être Maha Thewi de Chiang Maï, mais il la place dans un pays indépendant appelé Guipen, dont la capitale est Guitor. Cette reine régente était soumise et obligée de payer tribut. Après avoir traité avec elle, le roi Phrachaï s’est ensuite rendu à Chiammay [Chiang Maï ?], situé près d’un lac appelé Singipamor.

Parmi d'autres exagérations, Pinto parle de 40 000 chevaux et de 4 000 éléphants. Pour ces raisons, il est tout à fait impossible de le considérer comme un témoin sérieux. Congreve, le dramaturge de la Restauration, considérait Pinto comme l’un des plus célèbres menteurs du monde. il n'était pas loin de la vérité.

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NOTES

1 - Note de l'auteur : L'histoire siamoise ne fait aucune mention de cette invasion. Il est très peu probable qu'une armée laotienne ait jamais atteint Ayutthaya. 

2 - N.d.T. : Phra Phutthayotfa Chulalok (Rama I), premier souverain de la dynastie Chakri qui régna de 1782 à 1809. 

3 - N.d.T. : Plus connu aujourd'hui par les visiteurs sous le nom de Wat Pho (วัดโพธิ์), le Temple du Bouddha couché, au sud du Palais royal. 

4 - Note de l'auteur : La soi-disant persécution sous le règne du roi Phetracha (1688) était en réalité un mouvement politique contre les Français. 

5 - Note de l'auteur : On peut encore voir à Ayutthaya les ruines des maisons et l'église donnée aux Portugais. 

6 - Note de l'auteur : Il est probable que la princesse régente avait sollicité l'aide du roi Phrachaï pour se défendre du prince Mekuthi. 

7 - Note de l'auteur : Probablement la rivière appelée aujourd'hui Mae Pan Mün, dans le district de Müang Li (เมืองลี). 

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