CHAPITRE XIV
Règnes des rois Phetracha, Phra Chao Sua et Thaï Sra.

Phra Phetracha

En devenant roi, Phra Phetrachaพระเพทราชา prit le titre de Ramesuan Iราเมศวรที่๑ (1), mais il reste généralement connu sous le nom de roi Phetracha. Après s'être débarrassé de tous les prétendants mâles à la Couronne, il épousa les princesses Yothathipโยธาทิพ et Yothathepโยธาเทพ (2), respectivement la sœur et la fille du roi Naraïนารายณ์. Son fils, Luang Sarasakหลวงสรศักดิ์, fut nommé Maha Uparatมหาอุปราช [prince héritier], et tous ses parents reçurent des titres élevés.

La persécution des chrétiens se poursuivit avec une grande rigueur. La plupart des jésuites français furent emprisonnés (3) et de nombreux chrétiens indigènes furent tués ou sévèrement maltraités. Il faut cependant garder à l'esprit que cette persécution était davantage politique que religieuse. Le catholicisme était identifié aux Français, les Portugais et les Hollandais ne semblent pas avoir été inquiétés. En ce qui concerne les Anglais, la plupart d'entre eux étaient en prison à la suite de la guerre avec la Compagnie des Indes.

La garnison française assiégée à Bangkok résistait toujours, mais le roi entama avec elle des négociations aboutissant le 30 septembre 1688 (4) à un accord selon lequel toutes les troupes françaises devaient quitter le Siam à bord de trois navires fournis par le roi pour les emmener à Pondichéry. Le mois suivant, le roi fut couronné en grande pompe et célébra l'événement en libérant tous les prisonniers français et anglais. Les Français de Mergui et d'autres places fortes du Siam (5) eurent moins de chance que leurs compatriotes de Bangkok. Beaucoup furent tués ou capturés.

Desfarges et ses troupes, d'environ 500 hommes (6), accompagnés d'environ 36 Anglais, quittèrent Bangkok vers la fin du mois de novembre, à bord de trois navires de commerce siamois et d'un navire de guerre français. Desfarges avait été contraint de laisser ses deux fils et l'évêque de Métellopolis en otages (7) en garantie du retour des navires et des équipages. Le Phra Khlangพระคลัง (8) commit l'erreur de libérer ces otages trop tôt et Desfarges en profita pour s'emparer de deux nobles siamois et du commissionnaire du roi qu'il emmena avec lui. Les Siamois considérèrent cela comme une violation du traité et, en représailles, les prêtres à peine libérés retournèrent en prison tandis que la persécution des chrétiens reprenait avec plus de vigueur. L'évêque de Métellopolis fut traité avec la plus grande cruauté et de nombreux Français furent massacrés (9).

Cette deuxième persécution, si nous pouvons l'appeler ainsi, était purement anti-française. Les Anglais qui avaient été amnistiés à l'occasion du couronnement restèrent en liberté, même s'ils étaient théoriquement en guerre avec le Siam. Turpin raconte qu'ils contribuèrent beaucoup à alléger les souffrances des prêtres français. Quant aux Hollandais, ils bénéficièrent d'un traitement de faveur et, juste après le départ des troupes françaises, la Compagnie hollandaise conclut un nouveau traité avec le Siam confirmant le monopole du commerce des peaux concédé par le roi Naraï, et lui accordant le monopole du commerce de l'étain.

Hodges et Hill, les deux Anglais qui avaient été amenés de force à Ayutthayaอยุธยา en 1688, y demeurèrent quelque temps. Hill partit avec les Français, mais Hodges resta jusqu'en mai 1689, date à laquelle il revint à Fort St. George avec des propositions de paix du roi Phetracha. Cela n'eut aucun résultat, mais à ce moment-là, les deux belligérants n'avaient plus aucun intérêt à poursuivre cette guerre, qui ne rallumait plus que de manière sporadique et sans conviction.

À la fin de 1689, Desfarges retourna à Phuketภูเก็ต. Le bruit courut à Ayutthaya qu'il s'agissait d'une expédition punitive contre le Siam, et le fait que le général français soit accompagné par trois navires donna une certaine vraisemblance à la rumeur. En conséquence, la persécution des Français et des chrétiens indigènes, qui s'était peu relâchée, reprit. Le malheureux évêque de Métellopolis, qui semble avoir toujours été le principal bouc émissaire, subit de nombreuses brimades et plusieurs Français perdirent la vie. Bientôt, cependant, Desfarges écrivit qu'il souhaitait conclure la paix, et renvoya les otages siamois. Tous les Français furent libérés et les missionnaires furent autorisés à reprendre leur travail. La liberté religieuse fut ainsi rétablie, conformément à la coutume immémoriale du Royaume.

Desfarges était accompagné du père Tachard, jésuite qui avait relaté l'ambassade de Chaumont. Tachard se rendit à Ayutthaya et proclama qu'il était mandaté par le roi de France pour conclure la paix avec le Siam. Cela n'eut aucun résultat, et Tachard repartit à la fin de 1690.

Le roi Phetracha ne souhaitait être en conflit ni avec la France, ni avec la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Il avait purgé de Siam de toute influence politique étrangère et cela lui suffisait. En juin 1690, Elihu Yale, président de Fort St. George, écrivit une lettre très amicale au Phra Khlang, par laquelle il félicitait Phetracha pour son accession au trône, mais rappelait en même temps que la compagnie réclamait 65 000 livres, montant d'une dette impayée qui avait déclenché la guerre.

À cette époque, Phetracha était d'autant moins enclin à se quereller avec les étrangers, qu'il connaissait de graves problèmes internes. Une rébellion avait éclaté à Nakhon Nayokนครนายก, à l'est de la capitale. Son chef était un imposteur nommé Tham Thienทัมเทียน, qui avait été autrefois domestique du prince Aphaï Thotอภัยทศ, frère du roi Naraï. Il a fit croire qu'il était lui-même le prince, ayant échappé à la mort, et rallia un grand nombre de partisans. Sarasakสรศักดิ์, fils du roi Phetracha et Uparat [prince héritier], qui participait à une partie de chasse à l'éléphant lorsque éclata l'insurrection, faillit être capturé par les insurgés.

Le soi-disant prince et son armée atteignirent Ayutthaya et peut-être auraient-ils pu prendre la ville, si l'éléphant monté par l'imposteur n'avait été tué. Tham Thien tomba, se blessa, et son armée de forbans perdit courage et se dispersa dans le désordre. Lui-même fut capturé et exécuté. Dans de nombreux districts proches de Nakon Nayok, Lopburiลพบุรี et Saraburiสระบุรี, les habitants impliqués dans ce soulèvement fuirent leur domicile par peur des représailles, de sorte que cette partie du pays fut presque dépeuplée (10).

En 1691, la Compagnie anglaise des Indes fit de nouvelles propositions de paix, mais le Phra Khlang refusa formellement de payer les 65 000 livres demandées, expliquant que Phaulkon et White, qui étaient les responsables de la guerre, avaient causé un grand tort au roi et lui devaient de grosses sommes. Comme le roi, ajoutait-il, n'avait pas d'argent pour acquitter cette dette, la Compagnie ferait mieux de saisir les biens de White et de Phaulkon, qui avaient été transférés en Angleterre. Après cela, aucune nouvelle négociation de paix ne fut plus entreprise, mais la guerre finit par s'éteindre d'elle-même.

Kosapan

Le ministre qui entretint cette correspondance avec la Compagnie anglaise des Indes orientales était sans doute Phraya Kosathibodiพระยาโกษาธิบดี (Kosapan), qui avait été ambassadeur du roi de Siam auprès de Louis XIV sous le nom de Phra Wisut Sunthornพระวิสุทธิสุนทร. Il avait été nommé Phra Khlang par Phetracha, et il succédait ainsi à son frère, l'ancien Phra Khlang désigné par le roi Naraï. Il eut une triste fin : tombé en disgrâce, il fut si cruellement traité par Phetracha qu'il se suicida.

Vers la fin de 1691, les gouverneurs de Khoratโคราช (Nakhon Rachasima) et de Nakhon Sri Thammaratนครศรีธรรมราช se rebellèrent. 10 000 hommes furent envoyés pour mater la révolte, mais ils ne réussirent pas à soumettre la ville insurgée et le général qui commandait les opérations demanda des renforts, à la grande fureur du roi qui le menaça de terribles sanctions si les affaires traînaient davantage. À la fin, la ville fut capturée à l'aide de cerfs-volants auxquels étaient fixées des charges enflammées. Ils tombèrent dans la ville et enflammèrent les toits des maisons. Le gouverneur, Phraya Yommaratพระยายมราช, parvint à s'enfuir dans la péninsule et rejoignit les rebelles de Nakhon Sri Thammarat.

En 1692, une autre armée de 10 000 hommes, soutenue par une flotte, fut envoyée pour affronter les rebelles du sud. Elle se heurta d'abord à Phraya Yommarat, le gouverneur en fuite de Khorat, qui l'attendait près de Chaïyaไชย avec une force importante. Les Siamois attaquèrent de nuit par surprise, mais Phraya Yommarat opposa une résistance acharnée, refusa de se rendre et mourut l'épée courageusement l'épée à la main.

Le siège de Nakhon Sri Thammarat, qui suivit, fut long et pénible. Le gouverneur malais, Phraya Ram Dechoพระยารามเดโช, était un homme déterminé. Sa flotte fut détruite et son armée défaite plusieurs fois, mais il refusa toujours de se rendre. Lorsque ses provisions furent épuisées et que son peuple commença à mourir de faim, il tua sa femme et sa famille et, grâce à la complicité de son compatriote et vieil ami l'amiral siamois Phraya Rachawangsanพระยาราชวังสัน, il s'échappa par bateau avec cinquante partisans. Phraya Rachawangsan donna sa vie pour son ami et sa tête fut accrochée au-dessus de la porte de la ville vaincue.

En 1697, le roi Sadetเสด็จ (11) du Cambodge envoya un éléphant blanc au roi Phetracha, ce qui montre que l'ancienne suzeraineté du Siam sur le Cambodge ne fut pas contestée pendant le règne de ce roi.

En octobre 1698, le père Tachard se rendit une fois encore à Ayutthaya et tenta de conclure un nouveau traité entre le Siam et la France. Le roi consulta les Hollandais qui, bien sûr, firent valoir le danger qu'il y avait à permettre à nouveau aux Français de s'implanter dans le royaume. Le roi fut tellement alarmé par les projets du père Tachard, qui évoquait la construction d'un fort à Ténassérim et d'un comptoir à Phetchaburi, qu'il envoya des troupes dans ces deux villes pour être prêt en cas d'invasion française. Tachard repartit sans que rien ne fût conclu, et à partir de ce moment, la France abandonna tout intérêt politique pour le Siam. Les missionnaires cependant continuèrent leur travail, sans grand succès, semble-t-il. Alexander Hamilton, qui se trouvait au Siam en 1720, déclara qu'à cette époque, il n'y avait pas plus de soixante-dix chrétiens dans le royaume, et que c'étaient les fripons les plus dissolus et les plus fainéants qui se trouvaient dans le pays.

En 1699, une autre rébellion sérieuse éclata à Khorat, provoquée par Bun Khwangบุญกว้าง, un fanatique lao. Cet homme n'avait à l'origine que vingt-huit adeptes, mais ses prétendus pouvoirs surnaturels terrorisèrent tellement la population qu'il fut autorisé à s'installer à la tête de la ville sous le nez du gouverneur. Ce dernier semble avoir été indécis quant à ce qu'il devait le plus craindre, entre le magicien ou le roi. Finalement, il persuada Bun Khwang de se rendre à Lopburi, mais à ce moment-là, le rebelle avait rassemblé une armée de 4 000 hommes. La superstition des gens de Khorat obligea le roi à envoyer une armée à Lopburi. Les habitants de la ville, qui avaient soutenu les rebelles, eurent honte de leur faiblesse et, sous le commandement du roi, il se ressaisirent et capturèrent le mage et ses 28 disciples. Ils furent remis à l'armée royale et furent tous exécutés.

La même année (1699), le roi Phetracha fut appelé à s'immiscer dans les affaires de Luang Prabangหลวงพระบาง. Pendant plusieurs années, cet État avait été troublé par les prétentions au trône de plusieurs princes rivaux. Finalement, un certain prince Phra Chao Ong Wiet se déclara roi de Vientiane, et l'un de ses cousins, le prince Kingkisarat, s'empara de Luang Prabang. Ce dernier s'apprêta à envahir Vientiane et le prince Ong Wiet demanda l'aide du Siam, offrant de sceller l'alliance par le don de sa fille. Une armée siamoise fut immédiatement envoyée, mais n'eut pas à se battre. Devant les forces combinées de Siam et de Vientiane, le Prince de Luang Prabang renonça aux hostilités et conclut un traité avec son cousin aux termes duquel ils se partageaient la principauté, l'un établissant sa capitale à Luang Prabang, et l'autre à Vientiane (12). Quant à la belle princesse, elle fut envoyée à Ayutthaya et présentée à Sarasak, le prince héritier.

Au début de 1703 (13), le roi Phetracha, alors âgé de 71 ans, tomba malade. Outre son fils aîné désigné comme prince héritier, le roi avait encore deux fils, Chao Khwanเจ้าขวัญ qu'il avait eu avec la princesse Yothathip, sœur du roi Naraï et Trat Noïตรัสน้อย, un enfant de la princesse Yothathep, fille de l'ancien monarque. Chao Khwan avait environ 14 ans et Trat Noï une dizaine d'années. Beaucoup considéraient Chao Khwan comme un prétendant légitime au trône, en tant que descendant du roi Prasat Thongปราสาททอง. Le prince héritier décida donc de l'éliminer. Sous le prétexte qu'il allait lui offrir un nouveau cheval, il attira le malheureux garçon dans son palais et le fit assassiner. La mère de la victime courut pleurer au chevet du roi mourant et dénonça le meurtrier. Le roi déclara le prince Sarasak indigne de monter sur le trône et envoya précipitamment chercher son cousin maternel, Phra Phichaï Surinพระพิชัยสุรินทร์, qu'il désigna pour lui succéder (14). Il mourut la nuit même.

Le roi Phetracha n'était pas aussi détestable qu'il a été dépeint. De même que les auteurs français de l'époque prodiguaient des éloges extravagants à leur bienfaiteur, le roi Naraï, ils dénonçaient également Phetracha, leur ennemi, en termes très excessifs. Phetracha était un vieux soldat dur et sévère qui, contraint par les circonstances d'assumer la direction du parti anti-français, fut conduit, pas à pas, à usurper le trône. Une très éminente personnalité siamoise déclara à son propos qu'il était un usurpateur et ne méritait pas de tenir une place honorable parmi les rois de Siam. Mais, après tout, la famille aux dépens de laquelle il avait usurpé le trône était celle d'un usurpateur bien plus cruel et plus indigne, le roi Prasat Thong. Certes, Phetracha n'était pas irréprochable, mais il n'était pas non plus un scélérat, comme l'a déclaré Turpin. Son nom mérite d'être respecté au Siam, car il a sans aucun doute contribué à sauver le pays de la domination étrangère.

Phra Phichaï Surin, qui avait été nommée héritier du trône par le roi Phetracha sur son lit de mort, était un homme effacé et inoffensif qui n'avait aucune envie d'affronter le prince Sarasak pour la possession de la Couronne. À la mort de son cousin, il se rendit aussitôt au palais de l'Uparat et le supplia d'accepter les rênes du gouvernement. Celui-ci, après avoir montré quelques réticences affectées, devint roi. Les historiens siamois l'appellent Phra Chao Süaพระเจ้าเสือ, ou le Roi Tigre (15).

Le règne de ce roi, qui dura un peu moins de sept ans, ne fut marqué par aucun événement très important. Le pays était en paix à l'intérieur et à l'extérieur. Le roi se consacra à la chasse, au tir, à la pêche et à d'autres divertissements moins louables. Dans ses moments les plus sérieux, il érigea et répara les temples, notamment celui de Phrabatพระบาท, et améliora les canaux, et particulièrement celui connu sous le nom de Klong Mahachaïคลองมหาชัย, entre Bangkok et Tachinท่าจีน, qui fut approfondi et redessiné, tant sous le règne du Roi tigre que sous celui de son successeur.

Phra Chao Süa, le Roi Tigre

On raconte qu'un jour où ce roi était transporté dans sa barge royale, le timonier fit violemment échouer l'embarcation, endommageant ainsi la proue. Selon la loi de l'époque, il s'agissait d'un délit passible de la peine de mort. Le timonier demanda à être exécuté sur-le-champ, mais le roi, de bonne humeur, fit modeler une statue de boue et la fit décapiter à la place du fautif. Cela ne pas satisfit pas le timonier qui insista pour être tué, de crainte que la loi ne fût bafouée. Le roi cessa de plaisanter et lui fit couper la tête. Un autel fut érigé à sa mémoire sur la rive du canal, que l'on peut voir encore à ce jour.

Le Roi tigre aimait beaucoup se déguiser. Il assista une fois incognito à un combat de boxe dans un village et affronta successivement deux champions locaux. Il les battit tous deux et reçut deux ticals en récompense. Malheureusement, tous ses actes ne furent pas aussi inoffensifs. C'était un homme cruel, intempérant et dépravé. Turpin raconte qu'il épousa la princesse Yothathep (16), une des veuves de son père. L'une des portes de son palais fut nommée Porte des cadavres, en raison des nombreux petits cercueils qui y passaient, contenant les corps d'enfants assassinés, victimes de sa luxure et de sa cruauté. Dans ses accès de fureur, il était prêt à sacrifier même sa propre chair et son propre sang. Un jour qu'il chassait les éléphants, il envoya ses deux fils aménager un chemin à travers un marais. En le traversant, son éléphant s'enfonça dans la boue. Pris d'une violente colère, il accusa les deux princes d'avoir voulu le faire tomber de sa monture afin de l'assassiner. Il n'aurait pas hésité à les faire fouetter à mort si la vieille épouse du roi Phetracha n'avait intercédé en leur faveur.

Pendant ce règne, le Siam connut une famine et une sécheresse terribles (17). Le riz manquait et les eaux du Chao Phrayaเจ้าพระยา étaient couvertes d'une écume verte malodorante. La plupart des poissons mouraient et ceux qui survivaient étaient immangeables. Les maladies apparurent, et le roi, craignant que l'eau polluée ne favorisât les épidémies, interdit à la population de la boire. Le peuple, privé d'eau, était sur le point de se soulever, mais le bruit courut que le dieu Indra (18) était apparu à la porte de la ville et avait déclaré que l'écume verte était une panacée pour toutes les maladies qui sévissaient dans le pays. Toute la population se précipita vers le fleuve pour s'oindre de cette écume et de cette eau polluée. Après une quinzaine de jours, de fortes pluies provoquèrent des inondations, mettant fin à la famine et à la maladie.

Le Roi tigre, miné par la boisson et la débauche, mourut en 1709, à l'âge de 44 ans, après un règne court et peu glorieux. Son surnom montre ce que ses sujets pensaient de lui. Les lecteurs modernes le compareront peut-être à un animal moins noble que le tigre.

Le roi Phra Chao Süa mourut en mauvais termes avec son fils aîné, et son intention était de donner la succession à son second fils. Le jeune prince, cependant, renonça au trône et son frère aîné y monta sans rencontrer d'opposition. Il régna sous le titre de Phumintharachaภูมินทราชา, mais les historiens siamois l'appellent Thaï Sraท้ายสระ (19). Son frère cadet, le prince Banthun Noïบัณฑูรย์น้อย, fut nommé Maha Uparat.

Le roi Taï Sra avait 28 ans lorsqu'il monta sur le trône. Les dix premières années de son règne furent pacifiques et sans incident notable, mais en 1717, il fut amené à intervenir dans l'imbroglio politique du Cambodge.

En 1714, le jeune Sri Thammaracha fut couronné roi du Cambodge. Son oncle, l'ancien roi Keo Fa, qui avait abdiqué quelques années auparavant, lui déclara la guerre et appela à son aide une armée cochinchinoise. Sri Thammaracha fut détrôné et s'enfuit avec son frère cadet à Ayutthaya pour demander la protection du roi Thaï Sra.

Après avoir vainement tenté de remettre le roi fugitif sur son trône par des moyens pacifiques, le roi Thaï Sri envoya deux grandes armées au Cambodge (20). L'armée principale, commandée par Phraya Chakriพระยาจักรี, avança par la route de Siem Reap. Une armée plus petite, soutenue par une flotte considérable, était placée sous le commandement d'un Chinois récemment nommé Phra Khlang avec le titre traditionnel de Kosathibodi. Phraya Kosa montra son incompétence et sa lâcheté. Il marcha le long de la côte et incendia la ville de Banteay Mheas (21). Toutefois, son armée fut attaquée par une force unie cambodgienne et cochinchinoise, et subit l'un des plus grands désastres de l'histoire du Siam. Les soldats étaient en mauvaise condition. Leurs provisions épuisées, ils avaient été obligés d'abattre et de manger leurs animaux de trait. Ce régime inhabituel en avait rendu beaucoup malades. Néanmoins, ils résistaient bravement à l'ennemi, lorsque Phraya Kosa, dont la flotte était attaquée par une escadre beaucoup plus petite, fut pris de panique devant la perte de quelques-uns de ses navires et s'enfuit par mer avec le reste de ses vaisseaux. Cela sema la consternation dans l'armée de terre. Les troupes en déroute firent retraite dans la confusion, perdant un très grand nombre d'hommes et toute leur artillerie.

L'armée du Nord, dirigée par Phraya Chakri, eut beaucoup plus de succès. Les Cambodgiens furent battus dans plusieurs petits affrontements et les Siamois avancèrent jusqu'à Udong, qui était à l'époque la capitale du royaume. Le roi Keo Fa offrit alors de se vassaliser en envoyant les traditionnels arbres d'or et d'argent, symboles de soumission au Siam. Son offre fut acceptée et il fut autorisé à rester sur son trône. Il faut bien admettre que ce n'était là qu'un demi-succès pour le Siam, l'objectif déclaré de l'expédition étant de restaurer le roi Sri Thammaracha, ce qui n'a jamais été fait. Compte tenu de la déconfiture de l'armée de Phraya Kosa, le succès partiel obtenu par Phraya Chakri n'est cependant pas à relativiser.

Le reste du règne du roi Taï Sra fut consacré à des activités pacifiques. Il acheva le canal de Mahachaï, commencé par son père, et fit construire ou restaurer un certain nombre de temples.

Le roi Taï Sra commit la même erreur qui avait provoqué tant d'effusions de sang dans le passé. Lorsque ses fils eurent grandi, il essaya de modifier l'ordre naturel de succession, désignant pour lui succéder son fils aîné, le prince NarenNarenthon : นเรนทร, au détriment de son frère, le Maha Uparat. Naren, qui aimait beaucoup son oncle, refusa ce qu'il considérait comme une injustice et se retira dans un monastère.

Le roi, cependant, était bien déterminé à empêcher son frère de lui succéder. Tombé malade et sentant sa fin proche, il désigna pour successeur son deuxième fils, le prince Aphaïอภัย. L'Uparat protesta, offrant de renoncer à la couronne en faveur de son neveu le plus âgé, mais non du prince Aphaï, qui n'avait aucune légitimité pour devenir roi. L'oncle et le neveu commencèrent à rassembler leurs partisans dans le but de régler l'affaire par les armes. Au milieu de ces préparatifs guerriers, le roi Thaï Sra mourut en janvier 1733, à l'âge de 54 ans.

Les historiens siamois parlent du Roi Thaï Sra comme d'un homme cruel et indigne, principalement, semble-t-il, parce qu'il aimait beaucoup la chasse et la pêche. Toutefois, il ne semble pas avoir été dur envers ses sujets et on ne peut lui dénier quelques succès. Sa pire erreur fut, au moment de sa mort, de tenter de modifier l'ordre de succession, ce qui fut la cause de beaucoup de sang versé et de misère.

Durant son règne (en 1717), des événements importants se déroulèrent à Chiang Maïเชียงใหม่. Un Lao nommé Thep Singh dirigea une rébellion contre les Birmans, dont beaucoup furent massacrés, y compris le prince birman Min Renra, un cousin du roi de Birmanie. Thep Singh ne dirigea Chiang Maï que peu de temps. Il fut à son tour évincé par Ong Kham, un prince de Luang Prabang, qui mit en déroute une armée birmanie envoyée contre lui, et fut ensuite couronné Prince de Chiang Maï. La ville, qui était sous le joug birman depuis 1556, réussit à maintenir une indépendance précaire entre 1728 à 1763, malgré des conflits internes qui l'agitèrent pendant la plus grande partie de cette période.

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DESTRUCTION D'AYUTTHAYA

NOTES

1 - Note de l'auteur : Il est également connu sous le titre posthume de Maha Burut (Le Grand homme). 

2 - Note de l'auteur : Selon Turpin, le roi Naraï, sur son lit de mort, aurait désigné cette princesse pour lui succéder. 

3 - N.d.T. : Les principales victimes furent les prêtres des Missions Étrangères. Les jésuites français, pour leur part, furent relativement épargnés. Seul le jésuite Charles de la Breuille figure dans le Catalogue des prisonniers ecclésiastiques et laïques dans la prison d'enfer

4 - N.d.T. : Le Papier de répondance (traité de capitulation) signé par Desfarges et reproduit par Launay (Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, pp. 217 et suiv.) est daté du mardi du dixième mois et de la lune, de l'année 2282. 2282 est évidemment une coquille, il faut lire 2232. Dans le calendrier siamois, le dixième mois était septembre, et la nouvelle lune ayant eu lieu le vendredi 24, la date désigne sans doute le mardi suivant, c'est-à-dire le 28 septembre. 

5 - N.d.T. : Nous ignorons à quelles places fortes fait ici allusion Wood. L'ensemble des Français se trouvait soit à Bangkok sous le commandement de Desfarges, soit à Mergui sous le commandement de Du Bruant. 

6 - N.d.T. : Le chiffre est très exagéré, et on peut sans crainte le diviser par deux. Dans sa relation, Beauchamp évoque deux cents soldats, sans comprendre les officiers. (B.N. Fr. 8210, f° 559r°). 

7 - N.d.T. : Seuls le chevalier Desfarges, fils cadet du général, Louis Laneau, évêque de Métellopolis et Véret, le chef du comptoir d'Ayutthaya, furent désignés pour être otage. Toutefois, dans sa relation écrite à Middelbourg, Beauchamp indique qu'il fut également choisi : Je vous dirai que je fus nommé pour otage avec le chevalier Desfarges et Mgr l'évêque et Véret qui devaient nous accompagner jusqu'en la rade. (A.N. C1/25, f° 79v°). 

8 - Note de l'auteur : Ce Phra Khlang était Phraya Kosa (Pan), l'ancien ambassadeur auprès de Louis XIV. 

9 - N.d.T. : Wood exagère beaucoup. Si la plupart des missionnaires et des Français restés au Siam furent arrêtés et emprisonnés, certes sans ménagement, et si certains y moururent de maladie ou de privations, aucune relation ne fait état de massacres. Cette « persécution » siamoise fut plutôt douce comparée à celles menées au cours des âges en Chine et au Japon, où des dizaines de milliers de chrétiens furent torturés et mis à mort dans les pires supplices. 

10 - Note de l'auteur : Selon l'histoire birmane, ces fugitifs s'établirent en Birmanie. 

11 - Note de l'auteur : Le roi Sadet Chaï Chetta du Cambodge régna par intervalles entre 1690 et 1716. Il abdiqua et entra plusieurs fois dans les ordres. La capture d'une éléphante blanche est mentionnée dans l'histoire cambodgienne. 

12 - Note de l'auteur : L'histoire de Luang Prabang ne fait aucune mention de l'intervention du Siam dans le conflit. 

13 - Note de l'auteur : Cette date provient d'une chronologie établie par le prince Damrong. Le Phongsawadan dit que le roi Phetracha mourut en 1697. Turpin évoque 1700. Le livre intitulé Mémoire de Khun Luang Ha Wat, qu'on suppose avoir été dicté par le roi Uthumphon d'Ayutthaya donne la date de 1701. 

14 - Note de l'auteur : Faire de Tras Noï son successeur aurait été le condamner à mort. Tras Noï eut plus de chance que beaucoup d'autres princes dans une telle situation. Il devint un prêtre très renommé, tant pour son érudition en matière de religion que pour ses connaissances en langues étrangères. Autant qu'on le sache, il mourut de mort naturelle. 

15 - Note de l'auteur : Il naquit à Phichit en 1662, après l'expédition à Chiang Maï. Par la suite, une légende affirma qu'il était un fils non reconnu du roi Naraï et d'une fille de Phaya Sen Müang de Chiang Maï, qui épousa Phetracha alors qu'elle était enceinte. Aucun auteur de l'époque ne mentionne cette histoire. Les compilateurs du Phongsawadan ont repris ce mythe dans leur livre, mais ils ont omis de modifier certains passages et mentionnent à plusieurs reprises le prince Sarasak comme étant le fils du roi Phetracha. 

16 - Note de l'auteur : Fille du roi Naraï. 

17 - Note de l'auteur : Ceci est repris de Turpin, qui, à son habitude, ne donne pas de date. Il y eut une terrible famine à Chiang Maï en 1703. Celle qui frappa le sud du Siam eut peut-être lieu la même année. 

18 - Note de l'auteur : Le bouddhisme ne réfute pas l'existence des dieux brahmaniques. Indra, et plusieurs autres, sont considérés au Siam comme des anges ou des esprits d'une grande puissance. Toutefois, ils ne sont pas adorés par les bouddhistes orthodoxes. 

19 - Note de l'auteur : Ce nom signifie Roi de l'extrémité du lac et vient de l'emplacement de son palais. 

20 - Note de l'auteur : Turpin dit qu'une armée était composée de 50 000 hommes, et l'autre de 20 000 assistée d'une flotte. Ni Turpin, ni Hamilton (Astley's Voyages, Londres, 1811) ne mentionnent de victoires siamoises, et d'évidence, ils ne se réfèrent qu'à la progression de l'armée commandée par Phraya Kosa. L'histoire cambodgienne admet que le roi Keo Fa accepta de se soumettre au Siam. 

21 - Note de l'auteur : Sur le golfe de Siam. Plus connue sous le nom de Hatien. 

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