8 OCTOBRE 1684 - 3 FÉVRIER 1685

Page de la Gazette

Gazette N° 56. De Calais, le 8 octobre 1684 (p. 692).

Le 6 de ce mois, les mandarins envoyés du roi de Siam arrivèrent ici sur un yacht du roi d'Angleterre (1). Ils furent reçus par le major de la place, accompagné des officiers en l'absence du sieur de Courtebonne, lieutenant de roi, toute la garnison sous les armes, et ils furent complimentés par la ville, qui leur porta les présents ordinaires (2). Ils partirent hier pour se rendre à Paris.

Mercure Galant - Octobre 1684, pp. 219 et suiv.

Les envoyés du roi de Siam sont arrivés ici depuis quelques jours. J'aurai sans doute quantité de choses à vous en dire, mais avant que de vous parler de leurs personnes, je crois vous devoir entretenir de l'état de leur pays, de leurs coutumes, et de leur religion, afin qu'étant informée de toutes ces choses, vous preniez plus de plaisir à savoir ce qu'ils auront dit et fait en France. J'en ai usé de la sorte dans le temps des ambassadeurs d'Alger, et vous m'avez paru en être contente. Je ne puis mieux commencer que par la lettre que je vous envoie. Elle est du mois de novembre de l'année dernière, et écrite par le même qui avait traduit à Siam celles que le roi de ce pays-là adressait à Sa Majesté, par ses ambassadeurs qui ont fait naufrage, et dont je vous envoyai il y a quelques mois une copie. Si vous y trouvez quelques circonstances répétées, elles sont à l'avantage de notre auguste monarque, et je sais que dans l'intérêt que vous prenez à sa gloire, aucune répétition ne vous saurait ennuyer sur cette matière.

[Nous ne reproduisons pas cette lettre de Deslandes-Boureau (pp. 221 à 238), essentiellement consacrée à la situation au Japon et en Chine, et qui ne fait que répéter la lettre publiée le mois précédent pour ce qui concerne le Siam.]

Le royaume de Siam a plus de trois cents lieues de longueur, du septentrion au midi, et est plus étroit de l'Orient à l'Occident. Il a le Pégou pour bornes au septentrion, la mer du Gange au midi, le petit État de Malacca au couchant, et du côté d'Orient, la mer d'une part, et de l'autre les montagnes qui le séparent de Cambodge et de Laos. Ce royaume qui s'étend jusque sous le 18° de latitude septentrionale, se trouve comme entre deux mers qui lui ouvrent passage à tous les pays voisins, et cela rend sa situation fort avantageuse, à cause de la grande étendue de ses côtes, qui ont cinq à six cents lieues de tour. Il est partagé en onze provinces, auxquelles le roi donne des gouverneurs qu'il destitue comme il lui plaît. Siam est la principale, et donne son nom à tout le royaume, aussi bien qu'à la ville capitale qui est située sur la belle et grande rivière de Ménam. Elle vient du fameux lac de Chiamay, et porte les vaisseaux tous chargés jusqu'aux portes de Siam, quoique cette ville soit éloignée de la mer de plus de soixante lieues. Elle a de bonnes murailles, 30 000 maisons ou environ, avec un château bien fortifié. Elle est d'ailleurs assez forte d'elle-même, étant bâtie sur les eaux comme Venise. Il en est peu dans tout l'Orient où l'on voie plus de nations différentes assemblées. On y parle jusqu'à vingt sortes de langues. Tout le pays est fertile, et ce qui contribue fort à cette fertilité, ce sont les inondations des rivières, causées par des pluies qui durent trois ou quatre mois et qui tiennent les campagnes toutes noyées. Plus l'inondation est grande, plus la récolte est heureuse. Le riz, qui est le froment des Siamois, n'est jamais assez arrosé. Il croît au milieu de l'eau, et les campagnes qui en sont semées ressemblent plutôt à des marais qu'à des terres cultivées avec la charrue. Le riz a cette force, que quoiqu'il y ait six ou sept pieds d'eau sur lui, il pousse toujours sa tige au-dessus, et le tuyau qui la porte s'élève et croît à proportion de la hauteur de l'eau qui couvre son champ.

Malgré la fertilité dont je vous parle, il y a beaucoup de terres négligées faute d'habitants, et même par la paresse des Siamois, qui n'aiment pas le travail. Ces plaines incultes, et les épaisses forêts que l'on voit sur les montagnes, servent de retraite aux éléphants, aux tigres, aux bœufs et vaches sauvages, aux rhinocéros et autres bêtes. Le pays est fort abondant en fruits, dont les meilleurs sont le durian, qui a la figure d'un melon ordinaire et la peau fort dure et raboteuse, et dans lequel, quand on l'a ouvert (ce qu'il faut faire avec force), on trouve des morceaux d'une chair très blanche et délicate, enfermée dans de petites cellules, et dont le goût passe tout ce que nous avons de meilleur en Europe ; les jaques, qui étant gros comme nos citrouilles, renferment dans leur écorce une chair jaunâtre et ferme, d'un goût aigre-doux fort agréable, les mangoustans, qui dans une écorce toute unie, d'un rouge enfoncé par le dehors, mais plus clair par le dedans, renferment une liqueur et une chair semblable à celle de l'orange, dont elles ont la grosseur, mais qui plaît beaucoup davantage au goût ; la mangue, qui est de la grosseur d'une poire de Bon Chrétien, et dont la couleur est jaune par le dehors et rouge par le dedans, et enfin l'arec. Ce dernier fruit est de la figure d'une grosse prune. Son écorce renferme plusieurs filets, où se trouve une noix assez dure, qui ressemble à celle d'une muscade. Le goût en est âcre, mais elle fortifie l'estomac. Les Siamois et les autres peuples du même climat usent presque à toute heure de cet arec, qu'ils estiment souverain pour la santé, à cause qu'il aide la digestion et corrige l'humidité de leurs aliments ordinaires, qui sont le riz, le poisson, les fruits et l'eau toute pure pour leur boisson. Les riches comme les pauvres sont occupés tout le jour à mâcher ce fruit, et quand ils se rencontrent, le premier acte de civilité est de se présenter l'un à l'autre l'arec, et de le mâcher aussitôt.

Les Siamois sont olivâtres, et non pas noirs, quoiqu'ils soient sous la zone torride. Ils ont le nez court, et sont la plupart assez bien faits. Leur naturel est fort doux et affable aux étrangers. Leur grande maxime est le repos. Ils n'emploient au travail que leurs esclaves, et une pauvreté tranquille leur plaît beaucoup plus qu'une abondance de biens accompagnée d'inquiétude. Aussi leurs habits, leurs meubles, leurs maisons et leur nourriture marquent cette pauvreté. Ils vont toujours pieds et têtes nues. Les grands et les plus aisés vont par terre sur des éléphants, et par eau dans des barques qui sont fort commodes. Leurs habits ne consistent qu'en une étoffe déliée, toute blanche ou marquée de fleurs vives de différentes couleurs. Ils s'en enveloppent tout le corps, et lorsqu'ils vont par la ville, ils se couvent les épaules d'une casaque de toile légère et transparente, qui descend jusqu'au genou. Les manches en sont courtes, mais larges. Les femmes sont presque vêtues comme les hommes. Ils se rasent les cheveux, s'arrachent la barbe et se lavent fort souvent avec des eaux parfumées. Ils sont parés d'étoffes de soie en broderie d'or dans les assemblées de cérémonie.

Les maisons du commun, faites seulement de bois et de feuilles, avec des murailles de cannes jointes ensemble, sont posées sur des piliers élevés qui les garantissent des inondations ordinaires du pays. Les personnes riches ont des bâtiments de brique et couverts de tuile. Tous leurs meubles ne consistent qu'en quelques tapis et des coussins ; sièges, tables, lits, tapisseries, cabinets, peintures, tout cela n'est pas de leur usage. Quoique le riz et les fruits soient leur nourriture, ils ne manquent ni de poules, ni de bœufs, ni de gibier, mais étant persuadés que c'est mal que d'ôter la vie aux animaux, ils n'en mangent point pour l'ordinaire. Si d'autres les tuent, ils sont relevés de leurs scrupules et croient en pouvoir manger sans crime. Ils ne sont pas si superstitieux pour le poisson, parce qu'étant tiré des filets, il meurt comme de lui-même.

Les Siamois n'ont aucun exercice pour la danse, pour les armes, ni pour monter à cheval. Ils ne savent ce que c'est que philosophie ou mathématiques. Leur théologie consiste en quelques fables, et toute leur science est à bien écrire, et à savoir les lois du gouvernement et de la justice. L'expérience de divers remèdes pour les maladies communes fait toute leur médecine, et quand ces remèdes manquent d'opérer, ils ont recours à la magie, se servant de pactes, de billets et de figures. Ils écrivent comme nous de la gauche à la droite, mais seulement avec du crayon. Leur papier étant trop faible, on le colle à une ou deux autres feuilles pour le soutenir. Un grand livre n'est souvent qu'une seule feuille de papier qu'on plie et replie à la manière de nos paravents. Tout l'État est monarchique, et le gouvernement assez bien réglé. Le roi est fort absolu. Dans les occasions les plus importantes, il fait part de ses desseins à quelques-uns des plus grands seigneurs, qu'on appelle mandarins. Ceux-ci assemblent d'autres officiers, leurs inférieurs, auxquels ils communiquent ce qu'il leur a proposé, e tous ensemble concertent leur réponse ou remontrance. Il y a tel égard qu'il veut, et distribuant les charges selon le mérite et non selon la naissance, il les ôte sur la moindre faute que ceux qui en sont pourvus commettent. Il ne se montre presque jamais au peuple. Les grands seigneurs même le voient rarement. Ils lui parlent à genoux, les mains jointes élevées sur leurs têtes, et tous courbés contre terre, sans oser l'envisager. Ils le qualifient Roi des rois, Seigneur des seigneurs, le Maître des Eaux, le Tout-puissant de la Terre, le Dominateur de la Mer, l'Arbitre du bonheur et de l'Infortune de ses sujets. Son train est fort magnifique, et sa garde composée de 300 hommes.

Outre la reine, il a un grand nombre de concubines qu'on choisit entre les plus belles filles du pays. Il se laisse voir ordinairement deux fois l'année, l'une sur terre et l'autre sur l'eau. Quand il va se promener sur la rivière, la galère qui le porte est éclatante de l'or le plus fin. On y élève un trône superbe, où ce prince paraît revêtu d'habits précieux, ayant une couronne toute d'or garnie de fins diamants. À cette couronne pendent deux ailes d'or qui lui battent les épaules. Tous les seigneurs et les officiers le suivent chacun dans une galère, parée à proportion de ses biens et de sa charge. Ces galères, dorées par dedans et par dehors, sont le plus souvent au nombre de 400, et portent chacune 30 ou 40 rameurs, dont quelques-uns ont les bras et les épaules dorées. Les rivages sont bordés des peuples qui accourent en foule, et qui font retentir l'air de cris d'allégresse. Lorsqu'il se montre par terre, 200 éléphants paraissent d'abord. Ils portent chacun trois hommes armés, et sont suivis de joueurs d'instruments, de trompettes, et de mille soldats à pied. Les grands seigneurs du pays viennent après, et il y en a quelques-uns qui ont 80 ou 100 hommes à leur suite. Ensuite, on voit 200 soldats du Japon, qui précèdent ceux dont sa garde est composée, puis ses chevaux de main, et ses éléphants, et après les officiers de sa Cour, portant tous des fruits, ou quelque autre chose que l'on présente aux idoles. Derrière eux marchent encore quelques grands seigneurs avec des couronnes sur leurs têtes. L'un d'eux porte l'étendard du roi, et l'autre une épée qui représente la justice. Ce prince paraît après eux, porté sur un éléphant dans une tour toute éclatante de pierreries. Cet éléphant est environné de gens qui lui portent des parasols, et suivi du prince qui doit succéder. Les femmes du roi suivent aussi sur des éléphants, mais dans de petits cabinets fermés qui ne les laissent point voir. 600 soldats ferment ce cortège, qui est ordinairement de quinze ou seize mille hommes. Le fruit qu'on remporte de ces cérémonies est de maintenir le peuple dans la vénération de la Majesté royale.

Quand le roi est mort, le plus âgé de ses frères lui succède, et les autres après lui. S'il n'a point de frères, c'est l'aîné des fils, et jamais les filles. L'accès est facile aux étrangers dans tout ce royaume, soit pour s'y établir, soit pour y faire trafic. On ne les gêne en aucune chose, pourvu qu'ils ne fassent rien contre l'État. Pour prévenir les désordres qu'ils pourraient causer, on donne à chaque nation un peu considérable un chef qui en est, et qui doit répondre de tous ceux de son pays, avec un seigneur de la Cour et un officier du roi, qui est comme le protecteur particulier de la nation. C'est à ce seigneur, ou officier, que doit s'adresser ce chef, soit pour les requêtes qu'il veut présenter au prince, soit pour les affaires du commerce. D'ailleurs, les canaux que forme la rivière, partageant la ville en plusieurs îles, on a soin de placer chaque nation en quelque île ou quartier séparé, ce qui empêche les différends qu'excite souvent le mélange des nations qui ont des antipathies naturelles. On oblige encore tous les étrangers qui s'établissent à Siam de renouveler tous les ans le serment de fidélité qu'ils jurent au roi. Le jour de cette cérémonie est solennel. Tous les officiers de la Couronne y assistent. Le roi, monté sur un trône, reçoit ce serment que chacun lui prête selon son rang, après quoi on leur donne à boire d'une eau qu'ils nomment Eau de Jurement. Ils l'estiment sainte. Les sacrificateurs des idoles qui la préparent avec des cérémonies remplies de superstition, tiennent la pointe d'une épée dans cette eau, et lancent plusieurs imprécations contre les parjures, dans la croyance que s'ils ne promettent pas fidélité avec un cœur sincère, ils en seront suffoqués dès le même instant (3).

Il n'y a point de pays où l'exercice de toutes sortes de religion soit plus permis qu'à Siam. Cette liberté attire un grand nombre d'étrangers, dont le séjour est avantageux aux Siamois pour le commerce. D'ailleurs, ils tiennent que toute religion est bonne, et ainsi ils ne se montrent contraires à aucune, pourvu qu'elle puisse subsister avec les lois du gouvernement. Ils disent que le ciel est comme un grand palais, où plusieurs chemins vont aboutir, et qu'il serait difficile de déterminer quel est le meilleur. Comme ils croient la pluralité des dieux, ils ajoutent qu'étant tous de grands seigneurs, ils exigent divers cultes et veulent être honorés en plusieurs manières. Cette indifférence est cause qu'il est malaisé de les convertir. En avouant que la religion des chrétiens est bonne, ils prétendent que c'est être téméraire que de rejeter les autres, et que puisqu'elles ont toutes pour but d'honorer les dieux, il y a sujet de croire qu'ils s'en contentent. Ils ont des idoles en grand nombre, et leur figure ne surprend pas moins que leur grandeur. Il y en a sur un même autel jusqu'à cinquante ou soixante, de plus de quarante pieds de haut. Elles sont faites de brique et de pierre, et dorées par le dehors. Dans les maisons des sacrificateurs sont des galeries où l'on en voit trois et quatre cents de différentes figures, toutes dorées, et d'un grand éclat. Les temples qu'ils bâtissent à ces idoles, sont très somptueux, solides et à peu près comme nos églises. Les portes en sont dorées, le dedans est peint, et la lumière y entre par des fenêtres étroites et longues, prises dans l'épaisseur du mur. Les idoles sont sur l'autel qui est dans le lieu le plus éloigné de la porte, et auquel on monte par plusieurs degrés en amphithéâtre. Près de ces temples sont les couvents des sacrificateurs, qui ont leurs dortoirs et leurs cellule, et qui vivent en commun. Ils ont aussi leurs cloîtres, au milieu desquels est une pyramide extrêmement haute et toute brillante d'or. La coutume est de renfermer sous ces pyramides les cendres des grands seigneurs. Les Portugais ont donné le nom de talapoins à ces sacrificateurs ou religieux, qui sont bien au nombre de 30 000 dans tout le pays. Leurs habits qui sont d'une toile jaune toute simple, ne diffèrent en rien de ceux du peuple pour la figure, sinon qu'au lieu de casaque, ils portent comme un baudrier de toile rouge qui va de l'épaule gauche, couvrant l'estomac jusqu'au côté droit. Ils marchent pieds nus et tête nue, et quoiqu'ils reçoivent quantité d'aumônes et que les présents qu'on fait aux idoles, d'étoffes, de riz et de fruits leurs appartiennent, ils ne font qu'un repas par jour, et il ne leur est permis de manger le soir qu'un peu de fruit. Ils prêchent le peuple, l'instruisent et font des offrandes et des sacrifices à leurs dieux. Ces sacrifices sont accompagnés de torches, de fleurs et de feux d'artifice. Entre ces talapoins, il y en a qui sont seulement pour vivre en particulier. Quelques-uns ont des fonctions qui regardent le public, et d'autres qu'on nomme sancrats, ont soin des temples et de faire observer les cérémonies. Ces derniers qui sont les plus révérés de tous, sont tous sous la juridiction d'un sancrat, qui est toujours un grand personnage. C'est lui qui préside aux pagodes du roi, qui est à deux lieues de Siam. Non seulement il est respecté du prince, mais il a l'honneur de s'asseoir auprès de lui quand il lui parle, et se contente de lui faire une médiocre inclination de tête. Ces prêtres sont obligés de garder la continence, mais comme il leur est permis de quitter la vie religieuse quand ils veulent, ils n'ont qu'à se défaire de leurs vêtements de couleur jaune pour se marier. Il y a aussi proche des principaux temples, des maisons de religieuses, où sont de vieilles filles rasées et vêtues de blanc. Elles passent les jours à prier, et quand la retraite les ennuie, elles quittent l'habit blanc.

Les Siamois croient que l'âme survit le corps. Cela les oblige à songer de leur vivant aux besoins de l'autre vie. Ils amassent pour cela tout ce qu'ils peuvent épargner d'argent, le cachent en quelque lieu retiré, et comme c'est parmi eux un grand sacrilège que de dérober l'argent des morts, il se perd par-là des sommes immenses qu'on n'ose chercher. Cette folle opinion n'est pas seulement parmi le peuple ; les grands seigneur et les princes se pourvoient aussi pour l'avenir, mais sans cacher leurs trésors. Ils font élever des pyramides, au pied desquelles ils enfouissent l'argent qu'ils se réservent, et les talapoins veillent à la garde de ces pyramides. Les Siamois sont fort magnifiques dans leurs funérailles, et emploient quelquefois une année entière à en faire les préparatifs. Les sépulcres sont environnés de plusieurs tours carrées, faites de bois de cyprès et revêtues de cartes de gros papier de différentes couleurs. Ils mettent quantité de feux d'artifice au-dessus des tours, et tout étant prêt, une partie des talapoins se rend au lieu des funérailles, tandis que l'autre va quérir le corps. On l'enferme dans une bière ou caisse dorée, sur laquelle s'élève une pyramide ornée de divers ouvrages de menuiserie aussi dorée. Quand le corps est arrivé, on le tire de la caisse. On le met sur le bûcher, autour duquel les talapoins font plusieurs tours, et pendant que les flammes le consument, on fait jouer des feux d'artifice au son de quantité d'instruments. Le corps étant brûlé, on en ramasse les cendres et on les met reposer sous la pyramide.

Les mariages entre les personnes riches se font avec beaucoup de magnificence, mais sans qu'il y entre aucune cérémonie de religion. Les mariés mettent en commun une somme de deniers, et ont toujours la liberté de se séparer en partageant leurs enfants. Il est permis au mari de prendre autant de concubines qu'il veut, et elles doivent obéissance à la première femme dont les enfants sont seuls héritiers du bien du père, ceux des concubines n'ayant presque rien. Les biens des gens de condition sont séparés en trois parties après leur mort. Les talapoins en ont une, le roi l'autre, et la troisième est pour les enfants. La coutume est différente parmi le peuple. Les hommes achètent leurs femmes par quelque présent qu'ils font aux pères. Ils ont la même liberté de les quitter, mais les divorces ne se font pas sans de grandes causes. Les enfants partagent entre eux également le bien de leur père, laissant pourtant ordinairement quelque chose de plus à l'aîné. On les met dans leur bas âge auprès des prêtres et docteurs, pour apprendre à lire et à écrire, et quand leurs études sont achevées, il en demeure toujours un grand nombre dans la communauté des talapoins.

Il y a beaucoup d'argent à Siam. Celui de la principale monnaie dont on s'y sert, et qu'on appelle ticals, est fort fin, et d'une figure presque ronde, marquée au coin du prince. Les ticals valent 37 sols de notre monnaie. Un mayon vaut la moitié d'un tical. Un foüan la moitié d'un mayon, et un sampaya la moitié d'un foüan. Ils font ordinairement leurs comptes par cattis d'argent. Chaque catti vaut 20 tayls, ou 140 livres, le tayl valant quelque chose de plus de sept francs.

Gazette N° 59. De Paris, le 4 novembre 1684 (p. 708).

Le 28 du mois dernier, les mandarins envoyés du roi de Siam vinrent saluer Monsieur au Palais Royal. Le même jour, ils allèrent voir le château de Versailles, et ils vinrent ensuite à Saint-Cloud, où Son Altesse Royale les fit régaler magnifiquement.

Gazette N° 63. De Paris, le 25 novembre 1684 (p. 756).

Le 16 de ce mois, les mandarins envoyés du roi de Siam furent amenés à l'Hôtel du marquis de Seignelay, secrétaire d'État, dans deux de ses carrosses. Il leur donna audience dans son cabinet, et il écouta les propositions qu'ils sont venus faire de la part du roi de Siam leur maître pour l'établissement d'un commerce entre les sujets de Sa Majesté et ceux de leur nation. Ensuite, ils présentèrent au marquis de Seignelay plusieurs curiosités qu'ils ont apportées de leur pays.

Mercure Galant - Novembre 1684. pp. 304 et suiv.

Le roi de Siam étant en peine de l'arrivée des ambassadeurs qu'il envoya en 1680 au roi, et ayant appris par toutes les nouvelles de l'Europe que le vaisseau sur lequel ils s'étaient embarqués était perdeu, il choisit deux de ses officiers de sa Maison pour être envoyés en France, et en cas que ces ambassadeurs y fussent, leur remettre la négociation dont ils étaient chargés pour l'établissement d'un commerce entre la Compagnie des Indes orientales et les sujets de ce prince, et comme le roi de Siam a beaucoup de confiance aux missionnaires apostoliques qui sont en ce pays-là, il pria M. l'évêque de Métellopolis de joindre à ces deux officiers un missionnaire pour les accompagner dans ce voyage. M. Vachet, ancien missionnaire de Cochinchine, ayant été choisi, les deux envoyés Okonne Pichay Valhite et Khonne Pichise Onaytri (4), avec six autres Siamois, et un interprète du pays, partirent sur un vaisseau anglais le 25 janvier dernier, et après avoir passé en Angleterre, ils arrivèrent à Calais où ils furent reçus par les ordres que M. le marquis de Seignelay avait donnés pour les faire conduire à Paris aux dépens du roi. Ce marquis leur envoya deux carrosses, pour se rendre à l'audience qu'il leur a donnée, et les reçut dans son cabinet. Ces envoyés, après avoir fait trois révérences la face en terre et les deux mains jointes, élevées jusqu'au sommet de la tête, en la manière de leur pays, s'assirent sur un tapis, et expliquèrent les principaux chefs de leur négociation pour ce qui regarde le commerce, et dirent ensuite qu'ils étaient chargés de la part de leur roi de témoigner sa joie de la naissance de Mgr le duc de Bourgogne, et que dans l'espérance que ce prince avait conçue d'une ambassade de la part de Sa Majesté, il avait fait bâtir une maison pour la recevoir, et une très grande église pour les chrétiens.

M. le marquis de Seignelay, après les avoir remerciés de leur civilité et leur avoir fait connaître qu'ils avaient été traités par les ordre du roi, leur témoigna que c'était avec douleur qu'il croyait que le vaisseaux sur lequel étaient embarqués les ambassadeurs envoyés en 1680 était perdu ; qu'il rendrait compte à Sa Majesté de ce qu'ils lui avaient dit de la part du roi leur maître, et qu'il pouvait leur dire par avance que Sa Majesté était disposée à lui envoyer une ambassade, pour lui donner des marques de l'amitié que Sa Majesté lui accordait d'autant plus volontiers qu'elle espérait que le roi de Siam, instruit des erreurs de l'idolâtrie, affermirait cette amitié par le lien d'une même religion. Les envoyés offrirent ensuite leurs présents et furent conduits chez eux de la même manière qu'ils avaient été amenés.

Je remets au mois prochain à vous parler de ce que ces envoyés ont fait à Paris. Comme ils y doivent passer encore quelque temps, j'aurai plus de particularités à vous apprendre à la fois de l'étonnement que la grandeur de la France leur a causé. Je vous apprendrai en même temps ce qui s'est passé quand ils ont vu le roi, ce que je ne puis faire présentement, étant pressé de finir ma lettre. Depuis ce que je vous ai écrit des coutumes et de la religion des Siamois, le sieur de Luyne, libraire, en a donné au public une nouvelle relation (5).

Gazette N° 64. De Versailles, le 27 [décembre 1684], (pp. 766-767).

Le 27, les mandarins envoyés du roi de Siam furent emmenés ici, accompagnés du sieur le Vachet, missionnaire français. Ils descendirent à l'appartement du sieur de Croissy, ministre et secrétaire d'État, qui leur donna audience dans son cabinet. Ils se prosternèrent sur un tapis tendu depuis la porte du cabinet jusqu'à un fauteuil qui était au fond, dans lequel le sieur de Croissy était assis, et quelque temps après, s'étant relevés et mis sur leurs talons, le plus jeune fit un compliment. Il contenait entre autres choses que le roi de Siam, leur maître, ayant appris les grandes victoires que le roi a remportées sur ses ennemis, les prospérités de son règne, le bonheur de ses sujets et la sagesse avec laquelle Sa Majesté gouverne son empire, il avait voulu rechercher son amitié, et que pour cet effet, il avait envoyé des ambassadeurs, avec ordre de prier Sa Majesté de vouloir bien lui en envoyer de sa part afin que la correspondance fût mieux établie, mais que n'ayant aucune nouvelle de ces ambassadeurs, le roi de Siam les avait choisis pour venir en leur place faire la même déclaration, et pour témoigner en même temps à Sa Majesté la joie qu'il avait de la naissance de Mgr le duc de Bourgogne. Ce discours fut interprété en portugais par un Siamois domestique des missionnaires, et le sieur le Vachet l'expliqua en français. Après ce discours, l'autre mandarin se leva et porta au sieur de Croissy une lettre que le barcalon, ou Premier ministre du roi de Siam, lui écrivait. Il se leva pour la recevoir, et après que ce mandarin fut retourné en sa place et qu'il se fut remis en la même posture, le sieur de Croissy répondit aux deux mandarins qu'il aurait été fort à souhaiter que Dieu eût bien voulu donner une heureuse navigation aux ambassadeurs du roi leur maître ; que leur perte l'avait d'autant plus touché en son particulier qu'il avait été témoin du déplaisir que Sa Majesté en avait ressenti, mais qu'il pouvait les assurer que si la gloire que Sa Majesté s'est acquise par les prodigieuses conquêtes dont elle a augmenté l'étendue de son empire, et par un nombre infini d'actions héroïques et de vertus plus qu'humaines qui font le bonheur parfait de ses sujets et l'admiration de tout l'univers, si enfin, la renommée a porté le bruit de cette gloire incomparable jusque dans le royaume de Siam, et donné au roi leur maître le juste désir de contracter une amitié sincère avec notre grand monarque, Sa Majesté n'était pas moins disposée aussi à témoigner au roi de Siam, par toutes sortes de moyens, la haute estime qu'elle a pour lui ; qu'elle a même déjà résolu malgré la vaste étendue des mers qui nous séparent de lui envoyer au plus tôt un ambassadeur pour lui marquer combien son amitié lui est chère, et pour l'exhorter d'autant plus vivement à embrasser la religion du vrai dieu, que Sa Majesté reconnaît elle-même devoir aux bénédictions divines les plus grandes prospérités de son règne, et que la pureté de sa croyance pourra faire le plus solide fondement d'une étroite union avec le roi de Siam, comme elle a toujours fait aussi la règle de toutes les alliances et amitiés de Sa Majesté. Il témoigna aussi à ces envoyés combien Sa Majesté était sensible à la protection que le roi de Siam a donnée à l'évêque d'Héliopolis et à tous les autres missionnaires.

Ils furent ensuite conduits dans la galerie où ils se prosternèrent devant le roi, et comme ils demeurèrent longtemps en cet état, Sa Majesté demanda s'ils ne se lèveraient pas. Le sieur Le Vachet qui les accompagnait répondit qu'ils seraient toujours devant Sa Majesté dans cette posture, ainsi qu'ils sont ordinairement devant le roi leur maître. Sa Majesté demanda s'ils avaient quelque chose à lui dire, et l'un des mandarins dit qu'ils étaient bien redevables aux bontés du roi de leur avoir permis de voir son auguste majesté. Le roi répondit qu'il était bien aise de voir des sujets d'un prince qu'il considérait, et Sa Majesté se retira, après avoir donné ordre au sieur Le Vachet de les faire relever. Ils virent ensuite les appartements et les jardins, et ils furent ramenés à Paris.

Mercure Galant - Décembre 1684, pp. 242 et suiv.

Après avoir satisfait votre curiosité dans une de mes lettres touchant la religion et les coutumes des habitants du royaume de Siam, et vous avoir parlé dans la suivante de l'audience de Seignelay aux envoyés du prince qui le gouverne, je dois vous apprendre tout ce qui s'est passé à l'égard de ces mêmes envoyés depuis qu'ils sont à Paris. Mais avant que d'entrer dans ce détail, j'en ai un autre fort curieux à vous faire, qui vous plaira d'autant plus qu'il vous fera connaître de quelle manière a pris naissance la haute estime que le roi de Siam a conçue pour Sa Majesté. Les missionnaires, qui n'ont que le seul salut des âmes pour but dans toutes les peines qu'ils se donnent, s'étant établis à Siam, ils y gagnèrent en peu de temps l'affection de tous les peuples. L'emploi de ces âmes toutes charitables n'était, et n'est encore aujourd'hui, que de faire du bien. Comme en partant de France ils s'étaient munis de quantité de remèdes et qu'ils avaient avec eux médecins, chirurgiens et apothicaires, ils soulageaient les malades, jusque-là même qu'ils avaient des hommes qui, avec des paniers pleins de ces remèdes, allaient dans toutes les rues de Siam, criant que tous ceux qui avaient quelques maux, de quelque nature qu'ils puissent être, n'avaient qu'à les faire entrer chez eux, et qu'ils les soulageraient sans prendre d'argent. En effet, bien loin d'en exiger des malades, ils en donnaient fort souvent à ceux qui leur paraissaient en avoir besoin, et tâchaient de les consoler dans leurs misères. Des manières si obligeantes et si désintéressées gagnèrent bientôt l'esprit des peuples et servirent beaucoup à l'accroissement de la religion catholique.

Le roi de Siam en ayant été instruit, et ne pouvant qu'à peine le croire, voulut savoir à fond qui étaient ceux dont ses sujets recevaient de si grands soulagements. Ce monarque a commencé à régner dès l'âge de huit ans, et en a présentement environ 50. C'est un prince qui voit et qui entend tout, et qui examine longtemps et mûrement les choses, avant que de porter son jugement, comme vous le connaîtrez par la suite de cet article. Il dit aux missionnaires qu'il était surpris de voir que de tant de gens de différentes nations qu'il voyait dans ses États, ils étaient les seuls qui ne cherchaient point à trafiquer. Il leur demanda où ils prenaient l'argent qu'il fallait qu'ils dépensassent pour leur subsistance et pour leurs remèdes. Ils lui répondirent que cet argent leur venait des Missions de France et des charités que plusieurs particuliers faisaient pour leur être envoyées. Ce monarque fut extrêmement surpris de voir que des peuples éloignés de six mille lieues contribuaient par leurs largesses au soulagement de ses sujets, et que ceux du plus grand monarque de l'Europe venaient de si loin par un pur motif de piété, et qu'au lieu que les peuples des autres nations se donnaient de la peine pour gagner par leur trafic, les Français en prenaient pour dépenser, dans le seul dessein de travailler à la gloire du dieu qu'ils adoraient. Après ces réflexions, il voulut faire ouvrir ses trésors aux missionnaires, mais ils n'acceptèrent rien, ce qui tourna tout à fait à l'avantage de la religion, et fut cause que ce roi leur fit bâtir des églises, et qu'après leur avoir demandé des desseins, il voulut qu'ils en donnassent d'autres, n'ayant pas trouvé les premiers assez beaux.

Il avait en ce temps-là un Premier ministre qui n'aimait pas les missionnaires, mais comme c'eût été mal faire sa cour que de montrer de l'aversion pour ceux que son maître honorait de son estime, cet adroit politique leur faisait fort bon accueil, quoiqu'il recherchât sous main toutes les occasions de leur nuire. Il appréhendait que quand les Français parleraient parfaitement la langue des Siamois, ils ne gouvernassent l'esprit du roi, et que leur crédit ne fît peu à peu diminuer son autorité. Ce ministre n'était pas seulement ambitieux, mais il était fort zélé pour la religion du pays. Ainsi, il est aisé de juger qu'il avait plus d'une raison de haïr les missionnaires. Il est mort depuis deux ans (6), et si celui qui lui a succédé n'a pas hérité de ses mêmes sentiments à l'égard des Français, on ne laisse pas de connaître qu'il a des raisons politiques qui l'obligent à les craindre. Cependant les bontés du roi pour les missionnaires, et les églises et le séminaire qu'il leur a fait bâtir, ont tellement contribué à l'augmentation de la foi catholique, qu'on a parlé dans ce séminaire jusqu'à vingt-trois sortes de langues dans un même temps, c'est-à-dire qu'il y avait des personnes converties d'autant de nations différentes, car il n'y a point de lieu dans tout l'Orient où il vienne un si grand nombre d'étrangers qu'à Siam.

La Compagnie des Indes orientales, voyant les grands progrès que les missionnaires faisaient dans ce royaume, résolut d'y établir un comptoir, sans se proposer d'autre avantage de cet établissement que celui de les assister, et comme on fit connaître à notre pieux monarque les bontés du roi de Siam pour ses sujets, et que la protection qu'il leur donnait était cause qu'ils faisaient tous les jours beaucoup de conversions, Sa Majesté, qui n'a point de plus grand plaisir que de travailler au salut des âmes, voulut bien lui en écrire une lettre de remerciement, dont M. Deslandes-Boureau, qui partit dans un navire de la Compagnie pour l'établissement du comptoir, fut chargé pour la remettre entre les mains de M. l'évêque de Bérythe, vicaire apostolique de la Cochinchine, qui était pour lors à Siam (7). L'arrivée de cette lettre fit du bruit, et le roi apprit avec joie que le Grand Roi lui écrivait. C'est le nom qu'il donne au roi de France. Cependant cette lettre demeura plus de deux mois entre les mains de M. l'évêque de Bérythe sans être rendue au roi de Siam, et il y eut de grandes contestations sur la manière de la présenter. Le Premier ministre voulait que M. de Bérythe parût devant ce monarque les pieds nus, personne ne se montrant chaussé devant lui, si ce n'est dans les ambassades solennelles, ce que M. de Bérythe ayant refusé de faire, il garda la lettre. Le roi de Siam, surpris de ce qu'on différait si longtemps à la lui rendre, en demanda la raison. Il l'apprit et dit que les Français pouvaient paraître devant lui de telle manière qu'ils voudraient. Ainsi une simple lettre du roi portée par des gens qui n'étaient ni ambassadeurs, ni même envoyés, fut rendue comme elle l'aurait été dans la plus célèbre ambassade. Cette lettre fit augmenter l'estime que le roi de Siam avait déjà conçue pour le roi de France, et il résolut de lui envoyer des ambassadeurs avec des présents tirés de tout ce qu'on pourrait trouver de plus riche dans son trésor.

J'ai oublié de vous dire que ce monarque avait ordonné à tous les Européens de lui donner de temps en temps des relations de tout ce qui se passait dans les lieux dépendants de l'obéissance de leurs souverains ou de leurs supérieurs. Ces relations étant faites par divers particuliers, chacun tâchait d'obscurcir la gloire du roi de France, en enveloppant la vérité. Le roi de Siam n'en témoignait rien, et par une prudence merveilleuse, lisant tout, et examinant les choses, il était des années sans se déclarer là-dessus. Il voulait voir si ce qu'on lui donnait ainsi de temps en temps avait des suites, et si l'on ne se contredisait point. Enfin, il développa les mauvaises intentions de plusieurs, et connut que les seuls missionnaires lui disaient vrai, parce que les nouvelles qu'ils lui donnaient d'une année étaient confirmées par celles de l'autre. Les choses étaient en cet état, lorsqu'on demanda au roi de Siam la permission de tirer du canon et de faire des feux de joie pour Maastricht, repris par le prince d'Orange, et pour la défaite de tous les Français. Ce prudent monarque envoya chercher les missionnaires et leur demanda quelles nouvelles ils avaient de France et du siège de Maastricht. On lui dit qu'on avait appris par une lettre qui venait de Perse que M. de Schomberg avait forcé le prince d'Orange à lever le siège, mais que comme cette nouvelle avait été mandée en quatre lignes seulement au bas d'une lettre, il n'avait pas cru devoir la publier avant qu'elle eût été confirmée (8). Le roi répondit que c'était assez, qu'il était sûr de l'avantage que les Français avaient remporté, mais que loin d'en vouloir rien témoigner, son dessein était de permettre les feux de joie qu'on lui avait demandés. Il avait son but, que vous allez voir. Quelque temps après, la nouvelle de la levée du siège de Maastricht ayant été confirmée d'une manière qui empêchait d'en douter, le roi voulut mortifier ceux qui s'étaient si bien réjouis, et leur dit qu'il s'étonnait qu'ils n'eussent pas fait plus souvent des feux de joie, puisque les derniers qu'ils avaient faits marquaient que leur coutume était de se réjouir après leur défaite, au lieu que les autres nations ne donnaient de pareilles marques d'allégresse qu'après leurs victoires. Un pareil discours les couvrit de confusion, et les obligea d'avouer qu'ils avaient reçu de fausses nouvelles.

Toutes ces choses et beaucoup d'autres qu'on fit pour obscurcir la réputation et la gloire des armes du roi de France, et dont le temps découvrit la vérité, mirent ce grand prince dans une si haute estime auprès du roi de Siam qu'il fit paraître une extrême impatience de lui envoyer des ambassadeurs. Il voulait même lui envoyer quelques-uns de ses vaisseaux, mais on lui fit connaître le risque qu'il y avait à craindre pour eux dans nos mers. Enfin, le vaisseau nommé le Vautour, appartenant à la Compagnie royale de France, étant arrivé à Siam, fut choisi pour porter jusqu'à Banten les ambassadeurs que ce puissant prince voulait envoyer en France. Il nomma en 1680 pour chef de cette ambassade l'homme le plus intelligent de son royaume, et qui en cette qualité avait été à la Chine et au Japon. Il choisit aussi pour l'accompagner vingt-cinq hommes des plus considérables de ses États, avec de riches présents pour le roi, la reine, Mgr le Dauphin, Mme la Dauphine, Monsieur et Madame. Le public n'eut aucune connaissance de la qualité de ces présents, parce que c'est une incivilité inexcusable chez les Orientaux de les faire voir à quoi que ce soit, celui à qui on les envoie devant les voir le premier (9). On embarqua ces présents trois semaines avant le départ du vaisseau qui devait les porter, et les lettres que le roi de Siam écrivait au roi de France furent enfermées dans un bambou, ou petit coffre d'or. Ce bambou fut mis au haut de la poupe, avec des flambeaux qui l'éclairaient toutes les nuits pendant ces trois semaines, et tant que ce navire demeura à l'ancre avant son départ, tous les vaisseaux qui passèrent furent obligés de plier leurs voiles et de saluer ces lettres, et les rameurs des galères de ramer debout et inclinés.

Comme le Pape avait aussi écrit au roi de Siam pour le remercier de la protection qu'il donnait aux catholiques, et de la liberté de conscience qu'il laissait dans ses États, ce monarque lui faisait réponse par le même vaisseau, et avait mis les lettres qu'il écrivait à Sa Sainteté dans un bambou de calambac. C'est un bois que les Siamois estiment autant que de l'or, mais le roi de Siam avait dit qu'il le choisissait, parce qu'il fallait de la simplicité dans tout ce qui regardait les personnes qui se mêlent de la religion. Après ces éclatantes cérémonies, et si glorieuses pour notre monarque, l'ambassadeur s'embarqua avec une suite nombreuse, et vint jusqu'à Banten, où il quitta le vaisseau qui l'avait amené et se mit dans le navire nommé le Soleil d'Orient, appartenant à la même Compagnie des Indes, et portant pour son compte plus d'un million d'effets, de sorte que cela joint aux présents que le roi de Siam envoyait en France, faisait une très riche charge. Le vaisseau était d'ailleurs fort beau, et l'on peut compter sa perte pour une perte fort considérable (10).

Vous le savez, et je vous en ai souvent parlé, ce n'est pas qu'on en ait de nouvelles assurées, mais depuis quatre ans qu'il est sorti de Banten, il a été impossible d'en rien découvrir, quelques perquisitions qu'on en ait faites. Quand cette nouvelle fut portée à Siam, elle fut longtemps ignorée du roi, personne n'osant lui apprendre une chose dont on savait qu'il aurait un très sensible chagrin, non seulement parce qu'il voyait reculer par là ce qu'il témoignait souhaiter le plus, qui était de faire demander l'amitié du roi de France, et qu'il perdait de riches présents et des hommes d'un grand mérite, mais encore parce qu'il avait fait tirer des choses très curieuses de son trésor, où il n'en trouverait plus de semblables pour envoyer une seconde fois. Tout cela frappa ce prince, mais comme il sait prendre beaucoup d'empire sur lui, il répondit de sang froid à ceux qui lui apprirent cette nouvelle, qu'il fallait envoyer d'autres ambassadeurs, et donna ordre qu'on lui préparât de nouveaux présents. Les choses demeurèrent quelque temps en cet état, parce qu'il n'y avait point de vaisseau qui vînt en Europe pour les porter. Le désir que le roi de Siam avait d'envoyer de ses sujets en France était si grand, qu'il résolut d'en faire partir sur un petit bâtiment anglais, du port de 80 tonneaux, nommé bâtiment interlope. Ces bâtiments ne sont point de la Compagnie d'Angleterre, et la plupart appartiennent à des bourgeois de Londres qui croient qu'il leur est permis de les charger pour leur compte particulier. Le peu d'étendue de ce bâtiment ne fut pas seulement cause que le roi de Siam ne fit partir que des envoyés, mais les remontrances de son Premier ministre y contribuèrent beaucoup. Il lui représenta qu'on n'avait pas encore de nouvelles certaines de la perte du vaisseau sur lequel son ambassadeur était parti de Banten, et que ce serait une chose embarrassante, si le dernier rencontrait le premier en France. Ainsi, il fut résolu de ne faire partir que des envoyés, qui ne seraient chargés que de trois choses : la première, de s'informer de ce qu'était devenu le premier ambassadeur, la seconde de prier M. Colbert de faire connaître au roi de Siam leur maître les moyens les plus courts et les plus solides pour unir les deux Couronnes d'une amitié inviolable, et enfin, pour féliciter notre monarque sur l'heureuse naissance de Mgr le duc de Bourgogne.

Le roi de Siam voulut que ces deux envoyés fussent choisis parmi les officiers de sa Maison, et qu'ils fussent du nombre de ceux qui ne payent point de taille, car il y a de la noblesse dans le royaume de Siam, comme en Europe, et cette noblesse est exempte de certains droits qu'on y paye au roi. Ce prince voulut aussi que les deux envoyés qu'il choisirait n'eussent point été châtiés, parce que le roi les fait tous punir pour la moindre faute qu'ils commettent, ce qui n'est pas un obstacle pour les empêcher de rentrer au service comme auparavant. Ces deux envoyés ayant été nommés par le roi, et ce prince prenant grande confiance aux missionnaires qui sont dans ses États, il pria M. l'évêque de Métellopolis de joindre à ces deux officiers un missionnaire, pour les accompagner dans ce voyage, et comme il fallait un homme intelligent, actif et propre à souffrir les fatigues d'un si long voyage, M. de Métellopolis choisit M. Vachet, ancien missionnaire de la Cochinchine, et qui depuis quatorze ans travaille au salut des âmes en ces pays-là. Le roi de Siam ayant su qu'il avait été nommé, demanda à l'entretenir, et le retint huit jours à Louvo, maison de campagne où il va souvent. Il le fit traiter pendant ces huit jours, et on lui servit à chaque repas quarante ou cinquante plats, chargés de tout ce qu'il y avait de plus exquis dans ce pays. M. Vachet eut une fort longue audience de ce prince, qui lui recommanda d'avoir soin de ses envoyés, et de rapporter en France la vérité de ce qu'il voyait de sa Cour et de ses États, sans exiger de lui aucune autre chose sur cet article. Ensuite, il lui fit une prière, qui marque l'esprit de ce monarque, et avec combien de gloire il soutient sa dignité. Il lui dit que comme ses envoyés emportaient des présents pour les ministres de France, et qu'ils partaient dans un bâtiment anglais, ils iraient droit à Londres, où apparemment la douane voudrait voir ce que contenaient les ballots, et se faire payer ses droits, et c'était ce que ce monarque appréhendait, non seulement parce qu'il croyait qu'il lui était honteux que ce qui lui appartenait payât quelques droits, mais encore parce qu'il voulait que ceux à qui il envoyait des présents les vissent les premiers.

Pour remédier à cet embarras, il chargea M. Vachet de prier de sa part l'ambassadeur de France, qu'il trouverait à Londres, de faire en sorte que ce qu'il envoyait aux ministres de Sa Majesté ne payât point de douane en Angleterre, ce qui fut ponctuellement exécuté, Sa Majesté britannique ayant obligeamment donné ses ordres pour empêcher qu'on ne prît rien à ses douanes des ballots de ces envoyés. Le roi de Siam dit encore à M. Vachet, lorsque ce missionnaire le quitta, qu'il priait le Dieu du ciel de lui faire faire bon voyage, et qu'il lui apprendrait des choses à son retour, dont il serait surpris et ravi. Il lui fit ensuite donner un habit long de satin, et c'est celui que ce missionnaire a porté dans les audiences que ces envoyés ont eues. Il n'y a point de ressorts que les nations établies à Siam, et qui ne sauraient cacher le chagrin et la jalousie que leur donne la grandeur du roi, n'aient fait jouer pour empêcher ces envoyés de venir en France. Comme ils sont chargés d'acheter ici beaucoup de choses, ces jaloux ont offert au roi de Siam de lui porter jusqu'en son royaume tout ce qu'il pouvait désirer d'Europe, et même de lui en faire présent, mais vous jugez bien que ce monarque, du caractère dont je vous l'ai peint, n'était pas assez intéressé pour accepter de telles propositions. Aussi les a-t-il rejetées, tout ce qu'il cherche n'étant que l'amitié du roi dont il se fait une gloire, un bonheur et un plaisir. Ces envoyés partirent de Londres dans un bâtiment du roi d'Angleterre nommé la Charlotte, que ce prince leur donna pour passer à Calais, où je les laisse afin de vous donner le mois prochain un journal qui ne regarde que la France, et que je commencerai par leur débarquement à Calais. J'ai su tout ce que je vous mande de si bonne part que je puis vous assurer que je ne dis rien qui ne soit entièrement conforme à la vérité, et si cette relation a quelque chose de défectueux, ce ne peut être que pour quelques endroits transposés dont je n'ai pas assez bien retenu l'ordre.

Mercure Galant - Janvier 1685, pp. 208 et suiv.

Je n'ai point douté que vous ne fussiez contente du second article de Siam que je vous ai envoyé dans ma lettre de décembre. Outre qu'il contient quantité de choses curieuses, il fait connaître combien la réputation du roi est établie dans les pays les plus éloignés, et c'était assez pour vous obliger à le lire avec plaisir. En voici la suite.

Ces deux mandarins envoyés de Siam, accompagnés de six domestiques, étant arrivés le 6 d'octobre dernier à Calais, sur le yacht du roi d'Angleterre, y furent reçus par le major de la place suivi de ses officiers, en l'absence de M. de Courtebonne, lieutenant de roi. Toute la garnison était sous les armes, et la ville les alla complimenter et leur porta les présents accoutumés. Ils en partirent le lendemain, et prirent la route de Paris, où ils se rendirent le 13. La langue siamoise étant extrêmement difficile, ils avaient pour leur interprète le fils d'un Portugais qui est habitué à Siam (11), où ce fils est né. Des officiers qui les attendaient à Calais eurent soin de leur voiture et de leur table sur tout le chemin. Quoiqu'ils soient fort sobres, comme le sont tous les Siamois, qui ne mangent le plus souvent que du riz, ce qu'ils appellent du pilau (12), leur table a été toujours très bien servie, et de viandes fort délicates, avec des couverts pour les personnes de considération qui les venaient voir. Ils les servaient, et je leur ai vu couper des ailes de perdrix fort proprement. Ils fumaient quelquefois après le repas. Leur tabac est fort fort doux, et lorsqu'il leur a manqué, ils n'ont pu s'accoutumer à celui de ce pays-ci, qui les entêtait.

Après leur arrivée, ils ont été longtemps sans sortir, et quoique la saison ne fût pas rude, l'excessive chaleur de leur pays leur faisait supporter nos premiers froids avec peine. M. le marquis de Seignelay étant venu ici de Fontainebleau un peu après qu'ils y furent arrivés, ils en eurent audience. Je vous ai marqué exactement dans quelqu'une de mes lettres ce qui s'y était passé. Le 28 octobre, ils allèrent saluer Monsieur, mais ils n'eurent pas de ce prince une audience dans les formes, parce qu'ils ne sont envoyés qu'aux ministres de France pour s'informer, comme je vous l'ai déjà marqué, des ambassadeurs que le roi de Siam avait envoyés à Sa Majesté, et que l'on croit qui ont péri dans ce long voyage. Monsieur se promenait dans la galerie du Palais royal, et lorsqu'on leur eut montré ce prince, ils firent couler le long du plancher un grand morceau d'étoffe, qui fait partie de leur habillement et qui leur sert en de pareilles occasions. Ils s'étendirent dessus, d'une manière très humiliée, et firent compliment à Monsieur sur le gain de la bataille de Cassel et sur la prise de plusieurs places conquises par lui, dont le bruit s'était répandu jusqu'à Siam. Monsieur leur dit qu'ils se relevassent, ce qu'ils ne firent pas d'abord, de sorte que ce prince fut obligé de le dire jusqu'à quatre fois, et même de le commander. Ils passèrent ensuite sur la galerie découverte qui a vue sur le jardin et sur la cour, et virent Son Altesse royale monter en carrosse au bruit des trompettes pour aller à Saint-Cloud. Elle était suivie d'un grand nombre de gardes à cheval, et avait ordonné que l'on en donnât aussi à ces deux mandarins, ainsi qu'aux personnes de leur suite. On les conduisit à Saint-Cloud, où ils furent régalés par les ordres de Monsieur. Ils virent la superbe galerie et les deux magnifiques salons de cette délicieuse maison, aussi bien que tous les appartements, et ils furent charmés de la beauté des jardins, dont on fit jouer toutes les eaux. Ils se retirèrent charmés, moins encore de tout ce qu'ils avaient vu que de la personne de ce prince qu'ils admirèrent et dont ils ont souvent parlé depuis ce temps-là (13).

Ils ont aussi été voir le jardin et les appartements des Tuileries, et furent surpris de l'éclat et de la richesses de la grande salle des machines. Quelque temps après, ils allèrent à Chantilly. M. Vachet les entretint en chemin des belles qualités de Monsieur le Prince, et de sa grande valeur, et ce fut pourquoi aussitôt que ces mandarins le virent, le plus vieux dit que le brillant qui sortait des yeux de ce prince le persuadait mieux de son esprit et de sa valeur que tout ce qu'on lui en avait dit. Vous remarquerez que ce mandarin est non seulement chiromancien, mais encore fort bon physionomiste, et que c'est la science à laquelle s'appliquent les plus grands seigneurs siamois. L'obligeante réception que Monsieur le Prince fit à ces deux envoyés leur fut si agréable qu'ils prièrent plusieurs fois M. Vachet de lui faire entendre qu'ils n'étaient que de simples envoyés, et non pas ambassadeurs, craignant que Son Altesse Sérénissime ne crût qu'ils étaient revêtus de ce caractère. Ils répondirent à ce prince, lorsqu'il leur fit demander ce qu'il leur semblait de sa maison, qu'on avait pris soin de leur montrer fort exactement, qu'ils n'avaient pas de paroles pour en pouvoir exprimer la beauté, mais qu'ils ne s'étonnaient plus de ce que Son Altesse préférait le séjour de Chantilly à celui de Paris.

Ils ont été trois ou quatre fois à la comédie, et ils ont surtout été surpris de la grande quantité de monde qu'ils y ont vu. Ils avaient cru d'abord qu'on faisait ces grandes assemblées exprès pour eux et pour leur faire voir la prodigieuse quantité de peuple qui remplit Paris, et on les surprit extrêmement en les détrompant. On leur a fait entendre une grande messe à Notre-Dame, un jour que M. l'archevêque officiait, afin de leur faire voir nos cérémonies ecclésiastiques dans tout leur éclat. Ils ont aussi vu celles de l'ouverture du Parlement. L'affluence du peuple était si grande en l'une et l'autre, qu'ils dirent que Paris n'était pas une ville, mais un monde.

Le 29 novembre, ayant été amenés à Versailles ils descendirent à l'appartement de M. de Croissy, ministre et secrétaire d'État, qui les reçut dans son cabinet. Il y avait un tapis tendu depuis la porte jusqu'à un fauteuil qui était au fond, et dans lequel ce ministre était assis. Ils se prosternèrent sur ce tapis, et s'étant relevés quelque temps après, et mis sur leurs talons, le plus jeune de ces envoyés lui dit que le roi de Siam, son maître, avait voulu rechercher l'amitié du roi, par la connaissance qu'il avait de ses conquêtes, de la prospérité de ses armes, du bonheur de ses sujets et de sa sage conduite, et que pour cela il avait envoyé des ambassadeurs, qui avaient ordre de prier Sa Majesté de vouloir bien lui en envoyer aussi de sa part, afin de mieux établir la correspondance qu'il souhaitait qui se fît entre eux, mais que n'en ayant point entendu parler depuis leur départ, il les avait choisis pour remplir sa place, afin de lui faire une pareille déclaration et lui témoigner la joie qu'il avait de la naissance de Mgr le duc de Bourgogne. Ce discours étant fini, l'autre mandarin se leva et porta à M. de Croissy une lettre que le barcalon lui écrivait. C'est le nom qu'on donne au Premier ministre du roi de Siam. M. de Croissy reçut cette lettre debout, et le mandarin s'étant remis en sa place, il leur répondit que la perte des ambassadeurs du roi leur maître l'avait d'autant plus touché qu'il avait été témoin du déplaisir qu'elle avait causé à Sa Majesté ; que si le bruit de la gloire qu'elle s'était acquise par le nombre surprenant de ses conquêtes et de ses actions plus qu'humaines, qui font l'admiration de toute la terre, avait inspiré au roi de Siam le désir de contracter une amitié sincère avec elle, notre grand monarque n'était pas moins disposé à témoigner au roi leur maître, par toute sorte de moyens, la haute estime qu'il avait pour lui, qu'il avait même déjà voulu malgré la vaste étendue des mers qui séparent les deux empires, de lui envoyer le plus promptement qu'il se pourrait un ambassadeur, pour lui marquer le cas qu'il faisait de son amitié et l'exhorter d'autant plus à reconnaître le vrai dieu que Sa Majesté ne doutait point qu'elle ne dût aux bénédictions du ciel toutes les prospérités de son règne, et que la pureté de sa croyance pourrait le plus solidement établir entre eux l'union qu'il souhaitait, comme elle avait toujours fait la règle des alliances et amitiés de Sa Majesté. Ce ministre assura aussi ces envoyés du plaisir que faisait au roi la protection que celui de Siam donne à M. l'évêque d'Héliopolis et à tous les autres missionnaires.

Comme ils n'étaient ni ambassadeurs, ni envoyés vers le roi, ils ne devaient point voir Sa Majesté. Cependant ce monarque ne voulut pas que des gens qui étaient venus de 6 000 lieues s'en retournassent sans recevoir cet honneur. D'ailleurs, il crut leur devoir donner cette satisfaction en considération du roi de Siam, qui le premier avait envoyé une aussi célèbre ambassade que celle dont je vous ai parlé, avec des présents composés de tout ce qu'il avait pu trouver de plus riche dans ses trésors. Il fut donc résolu que ces deux mandarins verraient le roi, lorsque Sa Majesté traverserait la galerie de Versailles pour aller entendre la messe.

Ainsi, après l'audience qu'ils avaient eue de M. de Croissy, ils furent conduits dans cette galerie, où ils se prosternèrent quand le roi parut. Sa Majesté, les voyant demeurer en cet état, demanda s'ils ne se relèveraient point, à quoi M. Vachet répondit qu'ayant accoutumé d'être toujours dans cette posture devant le roi leur maître, ils s'y tiendraient aussi devant. Le roi demanda encore s'ils avaient quelque chose à lui dire, et l'un des mandarins répondit qu'ils étaient extrêmement obligés au roi, qui avait bien voulu leur permettre de voir son auguste majesté. Le roi leur dit qu'il était bien aise de voir des sujets d'un prince qu'il considérait, et Sa Majesté se retira après avoir donné ordre à M. Vachet de les faire relever.

Comme la Cour de France est fort grosse, et que le roi est toujours environné de la plupart des officiers de la Couronne et d'un grand nombre de princes et seigneurs, ils furent d'autant plus surpris de voir une si grande foule auprès de sa personne qu'aucun n'approche de celle des rois d'Orient, qu'on ne regarde qu'avec adoration, et ils dirent en même temps qu'ils admiraient un si grand monarque, qui pouvant d'une parole ou d'un clin d'œil écarter cette foule, avait néanmoins la bonté de la souffrir auprès de lui, et qui vivait avec ses sujets, comme ils faisaient dans leur domestique avec leurs enfants. M. Vachet leur dit que la bonté du roi ne rendait pas ses sujets moins respectueux, et qu'il n'en était pas moins absolu dans ses États. Il leur dit encore que tous ces grands seigneurs qui étaient auprès de sa personne étaient encore plus empressés à l'environner quand ce prince s'exposait au péril de la guerre, ce qui lui arrivait souvent, ce monarque voulant aller reconnaître lui-même toutes les places qu'il attaquait.

Le 16 de ce mois, ils retournèrent à Versailles, virent l'opéra de Roland où le roi était, et ils eurent presque toujours les yeux attachés sur Sa Majesté, parce que lorsqu'ils se prosternèrent dans la galerie, leur profonde humiliation les avait empêchés de regarder ce monarque. Je dois vous dire ici que ces envoyés font un journal de leur voyage, pour en rendre compte au roi de Siam, et qu'après avoir vu les appartements et les eaux de Versailles, ils dirent à M. Vachet qu'il leur était impossible d'exprimer ce qu'ils avaient vu, qu'il pouvait en faire lui-même la description et y mettre tout ce qu'il voudrait, et qu'ils le signeraient, parce qu'ils étaient assurés que l'on n'en pouvait trop dire. Pendant leur séjour à Paris, il ont peu sorti à cause du grand froid qu'il a fait, ils ont été la plupart du temps au lit, et on ne les a vus qu'à dîner. La première neige de cet hiver étant tombée la nuit, ce qu'ils en virent le lendemain les surprit beaucoup, et ils croyaient qu'on l'eût mise aux lieux où ils l'aperçurent. Ils s'en firent apporter dans un plat, et ne pouvaient concevoir ce que c'était. Comme ils sont accoutumés au silence, et qu'il règne dans leur Cour, où tout est en adoration pour leur roi, rien ne leur a plus davantage ici que de voir cinquante missionnaires manger sans parler. Le 17, ils prirent congé de M. Colbert de Croissy et de M. le marquis de Seignelay. Je vous parlerai dans ma lettre de février des présents qu'ils ont faits et reçus, de leur départ, et de celui de M. le chevalier de Chaumont.

Gazette N° 1. De Versailles, le 5 janvier 1685 (pp. 11-12).

Le chevalier de Chaumont, capitaine de vaisseau, qui a été nommé ambassadeur du roi auprès du roi de Siam, partira de Brest au mois de février, sur un des vaisseaux de guerre de Sa Majesté, et il sera accompagné des sieurs de Vaudricourt et de Coriton, capitaines de vaisseau, avec seize autres officiers de marine. Le roi a ordonné à l'abbé de Choisy de s'embarquer sur le même vaisseau, et il lui donne des lettres de créance pour demeurer auprès du roi de Siam, quand le chevalier de Chaumont aura pris son audience de congé, en cas qu'il y ait encore quelque chose à traiter pour le service de Sa Majesté.

Gazette N° 3. De Versailles, le 19 janvier 1685 (p. 35).

Le 16 de ce mois, on représenta pour la seconde fois devant le roi la tragédie de Roland mise en musique, et les mandarins envoyés du roi de Siam se trouvèrent à cette représentation.

Gazette N° 5. De Paris, le 3 février 1685 (p. 60).

La semaine dernière, les mandarins envoyés du roi de Siam partirent de cette ville pour se rendre à Brest, ayant reçu de magnifiques présents de la part du roi.

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NOTES

1 - D'après le Mercure Galant (décembre 1684, p. 281), ce navire se nommait la Charlotte

2 - La Gazette n'exagère pas, la réception des envoyés siamois fut tout à fait brillante, comme en témoigne Bénigne Vachet dans son Mémoires : À Calais, M. le duc de Charost, qui est l'ami intime de la Mission, se fit une gloire particulière d'ordonner dans tout son gouvernement, tant aux officiers de guerre qu'aux magistrats de ville, de ne rien omettre dans ces sortes de rencontres. En effet, nous ne mîmes pied à terre que pour être reçus avec applaudissements de la noblesse, de la bourgeoisie et des soldats ; nous trouvâmes autour des carrosses une foule d'officier qui s'empressaient pour nous donner la main. Tous les principaux de la ville étaient sortis à notre rencontre, et les soldats sous les armes, tambour battant, étaient en haie ; ce fut de cette sorte que nous arrivâmes dans l'une des plus belles maisons, que l'on avait ornée plus qu'à l'ordinaire pour nous loger, où à peine fûmes-nous entrés, que l'on servit un repas des plus magnifiques que j'aie encore vus. Tous les messieurs furent toujours chapeau bas. Pendant le dîner, les violons, les trompettes et les tambours firent à qui mieux mieux. Une demi-heure après, la noblesse qui ne s'était retirée que pour s'assembler, vint nous complimenter de la part de M. le duc de Charost. Messieurs de la ville, en corps, les suivirent des près et nous apportèrent les vins les plus délicieux. Et pour empêcher la foule du peuple, l'on nous envoya les gardes du gouverneur, qui de nuit et de jour étaient à leurs postes, de même que si nous eussions été leurs maîtres. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 136). 

3 - Cette cérémonie, appelée theu nam (ถือน้ำ), littéralement : tenir l'eau (d'allégeance), était l'adaptation siamoise d'un rituel brahmanique. Elle avait lieu deux fois par an, et fut abolie en 1932, lorsque la monarchie devint constitutionnelle. 

4 - Ok-khun Pichaï Yawatit – Khun Pichaï Walit dans la plupart des relations – (ออกขุนพิไชยวาทิต) et Ok-khun Pichit Maïtri (ออกขุนพิชิตไมตรี). 

5 - Claude de l'Isle (ou Delisle), géographe : Relation historique du royaume de Siam, À Paris, chez Guillaume de Luyne, 1684. 

6 - Le Phra Klang (พระกลาง) Kosathibodi (โกษาธิบดี), peut-être, comme Kosapan, fils de la nourrice Bua Dusit (บัวดุสิต) qui allaita le roi Naraï et Phetracha, mourut probablement dans le courant de juillet 1683. Phaulkon était alors en pleine ascension et en passe de devenir le personnage important du royaume. 

7 - Pierre Lambert de la Motte (1624-1679), l'un des fondateurs des Missions Étrangères. 

8 - Maastricht, qui était occupée par les Français depuis 1673, fut assiégé par Guillaume III d'Orange à l'été 1676. Il sera repoussé et contraint à lever le siège. À l'époque où Donneau de Visé publie son article, Maastricht avait été rendue à Guillaume III depuis six ans par le traité de Nimègue. 

9 - Dans une lettre du 29 janvier 1681, Guilhem, le chef de l'entrepôt de la Compagnie (BN Ms Naf 9380, f° 87-91, citée par Dirk van der Cruysse, Siam and the West, 1991, p. 214) donne un aperçu de ces présents, semblables à ceux de toutes les autres ambassades : des bureaux, des buffets et des cabinets du Japon, des fauteuils, des chaises, des boîtes curieuses, des robes japonaises, des pièces de soie, des vases d'or et d'argent, des paravents chinois de différentes tailles, etc. Et deux éléphants, dont l'un mourut à Banten ou avant même d'y d'arriver. 

10 - Outre les présents du roi de Siam, le Soleil d'Orient était chargé d'une importante cargaison de poivre, et son naufrage représenta une perte de 600 000 livres pour la Compagnie, sans compter le prix du bâtiment. (Julien Sottas, Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, 1905, p. 68). 

11 - François Pinhero (ou Pinheiro), le fils de Vincent Pinhero, tous deux interprètes au service des Missions Étrangères. 

12 - Yule et Burnell (Hobson Jobson, p. 710) mentionnent d'autres variantes de ce mot, qui ne désigne nullement un plat siamois : Pilau, Pilow, Pilaf : Un mets, à l'origine purement musulman, consistant en viande ou volaille bouillie avec du riz et des épices. Ce mets est également évoqué par La Loubère, qui confirme son origine moyen-orientale : Les Levantins font bouillir quelquefois le riz avec de la viande et du poisson, et puis y mettent du safran, et appellent ce mets Pilau. Ce n'est pas l'usage des Siamois, mais pour l'ordinaire, ils cuisent le riz dans l'eau pure, comme j'ai dit, et quelquefois ils le cuisent avec du lait, comme nous faisons les jours maigres. (La Loubère, Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 59-60). 

13 - On comparera ce compte-rendu très politiquement correct de Donneau de Visé avec les Mémoires de Bénigne Vachet, qui déplore chaque jour la mauvaise volonté, l'indolence, la paresse, voire la muflerie des envoyés siamois. 

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