31 JUILLET 1686 (Suite)

Nous n'avons pu consulter le tome 2 du Mercure Galant de juillet 1686 dans lequel Donneau de Visé poursuivait sa relation de l'ambassade de Chaumont. Nous reproduisons ci-après le texte abrégé publié en juillet 1758 dans les tomes 15 et 16 du Nouveau choix de pièces tirées des anciens Mercures, et des autres journaux qui en donne de très larges extraits.

Page du Mercure Galant

Mercure de Juillet, tome 2, p. 18.

Le 8 novembre, ce prince partit pour Louvo. C'est une maison de plaisance éloignée de vingt lieues de la ville capitale. Elle est dans une situation fort agréable, et comme on lui parle moins d'affaires en ce lieu-là qu'à Siam, il y va passer tous les ans huit ou neuf mois. Le palais qu'il y a fait bâtir est fort beau, et quelques missionnaire, à qui on en fit voir divers appartements en 1683, ont assuré que ce qu'on leur en avait montré n'était pas moins magnifique que ce que l'on voit dans nos palais les plus somptueux (1). Le dehors est fort brillant. Ce sont des corps de logis couverts d'étain et de plomb, où l'or n'est pas épargné. Il y en a d'autres couverts de certaines tuiles, faites d'une terre fort fine. Ces tuiles sont d'un jaune si vif et si éclatant, que quand le soleil donne dessus, il semble que la couverture soit toute d'or. On les faisait toujours venir de la Chine, mais enfin on a trouvé le secret d'en faire à Siam. On n'y en fait néanmoins que pour le roi. C'est assurément à cause du prix. On dit que chacune de ces tuiles revient à près d'un tical, qui est une monnaie de ce pays-là, que quelques-uns font valoir trente sols, et d'autres trente-sept sols de notre monnaie de France (2).

M. l'ambassadeur partit le 15 pour aller trouver le roi à Louvo, et il coucha le soir dans une maison que l'on avait fait bâtir exprès pour le recevoir sur le chemin. Elle était très bien meublée, et il y fut servi de la même sorte qu'il l'avait été dans toutes les autres où il avait été reçu sur la route de Siam. J'ai oublié de vous dire que sur cette route, il avait vu les funérailles d'un talapoin, qui se faisaient avec beaucoup de cérémonie (3). On avait élevé une grande pyramide au milieu d'un champ tout couvert d'eau, à cause de l'inondation de la rivière. Le riz ne laissait pas de paraître au-dessus de l'eau, et l'on en voyait tout ce champ semé. Il y avait quatre petites pyramides aux quatre coins de la grande, et une infinité de monde dans des balons. M. l'ambassadeur s'arrêta le 16 dans le même lieu, sans poursuivre son voyage, et arriva le 17 à Louvo. Il y logea dans une maison bâtie à la moresque. Il y avait un fort beau jardin, et du logement pour toute sa suite.

Le 19, le roi lui ayant donné une audience particulière dans laquelle il demanda s'il n'avait rien à lui proposer touchant le commerce, M. l'ambassadeur répondit que, pour ne pas ennuyer Sa Majesté, il dresserait un mémoire qu'il donnerait à M. Constance, et dans lequel il s'expliquerait de toutes choses, à quoi le roi répliqua que l'amitié du roi de France n'était point intéressée, comme celle de tous les rois ses voisins, qui ne lui envoyaient des ambassadeurs que pour leurs avantages particuliers ; qu'il les regardait comme s'ils étaient, à son égard, aux extrémités de l'univers, et qu'il regardait le roi de France comme son bon voisin, désirant s'unir si fortement avec lui, que rien ne troublât jamais cette union.

Le 23, Sa Majesté lui donna le divertissement d'un combat d'éléphants, et voulut que M. de Vaudricourt, capitaine du vaisseau, et M. de Joyeux, qui commandait la frégate, jouissent du même plaisir. Ils s'y trouvèrent montés sur des éléphants, ainsi que M. l'ambassadeur. Après qu'on eut donné quelque temps à ce combat, le roi fit approche M. de Vaudricourt et M. de Joyeux, et leur dit qu'il était bien aise qu'ils fussent les premier capitaines du roi de France venus à Siam, et qu'il leur souhaitait un heureux retour. Ensuite il leur donna à chacun un sabre dont la garde et la poignée étaient d'or et le fourreau presque aussi tout couvert d'or, avec une chaîne du même métal, fort grosse et bien travaillée, comme pour leur servir de baudrier. Ils eurent aussi chacun une veste d'une riche étoffe, garnie de gros boutons d'or. Le roi leur dit, après leur avoir donné le sabre, qu'ils se gardassent des ennemis qu'ils pourraient trouver en chemin. Ils lui répondirent que Sa Majesté les ayant mis en état de se défendre, ils ne craignaient rien, et qu'ils sauraient se servir utilement de ce qu'il lui avait plu leur donner. Comme ils l'avaient salué de dessus leurs éléphants, ils lui parlèrent de même sans en descendre. On connut bien que sous ce prétexte de combat, le roi leur avait voulu faire ce présent devant les Européens, afin que tout le monde connût combien il estimait les Français. M. Constance fit aussi des présents à l'un et à l'autre de ces capitaines. Ils consistaient en des ouvrages du Japon, garnis d'argent, en des porcelaines et autres curiosités.

Le 25, M. l'ambassadeur eut le divertissement d'un autre combat. Ce fut celui de trois éléphants contre un tigre. Il les attaqua avec beaucoup de vigueur, malgré leurs trompes et leurs coups de dents, mais le nombre l'emporta, et la mort du tigre donna la victoire aux éléphants. Ce pays porte une infinité de bêtes féroces. Outre les tigres, on y trouve des lions, des léopards, des rhinocéros, des taureaux et des vaches sauvages, des buffles, des sangliers et des dromadaires. On dit que dans les grandes forêts du royaume de Siam, qui sont presque inaccessibles, il y a des animaux extraordinaires, et un entre autres qui a le visage d'une femme, avec de fort longs cheveux, et une queue semblable à celle du scorpion (4).

Le 26, il y eut une grande illumination au palais du roi. Cette fête s'y fait tous les ans et dure huit jours (5). Toute la façade du palais était éclairée d'un nombre infini de lampes et de lanternes peintes qui faisaient un bel effet. Ce même jour, M. l'ambassadeur eut une audience particulière dans laquelle le roi le pria de voir Louvo, afin de lui dire ce qu'il croyait avoir à faire, soit pour embellir la ville, soit pour la fortifier. Il le pria aussi de visiter celle de Bangkok en s'en retournant, et de marquer des lieux dans l'une et dans l'autre place pour y bâtir des églises.

Le 28, M. l'ambassadeur donna un mémoire à M. Constance sur tout ce qui regardait la religion et le commerce. Le roi y répondit peu de jours après, et accorda aux Français tout ce qu'ils pouvaient souhaiter pour la liberté et les avantages du négoce. Voici à peu près ce qu'il accorda touchant la religion :

Ces articles accordés avec promesse de les faire publier par tout le royaume font voir combien le roi de Siam est favorable à l'établissement du christianisme (6). On sait qu'il a marqué plusieurs fois qu'il se tenait extrêmement obligé au roi, qui n'ayant pas d'intérêt à le voir changer de religion, lui envoyait des ambassadeurs de si loin pour le porter à se faire instruire de la sienne, comme étant la seule véritable ; mais quoiqu'il témoigne assez de penchant à l'embrasser, les raisons d'État y pourront former de longs obstacles. Les Siamois sont accoutumés à une religion, professée chez eux depuis un très grand nombre de siècles, et il ne sera pas aisé de la détruire. Ils croient un Souverain Être qui a créé l'univers, mais qui a sous lui plusieurs autres dieux par lesquels il le gouverne. Ces dieux sont des talapoins qui, ayant mené une vie sainte, en sont récompensés après leur mort, comme les méchants sont punis des mauvaises actions qu'ils ont commises. Ainsi, ils tiennent qu'il y a un paradis et un enfer, mais ils sont persuadés que ni l'un ni l'autre n'est éternel, et que les âmes des bons, après un certain espace de temps, passent dans le corps d'un éléphant, d'une vache ou d'un mouton, et les âmes de ceux qui ont mal vécu, dans le corps d'un tigre ou d'un pourceau. Cela donne lieu à ce qu'ils publient que leur dernier dieu, qui s'appelait Nacodon (7), vivait il y a 2229 ans ; que c'était un de leurs prêtres, estimé de tout le monde pour sa sainteté, qu'il avait un frère qui, le haïssant, entreprit de le tuer ; que Nacodon se mit à couvert de sa fureur en faisant ouvrir la terre, qui engloutit ce frère et le fit précipiter dans les enfers, où il fut puni du dessein qu'il avait eu ; que Nacodon étant mort, son âme passa dans plus de 500 corps différents, après quoi il fut anéanti, ce qui lui épargna la peine de changer encore de corps ; l'anéantissement étant, selon eux, la plus grande récompense de la vertu.

M. l'évêque de Bérythe (8) étant à Ténassérim, qui est une ville considérable du royaume de Siam, alla visiter en 1683 un des principaux prêtres de ce lieu-là qui, lui voulant apprendre la Loi, posa d'abord pour principe qu'il y avait sept dieux qui faisaient leur demeure dans le ciel, et que c'était une terre délicieuse qui regorgeait de plaisirs et où il fallait arriver après la mort. M. de Bérythe l'ayant écouté, lui expliqua à son tour la croyance des chrétiens, ce que le talapoin écouta avec beaucoup de plaisir, lui avouant qu'il croyait la religion chrétienne fort bonne, et que le dieu des chrétiens et le sien étaient frères, mais que le sien était l'aîné, et bien plus puissant que son cadet, ce qui avait paru dans un différend qu'ils eurent ensemble où l'un et l'autre ayant pris les armes, ce cadet avait été vaincu et mis à mort en punition de sa révolte. Cela se rapporte assez à ce que je viens de vous dire de celui qu'ils appellent Nacodon. La pensée qu'ils ont de la transmigration des âmes est cause qu'ils ne tuent aucune bête, de peur de tuer leur père ou quelqu'un de leurs parents. Dans leurs jours de fête, il achètent du poisson et des oiseaux que l'on vient vendre à l'entrée de leurs pagodes, et ils les remettent en liberté dans la même vue. La ridicule croyance où il sont touchant la métempsycose est ce qui leur fait rendre de si grands honneurs à l'éléphant blanc, parce qu'ils ne doutent point que l'âme de quelque prince ne soit passée dans le corps de cet animal. C'est là-dessus que leur religion est fondée. Ils disent qu'ils la tiennent de temps immémorial par la tradition de quelques saints qu'ils ont érigés en dieu, et auxquels ils adressent une partie de leurs dévotions. Quant on leur représente la vanité de ces dieux, ils répondent modestement qu'ils cherchent la vérité, et que s'ils connaissaient une voie meilleure pour y parvenir, ils ne balanceraient point à la suivre.

Leurs temples sont faits à peu près comme nos églises. L'entrée en est grande, avec des portes dorées. Le dedans est peint, et le jour y entre par des fenêtres étroites et longues prises dans l'épaisseur du mur. Il y a un chœur, avec des sièges de côté et d'autre pour les talapoins qui viennent y chanter à certaines heures destinées à la prière, le matin, le soir, et à minuit. L'autel est au fond, dans le lieu le plus éloigné de la porte. On y monte par plusieurs degrés qui s'élèvent en amphithéâtre. C'est là que sont posées les idoles. Ils les encensent, les ornent de fleurs et de pierreries, et n'épargnent point les luminaires. Il y a toujours des lampes allumées dans leurs pagodes, et partout des troncs pour recevoir les aumônes des pèlerins. Celle du roi est environnée de quatre galeries où sont plus de 400 idoles, bien travaillées et toutes dorées. Elles sont de différentes grandeurs, depuis 20 jusqu'à plus de 40 pieds de haut. Ils n'ont point de jour réglé dans la semaine pour leurs dévotions, mais ils en font de particulière chaque quartier de la lune, et en ce temps-là, comme en d'autres jours de fête, ils s'assemblent pour rendre leurs honneurs à leurs idoles. Ils ne leur sacrifient rien qui ait vie. Ils leur offrent seulement des fruits de la terre, du riz, des étoffes, et ces étoffes, après qu'elles ont été exposées quelque temps devant ces statues, appartiennent aux talapoins, qui s'en servent. Comme ils n'ont aucun culte déterminé pour le premier être, dont leurs livres ne font point mention, les honneurs qu'ils viennent rendre aux idoles se terminent absolument à l'idole même. Ainsi, lorsqu'ils invoquent l'idole, c'est sans nul rapport à Dieu, et ils lui demandent les choses qu'ils croient dépendre de sa volonté, comme la vie, la santé et l'heureux succès de leurs affaires. Ils font des prières pour les morts, et ont une espèce de carême de trois mois, pendant lequel ils s'abstiennent de plusieurs sortes de viandes (9). Les préceptes que leur religion leur prescrit pour le règlement des mœurs sont conformes à la loi naturelle que Dieu a gravée dans l'âme de tous les hommes, de ne point faire le mal, et de pratiquer le bien. Ils observent le premier par l'horreur qu'ils ont de l'injustice ; ils ne sont ni malicieux, ni cruels, ni fourbes, et pour ce qui est de faire le bien, ils exercent la charité envers tout le monde, surtout envers les étrangers, les passants, les animaux et les morts.

Les talapoins, qui sont leurs prêtres, se ressentent particulièrement de leur charité. On dit qu'il y en a plus de 30 000 dans Siam. Ce qui cause qu'on en voit un si grand nombre, c'est qu'ils sont exempts du service qu'exige le roi de tous ses autres sujets. Ils vivent en commun dans des couvents, bâtis pour eux auprès des pagodes. Ils y ont leurs dortoirs et leurs cellules, et des cloîtres semblables à ceux de nos religieux. Leur nourriture est pauvre et austère, et ils ne font qu'un repas par jour. Le soir, ils mangent un peu de fruit. Ils sont obligés de garder la continence tant qu'ils ont l'habit de talapoin. C'est une robe de toile fort fine, qui leur descend jusqu'aux genoux. Ils la prennent jaune parce qu'ils estiment que cette couleur est sainte. Leurs habits, pour la figure, ne sont différents de ceux du peuple qu'en ce qu'au lieu de casaque, il portent comme un baudrier de toile rouge, qui va de l'épaule gauche, couvrant l'estomac, jusqu'au côté droit. Ils marchent pieds nus et tête nue, et ont à la main un éventail de feuilles de palmier dont ils se couvrent la tête contre l'ardeur du soleil. Toutes les nouvelles lunes ils se font raser la barbe, les cheveux et les sourcils. Comme pour se faire talapoins ils n'ont qu'à se revêtir de cet habit, sans qu'il y faille nulle autre cérémonie, il leur est permis de le quitter quand ils s'ennuient de vivre sous cette discipline, et alors ils peuvent se marier. Ils ont leurs exercices de communauté ; il se lèvent dès la pointe du jour au son de la cloche et vont tous prier ensemble. Une partie du jour se passe à visiter les malades, et le soir ils retournent faire la prière. Ils se souviennent des morts, et croient que leurs oraisons contribuent fort à les soulager et à la tirer d'un lieu où ils sont persuadés qu'ils souffrent beaucoup. Ils font part des aumônes qu'ils reçoivent, et exercent l'hospitalité pour tous ceux qui se présentent. Ils ont pour cela au-devant de leurs maisons des salles voûtées, disposées très proprement, où ils les reçoivent.

Le 1er décembre, M. l'abbé de Choisy et les gentilshommes français reçurent des présents de la part du roi. Il y avait de très belles vestes japonaises, des cabinets de la Chine, des porcelaines et plusieurs curiosités du pays. Ces présents leur furent envoyés par M. Constance. On prépara cependant toutes choses pour une grande chasse d'éléphants qui se fit le 10 en présence du roi. M. l'ambassadeur y fut invité. Il faut vous apprendre de quelle manière elle se fait. On envoie trente ou quarante mille hommes armés, qui font une très grand enceinte du lieu où les éléphants se trouvent. Ils se campent de quatre en quatre, et sont éloignés les uns des autres de 20 à 25 pas, et à chaque campement, on fait un feu élevé de terre d'environ trois pieds. Il se fait une autre enceinte d'éléphants de guerre, chacun à une distance de 100 ou de 150 pas, et dans les endroits les plus dangereux, on place un plus grand nombre de ces éléphants. On met aussi du canon d'espace en espace, et il y en eut dans la grande chasse dont je vous parle. Comme les éléphants craignent fort le feu, on le tire lorsque l'on voit que les plus sauvages cherchent à forcer l'enceinte. On la diminue tous les jours, et à la fin elle est très petite. Les feux sont disposés à cinq ou six pas les uns des autres, de sorte que les éléphants qui entendent du bruit autour d'eux n'osent s'enfuir. Quand on les veut prendre, on les fait entrer dans une place entourée de pieux, entre lesquels un homme aurait beaucoup de peine à passer. Il y a une autre enceinte d'éléphants de guerre et de soldats, pour empêcher qu'ils ne renversent les pieux, s'ils voulaient faire effort de sortir. En même temps, des gens entrent dans la place montés sur des éléphants. Ils sont adroits à jeter des cordes dans les jambes de derrière des éléphants sauvages, et quand il y en a quelqu'un attaché de cette sorte, on trouve moyen de le mettre au milieu de deux éléphants privés, et un troisième éléphant, qui est instruit à cela, le vient pousser par derrière. Ainsi, il faut qu'il avance, et s'il résiste, les autres à coups de trompe le contraignent de marcher. Il est conduit sous un toit où l'on a planté de gros poteaux. C'est là qu'on attache tous les éléphants sauvages qu'on a ainsi amenés. On en laisse de privés auprès d'eux, afin qu'ils les accoutument, et quand ils ont été attachés quinze jours, ils reconnaissent celui qui leur apporte à manger. Ils suivent les autres, et en peu de temps ils sont aussi privés qu'eux.

Le jour que l'on fit la chasse, il y en avait 140 dans l'enceinte, et l'on en prit dix. Le roi y était présent, et ordonnait tout. M. le chevalier de Chaumont eut avec lui un long entretien, et ce prince le pria de lui laisser M. le chevalier de Forbin, lieutenant de vaisseau, qu'il voulait employer à son service. M. l'ambassadeur le fit avancer pour le présenter au roi, et M. de Forbin ayant consenti à demeurer à Siam (10), Sa Majesté lui fit présent d'un sabre fort riche et d'un justaucorps d'un brocart d'Europe, tout garni de boutons d'or. Elle donna une soucoupe et une coupe couverte d'or à M. l'ambassadeur, auquel on servit une magnifique collation dans le bois. Ce furent des fruits de toutes sortes, et des confitures en abondance. Vous voyez, Madame, par ce que je viens de vous dire, que dans le royaume de Siam, on trouve des éléphants en très grand nombre. La rencontre en est quelquefois fort dangereuse, et il serait inutile de leur vouloir résister ou de s'enfuir. Il faut seulement s'écarter un peu du chemin qu'ils tiennent, comme par respect qu'on porte à cet animal, et bien souvent sans prendre garde à ceux qui s'éloignent, il continue à marcher, rompant avec sa trompe les extrémités des branches. S'il vient droit à vous, il faut lui présenter un chapeau, une casaque ou un linge. Il le prend, s'en joue, et sans vouloir rien de plus que cet apparent hommage, il poursuit sa route, content de ce qu'on lui a donné. Si par malheur il est en colère, on ne saurait guère en échapper qu'on tournant sans cesse derrière lui vers le côté gauche, parce que naturellement il ne tourne jamais de ce côté-là, mais toujours à droite, et comme il est fort pesant, le temps qu'il emploie à se tourner vous donner celui, ou de grimper à quelque haut arbre, ou de gagner quelque éminence escarpée. Quand tout cela manque, l'unique remède est de se tenir à sa queue, et de tourner toujours avec jusqu'à ce que s'étant lassé, il laisse le temps de fuir au malheureux qui a tant tourné. Ceux de Siam contèrent à nos Français diverses histoires des éléphants du pays, parmi lesquels il s'en trouvait un qu'on appelait l'éléphant larron (11). Il se servait de sa trompe pour renverser les passants par terre ; il les dépouillait, et leur ôtant ce qu'ils avaient de meilleur, il l'emportait dans une caverne où il mettait tout en ordre aussi proprement qu'eût pu faire un homme. Ayant un jour rencontré un Siamois, au lieu de le renverser avec sa trompe, il commença à le caresser, et levant un de ses pieds, il le monta comme ayant besoin de son secours. Le Siamois, rassuré par ses caresses, regarda le pied de cet animal et le vit percé d'une grosse épine, qu'il eut de la peine à lui arracher. Cela étant fait, l'éléphant le caressa de nouveau, et l'ayant mis sur son dos, il le porta dans sa caverne, où, pour le récompenser du bien qu'il avait reçu de lui, il choisit parmi les hardes volées ce qu'il avait de plus beau, et le lui donna. Le Siamois raconta son aventure ; on alla dans la caverne, où les hardes ayant été reconnues, chacun de ceux qui avaient été volés reprit ce qui lui appartenait. On voit par là que ce n'est pas sans raison qu'on dit que les éléphants ont beaucoup d'esprit. Il est certain qu'on leur fait comprendre tout ce qu'on veut. Ainsi, il ne faut pas s'étonner si les éléphants apprivoisés contribuent si adroitement à faire venir les éléphants sauvages au lieu où l'on a dessein de les enfermer. Ceux du roi sont logés fort proprement dans des maisons toutes peintes de feuillages en or et en azur, au milieu de deux colonnes auxquelles on les attache. On les pare richement, et ils sont servis avec respect.

Le 11, on retourna à la même chasse sur des éléphants. Le roi y était comme le jour précédent. Il parla encore longtemps à M. l'ambassadeur, et le pria de dire à Sa Majesté que s'il y avait dans son royaume des formalités qui ne fussent pas à l'usage des Français, il voulût bien le lui faire dire afin qu'il les abolît. Il lui recommanda les ambassadeurs qu'il envoyait en France, l'assurant qu'il lui ferait un fort grand plaisir s'il les instruisait de nos manières. Ensuite, il lui demande M. de La Mare, ingénieur, pour faire fortifier ses places (12). M. l'ambassadeur répondit qu'il le laisserait à Siam avec plaisir, ne doutant point qu'il ne dût être content de ses services, parce que c'était un fort habile homme, et qu'il avait des connaissances très particulières de tout ce qui regardait les fortifications. En même temps, il lui présenta cet ingénieur qui eut l'honneur de le saluer. Le roi le reçut très bien, et lui donna une veste d'une riche étoffe, garnie de boutons d'or. Il donna ordre qu'on choisît un petit éléphant pour l'envoyer à Mgr le duc de Bourgogne, et après un moment de réflexion, il dit qu'il en fallait aussi un pour Mgr le duc d'Anjou (13). Comme M. le chevalier de Chaumont devait prendre le lendemain son audience de congé pour se rendre ensuite à bord, il lui présenta tous ceux qui l'accompagnaient. Chacun lui fit une grande révérence, et le roi leur souhaita à tous un heureux retour. M. l'évêque de Métellopolis lui présenta M. l'abbé de Lionne, et M. Vachet, missionnaire, qui devaient venir en France avec ses ambassadeurs. Le roi lui dit qu'ils étaient de sa Maison, qu'il les regardait comme ses enfants, et qu'ils prendraient congé de lui dans son palais. Il y a une maison dans le bois où ce prince loge quand il chasse.

Il y avait déjà quelques jours que l'on avait eu avis que des ambassadeurs de Perse étaient arrivés de Ténassérim avec une suite fort nombreuse, et qu'ils attendaient les ordres de la Cour pour arriver à Siam (14). Le bruit courait qu'ils venaient prier le roi, de la part de leur maître, de se faire mahométan. Si cela se trouve vrai, on lui aura proposé presque en même temps deux religions bien différentes (15). Vous serez sans doute bien aise d'apprendre comment il a coutume de recevoir les ambassadeurs des rois d'Orient, je veux dire, des rois de Cochinchine, Tonkin, Golconde, des Malais, Java, et autres. Il paraît par une fenêtre élevée de 10 ou 12 pieds, et qui est éloignée de trente pieds de la salle où doivent être les ambassadeurs. Les principaux du royaume sont dans une salle plus basse, et les officiers d'un moindre rang dans une autre encore plus basse, les uns et les autres prosternés sur des tapis, en attendant que le roi se montre. Les ambassadeurs sont derrière une muraille qui renferme cette salle. Après que les ministres du roi, qu'il fait appeler par un des officiers de sa Chambre, suivant la qualité des ambassadeurs, ont eu la permission dont ils ont besoin, on ouvre la porte de la salle, et aussitôt les ambassadeurs paraissent, suivis de leurs interprètes. L'officier de la Chambre du roi, qui sert de maître des cérémonies, marche devant eux. Ils sont prosternés sur des tapis dont le plancher est couvert, et font trois révérences la tête en bas, après quoi le maître des cérémonies marche à genoux, les mains jointes. Les ambassadeurs le suivent avec leurs interprètes, et au milieu de la salle ils font trois nouvelles révérences en la même forme. Ils marchent de là jusqu'au coin le plus proche des salles où sont les grands mandarins et les autres officiers, et là, il recommencent leurs révérences et s'arrêtent. Entre le roi et l'ambassadeur est une table où sont les présents que cet ambassadeur apporte, et entre la table et l'ambassadeur est un mandarin qui les reçoit. Dans la même salle de l'ambassadeur sont les ministres du roi, et entre eux et lui, le mandarin qui a soin de ce qui regarde la nation.

Le roi parle le premier, et ordonne à ses ministres de demander à l'ambassadeur dans quel temps il est parti d'auprès du roi qui l'envoie, et si tout la famille royale était alors en santé. L'ambassadeur répond par son interprète, l'interprète donne la réponse au mandarin, le mandarin au barcalon, et le barcalon au roi, qui s'informe du sujet de l'ambassade et ordonne à un officier de donner du bétel à l'ambassadeur. C'est à ce signal qu'on lui présente une veste, et cela fait, le roi se retire au bruit des trompettes et de quelques autres instruments. Avant que l'ambassadeur ait audience du roi, il l'a toujours du ministre, qui examine la lettre et les présents qu'il apporte. Ce n'est point au roi qu'il donne la lettre, mais à ce ministre, qui ne la reçoit qu'après quelques jours de Conseil tenu. Quand ce sont des ambassadeurs de grands souverains, comme de Perse, de la Chine, du Moghol, les grands du premier et second ordre vont au pied de la fenêtre où paraît le roi et se prosternent sur des tapis. Les mandarins d'une moindre dignité se tiennent dans une salle plus basse, et on va prendre l'ambassadeur, qui entre dans la palais ayant les mains levées sur la tête. Il marche entre deux salles, et monte des degrés qui sont vis-à-vis de la fenêtre où le roi s'est déjà rendu. Quand il est au haut de ces degrés, il met un genou en terre, et aussitôt on ouvre une porte pour le recevoir. Il observe tout ce que j'ai déjà dit, et s'avance jusqu'au lieu où il doit parler. Sur la table est un plat d'or, où est la lettre toute ouverte et traduite en siamois. Le ministre doit l'avoir reçue deux ou trois jours avant l'audience. Le lieutenant du ministre prend cette lettre et la lit tout haut, après quoi le roi s'informe par son ministre, et le ministre par le mandarin qui a soin des affaires de la nation de l'ambassadeur, de la santé du roi qui l'envoie, et de toute la famille royale. L'ambassadeur ayant répondu, le roi lui fait encore quelques questions, et on lui présente une veste et du bétel. Il demeure un peu de temps après que le roi s'est retiré, et ceux qui l'ont reçu le reconduisent jusqu'à son logis, sans aucun autre accompagnement. Il vous est aisé de voir par là avec combien de distinction M. le chevalier de Chaumont a été reçu. On a été au-devant de lui en fort grand cortège de balons jusqu'à deux lieues de Siam ; il a traversé la ville au milieu des mandarins les plus qualifiés du royaume ; un nombre infini de peuple qui bordait les rues s'est prosterné devant lui comme on fait devant le roi ; il est entré dans la salle de l'audience sans mettre le genou à terre ; il a parlé le premier au roi, et après lui avoir donné la lettre de Sa Majesté, que le roi a prise de ses mains, sans qu'elle ait passé par celles de son ministre ni qu'il en ait eu une première audience ; et toutes ces cérémonies étant finies, on l'a conduit à l'hôtel qu'on lui avait destiné, dans la même pompe qu'on avait été le recevoir.

Il est hors de doute qu'on lui aurait fait saluer la princesse reine, si les coutumes de ce pays-là l'avaient pu permettre, mais elle ne se montre point (16). M. Constance lui-même, qui est dans une si grande faveur, ne l'a jamais vue. Quoiqu'elle dîne avec le roi, comme je l'ai dit ailleurs, et qu'il aille souvent lui parler d'affaires pendant ce temps, il ne la voit pas pour cela. On met des paravents devant elle, et ce sont des femmes qui la servent, toujours prosternées en la servant. Elle est âgée de 27 ou 28 ans, et assez bien faite, à ce que disent les femmes des mandarins dont sa Cour est composée et qui le voient tous les jours. Elles sont prosternées devant elle comme les hommes le sont devant le roi, mais avec cette différence qu'étant prosternées, elles ont la liberté de la regarder, ce que les hommes n'ont pas avec le roi. Elle a sa Maison comme si elle était reine, le roi lui ayant donné des provinces dont elle tire le revenu et sur lesquelles elle a une puissance absolue. Ainsi elle tient conseil de toutes ses affaires avec ses femmes, et rend justice à tous ses sujets. Elle a même ses châtiments, et quand on lui fait des plaintes de quelque femme qui a fait des médisances, ou qui n'a pas gardé le secret, elle la punit en lui faisant coudre la bouche. Elle ne met point de bas, mais elle a de petites mules sans talon. Elle s'enveloppe d'une pièce d'étoffe de soie ou de coton, depuis la ceinture en bas, et comme cette manière de jupe n'est point plissée, elle l'attache avec les deux bouts. Une chemise de mousseline tombe dessus depuis la ceinture en haut, et elle a une écharpe sur la gorge, qui lui passant par-dessus le col, revient par-dessous les bras. Elle n'a pour toute coiffure que ses cheveux, qui étant longs de quatre ou cinq doigts, lui font comme une tête naissante. Elle aime extrêmement les odeurs, et passe les jours enfermée avec ses femmes sans rien faire (17).

Pendant le séjour de M. l'ambassadeur, le roi alla prendre quelques jours le divertissement de la chasse. La princesse reine l'y accompagna. Elle était dans une fort belle chaise, portée sur le dos d'un éléphant. Cette chaise se ferme si bien qu'il est impossible de la voir, mais elle voit tout le monde. Il y a des cavaliers qui marchent devant pour faire retirer le monde, et si par hasard il se rencontrait quelque homme sur le chemin qui ne pût pas se retirer assez tôt, il est obligé de se prosterner par terre et de lui tourner le dos. On dit qu'elle était extrêmement cruelle avant la mort de sa mère, mais qu'elle est présentement assez traitable. Cette mort arriva en 1681 et fut accompagnée de celle de la sœur du roi qu'il perdit en même temps (18). Ce prince, qui les aimait extrêmement toutes deux, fit faire des préparatifs très magnifiques pour brûler leurs corps. Il y avait plus de quarante mâts des plus gros et des plus hauts qu'on ait jamais vus, plantés devant son palais, pour soutenir toutes les décoration du lieu où cette lugubre cérémonie devait être faite. Chaque corps était dans une bière d'or massif, pesant chacune 150 livres, ou environ. Le feu ne pouvait consumer cet or, mais il était destiné à bâtir une pagode où l'on devait conserver les os de ces deux princesses. Le roi qui était sensiblement touché de leur perte, voulait que généralement tous ses sujets se rasassent la barbe et les cheveux, ce qui est la marque extérieure que presque tous les peuples gentils des Indes donnent de la douleur que leur cause la mort de leurs proches, mais les remontrances de quelques grands firent que cet ordre ne fut publié que pour le peuple, qui obéit promptement, y ayant peine de mort contre tous ceux qui y manqueraient. Je n'ai pu savoir les particularités de ces funérailles, mais la pompe des préparatifs qui furent faits en 1650 pour brûler le corps de la fille unique du roi de Siam qui régnait alors, vous donnera une idée de ce qui a pu être fait dans l'occasion que je vous parle (19).

Cinq tours furent élevées dans une des cours du palais du roi. Celle du milieu avait environ 120 pieds de haut, et les autres diminuaient à mesure qu'elles s'éloignaient de celle-ci. Ces tours étaient peintes et dorées, et avaient communication par des galeries à balustres aussi ornées que les tours. Le corps de la princesse avait été apporté devant la plus haute, et on l'avait mis sur un autel tout brillant d'or et de pierreries. Elle était debout, avec une robe traînante et toute semée de diamants, dans un cercueil d'or épais d'un pouce. Elle avait les mains jointes et le visage tourné vers le ciel. La couronne qu'on lui avait mise sur la tête, enrichie d'une nombre infini de diamants, était d'un prix excessif, aussi bien que son collier et ses bracelets. On avait dressé des échafauds où chacun ayant pris place, tous les grands du royaume vêtus simplement de toile blanche, qui est la couleur du deuil, s'avancèrent vers le corps et lui firent chacun une révérence. Elle fut accompagnée de fleurs et de parfums, qu'ils répandirent tout autour du corps et de l'autel, faisant voir sur leurs visages toutes les marques possibles d'une vraie douleur. Après eux, les dames vêtues aussi d'une toile blanche, et sans nulle autre parure, allèrent faire leurs révérences et répandre des parfums. Cette première cérémonie étant achevée, on mit le cercueil sur un char très magnifique et on le porta à vingt pas de là. Les grands du royaume et les dames lui rendirent encore de pareils honneurs, et tous pleurèrent si amèrement qu'il semblait que la perte fût particulière pour chacun. On mêla les cris avec les larmes, et ces démonstrations lugubres durèrent une demi-heure. Le char fut traîné ensuite par les principaux officiers de la Couronne vers le lieu où le bûcher avait été préparé. Après le char, on voyait marcher le fils aîné du roi, frère unique de la défunte princesse, qui était née de la même mère que lui. Il était vêtu de blanc, comme les seigneurs qui le suivaient, et monté sur un éléphant qui avait une housse en broderie et des chaînes d'or au cou. À ses deux côtés paraissaient deux de ses frères, nés d'autres femmes, montés sur des éléphants qui étaient ornés comme le premier. Chacun d'eux tenait le bout d'une longue écharpe de soie blanche, dont l'autre bout était attaché au cercueil, et autour de ce cercueil marchaient à pied quatorze jeunes fils de roi, vêtus de toile blanche, comme tous les autres. Ils avaient chacun un rameau d'arbre à la main, et étaient tous si bien instruits à pleurer qu'ils n'avaient aucune peine à fournir des larmes. À moitié chemin du lieu où l'on devait trouver le bûcher, il y avait plusieurs échafauds de côté et d'autre, où des mandarins du second ordre attendaient le convoi. Lorsque le corps passa devant eux, les uns jetèrent au peuple diverses sortes d'habits, d'autres des oranges pleines de ticals, que je vous ai déjà dit valoir plus de 30 sols de notre monnaie, et quelques-uns d'autres pièces d'argent qui valent environ 60 sols. Le convoi étant arrivé au lieu où l'on devait finir la cérémonie, les grands tirèrent le corps hors du char avec beaucoup de respect, et le posèrent sur le bûcher au son de plusieurs instruments qui formaient une harmonie très lugubre, à laquelle se mêlaient les cris de toutes la Cour. Ce triste concert étant fini, le corps fut couvert de bois de senteur. On y jeta un grand nombre de parfums, et les fils du roi retournèrent au palais avec les seigneurs. Les dames demeurèrent seules à garder le corps, qui ne fut brûlé que deux jours après. Ce qu'il y eut de rude pour elles, c'est que pendant tout ce temps, elles furent obligées de pleurer, sans qu'il fût permis à aucune de discontinuer ce triste exercice un seul quart d'heure. Le terme était long, puisqu'il y fallait employer la nuit ainsi que le jour. Afin que les pleurs ne cessassent point, on avait mis parmi elles quelques femmes qui tenaient de petites cordes faites en forme de disciplines, telles qu'on en a ici dans les couvents, et si quelques-unes de ces dames, ou succombaient au sommeil, ou se lassaient de pleurer, on les en frappait si rudement qu'elles étaient obligées de recommencer leurs cris et leurs lamentations. Pendant ces deux jours, les talapoins qui étaient sur des échafauds dans la cour où l'on avait d'abord exposé le corps de cette princesse, prièrent sans nul relâche pour le repos de son âme. À côté de cette cour, il y avait quantité de tours que l'on avait revêtues dehors et dedans de papier de toutes couleurs. Ces tours étaient remplies de feux d'artifice, qui durèrent quinze jours, et pendant ce temps, le roi fit distribuer de grandes aumônes aux pauvres et aux talapoins. On tient que cette dépense monta à 5 000 catis (20). Je vous ai déjà marqué qu'un tical valait environ 37 sols de notre monnaie ; il faut quatre ticals pour faire un tayl, et 20 tayls pour faire un cati d'argent. Il y eut outre cela plusieurs statues d'or et d'argent qui furent mises dans les plus belles pagodes du pays, à l'honneur de la défunte. Elles étaient faites de ce qu'elle avait reçu pendant sa vie de plus précieux du roi son père, et il y en avait deux, entre autres, toutes d'or, de quatre pieds et demi de haut, et épaisses d'un pouce et demi. Après que le corps eut été deux jours sur le bois de senteur qui devait servir à le brûler, toute la Cour alla au triste lieu où les dames faisaient toujours retentir leurs cris. La cérémonie commença par des prières que firent les talapoins, et quand elles furent achevées, le roi prit un cierge allumé des mains du sancrat (21) ou archiprêtre, et mit lui-même le feu au bûcher. Le corps fut réduit en cendres dans le cercueil d'or, où l'on avait laissé toutes les richesses qui lui avaient servi d'ornement. On en recueillit les cendres dans une urne d'or, et le tout fut fait avec grande pompe.

Tous les Siamois sont fort somptueux dans la célébration de leurs funérailles, et c'est en quoi ils font le plus de dépense (22). Ils emploient quelquefois une année entière à en faire les préparatifs, et à disposer les lieux où ils ont dessein de brûler les corps. Cependant, pour empêcher la corruption du cadavre, ils lui lient étroitement les doigts et les autres membres avec des cordes fort déliées, et lui font ensuite couler de l'eau salée par la bouche et par les yeux. Cette eau pénètre dans les autres parties du corps et fait sortir ce qu'il y a de plus impur et de plus propre à corrompre le reste. Les sépultures des particuliers sont aussi environnées de tours. Elles sont carrées, faites de bois de cyprès, et revêtues de carte, de gros papier de différentes couleurs, qui font un effet fort agréable à la vue. Au-dessus des tours sont quantité de feux d'artifice. Quand tous les préparatifs sont achevés, une partie des talapoins qui doivent faire la cérémonie se rend au lieu qu'on a choisi pour cela ; l'autre va quérir le corps au logis du mort. Après qu'on l'a rasé, lavé et parfumé, en présence de ces talapoins, on l'enferme dans une bière dorée sur laquelle s'élève une pyramide embellie de divers ornements de menuiserie aussi dorée. Le corps étant arrivé au lieu où il doit être brûlé, on le tire de la bière, et les talapoins l'ayant mis sur le bûcher, disent plusieurs oraisons, marchant tout autour. Pendant que la flamme le consume, on fait jouer les feux d'artifice, et le bruit qu'ils font est accompagné de celui de divers instruments de musique. Les plus proches parents pleurent, se font raser, et font faire des prières par les prêtres auxquels ils donnent de grandes aumônes. Les feux d'artifice ne manquent jamais dans cette sorte de cérémonie, c'est une des choses dont les Siamois s'acquittent le mieux. Ce qu'ils savent là-dessus, ils l'ont appris des Chinois, qui, à ce que quelques-uns prétendent, ont eu le secret de l'imprimerie et de la poudre à canon avant les nations de l'Europe. Le corps étant consumé, les gens qualifié en gardent les cendre dans des urnes d'or ou d'argent, qu'ils enterrent sous la pyramide ou dans la pagode que le mort a fait bâtir, n'y ayant poins de Siamois un peu riche qui ne veuille éterniser sa mémoire par cette dépense. Les cendres des pauvres sont jetées au vent. Ceux qui par excès de charité ont employé toutes leurs richesses à fonder des monastères ou à faire bâtir des pagodes sont brûlés aux dépens des talapoins, avec moins de pompe. On ne brûle ni les corps des criminels, ni ceux des enfants, mais on les enterre, les Siamois prétendant que ceux qui ont vécu sans honneur, ou qui sont morts sans avoir la connaissance de la religion et des dieux, sont indignes de jouir des privilèges des autres.

Si les talapoins sont appelés dans toutes les occasions de funérailles, ils ne le sont point quand il s'agit de se marier. Au contraire, on les fuit en ce temps-là, et on prendrait à mauvais augure qu'ils fussent présents à une semblable cérémonie. Voici ce qu'ils y observent : les parents du jeune garçon s'adressent à ceux de la fille, pour la demander en mariage. Ce sont eux qui en disposent, et ils l'accordent à celui qui leur plaît le plus, pourvu qu'il soit de la parenté, car c'est la coutume des Siamois de ne s'allier que dans leur famille, où nulle alliance n'est défendue que celle du frère et de la sœur ; encore s'ils ne sont point de la même mère, on leur permet de se marier ensemble. Quand les partis sont avantageux, pour empêcher qu'ils n'échappent, on marie les filles dès neuf ans, et les garçons à douze. Les parents étant d'accord, ceux du garçon vont présenter au père ou aux frères de la fille sept bossettes, ou boîte de bétel et d'arec, et quoiqu'en les acceptant, ils concluent en quelque façon le mariage, il ne laisse pas d'être encore douteux, et il est permis au garçon et à la fille de le rompre, malgré ce premier engagement, sans qu'il soit besoin d'un acte du juge. Quelque temps après ce présent reçu, les mêmes parents du garçon le vont offrir à ceux de la fille, et il présente lui-même plus de bossettes qu'auparavant. Le nombre le plus ordinaire est de quatorze. Alors le garçon demeure dans la maison de son beau-père environ un mois ou deux, seulement pour voir la fille et pour s'accoutumer peu à peu à vivre avec elle, car le mariage ne se consomme qu'après ce temps-là. Le jour où l'on en doit achever la cérémonie étant arrivé, les parents s'assemblent avec les plus anciens du lieu et mettent dans une bourse, l'un des bracelets, l'autre un anneau, l'autre de l'argent. D'autres font apporter des pièces d'étoffes qu'on met au milieu de la table. Ensuite le plus ancien, tenant une chandelle allumée, la passe sept fois autour des présents, pendant que tous les autres font des cris de joie, en souhaitant une longue vie et une parfaite santé aux mariés. Cela est suivi d'un grand festin, après lequel la fille est conduite chez le mari, pour demeurer avec lui. Les personnes de médiocre condition achètent leurs femmes, et consomment le mariage dès qu'ils ont payé la somme dont ils sont tombés d'accord. Ils se réservent toutefois la liberté du divorce, et de se remarier à d'autres quand et aussi souvent qu'ils veulent. Si le marie répudie sa femme sans les formalités ordinaires de justice, il perd l'argent qu'il a donné en se mariant. S'il la répudie par sentence du juge, qui ne la refuse jamais, les parents de la fille lui rendent son bien, en partageant les enfants, c'est-à-dire que s'il y a un garçon et une fille, la fille demeure avec le père et le garçon suit la mère. S'il y a deux garçons avec deux filles, chacun garde une fille et un garçon. Quoique mariés, ils ne laissent pas d'avoir des concubines, mais elles ne sont regardées que comme des esclaves, et la femme qui a une pleine autorité sur elles se contente de la préférence que lui donne le mari, et de ce qu'elle sait que ses enfants partageront seuls la succession, et n'en laisseront aux enfants des concubines qu'une bien petite part. Celle des personnes qui ont quelque qualité se partage ordinairement en trois, dont une part va au roi, l'autre est pour les frais des funérailles, qui sont toujours excessifs, et la troisième demeure aux enfants. Ils les élèvent avec beaucoup de douceur, et comme ils sont naturellement fort souples, on leur fait faire sans peine tout ce qu'on exige d'eux. Ils font de très grandes réjouissance lorsqu'ils les mènent la première fois à la rivière pour leur laver le corps ; c'est ce qu'on fait ordinairement quand ils ont atteint trois ans. Ils font préparer une manière de salle sur le bord de la rivière, où ils les doivent mener, et convient à cette fête, non seulement leurs parents, mais encore tous ceux qu'ils connaissent. Il y en a peu qui manquent à s'y trouver. Le père et les principaux de la famille les reçoivent au bruit de plusieurs sortes d'instruments. Il y a des musiciens et des danseurs dans la salle pour divertir l'assemblée, et si ceux qui viennent sont personnes considérables, on leur présente à manger. Ces dépense ne sont point du tout à charge au père, parce qu'il n'y a aucun des conviés qui manque à apporter un présent, soit d'un bijou, soit de quelque étoffe ou de quelque argenterie. Quand leurs enfants ont six ans, ils les envoient chez quelqu'un de leurs talapoins pour apprendre à lire et à écrire. Leur écriture approche assez de la nôtre, non seulement pour le caractère, mais pour le nombre des lettres et pour la façon d'arranger leurs mots. Ils écrivent comme nous de la gauche à la droite, et se servent de crayon. Leur papier est faible et a besoin qu'on le colle à une ou deux autres feuilles pour le soutenir. Après qu'on a commencé à instruire les enfants, s'ils ont de l'esprit, on continue de le cultiver, et l'on rend les uns capables de faire les fonctions de prêtre, et les autres d'être employés dans les charges qui se donnent au mérite sans aucun argent. Ceux qui demeurent dans les villes vivent du commerce ou se jettent dans la Cour. Il y en a quantité qui se font pêcheurs, et le nombre en est fort grand sur la côte et dans les villes, à cause de la commodité des rivières.

Enfin le jour arrivé où M. l'ambassadeur devait avoir l'audience de congé. Ce fut le 12 décembre. Il y fut conduit avec beaucoup de cérémonies, et le roi qui lui fit de grands honneurs, le pria de bien assurer Sa Majesté que son amitié lui serait toujours très chère, qu'il n'oublierait rien pour lui donner de la sienne toutes les marques qu'elle en pourrait souhaiter, et que si le roi voulait lui faire savoir les choses qui lui agréeraient le plus, de tout ce qu'il y avait de curieux dans les Indes, il enverrait exprès à la Chine et au Japon, pour les faire faire. Ensuite, voulant témoigner l'estime particulière qu'il faisait de M. l'ambassadeur, il lui fit présent d'un grand vase d'or qu'ils appellent bossette (23). Ce vase est la marque de la dignité la plus élevée de ce pays-là, et fait connaître qu'on est oya. Hors les seigneurs siamois, qui sont mandarins du premier ordre, il n'y a que le neveu du roi de Cambodge qui ait cette marque dans sa Cour. Le roi, en la donnant à M. l'ambassadeur, lui dit qu'il le dispensait des cérémonies accoutumées, parce qu'elles avaient quelque chose qui aurait pu ne lui être pas agréable. Ce sont différentes génuflexions qu'on est obligé de faire. M. l'abbé de Lionne et M. Vachet prirent aussi congé de ce prince, et reçurent chacun un crucifix d'or et de tambac, dont le pied était d'argent. Le tambac est un métal où il entre sept parties d'or et trois de cuivre qui donne à l'or un nouvel éclat, et qui est beaucoup plus estimé (24). Le roi avait eu dessein d'envoyer au Pape une chaise toute de tambac, et avait demandé à M. l'abbé de Choisy s'il voudrait bien la présenter de sa part, mais cela ne s'est point fait. Au sortir de l'audience, M. Constance mena M. le chevalier de Chaumont dans un salon qui était ouvert de tous côtés, entouré de jets d'eau. Il était orné de deux portraits, l'un de Sa Majesté très chrétienne, et l'autre de Mgr le Dauphin. On servit un grand repas, aussi abondant en poisson qu'en viande, avec différents ragoûts. Tout ce qui était pour M. l'ambassadeur fut mis dans de la vaisselle d'or. Il y avait des buffets très bien garnis, avec quantité d'argenterie. Le roi dîna dans le même temps et lui envoya trois plats de sa table ; on lui en avait servi plus de quatre cents.

Sur les cinq heures du soir, M. le chevalier de Chaumont partit de Louvo pour retourner à Siam. Il fut porté en chaise jusqu'aux balons, et toute sa suite alla à cheval. Plusieurs mandarins l'accompagnèrent, et les rues se trouvèrent bordées de soldats, d'éléphants et de cavaliers maures, comme elles l'avaient été dans le temps qu'on l'avait conduit à l'audience. Louvo n'était autrefois qu'un assemblage de pagodes environnées de terrasses, mais comme le roi s'y plaît et qu'il y passe la plus grande partie de l'année pour avoir le divertissement de la chasse du tigre et de l'éléphant, il en a fait une ville qu'il embellit tous les jours par les eaux qu'il fait venir des montagnes. Je crois que la Cour était déjà à Louvo, quand il arriva une éclipse de lune que le roi eut la curiosité d'observer avec les pères jésuites (25). Ils placèrent leurs lunettes et se tinrent dans la posture contrainte où il faut être en présence de ce prince, qui doit paraître toujours plus grand que les autres. Ainsi, l'on est obligé de se baisser pour n'être jamais aussi haut que lui. Lorsque les lunettes furent disposées, le roi voulut faire l'observation lui-même, et ces père lui ayant dit que s'il prenait leurs lunettes, il ne leur serait plus permis de s'en servir, parce que toutes les choses que touche le roi lui appartiennent et qu'elles ne peuvent plus être aux particuliers, il dit qu'il les dispensait de cette loi, qui n'était faite que pour ses sujets, et qu'il voulait qu'ils fussent entièrement debout devant lui pour mieux observer l'éclipse. Il y a encore une autre loi, qui est que tout ce qui sort du palais n'y peut plus rentrer. Quoiqu'il n'y ait aucune apparence que les Siamois fassent jamais de nouvelles découvertes dans l'astronomie, quelques descendants des brahmanes des Indes qui sont à Siam disputent avec assez de justesse le temps où doivent paraître les éclipses, mais aussi c'est en cela que toute leur science consiste, car pour ce qu'ils disent de la bonne ou mauvaise heure et des jours heureux ou malheureux, ce n'est qu'une pure superstition, à laquelle néanmoins tous les Indiens sont tellement attachés qu'ils n'entreprennent aucune affaire importante ni ne font aucun voyage sans avoir consulté leurs astrologues. Les Siamois n'ont aucune étude, ni de philosophie, ni de mathématique, et ne sont guère meilleurs médecins que bons astronomes. Les talapoins se mêlent de donner des remèdes aux malades, mais ceux qui sont les plus estimés sont quelques Chinois qui prennent le titre de médecins. Ils ont quelques remèdes généraux et particuliers, et ils réussissent quelquefois dans les maladies communes, mais c'est plutôt par hasard que par science, puisqu'ils n'ont qu'une connaissance très légère de la disposition du corps humain et qu'ils n'examinent point les humeurs qui y dominent. Quand leurs remèdes n'ont point de succès, ils sont sujets à avoir recours à la magie, ils se servent de pactes, de figures, de billets, et de paroles mystérieuses. Ils n'ont aucun exercice pour se rendre adroits aux armes, ni à monter à cheval. Ils ne laissent pas d'aimer la danse. Ils en ont de plusieurs sortes, et dansent au son de différents instruments, dont quelques-uns sont assez mélodieux. Il faut pourtant, pour les trouver agréables, que l'oreille y soit accoutumée.

Suite abrégée de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à Siam (Nouveau choix de pièces tirées des anciens Mercures et des autres journaux. Tome 16. Juillet 1758. p. 9 et suiv.)


Ce morceau tient au volume précédent, et quoique étranger au nouveau plan que je me suis prescrit, il ne pouvait être placé à qu'à la tête de ce volume. Le lecteur doit le regarder comme hors-d'œuvre.

M. l'ambassadeur arriva à Siam le 13 décembre, avec les ambassadeurs que le roi envoyait en France. M. de Chaumont et l'abbé de Choisy reçurent de Sa Majesté siamoise de riches présents, savoir des porcelaines, des paravents de Chine, des tapis, des étoffes de soie et d'autres curiosités du pays.

Avant de sortir de Siam, il faut encore vous en dire quelque chose. L'air du pays est fort tempéré, quoiqu'il ne soit qu'à quinze degrés de la ligne. Le territoire y est gras et très fertile en fruits, en riz et en orge. Il ne laisse pas d'y avoir beaucoup de belles campagnes incultes. Les habitants vivent de peu, s'accoutument à fuir le travail. Ces plaines abandonnées et les épaisses forêts dont les montagnes sont couvertes servent de retraite aux tigres, aux léopards, aux éléphants, aux rhinocéros et à d'autre bêtes féroces. Le nombre de biches et de cerfs doit être bien grand en ce pays-là, puisque tous les ans on porte au Japon plus de 300 000 peaux de ces animaux. Les bœufs, les vaches, les cochons, les buffles, les lièvres, les lapins et les sangliers y sont en très grande quantité, et il y a des oiseaux de toutes les espèces, excepté le cygne et le rossignol. Les rivières sont très poissonneuses, et l'on fait un grand trafic de peaux de raies ; il en est qui se vendent au Japon jusqu'à 100 écus, à cause de leur excessive grandeur. On y trouve aussi beaucoup de crocodiles.

Entre les fruits, le durian est le plus estimé ; il a une odeur forte et désagréable, mais un goût excellent. Comme il est extrêmement chaud, les Européens qui en mangent avec excès sont obligés de se baigner pour modérer l'ardeur qu'il leur cause. Il est de la grosseur et de la figure du melon. Il croît au haut du tronc et au-dessous des branches de l'arbre qui le produit. Quand il est mûr, il s'ouvre comme la grenade. Sa chair tendre, délicate et d'une blancheur éclatante est enfermée dans sept ou huit petites cellules. La figure des grains de sa chair approche de celle d'une amande verte, mais ils sont beaucoup plus gros. Il y a une quantité prodigieuse de mangues. C'est un des meilleurs fruits des Indes. Il est jaune en dehors et rouge en dedans, la peau en est assez mince. Il est gros comme une poire de Messire-Jean, et de la figure d'une amande. Ce fruit est doux, sain, et d'un goût agréable. Le mangoustan est un fruit qui ressemble à une noix verte, l'écorce en est unie et tendre, et d'un rouge foncé. Son goût tient de celui de la pêche et de la prune. Le jaque croît au pied de l'arbre ; il est gros comme une citrouille, sa chair est jaunâtre et ferme, d'un assez bon goût, mais indigeste. L'excès en cause un flux de ventre dont le remède est dans le noyau même du fruit que l'on prend grillé. Un jaque a quelquefois cent noyaux. L'ananas, fruit de ces climats, est aujourd'hui assez connu en Europe. Les figues y sont d'une excessive grosseur. Les feuilles de l'arbre qui les produit ont souvent une aune et demie de longueur, et servent à beaucoup d'usages, comme de serviettes et de nappes. L'arbre ne produit qu'une fois, et tous les ans il pousse de son pied un rejeton qui devient en moins d'un an un arbre parfait, et qui la même année donne son fruit et le rejeton qui lui succède. L'ate [l'anone ?], la pataie [la pastèque ?], le pamplemousse, l'orange sont encore des fruits de Siam. Ce climat produit aussi le coco dont l'utilité est si connue. L'arec donne une noix stomachique qui aide à la digestion, fortifie la chaleur naturelle et corrige l'humidité des aliments dont ces peuples se nourrissent. Les pauvres et les riches sont occupés à mâcher ce fuit depuis le matin jusqu'au soir, et quand ils se saluent, le premier acte de civilité, c'est de se présenter l'un à l'autre l'arec et de le mâcher aussitôt. De ce fruit joint à la feuille du bétel, on fait une composition avec de la chaux d'écailles d'huîtres brûlées. Dès qu'on en a mâché, les lèvres paraissent d'un rouge vermeil.

Le bétel est un arbre fort commun dans tout l'Orient, et le seul dont la feuille soit meilleure que le fruit. Il a la hauteur et la forme du poirier, mais sa feuille est plus épaisse et a moins de veines. Dans les États du Prêtre-Jean (26), il est réservé pour le souverain, et ce serait un crime digne de mort d'en arracher des feuilles. Les Siamois qui mangent de ce fruit ont les dents fort noires, et ils s'en glorifient, parce que cette couleur annonce qu'ils ont mangé d'une nourriture royale.

Il y a quelques années qu'on commença de semer du blé dans le haut pays, proche des montagnes. Il y vient fort bien et il est très bon. On y a planté plusieurs fois des vignes qui y viennent bien aussi, mais elles ne durent pas, parce qu'une espèce de fourmi les ronge jusqu'à la racine. On y voit beaucoup de cannes de sucre, dont le revenu est considérable, et quantité de tabac que les Siamois mâchent avec l'arec et le bétel.

Comme la campagne est assez unie, l'inondation de la rivière de Ménam est presque universelle, et pour s'en garantir, on bâtit les maisons en pilotis sur des levées, et l'on se communique au moyen des barques. Quelques-uns dans la campagne bâtissent sur des radeaux des cabanes flottantes. Les rues sont longues et droites, et comme elles sont bordées d'arbres des deux côtés, on voit, dans le temps de l'inondation, une ville, une forêt et une mer tout ensemble. Quoique les places publiques soient inondées, on ne laisse pas d'y tenir marché. Le peuple s'y assemble dans des balons (27).

On voit à Siam et à Louvo quelques maisons de pierre, mais construites et habitées par les étrangers. Chaque nation a son camp ou quartier séparé par les canaux même de la rivière qui partage la ville de Siam en plusieurs îles. Par là on évite les querelles qu'excite souvent le mélange des nations. Chacune a son chef qui répond d'elle, et son protecteur nommé par le roi. Les étrangers sont obligés de renouveler tous les ans au roi le serment de fidélité, et la cérémonie en est très solennelle. Tous les officiers de la Couronne y assistes. Le roi, dans un trône d'or et tout éclatant de pierreries, reçoit le serment de chacun des chefs, selon leur rang, après quoi on leur fait boire une eau préparée par les talapoins, et que l'on croit formidable aux parjures. Les prêtre tient la pointe d'une épée dans cette eau sainte, et il lance plusieurs imprécations contre ceux qui ne font pas le serment d'un cœur sincère, ne doutant point que l'eau ne les suffoque dans le même instant (28).

Dans les mœurs des Siamois, tout respire l'esclavage et la pauvreté. Leurs meubles consistent en quelques tapis et des coussins, mais quoique réduits au nécessaire absolu, leurs maisons ne laissent pas d'être fort propres. Leur batterie de cuisine est d'un cuivre jaune très luisant. Ils se baignent trois fois le jour dans l'eau la plus claire, et s'arrosent d'un parfum composé de santal, de musc, d'aloès, etc. Quoique sous la zone torride, ils sont olivâtres et non pas noirs. Ils ont le nez un peu court. Ils sont d'un naturel très affable, surtout pour les étrangers. Ils se nourrissent de riz et des fruits que le climat leur fournit en abondance.

Le riz qui croît dans ces campagnes inondées a tant de force que, quoiqu'il y ait cinq ou six pieds d'eau, il pousse toujours la tige au-dessus, de manière que le tuyau qui porte le grain croît à mesure que l'eau s'élève.

Les hommes et les femmes du peuple sont presque vêtus de même. Ils ont les pieds et les jambes nues, et rarement la tête couverte. Le vêtement des hommes est composé de deux pièces de toile ou d'étoffe légère, qu'ils appellent des longuis (29) ; l'un les enveloppe jusqu'à la ceinture, l'autre de la ceinture jusqu'à mi-jambe. Le vêtement des femmes est un peu plus long. Elles se couvrent le sein d'une écharpe de bétille (30) blanche ; leurs cheveux ployés en rond s'attachent derrière la tête avec une aiguille d'or. Leurs pendants et leurs bracelets sont des lames d'or semées de pierreries. Les pendants de la longueur d'un doigt son si pesants qu'ils font de grands trous à l'oreille. Leur taille n'est pas avantageuse, mais elle est bien prise et dégagée.

Les habits des mandarins et des grands ne diffèrent, dans leurs maisons, des vêtements du bas peuple, que par la finesse du longui, mais en public ils sont couverts d'une étoffe de soie rayée, ou de toile peinte de Masulipatam, et quoique ce vêtement ait six ou sept aunes, ils savent si bien s'en envelopper qu'il ne descend qu'au-dessous du genou. Les plus considérables ont un caleçon qui leur serre la jambe et qui descend au-dessous du longui. Ils ont aussi une veste de bétille blanche dont les manches et le corps sont fort larges, et qui descend jusqu'à mi-jambe. Quelques-uns ont des souliers comme les Indiens, il y en a même qui ont un chapeau fait en pyramide et orné d'un cordon d'or. Quand les mandarins ne l'ont pas sur la tête, ils le font porter derrière eux, au bout d'une canne. Ce sont les Hollandais qui leur en font présent. Le bonnet que portent les mandarins en paraissant devant le roi dans les jours de cérémonie est en forme de pyramide, et fait une bétille empesée et fort plissée (31). Le roi donne à quelques-uns des couronnes d'or, dont ils environnent leur bonnet. Ces couronnes ressemble à peu près à celles de nos ducs, comtes et marquis. C'est une grande distinction parmi eux.

On voyage en canot autour de Siam. Sur quelques-uns de ces canots, il y a de petites maisons de bois et de nattes. Comme ils sont très légers, et qu'il y a beaucoup de rameurs, il vont d'une extrême vitesse. Le peuple est à pied dans les rues. La plupart des mandarins vont à cheval, et les plus qualifiés sont portés sur les épaules de quatre hommes dans une chaise faite en brancard. Ils se servent d'éléphants à la campagne, mais rarement à la ville. Le roi en nourrit un très grand nombre. On les mène à la rivière au son des instruments, et l'on porte devant eux des parasols. On prétend qu'ils sont tellement faits à cette cérémonie, que si l'on manquait à l'observer, ils refuseraient de sortir.

Le roi ne marche jamais, non pas même dans son palais. Il se fait porter dans une chaise d'or massif.

La vaisselle des Siamois est communément de la porcelaine. Celle de la Chine est la plus estimée, parce qu'elle résiste au feu. Il en vient aussi du Japon qui a la même qualité.

Le roi est comme le dieu de Siam. Ses sujets, par respect, n'oseraient prononcer son nom. Il n'a jamais qu'une seule femme, à qui l'on donne le titre de reine, mais il a des concubines sans nombre, choisies parmi les plus belles filles du royaume. Il est absolu dans tous ses États, mais les dignités sont accordées au mérite. C'est par cette voie que M. Constance était parvenu. Ce prince est sévère sur le moindre crime, et jamais on n'a abusé impunément de sa confiance. Un meurtrier a la tête tranchée, et s'il a un complice, on pend au cou de celui-ci la tête du coupable. Elle y demeure exposée au soleil pendant trois jours, et la puanteur qu'elle exhale est elle-même un supplice affreux. La peine du talion est fort en usage. Il y a une exécution particulière pour les personnes de qualité. On conduit le coupable sur un échafaud qui est dressé devant un temple. Il est étendu sur un drap rouge, et on lui enfonce la poitrine avec une bûche de bois de santal (32).

Les mandarins qui rendent la justice tiennent leur séance tous les jours dans une salle du palais du roi. Tous les clients sont à la porte, et chacun entre quand il est appelé. Le barcalon juge toutes les affaires des marchands et des étrangers. La plupart des villes ont leur juridiction, dont on appelle au Conseil établi à Siam, qui prononce en dernier ressort. Il y a un officier préposé pour les tributs et les tailles. Quand les procès sont jugés, le rapport en est fait au roi lui-même, par le barcalon ou quelqu'un des premiers okyas. Le roi est assis sur un trône d'or, et tous les mandarins sont prosternés en terre. Il confirme ou change le jugement, selon ses lumières.

Jamais roi de Siam ne s'était fait voir au public comme celui-ci. Ils demeuraient enfermés, et l'État était livré à leurs ministres. Il a pris beaucoup d'amour pour les étrangers depuis qu'il est instruit de la grandeur de notre auguste monarque et des coutumes des rois de l'Europe. Il fait élever des édifices, et construire des vaisseaux sur le modèle des nôtres. Il a commencé à faire élever deux observatoires, l'un à Siam et l'autre à Louvo. Les troupes dont sa garde est composée sont de différentes nations, mais commandées par des Siamois.

Le royaume de Siam a 300 lieues de longueur du septentrion à l'Occident. La mer des Indes l'environne, excepté vers le nord, et un peu vers l'Orient, où il est borné par le Pégou et la Cochinchine. On y aborde de toutes parts, du Japon, des îles Philippines, du Tonkin, de la Cochinchine, de Chiampa, de Cambodge, des îles de Java et Sumatra, de Golconde, de Bengale et de toute la côte de Coromandel. La ville de Siam a trois lieues de tour. Il n'y a que les Mores, les Chinois, les Français qui soient dans la ville, toutes les autres nations sont aux environs, divisées par camps.

Les Siamois sont obligés de servir le roi gratuitement quatre mois de l'année, et toute l'année s'il en a besoin, à quelques travaux qu'il les emploie (33). Aussi faut-il que les femmes travaillent pour l'entretien des maris. Le soldat lui-même n'a aucune paye. Le roi d'à présent a voulu payer ses troupes, à l'exemple des rois de l'Europe, mais la somme en argent eût été trop considérable. Il a changé cette paye en riz, qui leur est distribué. On leur en donne assez pour leur nourriture et ils sont contents. Leur manière de faire la guerre est de repousser l'ennemi hors de sa place. Ils tirent leurs flèches en l'air ou contre terre, seulement pour lui faire peur. Ils vont enlever la nuit les habitants des villages ennemis, hommes, femmes et enfants, qu'ils réduisent en esclavage. Cependant ils commencent à combattre à notre manière, instruits par des chefs européens.

Les Siamois et les Péguans sont ennemis irréconciliables. Les femmes de ces derniers sont extrêmement portées à l'amour, et le commerce en est dangereux (34). Celles de Laos sont blanches, belles et très familières. Un homme qui en rencontrerait quelqu'une ne pourrait se dispenser de la baiser devant tout le monde, et elle se croirait offensée s'il en usait autrement.

Les officiers ou mandarins siamois ne font aucune dépense. Le roi leur donne tous leurs valets, qui les servent sans aucun gage pendant six mois de l'année. Comme ils en ont un grand nombre, les uns sont en exercice pendant que les autres se reposent, et ceux-ci paient tous les ans une somme à leurs maîtres.

La plupart des habitants de Siam sont maçons ou charpentiers. Ils sont très habiles et font de beaux ouvrages avec de la chaux qu'ils détrempent dans une eau tirée de l'écorce d'un arbre qui la rend si solide qu'elle dure deux cents ans sans se gâter.

Leurs cérémonies pour la guérison des maladies sont très singulières. On fait dans la maison du malade un bruit épouvantable avec des cloches, des cornets et des tambours. Après qu'un homme qui porte un bonnet en pyramide sur la tête et qui est vêtu d'une chemise de soie, a fait des contorsions horribles, il prend un arc et une flèche, et une prétendue sorcière lui présente des fleurs et des fruits, sur lesquels il jette de l'eau, comme s'il voulait les bénir. Il en jette aussi sur les animaux dont on doit faire un sacrifice pour obtenir la guérison du malade.

Le roi de Siam fait un commerce considérable. Il envoie tous les ans à la Chine cinq ou six navires chargés de draps, de salpêtre, de corail, d'étain et d'argent, et il en tire des rubis, de l'or, des soies crues, des étoffes de soie, des satins, du musc, des porcelaines, des ouvrages vernissés, du bois de la Chine, du thé, de la couperose, de la rhubarbe et plusieurs racines ou herbes propres à la médecine. Il envoie au Japon deux ou trois navires qui ne portent que des marchandises qu'on peut donner à très bon compte, comme des cuirs de toutes sortes d'animaux. On rapporte de l'or et de l'argent en barre, du cuivre rouge, beaucoup d'ouvrages d'orfèvrerie, des paravents, des cabinets vernissés, des porcelaines, du thé, etc. Il échange avec le Tonkin pour des draps, du corail, de l'ivoire, de l'étain, du poivre, du salpêtre, etc. les mêmes marchandises à peu près que lui fournit le Japon. Le royaume de Siam n'a de son cru que de l'étain, du plomb, du bois de Japon, de l'ivoire, du salpêtre, des cuirs d'éléphants et d'élans, beaucoup de poivre, de l'arec, du fer, et quantité de riz.

On prétend qu'il y a des mines d'or, d'argent et de cuivre. Ce qui le fait croire, c'est qu'on trouve quelquefois dans des ravines quelques grains de ces métaux. Le roi ayant fait rechercher ces mines par un Suisse, habile chimiste, on découvrit quelques veines de cuivre, mais le chimiste ne voulut pas répondre qu'il y en eût d'or ni d'argent, quoiqu'il eût remarqué sur quelques montagnes les signes qui indiquent ces métaux précieux. Il y a dans diverses provinces des mines de plomb et d'étain, qui rendent beaucoup, et auxquelles on travaille sans beaucoup de peine. On assure même qu'il y a des mines d'un métal approchant de l'étain, que les Hollandais appellent speautre (35).

On croit que le revenu du roi est de vingt-quatre millions d'or, dont la plus grande partie est prise sur l'entrée et la sortie des marchandises étrangères.

Par une loi fondamentale du royaume, quand le roi meurt sans laisser un fils qui ait atteint l'âge de quinze ans, c'est le frère du roi qui lui succède.

Les charges de la Cour sont héréditaires, à moins que ceux qui les possèdent n'obligent le prince, par leur mauvaise conduite, à déclarer leurs enfants incapables de leur succéder.

Dans les provinces éloignées, ceux qui ne servent pas le roi lui paient tant par tête.

Il est temps de revenir à M. l'ambassadeur. Le 13, M. Constance vint de Louvo le trouver à Siam, et M. le chevalier de Chaumont en partit avec lui le lendemain au soir, accompagné de treize canots de Sa Majesté, et au bruit de l'artillerie des forteresses, il arriva le 15 à Bangkok. Cependant les ambassadeurs nommés pour venir en France l'attendaient dans une frégate (36), dans laquelle on avait mis la lettre du roi de Siam. Cette frégate ayant passé devant Bangkok, le canon salua la lettre du roi. Le 16, M. l'ambassadeur partit de Bangkok, et trouva la frégate à la barre de la rivière. Le 17, il se rendit avec sa suite à bord de l'Oiseau. La frégate vint mouiller près de ce vaisseau français. Le premier ambassadeur alla parler à M. le chevalier de Chaumont des cérémonies qu'on observerait pour transporter la lettre du roi de Siam de la frégate sur le vaisseau. Cette lettre écrite sur une feuille d'or qui se roule, était enfermée dans trois boîtes l'une dans l'autre, la première de bois du Japon verni, la seconde d'argent, et le troisième d'or. Elle était placée sur une espèce de pyramide (37). Le second ambassadeur de Siam prit la pyramide sur son épaule, et la porta ainsi sur le vaisseau où elle fut mise en parade sur la dunette, avec plusieurs parasols qui lui servaient de dais. Elle fut saluée de vint et un coups de canon, et toutes les fois que les ambassadeurs ou les mandarins de leur suite passaient devant la lettre de leur roi, ils la saluaient à leur manière.

Le lendemain de l'arrivée de M. le chevalier de Chaumont à la barre de la rivière, M. Constance vint prendre congé de lui avant que de partir. Ce ministre entra dans la frégate, où il termina quelques affaires avec le père Tachard qui venait en France demander douze jésuites pour le roi de Siam (38). Les ballots où étaient les présents que Sa Majesté siamoise envoyait au roi de France étaient en si grand nombre qu'il fut impossible de ménager de la place pour les deux petits éléphants destinés pour Mgr le duc de Bourgogne et pour Mgr le duc d'Anjou. Ainsi, on fut obligé de les laisser.

Le 6 janvier, M. l'abbé de Choisy qui avait reçu l'ordre de prêtrise à Siam de M. l'évêque de Métellopolis, dit sa première messe dans le vaisseau. Il est assez extraordinaire de se faire prêtre à 6 000 lieues de son pays, et de dire sa première messe sur la mer.

Quelques jours après avoir quitté la côté de Banten, on eut le divertissement d'une chasse qu'un poisson fait au poisson volant. Celui-ci que son ennemi oblige en le poursuivant à se lever hors de l'eau, se soutient en l'air tant que ses ailes sont humides, mais dès qu'elles commencent à se sécher, il faut qu'il retombe. L'autre poisson observe sa chute, fond sur lui et le dévore.

Le 12 mars, on découvrit le cap de Bonne-Espérance. On était assez près de la terre lorsque le vent obligea de relâcher à l'île Robin. Cette île est stérile et n'est habitée que par quelques Hollandais que l'on y relègue pour des crimes et qu'on y emploie à faire de la chaux.

Le vent ayant cessé d'être contraire, on leva l'ancre et le vaisseau gagna le mouillage du Cap. Le fort dont je vous ai déjà dit quelque chose est un petit pentagone régulier. Il y a dedans 40 pièces de canon, dont 16 ou 18 battent la mer. Il n'est pas fort éloigné du bourg où les Hollandais ont leur habitation. Ce bourg n'a encore que 80 ou 100 maisons, qui ne laissent pas d'être jolies, quoique couvertes de paille. Elles sont habitées par les Hollandais. Les habitants du pays n'ont que de misérables cabanes où à peine ils peuvent être debout. Elles ont seulement 10 à 11 pieds de longueur. Toute une famille y demeure, et ils n'ont pour lits que des trous faits dans la terre.

Quand M. l'ambassadeur arriva au Cap, il n'y avait que six semaines que le gouverneur était revenu d'un voyage qu'il avait fait qu'au vingt-quatrième degré de la ligne. Son dessein était principalement de reconnaître des mines d'or que les Hollandais ont soin de tenir bien secrètes. Ce peuple commerce avec huit nations de ce pays-là, dont une est si paresseuse que lorsque dans quelque famille il y a trois garçons, on en met un hors d'état de multiplier, pour avoir moins de monde à nourrir. Ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils portent les boyaux des animaux autour de leur cou, de leurs bras et de leurs jambes, moins pour en être ornés que pour les manger dans le besoin, sans autre apprêt que leur appétit.

On demeura au Cap 12 ou 13 jours. C'était le temps de premières vendanges, car on y cueille le raisin deux fois l'année. On y mange divers fruits de l'Europe, des pommes, des poires, des cerises, des prunes, des abricots, des melons et toutes sortes de fruits des Indes orientales et occidentales, ananas, bananes, patates, etc.

On raconta aux Français que dans la saison des melons, les singes allaient dans les jardins où ils se rangeaient d'espace en espace, tandis qu'il en demeurait dehors pour faire le guet ; qu'ils se donnaient les melons de main en main, mais que quand ils se voyaient surpris, ils les quittaient pour prendre des pierres qu'ils jetaient à ceux qui venaient les attaquer. Il soutiennent le combat tant qu'on ne leur présente point d'armes à feu. Ils appréhendent ces armes et fuient aussitôt qu'ils en aperçoivent.

On partit du Cap le 26 mars. Le 28 avril on passa la ligne fort heureusement, et l'on arriva à Brest le 18 juin, sans avoir fait d'autre perte que celle d'un des mandarins qui étaient dans la frégate.

Ce grand voyage s'est fait en quinze mois et demi, en y comprenant le temps du séjour.

PAGE SUIVANTE : 3 AOÛT 1686 - 31 MARS 1687

NOTES

1 - Il s'agissait de François Pallu et du prêtre franciscain italien Bernardin della Chiesa. On lit dans le Journal de la Mission (Launay, Histoire de la Mission de Siam, I, p. 118) : Le 5 avril [1683], les deux prélats ayant fait demander leur congé au roi, Sa Majesté voulut leur donner encore une seconde audience, après laquelle (ce qui ne s'était pas pratiqué de mémoire d'homme), on leur fit voir tout le palais, excepté la chambre où était le roi. 

2 - Le tical, que les Siamois appelaient baht (บาท), qui est aujourd'hui le nom de l'unité monétaire de la Thaïlande, était une monnaie d'argent. Elle portait l'empreinte d'un ou de deux poinçons et ressemblait assez, par sa forme ronde, à une chevrotines ou à une balle. Ce type de monnaies, appelées pot duang (พดด้วง) en siamois, était d'une origine fort ancienne, sans doute dérivé des monnaies bracelet du royaume de Lanna. Son usage s'est généralisé à partir du règne du roi Rakhamhaeng et s'est prolongé jusqu'en 1904. Au XVIIe siècle, la valeur du tical s'établissait entre 30 et 40 sols selon les auteurs. Joos Schuten l'estimait à 30 sols en 1637, Jacques de Bourges à 37 sols en 1668, Nicolas Gervaise à 33 sols et 6 deniers en 1684-1685, l'abbé de Choisy à 37 sols ½ en 1685, le chevalier de Chaumont et le chevalier de Forbin à environ 40 sols en 1685. 

3 - L'abbé de Choisy mentionne ces funérailles dans son Journal du 15 novembre 1685 et en donne une description : Nous avons trouvé à un quart de lieue de la ville la pompe funèbre du grand talapoin de Pégou. Cela était en vérité fort singulier et je voudrais pouvoir vous en faire une bonne description. La scène était dans une grande campagne d'eau, bornée de tous côtés par de beaux arbres verts chargés de fruits. Au milieu s'élevait une représentation fort haute et fort dorée, avec une pyramide d'architecture chargée de banderoles. Au bas de la pyramide étaient quarante ou cinquante talapoins marmottant certaines moralités qu'ils croient soulager l'âme du défunt. D'autres racontent les principales actions de sa vie. Il y avait d'autres petites pyramides autour de la grande, toutes dorées et en huit endroits différents on avait préparé des feux d'artifice pour le soir. On les aime fort en ce pays-ci. Mais ce que j'ai trouvé de plus beau, c'est un nombre innombrable de balons chargés de peuples qui étaient venus au service et qui tous gardaient un silence profond et respectueux. Pas un ne parlait à son voisin. Plus loin étaient plusieurs balons chargés de présents pour les talapoins officiants. Il y avait aussi deux théâtres où des farceurs masqués faisaient force postures diaboliques. 

4 - Cet animal énigmatique viendra enrichir le bestiaire fantasmagorique des forêts asiatiques. On pourra y ajouter la bête décrite par le Marseillais Vincent Leblanc, qui a la face semblable à un homme, toute repliée, et ne va que la nuit : on l’appelle espalouce. Elle monte sur les arbres et fait de grands cris comme en se plaignant, pour attraper quelque chose, et quand elle ne peut rien trouver, elle mange la terre. C’est une bête qui va fort lentement, et s’en trouve en plusieurs lieux. (Les voyages fameux du sieur Vincent Leblanc, Marseillais […], 1648, 1ère partie, p. 158). Et l'on retranchera, bien entendu, les lions et les dromadaires de la faune siamoise. 

5 - La nouvelle lune tombait le 26 novembre 1685. Selon l'abbé de Choisy, cette fête a eu lieu le 27 novembre 1685 : La fête se fait tous les ans le premier jour de la lune de novembre et ce jour commence le premier mois de l’année siamoise. Il s'agissait sans doute de la fête de con parian, le hissage des lanternes, évoqué dans l'ouvrage Siamese State Ceremonies de H. G. Quaritch Wales, London, 1931. Gerolamo Emilio Gerini lui consacre un paragraphe dans Encyclopædia of Religion and Ethics, Hastings, volume V, Edinburgh, New York, 1912, p. 888 : Les lampes sont hissées sur des mâts le jour de la nouvelle lune et allumées à la nuit, jusqu'au deuxième jour du déclin. Elles sont gardées allumées pour éloigner les esprits, et aussi pour empêcher l'eau d'envahir les rizières alors que les épis de riz n'ont pas atteint leur maturité. Gerini voit dans cette fête une transposition du Dipavali, la fête des lumières qui marque le passage du nouvel an hindou. 

6 - Donneau de Visé ne donne qu'une version tronquée de ce traité religieux. On pourra en lire le texte complet dans le Journal de l'abbé de Choisy du 30 novembre 1685. Ce traité fut loin de satisfaire les missionnaires, qui accusèrent Phaulkon d'y avoir, au tout dernier moment, inséré des conditions qui restreignaient considérablement les privilèges accordés par le roi Naraï. Dans ses Mémoires, Bénigne Vachet écrivait : Si nous y prenons garde, tous ces grands privilèges accordés en faveur de la religion et du commerce sont viciés par tant de conditions odieuses qu'ils n'ont jamais pu avoir leur effet ; non pas qu'il en faille imputer la cause au roi de Siam, car il les aurait tous donnés sans aucune restriction, si Constance, par un esprit de domination, voulant se réserver à lui seul la gloire de les conserver ou de les détruire quand bon lui semblerait, n'eût inventé des conditions de sa tête auxquelles le roi de Siam n'aurait jamais pensé, tant il était disposé en tout et partout de favoriser l'ambassade et de satisfaire le roi de France. (Cité par Launay, op. cit., I, p. 174). 

7 - On trouve plus couramment Sommona codom, corruption de Gautama, le nom de Bouddha. 

8 - Pierre Lambert de la Motte (ou de la Motte-Lambert), l'un des premiers missionnaires français arrivés au Siam en 1662, avec Jacques de Bourges et François Deydier. On pourra consulter une notice biographique de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Pierre Lambert de la Motte

9 - Vassa, le carême bouddhisme, que les Thaïs appellent Phansa (พรรษา), débute le lendemain de la pleine lune du 8ème mois du calendrier indien (généralement juillet) et se termine le lendemain de la pleine lune du 11ème mois (généralement octobre). Pendant cette période, qui correspond à la saison des pluies, les moines ne doivent pas voyager et restent dans leur monastère. 

10 - Forbin refusait absolument de rester au Siam et ne s'y résigna que contraint et forcé par un ordre écrit du chevalier de Chaumont. 

11 - Cette histoire est racontée par l'abbé de Choisy dans son Journal du 26 novembre 1685. 

12 - Il s'agissait de M. La Mare, ou Lamare, ingénieur brillant, qui demeura au Siam et y entreprit de nombreux travaux. Dans son ouvrage L'Europe et le Siam du XVIe siècle au XVIIIe siècle - Apports culturels, 1993, p. 181 et suiv., Michel Jacq-Hergoualc'h énumère les projets de fortifications élaborés par l'ingénieur : Nakhon si Thammarat (Ligor), Phattalung (Bourdelun), Songkhla (Singor), Inburi (Inbourie) Lopburi (Louvo), Mergui, etc. Mais c'est Bangkok, la clé du royaume, qui devrait constituer pour lui une priorité. Toutefois, les travaux n'avancèrent guère, et lorsque l'ambassade Céberet - La Loubère arriva au Siam en 1687, presque rien n'était fait, et Vollant des Verquains, ingénieur certainement moins brillant, mais particulièrement imbu de lui-même, accabla de reproches et de sarcasmes le pauvre La Mare, accusé de grave incompétence. 

13 - Louis de France, duc de Bourgogne, fils de Louis de France, le grand dauphin et de Marie-Anne de Bavière, et petit-fils de Louis XIV, était né le 6 août 1682. Son frère Philippe de France, duc d'Anjou, qui deviendra le roi Philippe V d'Espagne avait vu le jour l'année suivante, le 19 décembre 1683. Un troisième petit-fils, Charles de France, duc de Berry, viendra compléter la fratrie le 31 août 1686. 

14 - Cette ambassade envoyée par Shah Suleiman était sans doute organisée en réponse à une ambassade siamoise envoyée en Perse l'année précédente. Lors de son passage en Perse en 1684, Engelbert Kaempfer notait la présence d'une ambassade siamoise à la Cour du shah, menée par un « Siamois natif de Perse ». 

15 - S'il faut en croire le père Tachard, le roi Naraï n'envisageait pas davantage de se convertir à l'Islam qu'au christianisme : Est-il vrai, repris le roi, que l'ambassadeur de Perse m'apporte l'Alcoran ? On le dit ainsi, Sire, répondit le seigneur Constance. À quoi le roi répliqua sur le champ : Je voudrais de tout mon cœur que l'ambassadeur de France fût ici pour voir de quelle manière j'en userai envers l'ambassadeur de Perse. Il est bien sûr que si je n'étais d'aucune religion, je ne choisirais pas la mahométane. (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p. 308). 

16 - Princesse Sudawadhi (สุดาวดี) Krom luang (princesse de 3ème rang) Yothathep (กรมหลวงโยธาเทพ), 1656-1735, fille unique du roi Naraï et de la Princesse Suriyong Ratsami (สุริยงรัศมี), une de ses concubines. Après la mort du roi son père, elle épousa son successeur, Phetratcha (เพทราชา).

ImageL'illustre princesse reine de Siam.

17 - On peut se demander comment les auteurs de relations ont pu accumuler autant de détails intimes sur une princesse qu'aucun homme n'a jamais vue et n'a le droit de voir. En fait, il semblerait qu'ils aient été révélés par Phaulkon, qui les tenait lui-même de son épouse, familière de la princesse. 

18 - La sœur cadette unique du roi, Si Suphan (ศรีสุพรรณ), souvent nommée sous le titre de Princesse Racha Kanlayani (ราชกัลยาณี). 

19 - Le passage qui suit reprend presque mot à mot le chapitre VII (p. 37 et suiv.) des Voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs autres pays étrangers, 1er voyage, par Monsieur Glanius (sans doute le traducteur) publié à Amsterdam en 1681. 

20 - Le cati, que les Siamois appelaient chang (ชั่ง) n'était pas une monnaie réelle, mais une unité de compte représentant un poids d'argent, qui valait, selon le système chinois, entre 600 et 800 g. D'après le système thaïlandais, le tael (tamlung : ตำลึง) est aujourd'hui fixé à 60 g, et il faut 20 tamlung pour faire un chang, qui vaut donc officiellement 1,2 k. 

21 - Sangkha rat (สังฆราช) : supérieur d'une communauté monastique. 

22 - Ce paragraphe sur les funérailles des Siamois et le suivant sur le mariage sont tirés, pour l'essentiel, des Voyages de Jean Struys, (op. cit., 1er voyage, chapitre VI, p. 34 et suivantes. 

23 - Dans L'Ambassade de Siam au XVIIe siècle, Paris, 1862, p. 69, Étienne-Gallois écrit : Le roi l'assura [Chaumont] qu'il avait été satisfait de ses rapports personnels avec lui et de toute sa négociation, en témoignage de quoi il lui donna le Lelom, [Talum : ตะลุ่ม], c'est-à-dire la plus haute distinction du royaume, qui faisait du titulaire un oya, quelque chose de plus qu'un duc en France. Étienne-Gallois ajoute en note : Les Portugais donnaient à cette éminente distinction le nom de bolseta. Évoquant ces boîtes honorifiques, La Loubère cite le krob (ครอบ) et le tiab (เตียบ) : Le krob est une boîte d'or ou d'argent pour l'arek et le bétel. Le roi les donne, mais ce n'est qu'à certains officiers considérables. Elles sont grosses et couvertes, et fort légères ; ils les ont devant eux chez le roi et dans toutes les cérémonies. Le tiab est une autre boîte pour le même usage, mais sans couvercle, et qui demeure au logis. C'est comme un grand gobelet, quelquefois de bois vernis, et plus la tige en est haute, plus il est honorable. Pour l'usage ordinaire, ils portent sur eux une bourse où ils mettent leur arek et leur bétel, leur petite tasse de chaux rouge et leur petit couteau. Les Portugais appellent une bourse bosseta, et ils ont donné ce nom au krob dont je viens de parler, et après eux nous les avons appelés bossettes. (Du royaume de Siam, II, 1691, pp. 70-71). Lorsqu'il évoque les talum, La Loubère les décrit ainsi : Tables à rebord sans pied, appelés autrement bandèges, et par nos marchands plateaux. (op. cit. II, p. 67).

ImageTalum.
ImageTiap, ou plutôt krop, selon la description de La Loubère. 

24 - Alliage d'or et de cuivre. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré : Le tambac

25 - Cette scène a été illustrée par une gravure insérée dans le Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard, publié en 1686.

ImagePalais de Louvo d'où le roi de Siam observe l'éclipse de lune. 

26 - Personnage légendaire ou réel, le Prêtre Jean, roi chrétien d'un pays d'Asie, aurait vécu au XIIe siècle. Nous citons G. Brunet qui publia en 1877 La légende du Prêtre Jean (Bordeau : Charles Lefebvre, extrait des Actes de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, p. 3) : Vers le milieu du XIIe siècle, les conquêtes des croisés dans la Palestine étaient sérieusement menacées ; la puissance des Sarrasins s'était accrue d'une façon effrayante ; Édesse venait d'être enlevé d'assaut (1144) ; le découragement se répandait parmi les chrétiens. Soudain, se répandit en Europe le bruit qu'un puissant roi, fidèle à la religion de Jésus et maître d'une partie de l'Asie, le Prêtre Jean, avait remporté de grandes victoires sur les Musulmans et qu'il marchait au secours des croisés. Le pape Alexandre III écrivit une lettre à ce mystérieux souverain. Le messager s'évanouit dans la nature et le Prêtre Jean ne vint pas au secours des croisés. Toutefois, de nombreuses chroniques ou témoignages, dont celui de Marco Polo, firent état de cet énigmatique potentat dont personne ne put situer précisément les États : Perse, Arménie, Inde, Tibet, Mongolie, Éthiopie ? Une chose est sûre, ils étaient établis, d'après Jean de Hesse, aux extrémités de la terre habitable. 

27 - Même s'ils n'ont plus aujourd'hui grand-chose d'authentique, les marchés flottants sont l'occasion pour les touristes de réaliser de jolies photos…

ImageSouvenir du Pays du sourire...

28 - Cette cérémonie, appelée theu nam (ถือน้ำ), littéralement : tenir l'eau (d'allégeance), était l'adaptation siamoise d'un rituel brahmanique. 

29 - On trouve plutôt langouti, de l'hindi langoṭī, une pièce d'étoffe nouée autour de la taille. Langouti est une pièce de linge dont les Hindous se servent à cacher les parties naturelles. (La Boullaye-le-Gouz, Les voyages et observations du sieur de La Boullaye-le-Gouz, gentilhomme angevin, 1653, p. 529). 

30 - Mousseline de coton, originaire d'Inde. 

Bonnet siamois (lomphok) avec sa boîte de rangement.

31 - Ces bonnets s'appelaient des lomphok (ลอมพอก). Ils furent très populaires en France, tant par les descriptions qu'en firent les voyageurs que par les innombrables images, illustrations, médailles, almanachs, qui circulèrent à l'occasion de la visite des ambassadeurs siamois. Dans la comédie La foire de Saint Germain de Dufresny et Regnard, représentée en 1695 à l'Hôtel de Bourgogne, les marchands proposent, outre des robes de Marseilles et des chemises de Hollande, des bonnets de style siamois, ce qui prouve que, dix ans après le départ de la grande ambassade de Kosa Pan, le souvenir des Siamois était encore bien vivace dans le peuple de Paris. 

32 - Ce mode d'exécution était strictement réservé aux pesonnes de sang royal, la loi interdisant qu'on fît couler leur sang. 

33 - Les roturiers les plus privilégiés, attachés à un noble ou à un prince, (phrai som : ไพร่สม), n'étaient pas astreints aux corvées, ou seulement pour une très courte durée. Il n'en était pas ainsi pour les roturiers du rang le plus bas, les phrai luang (ไพร่หลวง) qui pouvaient être astreints à six mois de service, voire davantage. Toutefois, ils pouvaient s'en affranchir en acquittant une contrepartie en nature ou en espèces (ngoen kha ratchakhan : เงินค่าราชการ). On les appelait alors phrai suay (ไพร่ส่วย). Ils pouvaient également être affectés à l'armée, ils étaient dans ce cas phrai tahan (ไพร่ทหา).

Les corvées d'État et l'esclavage furent abolis par le roi Chulalongkorn en 1905. 

34 - Le Marseillais Vincent Leblanc avait évoqué la reine Tirada, qui obligeait les femmes de Pégou à se montrer impudiques pour détourner les hommes du péché de sodomie auquel, paraît-il, ils étaient fort inclins. (Les voyages fameux du sieur Vincent Leblanc, Marseillais, 1648, pp. 155-156). On trouve davantage de détails dans la Relation de Johan Albrecht de Mandelslo aux Indes orientales, publiée dans la Suite de la relation du voyage en Moscovie, Tartarie et Perse d'Adam Olearius, traduit par Abraham de Wicquefort, II, Paris, 1659, p. 298-299 : La sodomie était autrefois si commune en ce pays-là, que pour extirper ce vice qui allait détruire toute l'espèce, une reine de Pégou s'avisa d'ordonner par édit que les hommes porteraient dans la verge une sonnette qui l'enfle en sorte qu'ils ne sont plus capables d'outrager la nature. Et afin que les femmes ne soient point frustrées de ce qui leur est dû, on leur ôte la virginité dès la première jeunesse, par le moyen d'une certaine composition qui fait un effet tout contraire à celle dont les femmes publiques se servent en quelques endroits pour donner plus de plaisir à leurs ruffians. (…) Les femmes font tout ce qu'elles peuvent pour se rendre aimables pour attirer les hommes, en ne se couvrant les parties honteuses que d'un petit linge, qui ne les cache pas si bien que le moindre vent ne découvre tout ce qu'elles portent. 

35 - Le French and English Dictionary du réverend Joseph Wilson (Londres, 1839, p. 487) donne la définition du mot spelter : Une sorte de semi-métal. Zinc. On trouve également speauter, spelten, spiauter, etc. Le mot désigne vraisemblablement le métal que les Français appelaient calin, un étain de médiocre qualité. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré : Le calin 

36 - Ces trois ambassadeurs étaient Okphra Visut Sunthon (ออกพระวิสุทธิสุนทร) dit Kosapan (โกษาปาน), Okluang Kanlaya Ratchamaïtri (ออกหลวงกัลยาราชไมตรี) et Okkhun Siwisan Wacha (ออกขุนศรีวิสารวาจา).

ImageOkphra Visut Sunthorn, dit Kosapan, et connu en France sous le nom de Ratchatut (premier ambassadeur).
ImageOkluang Kanlaya Rachamaïtri, connu en France sous le nom de Uppathut (second ambassadeur).
ImageOkkhun Siwisan Wacha, connu sous le nom de Trithut (troisième ambassadeur).
ImageLes trois ambassadeurs siamois.
ImageLes trois ambassadeurs siamois. 

37 - Il s'agissait d'un mondop (มณฑป), la déclinaison thaïlandaise du mandapa hindouiste, une construction carrée avec un toit pyramidal soutenu par quatre piliers. Donneau de Visé, qui appelle ce mondop une machine en donne une illustration dans le numéro extraordinaire du Mercure Galant de septembre 1686 consacré au séjour des ambassadeurs en France.

Le mondop abritant la lettre du roi de Siam. Mercure Galant. Dessin de d'Olivar. 

38 - C'est à cette occasion, le 20 décembre 1685, au tout dernier moment, que Phaulkon remit à Chaumont les traités commerciaux et religieux qu'il avait quelque peu aménagés, mais qu'il n'était plus temps de renégocier, et confia ses instructions secrètes au père Tachard. 

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