AVERTISSEMENT

Page de titre de l'Histoire de Monsieur Constance

La vérité étant l'âme de l'histoire, j'ai cru qu'on verrait avec plaisir M. Constance, Premier ministre du roi de Siam, ramené sur la scène et peint de ses couleurs naturelles. On ne l'a que trop défiguré jusqu'ici. J'ai composé sa vie sur les Mémoires de M. le chevalier Martin, gouverneur de Pondichéry et directeur général de la royale Compagnie des Indes orientales. Il a vu de près la révolution arrivée à Siam, révolution qu'on ne peut lire sans étonnement. Il a connu tous ceux qui y ont eu part. Et comme il était d'un grand sens, et que rien n'échappait à sa pénétration, ses Mémoires que j'ai entre les mains sont aussi curieux que sincèrement écrits. Il était incapable de trahir l'exacte vérité.

J'ai eu outre cela plusieurs lettres et plusieurs mémoires de M. DeslandesPère de l'auteur. , qui avait demeuré à Siam dans une étroite liaison avec M. Constance, et qui voyant sa conduite peu mesurée et son insolence, aima mieux le quitter et s'en aller à Surate (1). Il l'avertit plusieurs fois des disgrâces qui l'attendaient et qui ne pouvaient manquer d'envelopper tous les Français avec lesquels il agissait de la manière du monde la plus bizarre, leur témoignant tantôt beaucoup d'estime et tantôt beaucoup de mépris. Mais M. Constance ne connut point ses anciens et fidèles amis dès qu'il se trouva en place. Son autorité devint arbitraire : il n'écouta personne, et personne ne fut assez hardi pour lui donner des conseils. Au reste, M. Deslandes avait épousé la fille de M. le chevalier Martin, et la même probité, le même désintéressement unissaient le beau-père et le gendre.

Voilà les sources où j'ai puisé l'Histoire de M. Constance ; sources pures et bien différentes de celles où le père d'Orléans, jésuite, a puisé celle qu'il a donnée au public.

Je ne crois pas me tromper en disant que son histoire est un véritable roman. Il vante surtout l'attachement de M. Constance pour la religion catholique, mais à examiner sa vie et la conduite qu'il menait, tant en public qu'en particulier, on verra que sa religion était toute extérieure et politique, semblable à celle des législateurs et des personnes qui gouvernent de puissants États.

J'ajouterai ici quelques remarques importantes. Siam est la ville capitale du royaume qui porte son noM. Le roi y passe avec toute sa cour la saison des pluies, et le reste de l'année, il monte à LouvoAujourd'hui Lopburi (ลพบุรี), à 66 kilomètres d'Ayutthaya. Le roi Phra Naraï y avait installé une de ses résidences. où il a un beau palais, et où d'ordinaire il donne audience aux ambassadeurs. C'est là qu'il reçut M. le chevalier de Chaumont. Siam et Louvo sont situés sur une des plus grandes rivières qu'il y ait au monde, et où peuvent entrer des vaisseaux qui tirent jusqu'à 14 pieds d'eau. Ils choisissent pour cela le coup de la pleine mer. À l'égard des vaisseaux qui en tirent davantage, ils mouillent devant Mergui, où ils sont en sûreté dans la rade.

Avant que d'arriver à la ville de Siam, il faut nécessairement passer sous le canon de Bangkok, qui domine sur toute la rivière et empêche que rien ne puisse ni descendre ni monter. C'est là aussi la raison qui obligea les Siamois qui entendent si bien leurs intérêts, à redemander avec tant d'ardeur le redouté Bangkok, et à ne vouloir traiter avec les Français, que cette forteresse ne leur fût rendue. Ils la rendirent donc, et perdirent tout en un jour ; honneur et réputation en Asie, dépenses excessives faites en Europe.

PREMIÈRE PARTIE

NOTES

1 - Il semble au contraire que Deslandes ait été alors au mieux avec Phaulkon, qui l'avait aidé à obtenir du roi de nombreux privilèges, et notamment un très avantageux traité sur le commerce du poivre. C'est sans doute plutôt l'ennui, dans un comptoir qui n'avait qu'une très faible activité, qui incita Deslandes à partir, comme l'écrivait Paul Kaeppelin : Cependant, toute l'année 1683 se passa sans vaisseau français et sans nouvelles des ambassadeurs partis en 1681, aussi le roi pressa Deslandes de se rendre à Surate pour s'en informer et pour faire connaître à la Compagnie les conditions avantageuses qu'il lui avait accordées, afin qu'elle portât son commerce au SiaM. Deslandes, qui ne demandait qu'à échapper à son inaction, laissa au comptoir un sous-marchand et un commis, et s'embarqua pour Surate avec 10 à 12 000 roupies de marchandises ; il y arriva le 1er mars 1684. (La Compagnie des Indes orientales et François Martin, 1909, p. 189). 

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