Première partie.

Page de la relation de Deslandes-Boureau

Monsieur Constance a joué un rôle assez considérable à Siam et dans les royaumes voisins pour mériter qu'on écrive son histoire. Plusieurs auteurs ont à la vérité travaillé à sa vie, et ils ont recueilli les principaux événements qui la regardent, mais soit qu'ils aient eu de mauvais mémoires, soit qu'un certain merveilleux attaché aux objets éloignés leur ait plu par-dessus tout le reste, ils n'ont presque débité que des mensonges. Le père d'Orléans, jésuite, nous a donné une histoire bien écrite et assez détaillée de la vie de M. Constance, mais ce qu'il y a de singulier dans cette histoire, c'est que le père d'Orléans veut faire passer le premier ministre de Siam pour un martyr et même pour un saint. Cependant il n'a été ni l'un ni l'autre. Voici son caractère tracé par des gens qui l'ont parfaitement connu dans l'une et l'autre fortune, car il sortait de bas lieu, et sa famille était des plus obscures.

Il avait l'air haut, et les manières nobles, mais méprisantes. Son esprit était étendu et capable de grandes choses. Il n'oubliait rien de ce qu'il avait à faire, et le faisait promptement. Sa libéralité n'avait point de bornes, surtout dans les occasions où il voulait paraître et briller. C'était l'effet d'une vanité insupportable, qui s'était encore accrue depuis son avènement à la place de Premier ministre.

Les Siamois naturellement esclaves, et que l'esclavage rendait bas et rampants, sans aucun amour pour la liberté, craignaient M. Constance et le haïssaient en même temps. Aussi les traitait-il avec une hauteur qui approchait de la cruauté. Il crut dans les commencements pouvoir prendre le même ton avec les Français, de qui il exigeait fièrement qu'ils lui donnassent le titre d'Excellence. Mais M. le chevalier de Chaumont, en arrivant à Siam, le défendit sous des peines rigoureuses, ce qui les brouilla ensemble et nuisit aux affaires, quoi qu'en aient dit le père Tachard et M. l'abbé de Choisy, deux des plus insignes charlatans qu'on puisse lire.

Je reviens à M. Constance. Il était grec d'origine et naquit dans l'île de Céphalonie. On ignore qui étaient ses parents, et quelle éducation il en reçut. Il y a apparence que les voyant hors d'état de lui procurer aucun avancement, il chercha fortune ailleurs et se livra à un capitaine anglais qui le prit en amitié et le mena, quoique jeune, avec lui en plusieurs voyages (1). Mais enfin ils se quittèrent sur quelques mécontentements qu'ils eurent l'un de l'autre. Il paraît que M. Constance s'est ressouvint longtemps, car dès qu'il fut en place, il chercha à traverser les Anglais et à les éloigner de Siam, où ils ne purent de son vivant faire aucun commerce. Mais ils s'en vengèrent sur les Français qu'ils croyaient auteurs de cette disgrâce, et les attaquèrent en toutes les occasions. Les Français à leur tour y répondirent toujours fièrement. Témoin le chevalier du Hautmesnil, capitaine de vaisseau, qui rencontra devant Congimere un navire anglais, lequel lui tira un coup de canon à boulet pour l'obliger à saluer : le chevalier du Hautmesnil fit réponse qu'il commandait un vaisseau de guerre, et qu'il ne saluerait point. Cependant après plusieurs pourparlers, on convint que l'Anglais saluerait le premier de sept coups de canon, et que le Français rendrait coup pour coup : ce qu'il fit, mais toutes voiles dehors, comme par manière d'insulte.

M. Constance ayant résolu de s'établir à Siam fut bientôt connu et distingué. On en parla au roi qui goûta son esprit et ses manières et qui se servit de lui dans le maniement du commerce immense qu'il faisait, car tous les rois indiens sont les premiers marchands de leurs États, et s'attribuent sur plusieurs denrées un commerce exclusif. Avant M. Constance, le roi de Siam, par je ne sais quelle défiance de ses sujets idolâtres, employait des commissionnaires mahométans qui, selon l'usage des commissionnaires, volaient et pillaient le roi. On l'en fit apercevoir sans peine, et il remit ses intérêts entre des mains plus sûres qui étaient celles de M. Constance. Ambitieux comme il était, il dut voir du premier coup d'œil que sa fortune allait prendre une face nouvelle, et il ajouta à son nom celui de Phaulkon, sans qu'on sache d'où il lui venait, ni par quelle raison il l'avait choisi (2).

La fortune n'abandonne que très rarement ceux qu'elle a commencé à favoriser, ou quand elle les abandonne, c'est après les avoir rassasiés de biens et d'honneurs. Le roi, satisfait des peines et des soins que M. Constance avait pris pour son commerce, le chargea encore du détail de ses finances, et peu à peu, il l'éleva à la place de Premier ministre. Dès ce moment, tout plia devant lui. Sa volonté fut la seule règle et la seule loi de l'État. Il n'écoutait personne, tout lui était suspect : il n'avançait dans les charges et les emplois de mandarins que ceux qui lui obéissaient aveuglément.

Une conduite si arbitraire et si despotique ne pouvait manquer de lui susciter bien des ennemis. Il tâcha de s'en garantir, et de se mettre à couvert de leurs embûches secrètes en s'appuyant sur les étrangers qui fréquentaient alors à Siam, et parmi ces étrangers, il jeta les yeux sur les Français, à la tête desquels était M. Deslandes, homme d'un génie supérieur, laborieux, désintéressé, ennemi de la fraude et de l'injustice (3). M. Constance le tâta quelque temps, et voulut se l'attirer, mais M. Deslandes s'en défia toujours, et sortit de Siam. Il annonça même en partant tous les malheurs qui y arrivèrent dans la suite, ce qu'on peut voir dans deux lettres qu'il écrivit à M. le marquis de Seignelay, où ces malheurs étaient naïvement tracés. Il ne fallait pour cela qu'une juste prévoyance d'événements.

Mais M. Constance, enivré de son pouvoir, s'en remit aux missionnaires jésuites et aux trois évêques des Missions Étrangères qui étaient alors à Siam, savoir à celui de Bérythe, à celui d'Héliopolis et à celui de Métellopolis (4). Il conseillèrent unanimement à M. Constance de profiter du vaisseau de guerre mouillé à Mergui, et que montait M. de l'Estrille, capitaine de vaisseau. Trois ambassadeurs de Siam devaient s'y embarquer, avec des présents considérables pour Louis XIV et s'y embarquèrent en effet. Ce vaisseau nommé le Soleil d'Orient toucha à la Martinique, et y laissa le mal contagieux dont il était infecté. Ce mal s'est depuis appelé le mal de Siam, mais sa malignité a beaucoup diminué (5). Pour le Soleil d'Orient, on n'en a point entendu parler depuis son atterrage à la Martinique, et il y a toute apparence qu'il a péri corps et biens.

On parla beaucoup de cette ambassade à Louis XIV et on lui fit accroire que le roi de Siam avait de grandes dispositions à embrasser le christianisme et à le faire embrasser à tous ses sujets. Sur cela, Louis XIV, qui avait plus de zèle que de science en matière de religion, fit armer une flotte à Brest de six vaisseaux de guerre, tant grands que petits, et nomma pour son ambassadeur à Siam M. le chevalier de Chaumont, qu'il fit accompagner de M. l'abbé de Choisy, du père Tachard et de plusieurs missionnaires (6). Quand la flotte fut toute équipée, elle partit en 1685 sous le commandement de M. de Vaudricourt, capitaine de vaisseau. La traversée fut heureuse. On en peut lire la relation plaisamment écrite par l'abbé de Choisy, qui n'était ni propre à être missionnaire, ni à être ambassadeur ; il devait succéder à M. le chevalier de Chaumont, en cas que le roi de Siam se fût déterminé à embrasser le christianisme : ce qu'on ne devait point prudemment se promettre.

Arrivé à Mergui, M. de Vaudricourt donna de ses nouvelles à M. Constance, qui prit alors publiquement le titre de Comte de Phaulkon, suivant les lettres patentes que lui envoyait Louis XIV (7). Il accourut, sans perdre un seul instant, au-devant de l'ambassadeur, et le prévint, tant il était souple et adroit, de toutes sortes d'honneurs et de respects. Il le conduisit ensuite à Siam, et de là à Louvo, où il l'introduisit auprès du roi. Tout se passa avec beaucoup de politesse et de magnificence. Le luxe asiatique y brillait de toutes parts. M. Constance se surpassa lui-même. Il était l'architecte et l'ordonnateur de toutes les fêtes, il procura aux Français tous les plaisirs dont le pays était susceptible. Rien ne semblait manquer de ce qu'ils souhaitaient, mais au milieu de tout cela, on s'apercevait sans peine d'une vanité qu'aucun soin ne pouvait ni déguiser ni cacher. Tout était faste et décoration.

M. le chevalier de Chaumont fut fort étonné en arrivant, de voir que le roi de Siam n'avait jamais songé à se faire chrétien et qu'il était comme impossible qu'un prince indien, enchaîné par les plaisirs dans son sérail, pût embrasser une religion qui défend la pluralité des femmes. Il en témoigna son mécontentement à M. Constance et lui fit sentir qu'on s'était joué de la cour de France, facile à tromper sous prétexte de religion. Cependant le départ de M. de Chaumont approchait, et il ne voulait point manquer la saison propre à retourner en Europe. Cette saison dépend des vents qui soufflent en certains mois de l'année, et qui ne manquent jamais de souffler. Ils sont constants et invariables, ce qui facilite extrêmement la navigation.

Après avoir eu son audience de congé et avoir reçu les présents destinés pour la cour de France, M. le chevalier de Chaumont s'embarqua avec les trois ambassadeurs que le roi de Siam envoyait à Louis XIV. M. l'abbé de Lionne et le père Tachard leur servaient de conducteurs et ils en avaient grand besoin, car malgré tout ce qu'on a rapporté d'eux, malgré les réponses spirituelles qu'on leur a attribuées, c'étaient de véritables automates qui faisaient tout d'un air niais et décontenancé. Mais que faut-il pour plaire aux Français, sinon une physionomie étrangère et un habit bizarre (8) ?

M. de Chaumont laissa à Siam le chevalier de Forbin, que le roi lui avait demandé pour discipliner ses troupes, et le sieur de la Mare, ingénieur pour travailler aux fortifications de Bangkok. Ces deux officiers eurent diverses aventures, je ne parlerai que de quelques-unes de celles qui regardent le premier. Pour l'ambassadeur, dès qu'il se fut débarqué à Brest, il prit la route de Versailles et y fit porter les présents du roi de Siam (9). Le père Tachard le suivit à petites journées avec les Siamois. On les reçut partout avec beaucoup de distinction, on leur montra ce qu'il y avait de curieux dans chaque ville. Mais pour leurs présents, on en fit peu de cas à Versailles, et même M. de Louvois les voyant étalés dans la grande galerie ne les estima que cinquante mille francs au plus. Peut-être entrait-il un peu de jalouise contre M. de Seignelay dans une estimation si modique (10).

M. Constance, depuis le départ des vaisseaux français, redoubla de puissance et d'autorité, et à mesure qu'il en redoublait, il se fit davantage craindre, tant des étrangers que des naturels du pays. Mme Constance, qui était japonaise de nation, et femme courageuse, entretenait son mari dans ses airs de hauteur et elle se communiquait peu suivant l'usage des grandes Indes. On dit pourtant que ce fut elle qui brouilla M. Constance avec le chevalier de Forbin, dont elle voulait se venger pour quelques mauvais traitements qu'il avait faits à des gens qu'elle protégeait à Bangkok. Tout cela eut des suites fâcheuses qui obligèrent le chevalier de Forbin à se retirer de Siam et à retourner en Europe. Il est vrai que M. Constance, poussé par les sollicitations de sa femme, fit courir le bruit que le roi indien l'avait banni de ses États et lui avait défendu d'y remettre les pieds, mais c'était là un mensonge odieux, le chevalier de Forbin s'étant toujour bien observé à Siam et ayant mérité les bonnes grâces du roi et l'estime des principaux mandarins (11).

Une des plus périlleuses occasions où il se trouva, ce fut à la révolte des Macassars, dont un corps sorti de leur pays était venu s'habituer à Siam et y avait été bien reçu. Ces Macassars sont des hommes extrêmements braves et qui ne craignent point la mort, aussi tous les souverains des Indes en ont dans leurs armées et à la cour pour la garde et la défense de leurs personnes. La religion qu'ils professent et à laquelle ils sont fort attachés est le mahométisme, et comme ils se voyaient méprisés des Siamois qui donnent dans toutes sortes d'idolâtries et qui haïssent naturellement les mahométans, ces Macassars résolurent d'ôter la couronne au roi et de la mettre sur la tête d'un de leurs princes qui les avait suivis à Siam. Ils étaient d'ailleurs furieusement animés contre M. Constance, qui de son côté ne les perdait point de vue et qui veillait sur toutes leurs démarches plus en ennemi à qui rien n'échappe qu'en ministre partagé par d'autres soins.

Quand il sut tout le détail de la conspiration, il se détermina d'aller lui-même châtier les rebelles. On rassembla le plus de troupes qu'on put et de bateaux pour les transporter, car les Macassars étaient campés près de Siam, et M. Constance se trouvait alors à Louvo avec le roi. Après l'avoir informé de la conspiration, il partit à la tête de quelques Européens sur lesquels il se fiait plus que sur tous les Siamois. Sans entrer dans un plus long détail, je dirai qu'il y eut deux rencontres avec les Macassars. Dans la première, M. Constance, qui n'avait pris aucune précaution, courut risque de la vie, et plusieurs Français et Anglais furent tués ; mais dans la seconde il eut tout l'avantage et il agit en capitaine intelligent. Les Macassars furent dispersés et leur prince, attaqué de toutes parts, resta sur la place en présence de ses deux fils.

Il y en eut cinquante qui se rallièrent après le combat et qui se jetèrent dans une barque pour se sauver. Mais comme il fallait passer devant Bangkok où commandait le chevalier de Forbin, on lui donna ordre de les arrêter avec adresse, et comme il ne put en venir à bout, il y employa la force, et presque tous les Macassars périrent avec beaucoup de Siamois. Cette exécution meurtrière fâcha beaucoup M. Constance, qui sans examiner les raisons que le chevalier de Forbin avait eues d'agir en toute rigueur, lui écrivit avec beaucoup de hauteur et de dureté. Il se servit même de certains termes dont on ne se sert point en s'adressant à un gentilhomme. Le chevalier de Forbin se ressentit de l'injure et demanda à sortir de Siam. C'est toute la vengeance qu'il put retirer.

Les jésuites qui ne font rien sans quelque motif d'intérêt, prirent soin des deux jeunes princes macassars dont le père avait été tué, et après les avoir baptisés, ils les conduisirent en France (12). Louis XIV les vit, et comme il aimait les choses d'éclat, il ordonna qu'ils fussent employés dans la marine. Le sort de l'aîné fut bien triste : il se tua lui-même à coups de couteau. Pour le second, je l'ai connu à Brest, il avait la couleur, l'air et les manière d'un nègre grossier. Jamais les jésuites n'ont fait une plus mauvaise emplette que d'avoir amené en France ces princes macassars. Ils déshonoreraient l'humanité. Je dirai en passant qu'on a souvent été trompé à Paris et à la cour par ces prétendus princes d'Asie et d'Afrique. On aurait dû rougir seulement de les présenter, à moins que ce ne fût comme des animaux extraordinaires.

Tous ces événements se passèrent en 1687. L'année suivant vit arriver pour la seconde fois M. de Vaudricourt, qui ramenait les ambassadeurs de Siam, et avec eux deux nouveaux ambassadeurs de France, savoir, de la Loubère et Céberet. Ces deux hommes étaient de caractère tout différent : le premier hautain, opiniâtre, ferme dans ses sentiments et incapable de se plier à ceux d'autrui, le second fin et délié, ayant l'esprit de conciliation, et se servant de voies douces et modérées pour venir à ses fins. M. Céberet resta peu à Siam. Il avait ordre de parcourir les divers comptoirs que les Français avaient dans les Indes, et de leur inspirer la paix et l'union.

DEUXIÈME PARTIE

NOTES

1 - Les débuts de la carrière de Phaulkon restent assez mystérieux, et les sources se contredisent souvent. Selon Anderson (English Intercourse with Siam in the 17th Century, 1890, p.164 et suiv.) il fit son premier voyage en Asie comme garçon de cabine sur le navire de George White, un interloper anglais, un de ces trafiquants qui négociaient pour leur compte et étaient en conflit perpétuel avec les grandes compagnies dont ils cassaient les monopoles. C'est avec White qu'il serait arrivé à Ayutthaya en 1675 et que, fort de ses économies et des connaissances qu'ils avait acquises dans le commerce et la navigation, il aurait acheté le navire Mary pour trafiquer à son compte. Dans son ouvrage Siam and the West (Silkworm Books, 2002, p.197), Dirk van des Cruysse note qu'à partir de 1670, Phaulkon fit trois voyages vers les Indes orientales sur des vaisseaux de l'East Inda Company. Le premier, sur le Hopewell, comme matelot, le second comme quartier-maître, et le troisième en tant qu'acheteur des provisions. Comment entra-t-il en contact avec les milieux officiels siamois et finit-il par être présenté au roi Naraï ? Il paraît évident qu'il se trouvait au cœur de ce que nous appellerions aujourd'hui un système mafieux, basé sur la corruption et la concussion, où tout le monde trompait tout le monde pourvu que cela servît ses intérêts. Entre les interlopers, les frères White, Richard Burnaby, un haut responsable de la compagnie anglaise, qui avait ses entrées à la cour (des compatriotes qui l'aidèrent et lui prètèrent de l'argent après un naufrage dans lequel il perdit sa cargaison), le Phra Khlang du royaume, ministre grassement payé pour fermer les yeux sur les trafics illicites, Phaulkon devait être comme un poisson dans l'eau dans ce milieu faisandé. Laissons le dernier mot à Geoge Sioris (A Personal Attempt at Reconstituting A Personality, Journal of the Siam Society, vol.81.1, p.60) : L'exercice du commerce dans un pays aussi éloigné que le Siam n'était ni facile ni exempt de tensions et de concurrence. Phaulkon apparaît souvent dur et hautain, opportuniste, égoïste, calculateur, intransigeant, avec une soif immodérée pour le profit, qui apporte le pouvoir. Dans ce jeu difficile, il était inévitable pour lui de se faire de nombreux ennemis - les Persans tout d'abord, les Hollandais, plus tard plusieurs Anglais comme Potts, Strange, Yale, Crouch et Thomas, le Français Véret et bien d'autres. En soutenant les interlopers, il était normal qu'il prenne ses distances avec la compagnie anglaise et ses règles austères. Mais dans ce jeu compliqué, où sans aucun doute son intérêt personnel primait, il n'a jamais été prouvé que Phaulkon concurrençait le roi Naraï, ou qu'il négligeait les intérêts commerciaux du monarque, particulièrement à l'époque où celui-ci avait un monopole commercial absolu. 

2 - Le nom de Phaulkon était Gerakis, qui signifie faucon en grec. Il traduisit d'abord son nom en anglais, et signa pendant quelque temps Falcon, puis adopta le Ph, sans doute à ses yeux, empreint de plus de noblesse. On s'explique moins, en revanche, ce prénom de Constance donné par les Français, qui n'est pas une traduction de son prénom de baptême, Constantin. 

3 - André Deslandes-Boureau, qui fut le fondateur et le premier directeur du comptoir de Siam, était le père d'André François Deslandes-Boureau, l'auteur de cet ouvrage, et le gendre de François Martin, fondateur du comptoir de Pondichéry. 

4 - L'évêque de Bérythe était Pierre Lambert de la Motte, mort en 1679. François Pallu (1626-1684) était évêque d'Héliopolis. Quand à l'évêque de Métellopolis, c'était alors Louis Laneau (1637-1696), qui succédait à Ignace Cotolendi, mort en 1662. 

5 - Beaucoup de confusion dans ce paragraphe. André François Deslandes confond manifestement la première ambassade de 1680 avec la débâcle des Français après la révolution de 1688. Les trois ambassadeurs, Okphra Pipat Racha Maïtri (ออกพระพิพัฒน์ราชไมตรี), Okkhun Sri Wisan (ออกขุนศรีวิสาร) et Okkhun Nakhon Sri Wichaï (ออกขุนนครศรีวิชัย), accompagnés par le missionnaire Claude Gayme, quittèrent le Siam sur le navire Le Vautour, qui se rendait à Bantam. Arrivés là, ils furent installés dans le navire le Soleil d'Orient, qui retournait en France avec une importante cargaison de poivre et qui fit naufrage au large du cap de Bonne-Espérance à la fin de l'année 1681 ou au début de 1682. C'est bien plus tard, en 1690, que le navire l'Oriflamme, commandé par M. de l'Estrille, ramènera en France les débris de la garnison de Bangkok, accompagné par deux navires marchands, le Lonray et le Saint-Nicolas. Les vaisseaux, qui ne pouvaient relâcher au Cap en raison de la guerre avec les Hollandais, naviguèrent de conserve jusqu’à la baie de Tous-les-Saints au Brésil. Ceux qui n’avaient pas péri pendant la traversée s’exposèrent encore à la fièvre jaune qui ravageait la contrée. Ayant repris leur route, les trois navires furent séparés par une tempête, et l’Oriflamme se dirigea seul vers les Antilles. D’après les lettres reçues par François Martin à Pondichéry en février 1692, quantité de soldats, matelots et officiers périrent entre le Brésil et les Caraïbes, parmi lesquels Desfarges, M. de Cornuel capitaine en second, l’intendant et le premier lieutenant. Le navire aborda les côtes de la Martinique sans doute au début de l’automne 1690. On l’accusa d’avoir introduit dans l’île le mal de Siam, qu’on assimilait alors à une forme de peste et qui n’était autre que la fièvre jaune apportée du Brésil. L'Oriflamme n'atteignit jamais la France. Il fit naufrage au large de la Bretagne le 27 février 1691. Il est étonnant que André-François Deslandes puisse commettre de telles confusions alors qu'il se dit en possession des mémoires et des notes de François Martin. 

6 - Là encore, une grande confusion. Il n'y avait que deux vaisseaux pour transporter l'ambassade du chevalier de Chaumont, l'Oiseau, commandé par M. de Vaudricourt, et la Maligne, commandée par M. de Joyeux. André François Deslandes confond peut-être avec l'expédition Duquesnes-Guitton qui mettra à la voile en février 1690 avec une flotte de six navires. 

7 - Les navires de l'ambassade de Chaumont n'accostèrent pas à Mergui, mais à Bangkok. Et ce n'est qu'à l'ambassade suivante, en 1687, que La Loubère apporta à Phaulkon, de la part de Louix XIV le brevet de l'ordre de Saint-Michel, des lettres de naturalité, le droit de porter trois fleurs de lys d'or dans ses armes, et pour son fils, le don d'une terre de trois mille livres de rente avec le titre de comte. (Lanier, Étude historique..., 1883, p.96). 

8 - Il n'y avait pas si longtemps que Montesquieu avait publié ses lettres persanes. Deslandes se souvient-il de la lettre XXX de Rica à Ibben ? Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avois été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? 

9 - Les bagages ne suivirent pas la même route que leurs propriétaire, ainsi que le note Donneau de Visé dans son Voyage des ambassadeurs de Siam en France : Comme ces ambassadeurs s'étaient chargés d'un grand nombre de ballots et qu'avec ceux de M. le chevalier de Chaumont, de M. l'Abbé de Choisy et de leur suite, il y en avait cent trente-deux, dont plusieurs étaient extrêmement gros, on résolut de les faire venir par mer jusqu'à Rouen, pendant que les ambassadeurs viendraient par terre et prendraient une autre route. M. Desbrosses, secrétaire de M. le chevalier de Chaumont, fut chargé de cette conduite avec quelques domestiques des ambassadeurs qui l'accompagnèrent. On débarqua tous ces ballots à Rouen, et ils furent mis dans des bateaux qui les amenèrent à Paris. Toutefois, la lenteur de l'acheminement fut encore cause d'un contretemps : Comme les ballots qui renfermaient leurs présents ne pouvaient sitôt arriver ici, parce qu'après avoir été débarqués il avait fallu les mettre à Rouen dans des bateaux qui sont obligés de remonter la rivière de Seine pour venir à Paris, ce qui demande beaucoup de temps, les ambassadeurs, voyant qu'ils ne pourraient avoir si promptement audience de Sa Majesté, à cause que ces présent devaient être conduits à Versailles et exposés dans le lieu de l'audience suivant l'usage de leur pays, furent bien aises de différer leur entrée publique à Paris. Ainsi on choisit Berny pour leur demeure jusqu'au jour de cette entrée. (Donneau de Visé, op. cit.). 

10 - Cette anecdote a été rapportée dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV de l'abbé de Choisy (1727, II, p.51-52) : Un mois après que je fus arrivé à Paris, les ambassadeurs du roi de Siam y arrivèrent. Le roi les fit défrayer partout, et leur donna audience dans la grande galerie de Versailles. On y avait élevé un trône magnifique. Ils firent une fort belle harangue, que l'abbé de Lionne, missionnaire, expliqua en français. Ils marquèrent au roi des respects qui allèrent presque jusqu'à l‘adoration ; et en s'en retournant ils ne voulurent jamais tourner le dos, et allèrent à reculons. Les présents qu'ils avaient apportés étaient rangés dans le salon au bout de la galerie. M. de Louvois, qui n'estimait pas beaucoup les choses où il n'avait point de part, les méprisait extrêmement. « M. l'abbé me dit-il en passant, tout ce que vous avez apporté là vaut-il bien quinze cents pistoles ? » – « Je n'en sais rien, monsieur, lui répondis-je le plus haut que je pus, afin qu'on m'entendit ; mais je sais fort bien qu'il y a pour plus de vingt mille écus d'or pesant, sans compter les façons ; et je ne dis rien des cabinets du Japon, des paravents, des porcelaines. » Il fit en me regardant un sourire dédaigneux, et passa. Quelqu'un apparemment conta au roi cette belle conversation car dès le soir même, M. Bontemps me demanda de la part de Sa Majesté si ce que j'avais dit à M. de Louvois était bien vrai. Je lui en donnai la preuve en lui donnant un mémoire exact du poids de chaque vase d'or, et je l'avais fait faire à Siam avant que de partir. Je suis persuadé qu'on le vérifia dans la suite. Cette bagatelle ne laissa pas d'irriter M. de Louvois contre moi : il ne m‘aimait pas déjà, parce que j'étais des amis du cardinal de Bouillon, sa bête. 

11 - Dans son ouvrage Un Jésuite à la Cour de Siam (France Empire, 1992), Raphaël Vongsuravatana note : Pourtant il est clair, à partir des notes de François Martin qu'il [Forbin] a été expulsé du Siam et qu'il cherche par tous les moyens à y retourner. (p.282). Si Forbin évoque bien François Martin dans son récit et écrit : M. Martin, pour lors directeur de ce comptoir, m'accueillit le plus gracieusement du monde et ne cessa de me combler de politesses pendant tout le temps que je demeurai dans le pays, il ne mentionne nulle part ce fait. 

12 - La cérémonie de baptême n'eut lieu que plus tard en France, dans l'église des jésuites. Elle est longuement rapportée par le Mercure galant de mars 1688. 

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