Page de la relation du père d'Orléans

La renommée d'André-François Deslandes-Boureau, philosophe, savant, historien, écrivain, ami des encyclopédistes, en un mot, homme des Lumières, a largement surpassé celle de son père André, agent de la Compagnie royale des Indes orientales, qui fonda en 1680 le comptoir de Siam. On mesure l'éclectisme de sa plume par les titres de ses livres, depuis les Réflexions sur les grands hommes qui sont morts en plaisantant jusqu'à l'Essai sur la marine des Anciens et particulièrement sur leurs vaisseaux de guerre, en passant par un Recueil de différents traités de physique et d’histoires naturelles, propres à perfectionner ces deux sciences. Son Histoire de M. Constance, Premier ministre du roi de Siam, publiée à Amsterdam en 1756, un an avant sa mort, se revendique ouvrage historique rédigé à partir des documents laissés par son père et par François Martin, beau-père de ce dernier et gouverneur de Pondichéry. André-François Deslandes-Boureau l'affirme : la vérité étant l'âme de l'Histoire, il s'appuie sur des sources pures et bien différentes de celles où le père d'Orléans, jésuite, a puisé celle qu'il a donnée au public. Un belle occasion pour l'athée qu'il était de ruiner l'image de saint et de martyr que les jésuites avaient façonnée de Phaulkon, et de décocher au passage quelques piques contre les bons pères.

Si l'Histoire de M. Constance du père d'Orléans n'est effectivement qu'une compilation très partiale d'écrits dus aux jésuites, et principalement aux pères Tachard et de Bèze, on peut également mettre en doute la pureté et la valeur historique des sources utilisées par André-François Deslandes. Certes, de par sa situation géographique, Pondichéry était une plaque tournante importante du commerce dans les Indes, où se croisaient vaisseaux en partance pour Bangkok, Mergui ou Ténassérim et vaisseaux qui en revenaient, et où s'échangeaient des multitudes d'informations (mais aussi de rumeurs et de fausses nouvelles), toutefois François Martin, son gouverneur, n'avait jamais mis lui-même les pieds au Siam et n'avait connu Phaulkon qu'à travers les témoignages qu'il en recueillait. Quant à André Deslandes, le père de l'auteur, il n'était plus au Siam lors du coup d'État de 1688. Arrivé dans le royaume en 1680, il en était parti en 1684, et il semble qu'il ait entretenu pendant son séjour d'excellents rapports avec M. Constance. C'est ce que laisse entendre une lettre du 26 décembre 1682 adressée à François Baron, directeur général de la Compagnie à Surate (Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 123) : Il y a ici un mandarin que le roi a même élevé à la dignité d'Opra, qui est la seconde du royaume ; il s'appelle Constantin Phaulkon, natif de Céphalonie. (…) Cet honnête homme est d'un esprit vif, agissant et pénétrant, ce qui l'a fait monter à un tel point de faveur, depuis deux ans qu'il s'est engagé au service du roi, qu'on le nomme présentement en riant le second barcalon. Il fait plus de négoce que tout le reste des marchands particuliers ensemble, va deux fois le jour à l'audience du roi, et le prince qui se plaît à sa conversation et est curieux, se fait souvent entretenir des deux et trois heures d'horloge par ce mandarin. Vous pouvez juger de quelle utilité l'amitié d'un tel homme nous peut-être, puisqu'on ne peut rien faire savoir au roi de ce qu'on souhaite que par le moyen de quelque personne affidée. J'ai fait une amitié très particulière avec lui, et j'ai aussi aidé à l'engager au service de Mgrs de telle manière qu'ils ne font rien et ne demandent rien que par son avis et par son moyen. Et comme nos entretiens sont ordinairement sur les grandes actions de notre invincible monarque, duquel il conserve le portrait et plusieurs estampes dans les lieux les plus éminents de sa maison, il est certain qu'il donne à ce prince des idées si grandes de notre grand roi qu'il n'y a rien à y ajouter. Quand ici je vais visiter le barcalon, il me fait toujours compagnie ainsi qu'à Monseigneur, et nous reconnaissons sensiblement, par les succès, le crédit qu'il a et l'affection avec laquelle il sert. Quoique je m'étende beaucoup sur cet article, je ne peux cependant vous marquer le quart de ce que je souhaiterais à son égard.

Sur ordre de la Compagnie, André Deslandes retourna au Siam en 1687, mais n'y séjourna que quelques mois et en repartit en décembre avec Céberet. S'il n'était pas resté dans le royaume suivant les instructions de la Compagnie, écrit Paul Kaeppelin (La Compagnie des Indes orientales et François Martin, 1908, p. 257), c'est qu'il n'avait plus rencontré chez Phaulkon, devenu tout puissant, la même bienveillance que lors de son premier séjour ; le ministre se défiait visiblement de ces Français qu'il avait lui-même attirés dans le pays dont un hasard le rendait maître, et Deslandes, qui jugeait la rupture inévitable, avait préféré revenir dans l'Inde. C'est aussi sans doute que Véret, le directeur du comptoir, lui laissait peu de marge de manœuvre et peu d'opportunités de se faire au Siam une situation en rapport avec ses capacités.

Écrit 68 ans après la mort de Phaulkon, à partir de documents rédigés par des personnages qui n'ont pas été acteurs ou témoins directs des événements, et par ailleurs émaillé d'erreurs, de confusions et d'approximations, le livre d'André-François Deslandes-Boureau est loin d'être un ouvrage historique fiable. Le Journal des Savant en fit un sévère compte rendu à l'occasion de sa publication : Malgré l'authenticité de ces mémoires, nous ne voyons pas que cet ouvrage puisse mériter le titre d'histoire de M. Constance ; c'est plutôt une idée très succincte et très imparfaite des liaisons de ce ministre avec les Français. L'auteur pouvait étendre son sujet et le rendre plus intéressant par des détails de toute espèce qui se trouvent dispersés dans les voyageurs, et qui ont rapport ou à M. Constance ou aux établissements que les Français ont faits dans ce pays sous son ministère. Ses mémoires plus sûrs et plus authentiques lui auraient servi comme de flambeau et l'auraient guidé dans ce travail. (Le Journal des sçavans, mars 1756, p. 157).

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