ÉPÎTRE

À notre très saint père le Pape Alexandre VIII.

Très Saint Père,

Quelque malheureuse que paraisse l'issue de l'entreprise dont j'écris l'histoire, elle a quelque chose de si grand qu'on se flatte que Votre Sainteté en verra le détail avec plaisir, et rendra justice à la sagesse et au courage vraiment chrétien de celui qui en a été l'auteur.

S'il pouvait se survivre à lui-même, il viendrait avec joie offrir au vicaire de Jésus-Christ la mort précieuse qu'il a soufferte pour avoir voulu établir le culte du vrai dieu dans le royaume de Siam ; comme il envoya pendant sa vie offrir au prédécesseur de Votre Sainteté son crédit, ses biens et son sang même, pour exécuter les grandes vues dont le père Tachard eut l'honneur de venir il y a quelque temps rendre compte de sa part au Saint Siège.

Ceux qui ne croient rien de bien entrepris que ce qui a un succès heureux ne porteront pas un jugement favorable d'un projet qui n'a pas réussi ; mais les esprits du caractère de celui de Votre Sainteté ont des règles pour juger des choses plus sûres que l'événement.

C'est la consolation des grands hommes, qui succombent sans lâcheté et qui périssent sans imprudence dans la poursuite des grands desseins, de trouver des juges éclairés qui, comme Votre Sainteté, sachent démêler ce qui arrive par des contretemps qu'on ne peut prévoir d'avec ce qu'attire la mauvaise conduite. M. Constance me devra quelque chose d'avoir exposé la sienne aux yeux de Votre Sainteté. La gloire de ce ministre sera à couvert lorsque ses actions auront mérité un suffrage auquel défèreront sans peine non seulement les chrétiens dociles, qui regardent en Elle le Pontife, mais les sages même du monde, qui n'y envisagent que le grand homme et un génie supérieur aux autres.

L'Europe voit un effet éclatant de ce discernement équitable dans la justice que Votre Sainteté rend à la droiture de notre grand roi. Malgré les calomnies, dont ses envieux se sont efforcés de noircir ses intentions les plus sincères, Votre Sainteté a reconnu par sa pénétration naturelle que l'Église catholique n'avait presque plus aujourd'hui d'appui et de défenseur que lui. Tenant en père commun la balance droite, Elle a fait différence d'un prince qui, pour réunir ses sujets à la communion du Saint Siège, s'en est fait presque des ennemis, et de ceux qui pour susciter à ce monarque plus d'ennemis, se sont ligués avec les hérétiques les plus opposés au Saint Siège et ont contribué sans scrupule à chasser un roi catholique d'un des premiers trônes du monde (1).

Votre Sainteté verra dans ce livre que ces ligues n'ont pas empêché ce digne fils aîné de l'Église d'entrer dans un dessein dont le succès établissait solidement le christianisme dans toutes les Indes. Déjà les fruits répondaient à son zèle. Un roi idolâtre était devenu protecteur de la foi dans son royaume ; il portait ses sujets à l'embrasser ; il envoyait les enfants des grands et des officiers de sa cour étudier aux Jésuites de Paris ; il comblait ceux de cette Compagnie que le roi lui avait envoyés de ses caresses et de ses bienfaits ; il prenait lui-même le soin de leur faire apprendre sa langue, pour les mettre plus en état de lui expliquer les sacrés mystères qu'ils lui étaient venus annoncer, lorsqu'une maladie qui survint inopinément à ce prince donna aux ennemis des chrétiens de la facilité à leur nuire, et fit naître la faction de l'usurpateur, qui dépouilla de son autorité le roi légitime et excita dans le royaume une persécution capable d'en bannir pour toujours la véritable religion, si l'Église fondée sur le sang de Jésus-Christ ne s'affermissait par celui des martyrs.

Mais la désolation de cette chrétienté naissante n'est pas sans ressource. Le bras du Seigneur n'est pas raccourci, et la puissance de Louis le Grand, à qui il a mis les armes à la main pour la défense de ses autels, n'est pas épuisée par ce grand nombre d'ennemis que l'hérésie lui a suscités. Il a des vaisseaux et des troupes de reste, pour porter chez les idolâtres la vengeance des injures faits au nom chrétien, et son zèle pour la foi animant le nôtre, Votre Sainteté trouvera parmi nous de nouveaux ouvriers apostoliques pour porter l'Évangile de paix à ceux qui ne voudront point la guerre.

Un démon ennemi de l'Église a banni de l'Europe cette paix, dans un temps où de l'union d'un tel pontife et d'un tel prince on avait sujet d'espérer la conversion de tout l'univers. Votre Sainteté seule la peut ramener au monde, et le monde l'attend d'Elle. Les peuples n'espéraient plus la revoir quand ils virent commencer une guerre si générale et si allumée. L'exaltation de Votre Sainteté au pontificat leur en a fait renaître l'espérance : Voilà, ont-il dit, le grand pontife que Dieu nous avait destiné pour réconcilier les esprits au temps de la colère. Ce qu'a déjà fait Votre Sainteté pour étouffer les semences de discorde qui altéraient l'ancienne union de la Chaire de Saint Pierre avec le premier trône chrétien nous est un heureux préjugé de ce qu'elle peut faire pour rendre le calme au reste de la chrétienté.

Dans cette attente, tous les peuples fidèles demandent au Ciel pour sa personne ces longues et heureuses années, héréditaires dans sa famille, et devenues nécessaires au reste du monde.

Parmi tant de vœux, j'ose l'assurer, qu'on n'en fait nulle part de plus sincères, de plus zélés, de plus ardents que dans une Compagnie qui doit cette reconnaissance à l'estime et à la bienveillance dont elle a la consolation de se voir honorée par un si grand Pape. Quoique j'en sois le moindre, j'ai lieu d'espérer que Votre Sainteté ne dédaignera pas ce témoignage particulier du profond respect avec lequel je suis,

Très Saint Père,

De Votre Sainteté,

Le très humble et très obéissant serviteur,

     Pierre Joseph d'Orléans, de la Compagnie de Jésus.

AVERTISSEMENT

Tout ce qui donne place dans l'histoire en donne une considérable à l'homme célèbre qui fait le sujet de celle-ci : un grand mérite, une grande fortune, de grandes actions, un grand malheur. Son mérite fit sa fortune ; sa fortune lui donna occasion de faire beaucoup de belles entreprises ; ses entreprises lui attirèrent les haines et les jalousies qui furent cause de son malheur. Ce tissu de choses extraordinaires dans un homme connu en France, et pour qui même la nation a quelque obligation de s'intéresser, m'a paru un sujet tout propre à faire une histoire agréable, et pour ceux qui la regarderont du côté de la religion, instructive et édifiante.

Je l'aurais pu donner pour complète si j'avais eu la patience d'attendre des mémoires plus amples qu'un habile homme m'envoie des Indes et que je n'ai pas encore reçus. Ce qui m'empêche de différer est l'expérience qui m'apprend qu'en différant de contenter le public sur ces sortes de choses, on lui en ôte la curiosité, et que pour les lui donner plus parfaites, on lui en fait perdre le goût. Les livres, comme les fruits, ont leur saison, hors de laquelle, sans cesser d'être beaux et utiles, ils ne sont plus recherchés. Tandis qu'on parle d'une affaire, ou d'un événement dans le monde : que c'est la nouvelle du jour ; qu'on s'en entretient dans les compagnies ; tout livre qui en traite, quelque médiocre qu'il soit, est favorablement reçu. Cette première ardeur passée, le meilleur livre n'est plus lu ; et l'auteur a le chagrin de voir que pour l'avoir voulu rendre plus digne d'être mis en lumière, il l'a enseveli dans les ténèbres.

Il est encore temps de donner celui-ci. On n'a point vu de détail exact de la dernière révolution de Siam, qui fait la meilleure partie de cet ouvrage et qui est un événement des plus dignes de la curiosité publique qui soit arrivé de nos jours. On en trouvera dans le récit que j'en fais les particularités, soigneusement recueillies de diverses relations très fidèles. J'en ai lu de personnes si différentes, si hors de soupçon d'avoir écrit de concert, et je les ai trouvées à peu près si conformes les unes aux autres que je n'ai pu douter qu'elles ne fussent vraies. S'il en a paru quelques-unes qui ne tinssent pas le même langage, on découvre aisément, en les lisant, l'intérêt qu'on eu ceux qui les ont écrites de ne parler pas comme les autres. Il y a quelque temps qu'un homme sage disait de fort sens, après en avoir lu une de ce caractère, que contre l'intention de l'auteur, c'était pour lui une confirmation de celles qui disaient le contraire.

Je me flatte que dans celle-ci on trouvera tout le sens froid qu'il faut avoir pour être cru. Comme je n'ai point d'autre dessein en écrivant cette histoire que de dire ce qui s'est passé, je n'épouse les intérêts d'aucun de ceux qui ont été acteurs dans cette affaire au préjudice des autres. Ainsi, je loue toujours tellement ceux que je crois louables, que je ne blâme pas ceux-là mêmes que je ne puis m'empêcher de croire blâmables. Je raconte les faits qui ont diverses faces, simplement, et prenant toujours la précaution de laisser au lecteur la liberté entière d'en juger selon ses vues, sans le prévenir par les miennes. J'ai même pris soin de lui cacher autant qu'il m'a été possible, non seulement par discrétion, pour ne pas fâcher ceux à qui elles ne sont pas favorables, mais par un principe d'équité, pour ne pas ôter à des actions qui ont eu de mauvais succès, le mérite de la bonne intention. Je les aurais volontiers supprimées, mais outre qu'elles sont d'une notoriété si publique qu'il est impossible de les taire, elles font une si grande partie de cette histoire qu'on ne les peut dissimuler. Ceux qui savent les choses à fond verront bien que j'en passe assez pour mériter que le public loue un jour ma modération, si jamais on dit tout sur cette matière ; et si les intéressés sont équitables, j'espère qu'ils m'en sauront quelque gré. Les curieux m'en voudront du mal, mais j'aime encore mieux m'attirer les curieux que les gens charitables, vu d'ailleurs que je donne assez à la curiosité dans cette histoire, pour donner quelque chose à la charité.

Au reste, je ne me fais point une loi, comme la plupart des faiseurs de relations, de donner place dans la mienne à tous ceux qui se sont trouvés présents aux événements que je raconte. Je ne parle guère que des principaux acteurs, et je n'en parle même qu'à mesure qu'ils ont part à l'action que j'écris. Ainsi, il peut bien arriver que tel, qui ne sera point nommé dans ce livre, mérite d'être lui-même le sujet d'un plus gros volume pour d'autres actions que je n'aurai pas sues ou qui n'auront pas de liaison avec celles que je raconte.

Je me suis peu étendu sur ce que les relations imprimées ont déjà dit de M. Constance. Les deux Voyages du père Tachard ont été lus de tant de gens qu'on n'ignore rien en France de ce qui regarde ce ministre depuis le temps qu'il a commencé à avoir commerce avec nous. C'est ce qui fait que je n'ai rien écrit de cette partie de sa vie que ce qu'il était nécessaire d'en écrire pour masquer au lecteur la suite et le tissu de ses actions. J'ai pris tout ce que j'ai dit de sa naissance et du commencement de sa fortune de ce qu'en a écrit le même père, qui était son ami et qui assure avoir appris de sa propre bouche ce qu'il en raconte de plus singulier. J'ai tiré le récit que je fais de sa conversion d'une lettre originale de celui-là même dont Dieu se servit pour le convertir (2), qui reçut son abjuration, et qu'il reconnut toujours depuis pour son père spirituel, et son maître en la foi. Ayant puisé en de telles sources ce que je dis dans cette histoire, je crois qu'au défaut d'autres agréments, qu'un plus habile homme lui aurait pu donner, elle aura au moins celui de dire exactement la vérité.

Si par hasard je m'en étais écarté, soit par la faute de mes guides, soit par la mienne, je promets au lecteur de le détromper, sans craindre la honte de me dédire, dès que je m'en serai aperçu ou qu'on m'en aura averti. Je n'ai aucun sujet de me défier des mémoires que j'ai suivis, et autant qu'on peut être assuré de ces sortes de choses, je le suis de leur fidélité. Excepté ce qui est contenu dans les dix ou douze première pages de ce livre, touchant la jeunesse, l'éducation et l'avancement de M. Constance, dont il a néanmoins raconté lui-même ce qu'il y a de principal, tout le reste est de gens qui ont été témoins oculaires de ce qu'ils ont écrit et dont quelques-uns y ont beaucoup de part.

Je leur aurais au reste volontiers rendu l'honneur que mérite le soin qu'ils ont pris de nous instruire, si j'avais cru qu'ils ne l'eussent pas trouvé mauvais. Mais comme il y a des gens qui ne veulent pas être cités, et que quelques-uns de ceux dont je parle peuvent avoir des raisons particulières de ne le pas vouloir, j'ai jugé à propos de supprimer leur nom en mettant en œuvre les matières qu'ils m'ont fournies. J'en connais qui pourront un jour mettre leurs relations en lumière ; je suis obligé d'avertir le public que la lecture de celle-ci ne doit point ôter la curiosité de lire celles-là. Elles sont pleines de mille circonstances que je n'ai pas jugées de saison, mais qui sont fort bonnes à savoir, et que ceux qui aiment ces sortes de choses liront toujours avec plaisir.

Siam est aujourd'hui si connu en France que je ne crois pas qu'il soit nécessaire, quand on parle des dignités et des charges de ce royaume, d'expliquer ce que l'on entend par les mots qui les expriment. On sait ce que c'est que le barcalon, un Oya, un Opra, un talapoin, comme on sait ce que c'est que le grand Vizir, un bacha, un aga, un mufti.

Depuis l'impression de cet ouvrage, on m'a fait apercevoir que j'en avais retranché ce qui plairait le plus au grand pape à qui je le dédie, en supprimant le détail de ce que les chrétiens ont souffert dans la persécution de Siam. Pour déférer à cet avis, j'ai fini ce livre par une lettre que j'avais écrite à un de mes amis uniquement sur ce sujet, peu de temps après l'arrivée de vaisseaux (3). J'en ai seulement ôté ce que je disais de M. et de Mme Constance, pour ne pas dire deux fois la même chose.

PREMIÈRE PARTIE

NOTES

1 - Allusion à Jacques II d'Angleterre, cousin de Louis XIV, roi converti au catholicisme qui fut renversé à la fin de l'année 1688 lors de la Glorieuse Révolution et fut contraint de venir se réfugier en France. 

2 - Phaulkon était né dans une famille catholique, mais s'était converti au protestantisme lors de ses activités dans l'East India Compagny anglaise. Au Siam, deux jésuites œuvrèrent à son retour à la maison paternelle qu'il avait si malheureusement abandonnée : les pères Jean-Baptiste Maldonado et Antoine Thomas. Mais plus que les bonnes paroles des prêtres, c'est la perspective d'un mariage avec Marie Guyomar, luso-japonaise issue d'une famille profondément catholique qui entraîna la décision de Phaulkon. C'est ce relate le père de Bèze dans ses Mémoires sur la vie de Constantin Phaulkon (Drans et Bernard, p. 28-29) : Dieu se servit de la passion qu'il avait pour Mlle Guyomar afin de le tirer de cet état malheureux. L'opposition insurmontable qu'il trouva dans son père l'obligea à faire une sérieuse réflexion sur sa conduite. Il trouva que c'était pousser la reconnaissance trop loin à l'égard de son bienfaiteur que de lui sacrifier jusqu'à la religion ; qu'il avait maintenant de quoi reconnaître ses obligations, dont il l'avait prévenu, et qu'il ne devait plus trahir sa conscience par une lâche dissimulation. Il avait eu, outre cela, quelques entretiens avec le R.P. Thomas, supérieur de la maison des pères de la Compagnie à Siam, avec qui il avait fait connaissance, qui l'avaient frappé vivement et lui donnaient de terribles remords. Enfin, une lettre qu'il reçut en même temps de sa mère acheva de le déterminer. Cette vertueuse dame lui mandait que la joie qu'elle avait eue d'apprendre qu'il commençait à s'avancer dans le royaume de Siam avait été bien moindre que la douleur dont elle avait été pénétrée d'apprendre en même temps qu'il n'y vivait pas en bon catholique ; qu'elle eût bien mieux aimé le savoir pauvre et dénué de biens temporels, mais dans le chemin qui mène aux éternels, que de le voir hors de cette voie avec tous les biens du monde. Ensuite, lui en représentant la vanité et l'inconstance, elle le conjurait, par la tendresse qu'elle avait toujours eue pour lui, de songer plus sérieusement à son salut et que, s'il ne pouvait pas le faire à Siam, il vînt plutôt vivre auprès de ses parents dans la médiocre fortune que le Ciel leur avait donné. Les exhortations, dis-je, d'une mère qu'il aimait tendrement, jointe aux autres considérations, le firent enfin passer sur les obstacle qu'on mettait à sa conversion. Il alla trouver le R.P. Thomas, pénétré d'une vive douleur de ses désordres passés. Il lui en fit une confession générale et lui demanda ensuite, avec l'humilité et la soumission de l'enfant prodigue, à être reçu dans la maison paternelle qu'il avait si malheureusement abandonnée. 

3 - Cette lettre est reproduite sur ce site à la page : Lettre de l'auteur de cette histoire à un jésuite de ses amis. 

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