Jean-Baptiste Lully

Métèque. Le mot s'est tellement déprécié qu'il ne désigne aujourd'hui – avec une légère note de mépris –, qu'un étranger un peu louche, guère plus recommandable que le rastacouère espagnol ou le niacoué vietnamien. La France des droits de l'Homme et du Citoyen dispose d'un arsenal bien fourni de termes condescendants, péjoratifs et injurieux pour désigner l'Arabe, le noir, le métis, l'inconnu, la menace vague de ce qu'on ne connaît pas bien, le bougnoule, le bamboula, ou plus gastronomiquement, on reconnaît bien là le génie culinaire national, le Rosbeef ou le Macaroni.

Le métèque, à Athènes, n'était que celui qui avait changé son lieu de résidence. À condition qu'il acquittât les douze drachmes de taxe annuelle, il jouissait à peu près des mêmes droits que les nationaux, pouvait occuper des charges et posséder des biens meubles. Il était souvent commerçant, et parfois fort riche. Il participait à la prospérité de la cité, et n'en était nullement rejeté.

Mozzarella et Moussaka, le Rital et le Grec, auraient pu être frères. Géographiquement, à vol d'oiseau, il n'y a guère plus de mille kilomètres entre Florence et l'île de Céphalonie, et chronologiquement, seulement quelques années les séparent, puisque le Rital est né le 28 avril 1632, et le Grec, au fait, on ne sait pas trop... 1647 ou 1648 paraissent des dates vraisemblables. Ils sont morts presque en même temps, dans des circonstances aussi tragiques et improbables, le Rital le 22 mars 1687 et le Grec le 18 juin 1688.

Je ne peux évoquer l'un sans penser à l'autre, tant leur trajectoire offre de similitudes, tant leurs caractères sont semblables. Issus du peuple, malgré tous les efforts qu'on a pu faire pour les doter d'un passé présentable de vieille noblesse déchue, ils se sont tous deux élevés très haut, ont recueilli les confidences des rois, amassé des fortunes, accumulé les privilèges et les pouvoirs, et ont cristallisé autant de haine et suscité autant de hargne.

L'histoire commence donc dans ces pays méditerranéens, oliviers, cigales et tout le folklore, on fait la sieste l'après-midi alors que le soleil brûle et rend l'effort si pénible, on parle fort, tard dans la fraîcheur du soir, on ne dédaigne pas de pousser la chansonnette le soir à la taverne, on est naturellement volubile, exubérant, on parle avec les mains, on jette la poudre aux yeux, on a le baratin, ce mot, qui vient l'ancien français barat, désignait la tromperie, la fourberie autant que l'éloquence, comme son synonyme espagnol le chacharear, dont nous avons fait la tchatche, cette manière d'entortiller, d'ébahir, d'ébaubir, d'embobiner, mais aussi de séduire, de charmer et de convaincre.

Ces deux là sont donc passés maîtres dans l'art de la tchatche et du baratin. Toutefois, ces seules dispositions n'auraient pu suffire à les porter si haut. Ils auraient été tôt démasqués s'ils n'avaient été que beaux parleurs, on aurait vite découvert le bois de l'imposture sous le vernis du boniment. Ils avaient quelque chose de plus : le génie, et des armes acérées pour le faire reconnaître : l'ambition démesurée, l'égoïsme forcené, la pugnacité, la volonté de fer, l'absence de scrupules, l'opportunisme. Ils savaient se montrer impitoyables lorsqu'ils étaient les plus forts, ils savaient plier l'échine lorsque le sort était contraire, ils savaient ramper, cauteleux, flatteurs, lâches même, grands avaleurs de couleuvres, ils savaient que, tôt ou tard, leur heure viendrait. Ils n'avaient pas d'amis, ils n'avaient que des courtisans, ou des rivaux et des adversaires.

Le Florentin
Montre à la fin
Ce qu'il sait faire ;
Il ressemble à ces loups qu'on nourrit, et fait bien ;
Car un loup doit toujours garder son caractère,
Comme un mouton garde le sien.
J'en étais averti : l'on me dit : Prenez garde :
Quiconque s'associe avec lui, se hasarde :
Vous ne connaissez pas encore le Florentin ;
C'est un paillard, c'est un mâtin
Qui tout dévore,
Happe tout, serre tout : il a triple gosier
Donnez-lui, fourrez-lui, le glout demande encore :
Le roi même aurait peine à le rassasier (1).

Voilà pour l'un. Il en fallait beaucoup pour pousser le paisible et bienveillant La Fontaine à sortir de sa bonhomie habituelle et à tomber dans l'invective et dans l'injure.

Détesté de toutes les nations qui sont en Siam et aux environs ; qui a rompu avec tous par ses manières insupportables ; qui n'a pas un ami et n'en peut avoir ; qui par le commerce qu'il a avec les Français fait que les Siamois, qui le croient uni aux Français, haïssent les Français à cause de lui ; qui, ayant rompu avec toutes les nations, ne se peut conserver auprès du roi de Siam que par les Français, le roi de Siam croyant qu'il contribue beaucoup à cela ; qui est détesté de tout le peuple de Siam pour les impositions qu'il fait mettre sur les habitants ; qui, si le roi venait à mourir, serait déchiré en mille pièces par les Siamois ; avec qui on ne gagnera jamais rien par amitié, mais selon qu'il espérera ou craindra, si on lui remet les choses ; qui fera échouer le voyage à venir comme les autres et trouvera moyen de se conserver toute l'autorité ; qui, s'il peut, ne manquera point de faire revenir les Anglais et de les mettre en parallèle avec les Français, pour dominer sur tous les deux ; enfin vrai Grec de nation et de naturel.

Voilà pour l'autre. C'est ce qu'on appelle se faire tailler une veste, ou en prendre pour son grade. C'est d'ailleurs amplement mérité.

Gianbaptista Lulli est le fils du meunier, Constantino Yeraki est le fils du cabaretier. L'un venait des environs de Florence. Les Toscans étaient réputés pour leur sens de la plaisanterie, la vivacité de leurs réparties, et, somme toute, le charme de leur conversation. L'autre venait de l'île de Céphalonie, fertile en oliviers et en vignes, et surtout en muscats rouges, que nous appelons cerises de Luques, et en raisins de l'espèce de ceux que nous appelons raisins de Corinthe, dont on tire un grand profit (2). Quant au caractère de ces insulaires, Phaulkon pourrait en être le parangon : Le Céphaloniote est fin et adroit, très persévérant dans ses projets. Une fois qu'il s'est proposé d'arriver à un but, toutes ses pensées s'y portent, s'y fixent ; rien ne le rebute, et, véritable Protée, il se plie à toutes les métamorphoses, prend toutes les formes qu'il croit propres à assurer son succès : il est vindicatif et intrigant (3).

J'imagine ces deux gamins tannés par le soleil, la badine à la main, menant la charrette tirée par la mule, cet animal humble des pays pauvres. Dans la carriole de l'un, il y a des sacs de farine, dans la charrette de l'autre, des tonneaux de vinasse. Deux chenapans habiles aux mauvais tours, deux garnements ne rechignant pas à la castagne, lorsque d'aventure d'autres galopins leur viennent chercher noise, la provoquant même, la castagne, deux caboches mal équarries, deux têtes de mule pleines de mauvais rêves. Ils n'ont pas quinze ans l'un et l'autre lorsqu'ils quittent le domicile familial. Que les pères se débrouillent avec leur farine et leur piquette. Ces deux-là ne sont pas de la pâte dont on fait les boutiquiers. Ils ont d'autres projets, d'autres rêves, d'autres horizons, d'autres ambitions. Lorsqu'ils seront arrivés au faîte des honneurs, ils renieront l'un et l'autre leurs origines roturières. Gianbaptista Lulli deviendra Monsieur de Lully, avec i-grec et particule, Surintendant de la musique du Roi, gros comme le bras. Constantino Yeraki – Faucon, en grec - deviendra, excusez du peu, Constantin Phaulkon, comte de France, chevalier de l'ordre de Saint Michel, premier ministre du roi de Siam avec la dignité d'Ok-phra Wichayen.

Fallait-il qu’ils aient de drôles d’idée dans le crâne, ces deux-là, peut-être un de ces défis de gosses contrariés, qui n’a pas dit ça un jour, puisque c’est comme ça, je m’en vais, et vous ne me reverrez jamais ! Généralement, on s’arrête à la porte, au mieux, on traîne une heure ou deux sa hargne, son ennui, puis sa détresse dans les rues, et l’on rentre au bercail. Eux ne sont pas revenus. Un M. de Guise qui passe et cherche un petit Italien, comme on cherche un singe savant ou un petit animal de compagnie, pour amuser la Grande Mademoiselle, Anne Marie Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, et voilà mon Jean-Baptiste séduit et parti sans se retourner, sa menotte dans la grosse main de l'étranger, loin de son nid. Un vaisseau qui lève l'ancre et recrute parmi la racaille des ports des matelots et des mousses pour laver le pont, ferler les voiles et virer le cabestan, et voilà mon Constantin gonflant ses poumons au grand air de la mer et de l'aventure. Parents d'aujourd'hui, ne laissez jamais vos adolescents suivre des inconnus. S'il leur sera moins facile qu'autrefois, pour des raisons évidentes, de devenir surintendant de la musique du roi de France ou Premier ministre du roi de Siam, ils pourraient bien encore échapper à la médiocrité d'une vie réglée par la petite famille, la petite télé, la petite voiture et le cocooning, ainsi qu'on appelle de nos jours cet état larvaire où se complaisent nombre de nos contemporains.

Gianbaptista et Constantino firent donc leurs classes à l'étranger. Le premier apprit le français et la musique dans les cuisines où l'avait relégué la Grande Mademoiselle, qui n'avait pas trouvé ce petit métèque à son goût. (Je m'en tiens à la légende, même si les haines qui poursuivaient Lully suscitaient la calomnie). Le second apprit l'anglais et le commerce dans un sombre bureau de la compagnie anglaise à Londres. C'est qu'ils avaient beau être naturellement doués, ils avaient tout de même encore beaucoup à apprendre.

C'est le vent qui les propulsa tous deux vers les cours de France et de Siam. Pour Constantin, les vents alizés, quand ils voulaient bien souffler et gonfler la voilure des vaisseaux de l'East India Company en route pour les Indes orientales, leurs odeurs, leurs couleurs, leurs épices, leurs filles ensorcelantes, leur misère crasse et leurs trésors. Pour Jean-Baptiste, un vent sans doute tout aussi odorant, mais bien moins poétique, celui sorti un jour, par inadvertance, des fesses joufflues de la Grande Demoiselle. La courtoisie commandait qu'on eût feint n'avoir rien entendu, mais les gens sont méchants, on en fit un couplet. Lulli n'aurait peut-être pas dû le mettre en musique :

Mon coeur, outré de déplaisirs,
Était si gonflé de soupirs,
Voyant votre cœur si farouche,
Que l'un d'eux, se voyant réduit
À ne pas sortir par la bouche,
Sortit par un autre conduit (4).

Il n'en fallait pas davantage pour convaincre le Florentin de crime de lèse-duchesse et le faire chasser séance tenante. Je laisserai là Jean-Baptiste à son destin, qu'il aille en pet. La noirceur de ses actions est à proportion de la lumière de sa musique. Si l'ascension du petit violon du roi fut fulgurante, elle doit sans doute autant à son génie qu'à ses intrigues. On sait comment il écarta sans pitié et sans scrupule de sa route tous ceux dont le talent aurait pu lui porter quelque ombrage, comment il déposséda son rival Perrin de son privilège, comment il contraignit Cambra, musicien de grand talent, à l'exil, comment il fit fermer tous les théâtres concurrents et fit limiter les parties musicales dans les opéras de ses confrères pour mieux se mettre en valeur, comment il chassa Molière du Palais-Royal et berna La Fontaine. Après sa mort - peut-on imaginer accident plus stupide que de s'écraser le pied avec ce bâton de chef d'orchestre dont il avait sans doute tant de fois caressé lui-même les côtes de ses musiciens malhabiles - il laissa à ses héritiers 630 000 livres, tout en or.

Lully et Phaulkon ne se rencontrèrent jamais. À plus de dix mille kilomètres l'un de l'autre, deux mille cinq cents lieues, ils régnèrent en maître sur leur domaine, la musique de la Cour de France et les affaires de la Cour de Siam. D'ailleurs, se seraient-ils rencontrés, que reconnaissant sûrement chez l'autre la canaillerie, la rouerie, l'ambition et le génie dont eux-mêmes étaient largement pourvus, ils se seraient infailliblement détestés.

Bernard Suisse
Mars 2004

NOTES

1 - La Fontaine, satire, le Florentin : 1680. 

2 - Peuchet, Jacques. Dictionnaire universel de la géographie commerçante. 1798-1799, III, p.330. 

3 - André Grasset de Saint-Sauveur – Voyage historique, littéraire et pittoresque dans les isles et possessions ci-devant vénitiennes du Levant. Tome III : Paris, Tavernier, 1799. p.99. 

4 - Friedrich Melchior, baron de Grimm : Correspondance littéraire, philosophique et critique : revue sur les textes originaux, comprenant outre ce qui a été publié à diverses époques, les fragments supprimés en 1813 par la censure, les parties inédites conservées à la Bibliothèque ducale de Gotha et à l'Arsenal de Paris. Tome 1er. Paris – Garnier Frères, 1877. Page 106. 

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