Dixième chapitre.
De Sijouthia, capitale du royaume de Siam, de Porselouc et de quelques autres villes.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Il n'y a point de peuples qui aient meilleure opinion ni qui parlent plus avantageusement de leur pays que les Siamois. On croirait, à les entendre faire le dénombrement et la description de leurs villes, qu'elles seraient toutes belles, riches et qu'il y en aurait un très grand nombre. Cependant il n'y en a que neuf à qui on puisse raisonnablement donner le nom de ville, les autres n'étant à proprement parler que des bourgades et des hameaux qui n'ont rien ni pour la grandeur, ni pour l'agrément qui les rende comparables aux nôtres.

La capitale est appelée par les Siamois Meüang Sijouthia, et par les étrangers Juthia et Odiaa qui sont des noms que les Chinois leur ont donnés. Les étrangers l'appellent Siam, du nom du royaume auquel même ils l'ont donné, car il est tout à fait inconnu aux naturels du pays qui ne lui en donnent point d'autre que celui de Meüang-Thây, ou de Meüang-Crong-Thêp-Maanacone, ce qui signifie Royaume qui a grande force (1). Peut-être que de Sijouthia les Européens ont fait à leur fantaisie ce mot de Siam (2). Cette ville est d'une grande réputation dans toutes les Indes. Chaou-Thông, c'est-à-dire le Roi d'or, dont nous pourrons parler dans la suite de cette histoire, la fonda il n'y a guère plus de deux cents ans (3). Elle est située dans une île fort agréable, qui peut avoir environ sept lieues de circuit. En y comptant le palais du roi, elle n'a guère plus de deux lieues d'enclos, sa figure est plus ovale que ronde. Elle est fermée d'une muraille de brique qui tombe en ruine, mais le roi en fait faire une plus belle qui n'est pas encore achevée. Le terrain en est inégal et sujet aux inondations ; on pourrait néanmoins sans beaucoup de peine remédier à cet inconvénient en aplanissant les éminences et en transportant sur les quais la terre qu'en en tirerait. La grande rivière bat ses murailles du côté du midi, de l'orient et de l'occident, et entrant dans la ville par trois grands bras qui la traversent de bout en bout, elle en fait, pour ainsi dire, une autre Venise. On peut dire même que la situation en est beaucoup plus avantageuse si les bâtiments n'en sont pas si magnifiques, car les canaux qui forment les bras de cette rivière qui l'arrose sont fort longs, forts droits, et assez profonds pour porter les plus grands bateaux. Cette ville est divisée par quartiers et par rues comme celles d'Europe ; les Européens appellent ces quartiers camps, et les Siamois les nomment bâne (4). Celui du roi est le plus beau à cause des grandes places, des promenades, des maisons des mandarins et des pagodes qui l'environnent.

Le palais du roi est bâti dans la partie la plus septentrionale de la ville, et fermé d'une double muraille de brique qui est toujours fort bien entretenue. Il peut avoir environ une demi-lieue de circuit. Plusieurs cours de différentes grandeurs le partagent ; dans quelques-unes de ces cours on voit les écuries des éléphants, qui sont plus ou moins belles selon la différence du rang et de la dignité de ces animaux, car chacun sait qu'ils ne sont pas tous égaux ni servis de la même manière. On ne saurait croire jusqu'où va l'application des valets qui en ont soin nuit et jour. Ils sont auprès d'eux pour veiller à leurs nécessités et pour chasser les mouches qui pourraient les incommoder. Comme les relations qui ont précédé cette histoire ont parlé entre autres choses de la vaisselle d'or dans laquelle mange l'éléphant blanc, si bien distingué des autres par la considération que toute la cour a pour lui et par l'honneur qu'il a d'être logé le plus proche de l'appartement du roi, je n'en dirai rien davantage.

Les officiers de la maison du roi sont logés dans les deux premières cours, et dans les autres l'on voit encore quelques vieux appartements des anciens rois, qu'on respecte comme des lieux sacrés. Plusieurs rangées d'arbres en rendent le séjour assez agréable. Il y a même quelques pagodes, qui toutes anciennes qu'elles sont, ne laissent pas d'y faire un assez bel effet.

L'appartement du roi est dans la dernière cour, il est nouvellement bâti et l'or qui y brille en mille endroits le distingue aisément de tous les autres. Il est en forme de croix, du milieu de laquelle s'élève sur le toit une haute pyramide à divers étages, qui est la marque des maisons royales. Toute sa couverture est d'étain et il n'y a rien de mieux travaillé que la sculpture dont il est orné de tous côtés.

L'appartement de la princesse reine sa fille et de ses femmes, qui est le plus proche, paraît par les dehors assez magnifique. Il a vue, aussi bien que celui du roi, sur de grands jardins bien plantés. Les allées y sont entrecoupées de petits ruisseaux qui y donnent de la fraîcheur et qui, par le doux murmure qu'ils font en coulant, invitent au sommeil ceux qui se reposent sur l'herbe toujours verte dont ils sont bordés.

Hors du palais on voit à la gauche, sur le bord de la rivière, de grands magasins où l'on renferme les balons du roi. On y en compte plus de cent cinquante qui sont tous aussi superbes que ceux qui parurent à l'entrée de l'ambassadeur de France (5). À la droite, on voit un grand parc dans lequel on amenait autrefois les éléphants sauvages pour les dompter en présence de la famille royale qui prenait ce plaisir des fenêtres d'un petit château qui n'en est pas éloigné.

Il y a un autre quartier dans la ville qui est destiné aux étrangers, où demeurent les Chinois, les Mores et quelques Européens. On y voit des maisons de brique assez bien bâties, il y en a même des rues toutes entières. Il est très peuplé et c'est l'endroit du royaume où se fait le plus grand commerce. Tous les vaisseaux y abordent, parce que la rivière y forme un grand bassin très commode pour les radouber, et tous les jours on en bâtit de nouveaux.

Le troisième quartier, qui est celui des naturels du pays, est le plus grand de tous. Il est habité par quantité d'artisans ; on y voit plusieurs grandes rues remplies de boutiques des deux côtés, et de grandes places pour les marchés. Ces marchés se tiennent tous les jours, soir et matin, ils sont abondamment fournis de poissons, d'œufs, de fruits et de légumes et d'une infinité d'autres choses, mais on n'y vend point de viande. La multitude du peuple qui s'y trouve est si grande qu'on a quelquefois bien de la peine à y passer. La plupart des rues sont bordées de beaux arbres qui sont d'une grande commodité pour les passants, car dans toutes les heures du jour ils y trouvent une ombre fort agréable. Il y en a de pavées de briques et d'autres qui ne le sont point. Comme cette ville est entrecoupée par plusieurs ruisseaux, il a été nécessaire d'y bâtir des ponts. Il y en a cinq ou six de briques faits en arcade, qui sont assez beaux et assez commodes, mais il y en a d'autres faits de cannes qui sont si étroits et si peu solides qu'il est difficile d'y passer sans danger, ou du moins sans peur de tomber dans l'eau.

Au reste elle est si peuplée que quand le roi y est, elle pourrait bien fournir soixante mille hommes d'âge à porter les armes, et ce nombre pourrait doubler si l'on y comprenait ceux qui habitent les villages qui sont de l'autre côté de la rivière et que l'on peut regarder comme ses faubourgs. Mais ce qui contribue le plus à la beauté et à la magnificence de cette ville, c'est la vue de plus de cinq cents pagodes que l'on trouve dispersées de tous côtés, et qui par le nombre des statues dorées qu'elles renferment, donnent aux étrangers qui n'y sont pas encore accoutumés une fort grande idée de ses richesses.

La seconde ville du royaume s'appelle communément Porselouc Phitsanulok (พิษณุโลก) dans le nord de la Thaïlande., ou Pet-se-lou-louc, ce qui signifie en langage du pays Perle, ou Diamant enchâssé (6) ; elle est plus septentrionale que Juthia d'environ cent lieues, son climat est plus tempéré et son terroir plus fertile. Elle fut bâtie par Chaou Meüang Hang (7), qui régnait environ 250 ans avant Chaou Thông, fondateur de la capitale. Ce prince, qui était un des plus heureux princes de son siècle, fit longtemps la guerre au Laos et s'y rendit recommandable par le nombre de ses victoires. Cette ville était autrefois le séjour ordinaire des rois de Siam, et on y voit encore aujourd'hui un de leurs anciens palais. Elle a plus d'une lieue de circuit et la muraille de brique qui l'entoure est une des meilleures du pays. La grande rivière qui arrose la capitale y conduit tout droit et la coupe par le milieu, puis elle se partage du côté de l'Orient, et un de ses bras assez large va se rendre à Campingue Kamphaeng Phet (กำแพงเพชร), dans le nord de la Thaïlande, traversé par la rivière Ping (แม่น้ำปิง)., qui une ville ancienne et fort considérable dans les Indes. Elle n'est guère moins grande que la capitale et elle est aussi peuplée. Elle est éloignée de Porcelouc de cinquante à soixante lieues, et du royaume de Laos d'environ dix journées de chemin. Enfin elle est fortifiée autant bien qu'elle le peut être par des Siamois qui pourraient y soutenir un long siège contre des Orientaux, mais elle ne le serait pas assez pour pouvoir se défendre plus d'un demi-jour contre des Français.

CHAPITRE XI

NOTES

1 - mueang (เมือง) a un sens large et peut signifier ville, périmètre urbain, autant que nation. Thaï (ไทย), signifie libre, libéré. Mueang thaï peut donc avoir le sens de ville libre, autant que de pays libre, même si les Thaïlandais utilisent aujourd'hui le mot prathet (ประเทศ), dérivé du pali, pour nommer officiellement leur pays : Prathet thaï, littéralement : la nation des hommes libres.

Meüang-Crong-Thêp-Maanacone (เมืองกรุงเทพมหานคร) signifie à peu près : grande ville des créatures célestes, c'est également le début du nom de Bangkok, la ville au nom le plus long du monde : Krungthep mahanakhon amon rattanakosin mahintara ayuthaya mahadilok phop noppharat ratchathani burirom udomratchaniwet mahasathan amon piman awatan sathit sakkathattiya witsanukam prast. Le nom officiel d'Ayutthaya aujourd'hui est Phra Nakhon Sri Ayutthaya (พระนครศรีอยุธยา), la ville sacrée d'Ayutthaya

2 - L'hypothèse de Gervaise est erronée, le nom Siam n'est pas une déformation de Sijuthia. L'étymologie, qui reste incertaine, serait plutôt le malais Siyăm, qui signifie brun, sombre. Le Siam serait donc le pays des hommes bruns, ou des hommes noirs. Chacun a adapté ce mot aux sonorités de sa langue, les Portugais en ont fait Sião, les Italiens Ciama, les Hollandais Sian ou Chian, etc. Dans sa relation Du Royaume de Siam, (Paris, 1691, p.18-19) La Loubère écrivait : Le nom de Siam est inconnu aux Siamois. C'est un de ces mots dont les Portugais des Indes se servent, et dont on a de la peine à découvrir l'origine. Ils l'emploient comme le nom de la nation, et non comme le nom du royaume. (...) Les Siamois se sont donné le nom de Taï, c'est-à-dire libres, selon ce que ce mot signifie aujourd'hui en leur langue

3 - Plutôt 300 ans, d'après les Chroniques royales qui indiquent qu'Ayutthaya fut fondé en 1350 par le prince U-Thong - le prince au berceau d'or - devenu roi sous le titre de Ramathibodi I (รามาธิบดีที่ ๑). Toutefois, les Chroniques royales ne sont guère fiables, et Étienne Aymonier (Le Cambodge. II. Les provinces siamoises Leroux, Paris, 1901, p.54) ne rejette pas catégoriquement les assertions de Gervaise quant à la date de fondation de la ville. 

4 - Ban (บ้าน) signifie village, mais également maison, foyer

5 - La magnificence de ces embarcations avait beaucoup impressionné les Français qui en rapportèrent une multitude de représentations graphiques.

ImageBalons siamois. Illustration du Voyage de Siam du père Tachard.
ImageBalon du roi à 20 rameurs. Illustration du Voyage de Siam du père Tachard.
ImageBalon du roi de Siam. Dessin anonyme. 1688. 

6 - L'interprétation phonétique de Gervaise est curieuse. La première syllabe de Pet-se-lou-louc pourrait effectivement évoquer le diamant, phet (เพชร). Toutefois, la prononciation est plus proche de pit que de pet et nous oriente davantage sur Phitsanu (พิษณุ), une des formes siamoises du nom du dieu hindou Vishnou. Lok (โลก) signifiant monde, globe, on pourrait traduire le nom de la ville en Vishnuloka : Le Monde de Vishnou

7 - Au douzième chapitre de l'ouvrage, Gervaise mentionnera à nouveau Chaou Meüanghâng, surnommé le Roi noir, qui a bâti Porcelouc. S'appuyant sur ces deux extraits, Étienne Aymonier conclut (op. cit. p.65) : Si nous tenons compte de l'opinion relative à la date de la fondation d'Ayouthia, exprimée par le même auteur (...), il semblerait en résulter que Phitsanoulok aurait été fondée vers le commencement du XIIIe siècle par un roi guerrier et conquérant nommé Hâng et surnommé le « Prince noir ». Nous obtenons ainsi une date très vraisemblable. Tout au plus faudrait-il la reculer d'un siècle si Gervaise se trompe sur l'époque de la fondation d'Ayouthia. 

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