Huitième chapitre.
Des voitures et des commodités pour voyager.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Comme la rivière s'étend presque par tout le royaume de Siam, la commodité des balons est de toutes les voitures la plus agréable et la plus commune. Ce sont de longs bateaux fort étroits, qui sont faits ordinairement d'un seul arbre. On l'ouvre dans toute sa longueur avec un ciseau, on le creuse ensuite avec le fer et puis on écarte les deux côtés autant qu'ils peuvent s'étendre sans se rompre. Comme cela ne se fait point sans beaucoup de travail et qu'on n'y réussit pas toujours, ces bateaux sont fort chers, et un balon de cinquante à soixante rameurs n'est pas moins vendu que cinq à six cents livres.

Il y en a de plus beaux et de mieux travaillés les uns que les autres, car ils doivent être différents selon la différence des conditions des personnes à qui ils appartiennent. Ceux des grands mandarins sont ordinairement de cinquante à soixante rameurs. Il y a une espèce de petit trône au milieu, nommé communément cherolle (1), sur lequel ils sont assis. Il n'est fait que de bois et de nattes, mais la figure en est jolie et on y est fort commodément. La couverture de la cherolle des Oyas a trois étages ; celle des Ocpras et des Ocloüans qui est un peu plus petite, n'en a que deux ; il n'y en a qu'un dans celle de tous les autres mandarins. Les balons du reste du peuple n'en ont point, ou s'ils en ont, elle est sans aucun ornement, beaucoup plus longue et plus basse ; enfin elle est disposée de telle manière qu'il est aisé de connaître qu'elle n'est faite que pour s'y mettre à couvert des injures du temps. Il n'y a que les deux premiers ministres d'État qui aient droit d'avoir des balons dorés et des cherolle couvertes d'étoffe. Elles sont faites en forme de coquille et beaucoup plus élevées que les autres. Il arrive pourtant assez souvent que le roi fait présent à des mandarins de balons peints et dorés, qui sont presque aussi magnifiques que ceux des ministres, mais ils ne peuvent s'en servir qu'à la suite de Sa Majesté ou dans quelque cérémonie où elle leur ordonne de se trouver. Quand ils sont près d'elle ils descendent de leur cherolle sur une petite estrade qui est au pied, où ils se tiennent prosternés jusqu'à ce qu'ils en soient éloignés.

Les balons des dames de qualité ne diffèrent de ceux des mandarins que par la cherolle qui est fermée de tous côtés. Ils sont menés par des femmes esclaves, et leurs rames sont plus légères que celles des balons des hommes, quoiqu'elles soient plus longues. Les unes sont ordinairement peintes de noir et les autres de rouge ; ce mélange, quand elles sont bien maniées, fait sur l'eau un très bel effet.

Les balons dont on se sert pour les longs voyages sont si grands que souvent des familles entières y sont aussi commodément logées que dans leurs plus belles maisons. On y fait la cuisine comme sur terre, mais il y faut porter de quoi manger, car sur les routes il n'y a point d'hôtelleries comme en Europe. Néanmoins, dans le voisinage des gros bourgs, l'on trouve ordinairement un marché flottant, composé quelquefois de plus de cent petits balons chargés de riz, de fruits, de poisson et de balachan (2), dont on peut faire provision.

Les voyages par terre se font à cheval ou sur des éléphants. Mais comme les chevaux du pays ne mangent que de l'herbe, ils sont sans vigueur et ne peuvent pas faire de longues traites. Leurs harnais sont peu différents de ceux dont on se sert en France, il n'y a que les étriers qui sont beaucoup plus courts, parce que les Siamois veulent être en selle comme s'ils étaient assis sur une chaise. Ils ne sont pas fort bons cavaliers, et les mandarins même ne vont point à cheval sans avoir à leurs côtés des esclaves, que quelques-uns assurent n'être point tant à l'entour d'eux pour la magnificence que pour les soutenir et les empêcher de tomber.

On se sert d'éléphants quand on est à la suite du roi ou que l'on voyage dans les forêts. Les mandarins qui les montent, pendant qu'ils sont en présence de Sa Majesté, n'ont point de cherolle et ils sont obligés de se tenir couchés sur leur cou ; mais quand le roi n'y est point, ils en ont une qu'ils font ajuster proprement en forme de selle où ils sont assis fort à leur aise. Un éléphant porte ordinairement quatre personnes, deux dans la cherolle, une sur la croupe et l'autre sur le cou. Ces deux derniers sont appelés cornagues (3), c'est-à-dire guides de l'éléphant. Ils le font agenouiller ou relever quand on veut monter ou descendre, un d'eux tient en main un grand croc de fer ou d'argent dont il se sert pour le faire tourner, ou pour le faire marcher plus vite. Quelquefois les grands mandarins se font porter par leurs esclaves dans de petites chaises assez propres. Les dames un peu délicate à qui la monture de l'éléphant ne plaît pas se servent de cette commodité, qui est aussi permise aux sancras (4) ; mais ces messieurs, qui sont comme les évêques du pays, se font porter sur les épaules des talapoins qui leur sont soumis.

Quand les bœufs ont atteint l'âge de trois ans, ils leur percent les naseaux avec un fer rouge et ils y passent une corde qui leur tient lieu de bride. Ils s'en servent pour labourer la terre et pour traîner leurs charrettes ; quelquefois même ils les montent dans les vilains chemins, ou quand ils n'ont point d'affaire pressante qui les oblige à faire diligence.

CHAPITRE IX

NOTES

1 - Le terme, dérivé du portugais, est généralement utilisé dans les relations pour désigner - abusivement - la nacelle des éléphants. On en trouve plusieurs déclinaisons : chirole, cherolle, charolle, etc. Tachard la décrit comme une espèce de petit dôme placé au milieu [du bateau]. (Voyage des pères Jésuites, 1686, p.208). La Loubère précise que la chirole n'est pas le siège sur lequel s'assoit le passager, mais le parasol ou la tenture qui le protège du soleil ou de la pluie : Dans les balons de cérémonie, ou dans ceux du corps du roi de Siam, que les Portugais ont appelés balons d'État, il n'y a, au milieu, qu'un siège, qui occupe presque toute la largeur du balon, et où ils ne tient qu'une personne et ses armes, le sabre et la lance. Si c'est un mandarin ordinaire, il n'a qu'un simple parasol comme les nôtres pour se mettre à couvert ; si c'est un mandarin plus considérable, outre que son siège est plus élevé, il est couvert de ce que les Portugais appellent chirole, et les Siamois coup. (Du Royaume de Siam, 1691, I, pp.155-156).

Le cup (กูบ) que mentionne La Loubère désigne effectivement en thaï la capote qui couvre parfois les nacelles d'éléphants, et non le siège, qui se dit sappakhap (สัปคับ) ou yaengchang (แหย่งช้าง).

ImageSiège de nacelle d'éléphant (sappakhat) couvert de sa chirole (cup). 

2 - Nom dérivé du malais que les Occidentaux donnaient au kapi (กะปิ), pâte faite à partir de petites crevettes fermentées, de riz et de piment. Populaire dans toute l'Asie du Sud-est et dans le sud de la Chine, elle est toujours très consommée en Thaïlande. Voir chapitre 6 note 3. 

3 - On appelle ceux qui conduisent les éléphants cornac. Ils se placent sur le col où ils se tiennent fermement, sans avoir besoin de bride ; ils portent deux crochets de différente grandeur ; le plus petit sert d'éperon et ils en frappent l'éléphant à la tête pour le faire marcher comme il leur plaît, et ainsi il n'est jamais sans une plaie dont le sang coule presque toujours. Le grand crochet n'est que pour le retenir quand il est en furie ou en chaleur et que le petit ne suffit pas. (Dellon, Relation d'un voyage des Indes Orientales, I, 1685, p.168). Wikipédia donne pour étymologie le mot indien « cornaca ». Yule (Hobson-Jobson: A glossary of colloquial Anglo-Indian words and phrases, p.256) propose une étymologie cingalaise : Kūrawa : écurie d'éléphant, et Kūrawa-nāyaka, chef d'un Kūrawa. Le synonyme mahout est couramment utilisé. En Thaïlande, le cornac, ou mahout, s'appelle khwan (ควาญ) ou khachachip (คชาชีพ).

ImageProcession traditionnelle d'éléphants dans la province de Champassak, au sud Laos. 

4 - Sangkha rat (สังฆราช), chef de la communauté religieuse. Dans son Dictionarium Linguæ Thaǐ, 1854, p.713, Mgr Pallegoix comparait le sangkha rat à l'évêque. Aujourd'hui en Thaïlande, Phra Sangkha rat (พระสังฆราช), est le titre du Patriarche suprême désigné par le roi. 

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