Deuxième chapitre.
Du culte que les Siamois rendent à leur dieu.

Page de la relation de Nicolas Gervaise

Le dieu que les Siamois adorent est trop doux et trop débonnaire pour aimer les sacrifices sanglants, il se contente de quelques offrandes de fleurs et de fruits nouveaux, et les dépenses excessives où une dévotion indiscrète les engage souvent lui sont moins agréables que de sanctifier en sa considération quelques jours de l'année, d'étudier sa loi avec application, de s'entretenir de ses actions mémorables, de publier ses vertus et de se proposer de les imiter. On lui consacre tous les enfants à l'âge de trois ou quatre ans, les parents les mènent dans le temple aux talapoins qui font cette cérémonie en leur rasant la tête et récitant sur eux quelques oraisons (1). Il n'y a presque personne qui ne fasse tous les jours la prière en langue pali, qui est celle de la religion siamoise, comme ici la latine l'est de la religion chrétienne. Elle dure ordinairement une demi-heure, elle commence par trois sombayes (2), ou prosternations devant l'image de Sommonokodom, et consiste principalement à l'adorer en esprit, à le remercier de la loi qu'il leur a annoncée, à parcourir ce qu'il y a de plus merveilleux dans son histoire, les miracles qu'il a opérés, les persécutions qu'il a souffertes et tout ce qui est capable d'exciter la gratitude, la confiance et l'admiration.

Ils fêtent régulièrement le premier et le quinzième de la lune. Ces jours-là les talapoins se rasent la tête et les sourcils et le peuple s'assemble dans les pagodes pour entendre la prédication. Les dévots ne manquent jamais de s'y trouver à un certain jour de la semaine, qui est le même que celui où nous célébrons le dimanche. C'est un jour où ils jeûnent, ne mangeant du riz qu'une seule fois, s'abstenant de toute liqueur qui puisse enivrer et redoublant les aumônes qu'ils font tous les autres jours aux talapoins ; mais ils ne cessent leur travail ordinaire que dans de certaines fêtes qui se célèbrent avec beaucoup de magnificence au commencement de l'année. Ces fêtes durent quinze jours. Pendant les deux ou trois premiers on ne tient aucune assemblée publique, non pas même les marchés, et l'on ne permet pas aux bestiaux d'aller paître à la campagne. Toutes les pagodes sont ouvertes durant la quinzaine et les étrangers ont la liberté d'y entrer comme les autres. On y prêche depuis le matin jusqu'au soir. Quand un talapoin sort de chaire, un autre y monte, et on voit à chaque sermon un nouveau concours de peuple tout extraordinaire. On pare l'idole de ce qu'il y a de plus rare et de plus beau dans le quartier, on allume devant lui quantité de bougies et les fleurs n'y sont point épargnées. Quelquefois on en porte un petit en procession sur l'eau dans des balons où l'or brille de toutes parts, et quand la cérémonie se fait sur terre, les talapoins portent l'idole sur leurs épaules, couvert de riches parasols, au son des instruments et au milieu des acclamations de tout le peuple. Il y a des pagodes privilégiées où les habitants des bourgades des environs viennent en foule pour voir les courses des balons sur l'eau, celles des hommes sur la terre, les combats de taureaux et cent sortes de jeux inventés pour divertir la populace et rendre les fêtes plus solennelles. Ils ont coutume dans ces réjouissances publiques de mettre leurs plus beaux habits, de se visiter les uns les autres et de se faire des présents. Les talapoins ne sont pas oubliés dans la distribution de leurs libéralités. Comme c'est le temps de leur plus grand travail, on suppose qu'ils ont aussi meilleur appétit ; on leur envoie du riz, des fruits, des poissons, des habits et mille autres choses dont ils ont besoin. Ces bonnes gens ne refusent rien, et quoique par leurs constitutions il soit ordonné de ne recevoir que ce qui est nécessaire pour chaque jour, ils ne laissent pas de ramasser tout fort soigneusement et de garder le superflu pour une autre saison, où la charité étant refroidie, ils courraient risque sans cette précaution de faire très mauvaise chère. Ils ont encore trois ou quatre grandes fêtes. La plus solennelle qui se célèbre au mois de décembre est instituée pour demander à Sommonokodom une heureuse récolte, on peut l'appeler la fête des illuminations, car pendant toute cette lune, les talapoins allument les soirs plusieurs fanaux élevés sur des perches à la porte des pagodes (3). Les personnes pieuses en font autant devant leurs maisons, et comme ces illuminations durent une grande partie de la nuit, elles font un agréble effet sur l'eau et sont très commodes aux passants qui côtoient le bord des rivières.

CHAPITRE III

NOTES

1 - Cette cérémonie s'appelle Phiti khonchuk (พิธีโกนจุก). Elle est ainsi décrite par Mgr Pallegoix (Description du royaume thai ou Siam, I, 1854, pp. 224-225) : Dès l'âge de trois ans, les enfants savent nager ; on les rase presque tous les mois pour fortifier leurs cheveux ; quand ils sont parvenus à l'âge de quatre ou cinq ans, on leur garde sur le haut de le tête un toupet rond et long, qui ne se rase qu'à l'âge de la puberté chez les filles comme chez les garçons. (...) Quand le temps est venu de raser le toupet à un enfant, c'est une grande fête dans la famille ; on envoie des présents en fruits et gâteaux à tous les parents et connaissances qui sont conviés pour la fête. Ce jour-là, l'heure favorable s'annonce par un coup de fusil ; les talapoins récitent des prières pour l'enfant et lui lavent la tête d'eau lustrale ; les plus proches parents rasent le toupet à l'enfant qui est décoré de tous les ornements et bijoux qu'on a pu se procurer ; l'orchestre joue des airs joyeux ; tous les conviés arrivent, font leurs félicitations au jeune tondu, et chacun dépose pour lui une offrande en argent dans un grand bassin d'or ou de cuivre.

ImageC'est ce qu'on appelle avoir du toupet. 

2 - Les mots sombaye, ou zombaye, fréquemment employés dans les relations françaises et qu'on pourrait traduire par prosternation, sont des transpositions du portugais sumbra, çumbaya, sumbaïa sumba, etc. L'origine en reste obscure. Il pourrait s'agir d'une déformation du mot malais sěmbah, une salutation, une respectueuse adresse, l'acte de salutation ou d'hommage consistant à élever les mains au visage, (R. J. Wilkinson, A Malay-English Dictionary, 1901, p. 20) ou de son dérivé sěmbah-yang (vénération de dieu, prière, rituel). Yule et Burnell (Hobson-Jobson: A Glossary of Colloquial Anglo-Indian Words and Phrases, p. 851) citent les mots Somba, et Sombay, du malais présent, cadeau. Peut-être est-ce le même mot que le Sěmbah de Wilkinson, les cadeaux, les présents étant habituellement offerts en Asie aux personnes à qui l'on souhaite rendre hommage. 

3 - Il y a deux fêtes un peu similaires qui se suivent lors de ce douzième mois de l'année lunaire, l'une à la pleine lune, et l'autre à la nouvelle lune, qui marque le début de la nouvelle année siamoise. La Loubère en parle ainsi (Du Royaume de Siam, 1691, I, pp. 183-184) : Quand les eaux commencent à se retirer, le peuple les remercie plusieurs nuits de suite par une grande illumination, non seulement de ce qu'elles se sont retirées, mais de la fécondité qu'elles ont donnée aux terres. On voit alors toute la rivière couverte de lanternes nageante qui passent avec elles. Il y en a de différentes grandeurs suivant la dévotion de chaque particulier, et le papier diversement peint dont elles sont faites augmente le bel effet de tant de lumières. De même, pour remercier la terre de la récolte, ils font pendant les premiers jours de leur année une autre illumination magnifique. La première fois que nous arrivâmes à Louvo, ce fut de nuit et au temps de cette illumination, et nous vîmes les murailles de la ville ornées de lanternes allumées de distance en distance ; mais le dedans du palais était bien plus beau à voir. Dans les murs qui font les clôtures des cours, on a pratiqué tout autour trois rangs de petites niches dans chacune desquelles brûlait une lampe. Les fenêtres et les portes étaient aussi toutes ornées de divers feux, et plusieurs fanaux grands et petits, de figures différentes, garnis de papier ou de gaze et peints différemment étaient pendus avec une agréable symétrie à des branches d'arbres ou à des poteaux.

Il n'y a pas de doute pour identifier la première fête, il s'agit de Loy Krathong (ลอยกระทง), toujours célébré avec ferveur aujourd'hui dans tout le royaume. La seconde, en revanche, qui s'est un peu confondue avec la première, semble être tombée en désuétude. Il s'agit de la fête que H. G. Quarich Wales nomme con parian (จองเปรียง ?), le hissage des lanternes, évoqué dans l'ouvrage Siamese State Ceremonies, 1931, p. 288 et suiv. Gerolamo Emilio Gerini lui consacre un paragraphe dans Encyclopædia of Religion and Ethics, Hastings, volume V, 1912, p. 888 : Les lampes sont hissées sur des mâts le jour de la nouvelle lune et allumées à la nuit, jusqu'au deuxième jour du déclin. Elles sont gardées allumées pour éloigner les esprits, et aussi pour empêcher l'eau d'envahir les rizières alors que les épis de riz n'ont pas atteint leur maturité. Gerini voit dans cette fête une transposition du Dipavali, la fête des lumières qui marque le passage du nouvel an hindou. Dans son ouvrage Description du royaume thaï ou Siam publié en 1854, Mgr Pallegoix n'évoque pas même cette fête et ne mentionne que Loy Krathong, ce qui peut laisser penser que cette tradition avait déjà perdu beaucoup d'importance à cette époque. 

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