A planète est aujourd'hui confrontée à une pandémie d'autant plus inquiétante qu'elle était inimaginable voilà encore quelques mois. Curieusement, s'il faut en croire les chiffres officiels et malgré les cinquante millions de cas recensés dans le monde, la Thaïlande semble - relativement - épargnée par le fléau, puisque la quasi totalité des cas enregistrés (3 818 au 7 novembre 2020) proviennent d'étrangers qui sont entrés dans le royaume ou de Thaïlandais qui revenaient de l'étranger. Jour après jour, les médias énumèrent inlassablement les cas de Covid importés depuis les tang prathet, Amérique, Europe, Moyen-Orient, Inde, Japon, Canada, Australie, Corée, Philippines, etc. bref, des virus venus d'ailleurs, du monde extérieur, toujours forcément corrompu, néfaste et hostile. Malgré les millions de Chinois qui se sont pressés dans le pays avant l'épidémie, aucun Thaïlandais digne de ce nom ne semble avoir jamais contracté la maladie sur le sol national. Protection particulière du Bouddha ? Efficacité des amulettes, des prières et des tatouages rituels ? Pouvoir tutélaire de la famille royale ? Le mystère reste entier ; n'écoutons pas les esprits séditieux qui oseraient insinuer que les seuls tests pris en compte sont ceux effectués dans les aéroports, à la descente des vols internationaux.

Au cours de son histoire, le Siam n'a pas été épargné plus que l'Europe par les épidémies dévastatrices. Le pays a payé un lourd tribut au kanlarok, la peste bubonique, au rokha, le choléra, mais surtout au thorapit, la variole, dont La Loubère disait : La véritable peste de ce pays-là est la petite vérole ; elle y fait des ravages effroyables (*). Les Chroniques royales rapportent une épidémie de variole sous le règne du roi Trailok, dans les années 1450. Elle tua, dit le texte, beaucoup de gens. En 1696, le prêtre Antonio Pinto écrivait : La sécheresse et les ardeurs du soleil furent insupportables ; des fièvres malignes corrompaient tout le sang et emportaient les malades en peu de jours, avec de grandes évacuations de sang par le nez et la bouche. Enfin, pour comble de malheur, les petites véroles ont ravagé tout le royaume ; des enfants aussi bien que des vieux de 70 et 80 ans ont succombé. Depuis janvier, on compte dans tout le royaume près de 80 000 morts. Il n'y a plus de place dans les pagodes pour enterrer les corps, et la campagne en est pleine. Dans la seule pagode notre voisine, en trois mois, on comptait déjà 4 200 enterrés (**). Antonio Pinto mourut deux mois plus tard, sans doute victime lui-même de la maladie. Quant à Jacques de Bourges, l'un des trois premiers missionnaires français à avoir mis les pieds au Siam en 1662, sa description du pays qu'il retrouva en 1713 laisse imaginer l'ampleur du désastre provoqué par une nouvelle épidémie : J'ai été surpris de voir le triste état où tout le royaume est réduit. Il n'est plus ce qu'il était il y a cinquante ans, lorsque nous y arrivâmes la première fois. On n'y voit point cette grande quantité de vaisseaux d'étrangers, ni de bateaux siamois, aller et venir et faire leur commerce. Le royaume ne paraît quasi qu'un désert ; le peuple a diminué plus de la moitié. Au commencement de cette année, la petite vérole a fait périr la moitié du monde. La famine présente afflige extrêmement le peuple ; ce que l'on pouvait les années ordinaires avoir de riz pour un écu, à peine peut-on le trouver à acheter pour dix (***).

C'est à Dan Beach Bradley, un missionnaire américain (1804-1873), que revient le mérite d'avoir endigué ces vagues d'épidémies qui frappaient périodiquement le Siam. Le 2 décembre 1836, il pratiqua les premières vaccinations sur une quinzaine d'enfants, initiant ainsi une pratique qui allait progressivement mettre un terme au fléau. Bradley – à qui les Thaïlandais doivent aussi d'avoir introduit l'imprimerie dans le royaume – laissa plusieurs ouvrages rédigés en thaï à l'usage des médecins locaux, expliquant que l'étude scientifique du corps humain et de la biologie était infiniment plus efficace en médecine que les prières, les incantations, les amulettes et les exorcismes. L'un n'empêchant pas l'autre. Le député Thepthai Senpong a récemment déclaré : Nous devons en ce moment utiliser toutes les méthodes de notre arsenal, tant scientifiques que surnaturelles (****). Quant au ministre Tewan Liptapallop, il invita les moines et les fidèles à se rassembler dans les temples pour prier afin que la nation échappe à la pandémie. Initiative plutôt malheureuse, alors que les rassemblements apparaissaient comme l'un des principaux vecteurs de propagation du Covid 19. Le ministre revint d'ailleurs sur sa proposition : une cérémonie fut bien organisée, mais télévisée.

Soit travaux des scientifiques, soit intervention du Bouddha ou de quelque autre divinité tutélaire, il est probable – et c'est heureux – que le royaume ne connaîtra plus les amoncellements de cadavres que venaient déchiqueter les vautours du wat Saket lors de l'épidémie de choléra de 1820.

À ceux que le Covid 19 a contraint à renoncer à des vacances en Thaïlande impatiemment attendues et longuement préparées, à ceux qui vivent actuellement confinés avec interdiction de mettre le nez dehors, Mémoire de Siam est heureux de proposer ce regard sur une page d'histoire trop méconnue. De plus, il est inutile de mettre votre masque ni même de vous laver les mains avant de parcourir le site : il est garanti sans virus.

9 novembre 2020

NOTES

* - Simon de La Loubère, Du royaume de Siam, 1691, I, p. 146.

** - Lettre d'Antonio Pinto à Jean Basset du 10 juin 1696, citée par Adrien Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 290.

*** - Launay, op. cit., II, p. 53.

**** - Khaosod English du 22 mars 2020.