Kosapan

Un jour, Phra Naraï demanda à Phraya Wichayen (1) ce qu'il y avait de plus rare et de plus curieux dans cette merveilleuse France, sur les richesses de laquelle il ne tarissait pas. En réponse à cette question, il parla avec enthousiasme des manufactures françaises et des ouvriers français qu'il dépeignit d'une habileté unique dans toutes les branches de l'industrie, notamment dans la fabrication des montres, des pendules, des canons, des mousquets, des télescopes, des longue-vues qui rapprochent les objets éloignés, et de tous autres articles extraordinaire. Il fit valoir éloquemment l'abondance de l'or et de l'argent, ainsi que la richesse de tout le pays. Il raconta que, dans le palais français, on fondait l'argent en blocs mesurant un keub, trois niu et deux krabiet (2) de diamètre, et une longueur de deux wah à deux wah et un keub (3), que l'on entassait en monceaux le long des avenues comme des amas de bois. Leur poids était tel que treize à quatorze portefaix, réunissant leurs efforts combinés, ne pouvaient parvenir à en soulever un seul.

Il décrivit ensuite l'intérieur de la salle d'audience du roi, pavée de pierres de diverses couleurs, lesquelles étaient incrustées d'ornements d'argent et d'or. Des verres de plusieurs nuances, gravés avec art, représentaient divers paysages où l'on admirait des vignes, des forêts, des montagnes, et quantité d'animaux. Les murailles de cette salle d'audience disparaissaient sous les glaces, qui, en réfléchissant tous les objets à l'infini, produisaient des effets surprenants. Le plafond, entièrement recouvert d'une couche d'or, semblable à l'or anglais, était divisé en caissons finement travaillés, d'où pendaient des glands magnifiques. Enfin, cette salle était décorée de candélabres et de lustres monumentaux aux mille lumières tombant du plafond. L'effet produit par tous ces ornements d'or et de couleurs variées réfléchis sans fin dans les glaces des parois, était fascinant et merveilleux (4).

Les descriptions enthousiastes que Phraya Wichayen faisait de la magnificence et de la richesse de la capitale française, tout en laissant le roi assez incrédule, le fascinèrent à tel point qu'il résolut de s'assurer de leur exactitude. Il conféra donc à ce sujet avec Chao Phraya Kosa Thibodi (5) et décida que l'on construirait un navire qui porterait une ambassade siamoise en France.

— Connaissez-vous, demanda-t-il à son ministre, quelqu'un capable d'assumer la conduite de ce vaisseau, de visiter la France et d'observer toutes les merveilles dont parle Phraya- Wichayen, afin que son rapport me permette de contrôler sa véracité ?

Le ministre des affaires étrangères, Chao Phraya Kosa Thibodi, répondit :

— Je ne connais personne qui soit capable de se charger de la direction de ce navire et de visiter la France, si ce n'est mon jeune frère Naï Pan (6). Seul, il possède les qualités nécessaires d'observation pour vous faire le rapport détaillé et fidèle que vous désirez.

Ayant aussitôt mandé Naï Pan, le roi lui parla ainsi :

— Vous avez du talent, Naï Pan, c'est pourquoi je vous confie la direction d'un navire qui vous mènera en France. Vous visiterez ce grand et puissant royaume ; vous vous informerez exactement de la richesse du monarque français et me direz si la réalité est bien conforme aux descriptions merveilleuses qu'en fait Phraya Wichayen.

Naï Pan répondit qu'il serait très heureux de visiter la grande France et de plaire ainsi au roi.

En sortant du palais, Naï Pan procéda sans retard à ses préparatifs de voyage. Il fit garnir le vaisseau de tout ce qui était nécessaire pour la traversée et engagea des hommes vigoureux et habiles. Pour sa propre sécurité, il s'attacha un astrologue versé dans les sciences occultes, d'un tempérament enclin aux émotions religieuses et possédant divers autres talents. Son seul défaut était d'abuser des boissons alcooliques. Enfin, Naï Pan choisit un capitaine français pour la conduite du navire, un second, des aides, des timoniers et des matelots. Ayant ainsi terminé ses préparatifs, il fit demander par son frère aîné, Chao Phraya Kosa Thibodi, une audience de congé au roi.

Celui-ci fit écrire une lettre d'amitié. Il adjoignit à Naï Pan, premier ambassadeur, un second, et un troisième ambassadeur. Ils étaient porteurs de la lettre royale et de présents d'amitié. Ils avaient mission de tout faire en leur pouvoir pour cimenter d'étroites relations avec la France. Suivant l'usage royal en pareilles occasions, le roi fit des présents à ces trois ambassadeurs et leur remit notamment les insignes de leur rang. Quand l'heure déclarée faste par les talapoins fut arrivée, Naï Pan et les deux autres ambassadeurs prirent définitivement congé du roi et montèrent à bord de leur grand vaisseau, qui gagna la haute mer.

Après une traversée de quatre mois, ils arrivaient en vue des côtes de France, près de l'embouchure d'une rivière, quand leur navire fut assailli par une tempête furieuse qui le mit à deux doigts de sa perte. Pendant trois jours, emporté dans les tourbillons d'un cyclone, il fut le jouet des flots et des vents déchaînés. Tout le monde à bord était plongé dans le désespoir et pleurait en présence de la mort imminente, car ils savaient que tout navire assailli par un cyclone ne peut jamais se sauver et est englouti dans ses tourbillons (7).

Cependant, Naï Pan avait conservé tout son sang-froid et eut recours à son habile astrologue.

— Voilà, lui dit-il, deux ou trois jours que notre vaisseau est le jouet de ce cyclone. Pouvez-vous nous dire ce qu'il faut faire pour nous sauver d'une mort qui paraît inévitable ?

— Ne vous alarmez pas, répondit le savant astrologue pour consoler l'ambassadeur, nous avons une ressource.

Il alluma alors des bâtonnets odoriférants et des cierges, fit des offrandes et se mit en adoration. S'étant vêtu de blanc, il s'assit transfiguré et se livra à des méditations qui devaient apaiser les vents. Ce fut alors que, la tempête redoublant de violence, cette violence même rejeta le navire en dehors de l'action du cyclone. L'équipage se reprit à l'espoir et fit entrer le vaisseau dans l'embouchure de la rivière de France.

Ayant abordé, les ambassadeurs se mirent en communication avec les officiers de la garnison et ceux de la province.

Les ambassadeurs annoncèrent aux officiers de la province et de la garnison qu'ils arrivaient du grand royaume de Siam, et demandèrent qu'il leur fût permis de présenter la lettre d'amitié et les présents de leur souverain au roi de France, car leur mission avait pour but de nouer ainsi des relations amicales entre les deux monarques. Le gouverneur et les officiers de la province transmirent cette nouvelle au roi.

Celui-ci ordonna de préparer une flottille, de l'envoyer recevoir la lettre royale et les ambassadeurs, et d'escorter ceux-ci jusqu'à la capitale, où une maison en briques leur fut assignée pour résidence officielle et diplomatique (8). Une audience leur fut accordée, dans laquelle ils présentèrent au roi de France la lettre et les présents de leur souverain.

Le roi de France les reçut et prescrivit que les ambassadeurs fussent entretenus selon leurs coutumes. S'étant informé, par le canal d'un interprète, des incidents heureux et des dangers de leur traversée, et ayant appris que leur navire s'était trouvé exposé au milieu d'un cyclone, et que, néanmoins, ils avaient réussi à échapper à la mort, il exprima des doutes à l'égard de la sincérité de leur récit, en faisant remarquer qu'il n'y avait pas d'exemple passé qu'un navire eût évité le naufrage en pareille circonstance.

Les ambassadeurs persistèrent à affirmer la véracité de leurs dires, qui furent confirmés par les matelots français de l'équipage de leur navire, auprès desquels le roi fit prendre des renseignements. Celui-ci s'enquit alors de quelle manière ils avaient pu échapper à un tel danger. Les ambassadeurs lui racontèrent l'exacte vérité, c'est-à-dire qu'ils avaient fait un vœu, dont l'accomplissement était subordonné à la possibilité que leur donnerait la puissance suprême d'aller conclure une alliance entre les deux grands rois, alliance que rien ne romprait jamais, et que ce vœu avait été agréé par la puissance placée au-dessus des deux monarques.

Le roi fut alors pleinement convaincu et se borna à faire remarquer que le roi de Siam, d'après ce miracle, avait autant de mérites que lui-même. Le roi de France se montra très gracieux à l'égard des ambassadeurs siamois et les honora de présents excessivement flatteurs.

Le roi passa en leur honneur une grande revue dans une vaste plaine. Il y avait 500 tireurs d'une adresse extraordinaire, répartis en deux divisions de 250 hommes chacune. À chaque décharge, les balles du camp opposé entrèrent respectivement dans les canons de l'autre. Le roi demanda aux ambassadeurs s'il y avait à Siam des tireurs d'une aussi grande adresse. À quoi ils répondirent que de tels tireurs ne seraient pas en estime dans leur pays.

Cette réplique parut contrarier le roi de France, qui leur demanda quel genre de soldats estimait le roi de Siam.

— Notre maître, dirent-ils, estime et respecte les bons soldats possédant les qualités requises pour le métier militaire, les soldats qui, contrairement à ceux ici présents, soit qu'ils tirent de près ou de loin, ne touchent pas toujours le but qu'ils visent. Du reste, nos troupes ont des talents qui les rendent invincibles. Au milieu de la mêlée, quelques-uns de nos soldats possèdent la faculté de se rendre invisible, de telle sorte qu'ils peuvent facilement arriver à frapper le commandant en chef et les principaux officiers et faire présent de leur tête à leur souverain. D'autres de nos soldats sont invulnérables et tous les coups qu'ils reçoivent demeurent inoffensifs. Ce sont là les soldats que notre maître favorise, estime et entretient pour le bonheur de notre pays.

Le roi de France ne parut pas ajouter foi à ces récits, qu'il taxa d'exagérations et de fanfaronnades, et s'enquit auprès des ambassadeurs s'ils avaient amené avec eux quelques-uns de ces soldats extraordinaires et s'ils pouvaient leur permettre de manœuvrer en sa présence.

Connaissant la grande habileté de l'astrologue qu'ils avaient amené avec eux, les ambassadeurs répondirent affirmativement, bien qu'en réalité ils n'eussent pas pris avec eux de soldats médiums. Le roi ayant demandé comment serait prouvée cette prétendue invulnérabilité, les ambassadeurs répliquèrent :

— Nous prions Votre Majesté d'autoriser les 500 tireurs français qui viennent de nous montrer leur coup d'œil à tirer tous à la fois sur nos soldats, soit de près, soit de loin. Nous affirmons que nos soldats recevront tous les projectiles, mais que pas un ne sera blessé, ni même touché à meurtrissure.

Cette proposition causa de l'appréhension au roi qui craignait que, ses tireurs venant à tuer quelqu'un des soldats siamois, les relations amicales établies entre les deux États n'en fussent gravement compromises. Il s'opposa donc tout d'abord à une expérience qu'il jugeait hasardeuse.

Mais les ambassadeurs insistèrent :

— Votre Majesté peut bannir toute appréhension à cet égard ; nos soldats sont réellement invulnérables et nul accident ne peut leur arriver. Que, demain, trois rangées de sièges soient disposées dans la cour d'honneur du palais, abritées contre les rayons du soleil par une grande tente blanche ; qu'une enceinte soit formée par un grand nombre d'écrans placés tout autour des sièges et décorée de parasol à étages, de drapeaux et de bannières (9). Faites préparer des provisions de vivres et de boissons, et publiez une proclamation invitant tout le peuple à assister à l'expérience qui sera faite en votre royale présence.

Cela dit, les ambassadeurs prirent congé du roi et regagnèrent leur résidence. Le roi de France donna l'ordre de faire tous les préparatifs demandés par ceux-ci.

Le lendemain matin, de bonne heure, les ambassadeurs invitèrent leur astrologue à choisir seize pupilles, auxquels il remit des talismans en métal gravé de sentences mystiques et de nombres mystérieux ayant la propriété surnaturelle de détourner tous les coups dirigés contre la personne de ceux qui en sont porteurs (10). L'astrologue était vêtu d'un long vêtement blanc à franges et portait à la main une baguette garnie de toile blanche. Les seize pupilles étaient habillées de langoutis (11) et de jaquettes de drap rouge.

Conduits dans la cour royale, ils se prosternèrent devant le roi, au nombre de dix-sept personnes, y compris le grand astrologue. Puis, ils s'assirent sur les sièges disposés pour eux. Sur leur demande, le roi ordonna aux 500 soldats français de tirer tous en même temps sur les dix-sept soldats siamois immobiles sur leurs sièges. Grâce à la vertu magique des Trois-Refuges (12) et à la puissance protectrice des nombres et sentences mystiques qui rendent invulnérables et invincibles, les adroits tireurs français ayant à plusieurs reprises fait partir la gâchette de leurs mousquets et les chiens s'étant tous abattus à la fois, les pierres ne lancèrent aucune étincelle, la poudre des bassinets ne s'enflamma point et nulle arme ne partit.

Après cette première expérience, les dix-sept soldats siamois festoyèrent dans un magnifique banquet servi de mets délicats et de vin généreux, sans qu'aucun donnât le moindre signe de trouble alcoolique, même l'astrologue.

La séance reprit. La troupe française était étonnée et humiliée de l'insuccès de son feu. L'astrologue siamois s'écria alors :

— Nous vous permettons de faire feu de nouveau. Cette fois, nous voulons bien que les étincelles enflamment la poudre et que toutes les balles soient projetées hors des canons de vos mousquets.

Les soldats français tirèrent donc de nouveau tous simultanément, les étincelles enflammèrent la poudre des bassinets, les projectiles furent chassés hors des canons. Mais quelques-uns tombèrent aux pieds mêmes des tireurs, quelques autres à une courte distance et le reste près des sièges sur lesquels les Siamois étaient assis, sans qu'aucun touchât un seul soldat siamois. Les tireurs, ayant relevé leurs armes pour se rendre compte de l'effet de leur feu, en parurent tout effrayés.

À la vue de ce résultat prodigieux, le roi de France déclara tenir pour exacts tous les récits des ambassadeurs. Il témoigna le plaisir qu'il avait de louer l'habileté extraordinaire et la vertu surnaturelle des soldats siamois, auxquels il fit immédiatement remettre des présents de grande valeur, consistant en or, en vêtements et autres objets somptueux. Après quoi, l'ambassade regagna sa résidence.

Lorsque les ambassadeurs se retrouvèrent en présence du monarque, il les questionna sur le point de savoir si tous les soldats de Siam possédaient des facultés aussi surprenantes, s'il y en avait d'autres, et combien.

Les ambassadeurs répondirent :

— Ces soldats, doués d'une faculté surnaturelle, ne constituent qu'une faible partie des troupes nationales. Leur mission est de se trouver trouver toujours à bord des bâtiments de commerce. Ils appartiennent à une classe inférieure. Mais les soldats de l'armée régulière chargés de la dépense de l'État possèdent des qualités et des vertus bien supérieures à celles de ceux-ci.

Le roi ajouta foi à cette déclaration et dit qu'il professait un grand respect pour la bravoure militaire de l'armée siamoise.

Un jour, le roi se montra sur son trône. Le matin, il était vêtu de rouge ; à midi de gris ; et le soir, de blanc. Les ambassadeurs furent frappés de ces changements de costume, mais restèrent toujours dans l'ignorance de leur cause, ce qui les intrigua.

Une autre fois, le roi ordonna de s'enquérir auprès des ambassadeurs du rang officiel qu'ils occupaient dans leur pays et des privilèges spéciaux que le roi de Siam avait coutume d'accorder aux personnages officiels qu'il voulait élever au-dessus de tous les autres mandarins, ajoutant qu'il avait l'intention de leur accorder à eux-mêmes ces privilèges et qu'il aurait foi en leurs dires, parce qu'ils disaient toujours la vérité.

Ils répondirent :

— Notre rang dans la hiérarchie officielle est inférieur. Nous sommes envoyés à l'étranger pour établir des relations commerciales. Nos connaissances intellectuelles sont relativement peu étendues. Il y a un très grand nombre de personnages officiels dont l'instruction est plus vaste que la nôtre. Lorsque le roi de Siam veut, par une faveur particulière, distinguer un mandarin et l'élever au dessus de tous les autres, il lui accorde l'honneur de l'admettre en sa présence immédiate et de se prosterner à ses pieds.

En conséquence, le roi de France accorda aux ambassadeurs cette même faveur insigne de se prosterner à ses pieds royaux chaque fois qu'ils seraient admis en son auguste présence. Ce privilège tout spécial leur permit d'observer de près le trône royal, qui était décoré de rubis le matin, d'émeraudes à midi, et de diamants le soir. La nuance respective de ces pierres précieuses se réfléchissait sur la personne du roi, à laquelle elles prêtaient par intervalles leurs couleurs particulières.

Certain jour, le roi de France monta un cheval blanc et se promena dans les avenues du parc du palais. Son cheval portait un harnais tout constellé de brillants, de diamants et de rubis. L'un de ces derniers, suspendu au cou du noble animal, était de la grosseur d'une noix d'arec non cassée. Les rayons du soleil, se réfléchissant dans cette pierre précieuse, enveloppaient le cheval et la personne royale d'une auréole rouge. Les courtisans formaient un cortège très nombreux au roi, que les ambassadeurs eurent l'autorisation d'accompagner.

En arrivant dans les jardins, le roi demanda à ceux-ci s'il y avait dans le royaume de Siam beaucoup de rubis aussi gros que celui-là.

— Comme nous sommes chargés des relations extérieures et ne savons pas ce qui existe dans les trésors du maître des âmes, notre roi, répondirent-ils, nous ne pourrions en parler qu'au hasard et avec grand risque de nous tromper. Cependant, un jour que notre souverain se promenait dans les jardins royaux, monté sur un cheval blanc, celui-ci était orné de diamants et de rubis, et nous avons remarqué que l'un de ces derniers était à peu près de la même grosseur que celui-ci.

Cette flatterie plut au roi de France, qui saisit l'allusion et en profita pour faire remarquer aux courtisans de son entourage que les ambassadeurs siamois s'exprimaient avec une très fine élégance, élégance digne d'être imitée. Il prescrivit donc de noter et de recueillir leurs conversations et leurs discours, et de les conserver pour les faire servir de modèles littéraires aux générations futures. Cette agréable promenade dans les parc royaux terminée, le roi rentra vers le soir dans son palais.

Le roi de France ayant honoré d'une nouvelle audience les ambassadeurs, ils lui firent part que les négociants français qui se rendaient au royaume de Siam dans un but commercial avaient fait à leur souverain des descriptions merveilleuses des rares richesses de la France et des magnificences amoncelées dans l'intérieur du palais royal ; et que, malgré l'enthousiasme de leurs peintures, ils avaient déjà pu se convaincre de leurs propres yeux que la réalité dépassait de beaucoup tout ce que les commerçants venus à Siam en avaient dit.

— Notre maître, ajoutèrent-ils, désireux de vérifier l'exactitude de ces descriptions merveilleuses, nous a envoyés en ambassade, porteurs d'une lettre d'amitié et de présents, afin de nouer d'une manière indissoluble des relations amicales.

En suite du désir ainsi exprimé implicitement, le roi de France chargea aussitôt ses officiers de faire visiter aux ambassadeurs la salle d'audience et les appartements intérieurs du palais. Cette faveur fut étendue à toute la suite de l'ambassade, et les ambassadeurs reçurent l'autorisation de prendre des notes et d'adresser un rapport détaillé de tout ce qu'ils auraient vu, au roi de Siam.

Les officiers attachés à la personne du roi, aussi bien que ceux du palais, en exécution de ces ordres, prirent les ambassadeurs et leur suite et leur firent visiter dans tous leurs détails les appartements privés de la famille royale.

Les ambassadeurs notèrent tout ce qu'ils virent et s'assurèrent que les descriptions antérieurement faites au roi de Siam par Phraya Wichayen étaient rigoureusement exactes. Cette visite terminée, les ambassadeurs se répandirent en louanges sur les splendeurs royales du palais et proclamèrent qu'il était assez magnifique pour servir de demeure à une divinité céleste, faisant ainsi une allusion délicate à la prétention du roi de France d'être le fils du soleil.

Cet éloge flatteur plut au roi, qui leur accorda de hautes faveurs et manifesta le désir de leur voir laisser en France, à titre de souvenir de leur mission, une ligne directe de descendants.

Il présenta donc au chef de l'ambassade une dame de sa cour (13), et fit remettre aux trois ambassadeurs des vêtements européens, rehaussés d'un grand choix de pierres précieuses et dont les étoffes étaient d'un goût exquis. Il leur fournit enfin une suite dont l'appareil approchait du reste de la suite royale, et il fit faire leurs trois portraits.

Le premier ambassadeur vécut avec la dame de la cour qui lui avait été offerte par le roi et devint père d'un fils d'une beauté remarquable, car il était tout le portrait de son père.

À la fin de la troisième année, les ambassadeurs prirent congé du roi. Le premier ambassadeur confia sa femme française et son fils aux soins du roi de France, qui lui fit des présents de très grande valeur, ainsi qu'à ses deux collègues et aux mandarins de leur suite. Le roi les chargea de porter au roi de Siam des présents et une lettre d'amitié en réponse à celle qu'il avait reçue.

Les ambassadeurs ayant reçu cette lettre, ainsi que les présents, regagnèrent leur navire. Une nombreuse flottille de bateaux et de barques les escorta jusqu'à l'embouchure de la rivière.

Le jour et l'heure indiqués comme propices étant arrivés, ils appareillèrent vers la haute mer, poursuivirent leur traversée sans accident et revinrent à Ayutthaya.

Dès leur retour dans cette capitale, le premier ambassadeur, Naï Pan, et les second et troisième ambassadeurs, furent admis en audience auprès du roi de Siam, à qui ils présentèrent la lettre d'amitié et les présents dont ils avaient été chargés pour lui.

Ils lui firent la relation détaillée de leur long voyage et de toutes les merveilles qu'ils avaient vues. Le roi de Siam fut très satisfait. Il loua les talents remarquables de Naï Pan et fit des présents convenables à tous les membres de la mission revenant de la grande France.

NOTES :

1 - Phraya Wichayen (พระยาวิชเยนทร์) était le titre honorifique de Phaulkon. 

2 - Les anciennes mesures siamoises étaient les suivantes :

Krabiet (กระเบียด)0,00515 m
Niu (นิ้ว)4 krabiet0,0206 m
Keub (คืบ)12 niu0,2472 m
Sok (ศอก)2 keub0,4952 m
Wah (วา)4 sok1,9808 m
Sên (เส้น)20 wah39,616 m
Yôt (โยชน์)400 sên15,846 km

Le niu correspondait à peu près à la largeur du doigt, le keub à celle de la main, et le sok à celle de l'avant bras. Un keub, trois niu et deux krabiet représentaient environ 32 cm. 

3 - Environ 3,96 m à 4,20 m. 

4 - Il s'agit bien évidemment d'une évocation de la Galerie des glaces à Versailles. 

5 - Kosathibodi (โกษาธิบดี) : il s'agit de Khun Lek (ขุนเหล็ก), fils de la nourrice Bua « Dusit » (บัวดุสิต) et frère de Kosa Pan (โกษาปาน), (également frères de lait du roi Naraï) qui occupait les fonctions de Phra Klang (พระกลาง), ainsi que les Siamois désignaient cette sorte de Premier ministre chargé plus particulièrement des finances et des affaires étrangères. C'est ce personnage que les relations occidentales appellent barcalon. Il y a toutefois de grandes confusions dans les Phongsavadam (พงศาวดาร), puisque les Annales n'évoquent qu'une seule ambassade siamoise qui aurait duré trois ans. Kosa-Thibodi, mort vraisemblablement en juillet 1683, n'avait pu être à l'origine ni de l'ambassade de 1686, ni même de celle de 1684 qui débarqua à Calais à la mi-octobre 1684. De la même façon, la présence des Français au Siam n'est pas même évoquée dans les Annales. 

6 - Naï-Pan désigne Kosa Pan. La Loubère explique que ce terme de naï (นาย) correspond au titre de maître ou chef, mais que c'est également un vocable de politesse : En outre, il [le peuple siamois] est divisé en bandes, dont chacune a son chef, qu'ils appellent naï, si bien que ce mot de naï est devenu un terme de civilité que les Siamois se donnent réciproquement les uns aux autres, comme les Chinois s'entredonnent le titre de maître, c'est-à-dire de précepteur. (Du royaume de Siam, I, p. 300). 

7 - Ni Bénigne Vachet, qui accompagna la première ambassade siamoise arrivée en France à la mi-octobre 1684, ni l'abbé de Choisy, le chevalier de Chaumont et le père Tachard, qui ramenèrent en France la deuxième ambassade siamoise en 1686, n'évoquent de tempêtes à leur arrivée près des côtes de France. 

8 - L. Bazangeon, le traducteur de ce texte, rappelle que la plupart des maisons au Siam, et même à Ayutthaya, n'étaient construites que de bambous. Cette maison de briques et de maçonnerie correspond à l'idée que les Siamois se faisaient de la réception de personnes de qualité. 

9 - Il est évident que l'auteur de la Chronique royale a décrit ces festivités à partir de ce qu'il connaissait au Siam. La décoration de cette fête à Versailles et les symboles royaux utilisés sont les mêmes que ceux qui étaient d'usage à la cour du roi Naraï à Ayutthaya. 

10 - Les Occidentaux qui découvrent la Thaïlande ne manquent pas de s'interroger sur ces diagrammes magiques, souvent fort élaborés, qu'on voit tracés aux endroits les plus divers, sur les portes des maisons, au dessus du pare-brise des voitures, et même tatoués sur la poitrine ou le dos de ceux qui doivent accomplir des travaux périlleux. Les yan, ou yantra (ยันต์), savantes compositions de phrases et de mots sacrés ordonnés géométriquement, sont encore fort populaires aujourd'hui et constituent, avec les amulettes, des protections recherchées contre le mauvais sort, les mauvais esprits, et les atteintes de toutes sortes. Tracés sur des vêtements, ils garantissent l'invincibilité et de nombreux militaires avouent en porter. On pourra, pour en savoir davantage, se référer à l'ouvrage de Catherine Becchetti Le mystère dans les lettres, Étude sur les yantra bouddhiques du Cambodge et de Thaïlande, publié en 1991 aux Éditions des Cahiers de France, Ambassade de France à Bangkok.

Le livre de B.J. Terwiel Monks and magic - An Analysis of Religious Ceremonies en Central Thaïland, éditions White Lotus Co. Ltd, G.P.O. Box 1141, Bangkok 1994 et 2001, accorde également une large place à l'étude des yantra et à leur utilisation dans les cérémonies et la vie quotidienne thaïlandaises.

ImageTatouage rituel. 

11 - Ce mot viendrait de l'hindoui lungi, et désigne une sorte de pagne que Nicolas Gervaise évoque ainsi : Il n'y a point de métier dans le royaume de Siam qui soit plus ingrat que celui de tailleur, car le commun du peuple n'en a pas besoin ; tout l'habillement des hommes consiste en deux pièces d'étoffe de soie ou de coton ; de l'une, qui est longue de deux aunes ou environ et large de trois quarts, ils se couvrent les épaules en forme d'écharpe : et de l'autre qui est de même longueur et de même largeur, ils se ceignent les reins, et la retroussant par les deux bouts fort proprement par derrière, ils s'en font une espèce de culotte qui leur pend jusqu'au dessous du genou, ce vêtement s'appelle en siamois pâ-nonc [Phanung (ผ้านุ่ง), pièce d'étoffe qui drape le corps et est maintenue par un nœud], et en langage vulgaire panne ou pagne. Le pagne des mandarins est bien plus ample et beaucoup plus riche que les autres, il est ordinairement tissée d'or et d'argent, ou bien il est fait de ces belles toiles peintes des Indes, qu'on appelle communément chitte de Masulipatam.. (Histoire civile et naturelle du royaume de Siam, 1691, pp. 105-106).

ImageMandarin siamois. Illustration du Royaume de Siam de La Loubère.

La Loubère n'utilise pas ce terme de langouti dans sa relation. Dans son Voyage de Siam des pères jésuites (1686, p 366), le père Tachard désigne ce vêtement sous le nom de longuis

12 - Les Trois-Refuges sont les trois joyaux du bouddhisme, le Bouddha, (Puttha : พุทธ), son enseignement, sa loi (Dhamma: ธรรม) et son ordre monastique (Sangha : สังฆ). La prière Phra Trai Sara Nakhom (พระไตรสรณคมน์), qui évoque ces trois ordres, commence ainsi : Phutthang saranang khatsami, thammang saranang khatsami, sangkhang saranang khatsami, etc. ce qui signifie : Je sais et je crois que Bouddha est mon refuge, Je sais et je crois que le sa loi est mon refuge, Je sais et je crois que ses moines sont mon refuge. 

13 - L'emploi du temps de Kosa Pan en France devait lui avoir laissé assez peu de temps pour les aventures galantes, et l'idée qu'il ait pu avoir une descendance en France n'est sans doute qu'une légende siamoise, tout à fait improbable en regard de l'application et de la dignité avec laquelle l'ambassadeur effectuait sa mission. Néanmoins, s'il faut en croire Donneau de Visé, il ne dédaignait pas les sous-entendus égrillards, ainsi qu'en témoigne cette réplique : Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient à Berny lorsque parmi les diverses compagnies qui y venaient chaque jour ils remarquèrent Mme de Seignelay comme une personne qui méritait de la distinction, et le principal ambassadeurs l'ayant saluée lui présenta un bassin de fruits et de confitures. Comme elle voulait être inconnue, on dit à cet ambassadeur que c'était une dame de Bretagne. Il répondit qu'il avait traversé toute la Bretagne et qu'il n'y avait point vu de dame dont la beauté approchât de la sienne. On lui demanda ensuite s'il la trouvait bien mise, et si la manière dont les femmes s'habillaient en France lui plaisait. Il répondit qu'elles seraient encore mieux si elles étaient vêtues comme celles de son pays. On lui demanda quelle était la manière de leur habillement, et il répartit qu'elles étaient à demi nues. (Le voyage des ambassadeurs de Siam en France, I, pp. 94 et suiv.). 

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