Cette lettre est la traduction française d'une lettre rédigée en portugais par Phaulkon le 3 octobre 1687 et adressée au père Tachard. Tirée d'un carton de parchemins et papiers achetés par les archives des Deux-Sèvres à la vente de la bibliothèque de M. Barbier, de Poitiers, elle a été publiée par Alexandre Gouget, archiviste des Deux-Sèvres, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1861, tome 2, pp. 518-527, sous le titre Lettre du premier ministre du roi de Siam à un jésuite en 1687.

Un des intérêts de ce document est de révéler le jeu d'intrigues et de manigances mené par Phaulkon et Tachard, et la défiance qui commença à s'installer entre les protagonistes, dès l'arrivée des envoyés extraordinaires Céberet et La Loubère, défiance qui allait rendre les négociations difficiles et leur résultat fort décevant.

Les deux envoyés arrivés au Siam à la fin de septembre 1687, se montrèrent à la fois satisfaits de ce document (dont ils n'eurent probablement connaissance que d'extraits choisis), par lequel Phaulkon promettait à Tachard de s'employer en toute sincérité à obtenir que Sa Majesté le roi mon maître accorde tout ce que Votre Révérence m'a demandé de la part de Sa Majesté très chrétienne, et dans le moins de temps possible, mais également inquiets par la demande d'une prestation de serment que Tachard traduisit par la formule obscure d'instrument authentique. Les instructions données par Louis XIV autorisaient les troupes françaises à prêter serment d'obéissance au roi de Siam, mais en aucun cas à un particulier tel que Phaulkon.

 

Mon Révérend Père,

J'ai bien considéré tout ce que Votre Révérence me représente sur les desseins de Sa Majesté très chrétienne, desseins véritablement dignes de sa grandeur et de sa gloire. Pour moi, rempli par la miséricorde divine des faveurs de Sa Majesté et de marques si éclatantes que j'aurais à peine besoin de les rappeler, je me félicite que mes projets pour la propagation de la foi catholique et pour sa protection dans ce pays concordent si bien avec ceux de Sa Majesté très chrétienne, sans l'appui de laquelle leur exécution serait impossible ; et c'est pourquoi je suis persuadé que Dieu a fait choix de Sa Majesté très chrétienne comme du premier-né de son Église pour l'achèvement d'une aussi grande entreprise dont dépend, dans nos espérances, l'entière conversion de cet Orient. Cette assurance que j'en ai étant admise, que Votre Révérence juge en quel bon chemin sont les choses. Mais comme le service de Dieu dans ce monde ne veut être fondé que sur la justice et la vérité, il faut prévoir ce qu'un changement de gouvernement en France pourrait donner, contre mes intentions, d'apparence de raison aux discours du monde, et surtout de mes ennemis.

Votre Révérence me représente que les desseins de Sa Majesté consistent en trois points qu'elle développe : la protection de la religion, le service de Sa Majesté de Siam et le commerce. Sur la protection à donner à la religion, Votre Révérence dit qu'il serait nécessaire de fortifier un point très important dans le royaume de Siam, afin que, en cas de changement de règne, la chrétienté du pays ne fût pas exposée aux outrages et à la destruction ; qu'aucun point n'a paru à Sa Majesté très chrétienne plus convenable que la ville de Bangkok, et qu'ainsi elle demande à Sa Majesté de Siam que la garde en soit confiée aux officiers et soldats que Sa Majesté très chrétienne envoie à cette fin, auxquels il serait permis de fortifier la place à l'européenne pour le service de Sa Majesté de Siam, Sa Majesté très chrétienne envoyant à cet effet troupes, officiers, ingénieurs, etc., pour servir Sa Majesté de Siam partout où besoin sera. Sur le commerce entre les deux nations, Sa Majesté très chrétienne serait bien aise que Sa Majesté de Siam, son bon ami, lui donnât les moyens d'assurer le commerce français en cas de guerre contre les Hollandais, qui sont maîtres de tous les chemins par où l'on va au royaume de Siam, et elle ne doute pas que Sa Majesté, pour la grande amitié qui unit les deux couronnes, ne dispose les choses de façon à garantir les sujets de la France. Sa Majesté très chrétienne, sur les avis qu'elle en a, pense que si le port de Mergui était remis de la même manière que celui de Bangkok aux Français, la question commerciale serait suffisamment réglée.

Je vois trois choses à observer sur les explications de Votre Révérence :

1° La grande piété de Sa Majesté très chrétienne pour la propagation de la foi catholique, qui lui fait mépriser la distance et les dangers d'une expédition lointaine, tant est grand dans son cœur le zèle du service de Dieu, et exposer partout pour lui et ses sujets ses trésors, et, dans la circonstance présente, rendre du même coup service, avec une grandeur digne d'elle, à la foi, par la conservation d'une place importante destinée à la protéger, et au roi mon maître par l'offre qu'elle fait de ses sujets pour le défendre ;

2° Le danger que Sa Majesté trouve à exposer des troupes françaises dans des places fortifiées à la manière asiatique, et la résolution qu'elle a prise, en considération de l'amitié qui l'unit au roi mon maître, d'envoyer des ingénieurs pour élever à ses frais propres tous les ouvrages de défense ;

3° Les États du roi mon maître sont si étendus et ouverts par tant de côtés, que protéger un point sans l'autre serait ne rien faire pour la paix et la tranquillité de cet empire, malgré le secours réciproque que se devraient prêter les deux couronnes, condition nécessaire de salut ; et Sa Majesté très chrétienne a désigné le port de Mergui comme la seconde place forte à défendre, et le point le plus important de la côte occidentale, s'assurant d'avoir garanti ainsi le commerce, si profitable aux deux couronnes.

Et ainsi, Sa Majesté très chrétienne assure la propagation de la foi et secourt provisionnellement le roi mon maître en toutes manières, pour quelque éventualité que ce puisse être.

Cette assurance de secours en quelque occasion que ce soit, si précieuse au roi mon maître, et si utile pour la conservation de ses places fortes et la sécurité de son peuple, montre bien que tels ont été les véritables et uniques motifs de Sa Majesté très chrétienne en proposant cet article. Mais Votre Révérence sait assez combien, au temps où nous vivons, on est disposé à faire de rien des montagnes, en envenimant les intentions les plus simples, et la coïncidence qui se présente naturellement à l'esprit des circonstances actuelles avec le bien que Sa Majesté très chrétienne s'offre à me faire, fera nécessairement penser que j'ai été conduit à l'infamie de perdre la loyauté que je dois au roi mon maître, en lui conseillant de commettre ses places à des forces étrangères sans aucune raison de le faire, chose que je ne voudrais pas faire quand je devrais y gagner le monde.

Néanmoins Votre Révérence n'ignore pas que Dieu m'a mené, dès le commencement obscur d'une vie agitée de traverses, jusqu'au poste où je suis maintenant, de sorte que j'ai de quoi mépriser la plupart des vanités de ce monde en ne me dirigeant, d'accord en cela avec les desseins de Sa Majesté très chrétienne, que sur l'intérêt de la gloire de Dieu, puisqu'un homme comme moi est le maître absolu de l'administration de tant d'États soumis au roi mon seigneur, nomme à tous les postes et à toutes les dignités, et jouit de la plus intime faveur auprès d'un prince qui est si bon pour moi, qu'assurément mon propre père ne pourrait pas me traiter avec autant de tendresse. Cela posé, je crois pouvoir me promettre qu'aucun homme de poids et de considération ne me jugera mal, et je m'assure bien du contraire de la part des malveillants, parmi lesquels je regrette de trouver quelques Français, comme Votre Révérence le sait de reste ; mais je continuerai contre eux à employer les seules armes dont je me suis toujours servi à leur égard, et ainsi je ne verrai point là de motifs pour m'arrêter dans des projets tous dirigés vers le service de Dieu, projets desquels le roi mon maître et ses successeurs pourront tirer des fruits heureux, leurs peuples un grand accroissement, et, avec la paix et la tranquillité dans cette vie, une extrême gloire dans l'autre.

Votre Révérence me dit que Leurs Excellences les envoyés extraordinaires de Sa Majesté très chrétienne ont fait le voyage pour traiter avec moi, mais avec ordre d'être assurés de l'exécution de toutes les demandes avant le débarquement ; qu'ils ont là-dessus des instructions que Votre Révérence s'offre de me faire voir, pour la grande confiance qu'elle a en moi. Mon Révérend Père, il y a deux choses dans des instructions : pouvoir d'agir, et ordre de conduite ; le tout provisionnellement. Quant au pouvoir d'agir, Votre Révérence l'avait par la lettre de M. de Seignelay, de la part du roi son maître, donnée à Versailles le 22 janvier 1687, et il suffisait que le roi mon maître eût autorisé mon propre envoyé pour qu'on pût traiter et conclure avec moi. Et quant à la marche à suivre que, pour faire court, j'ajouterai à cette étrange demande qu'on leur garantisse leur sécurité avant qu'ils débarquent, je dirai ce que j'ai regret à dire, que c'est une marque du peu de confiance que Leurs Excellences ont en nous, qui s'accorde mal avec les faveurs de Sa Majesté (Dieu la protège !), et qu'étant la vraie manière d'aller politiquement, ce n'est pas pour nous encourager à y répondre par la confiance et par l'amitié.

Cependant, en considération des grandes obligations que j'ai à la bonté de Dieu, pour le service de qui ces négociations ont été entreprises, et par égard pour les intentions de Sa Majesté très chrétienne je promets que, pourvu que Sa Majesté très chrétienne et ses successeurs nous assurent dans la fidélité que nous devons d'abord à Dieu, et ensuite à Sa Majesté de Siam, mon maître et bienfaiteur, je m'emploierai en toute sincérité à obtenir que Sa Majesté le roi mon maître accorde tout ce que Votre Révérence m'a demandé de la part de Sa Majesté très chrétienne, et dans le moins de temps possible. Mais je recommande à Votre Révérence de dire à Leurs Excellences qu'elles ordonnent de la part de Sa Majesté très chrétienne aux officiers des barques et des troupes, qu'en débarquant à Bangkok pour se ravitailler et soigner leurs malades, ils se donnent bien garde en commençant de se comporter en tout avec la plus grande circonspection, afin qu'il n'y ait aucune occasion de plainte, surtout dans les commencements, que Leurs Excellences fassent une proclamation des articles particuliers auxquels les troupes auront à se conformer pour suivre nos usages, et qu'elles n'auront à obéir qu'à Sa Majesté ou à moi, ce qui d'ailleurs sera une condition du serment qu'elles auront à donner à Sa Majesté ; après quoi nous verrons à traiter et conclure, en sorte que les troupes prennent possession le plus tôt possible. Et ainsi je conclus. Donné en notre palais, le 3 octobre 1687.

De Votre Révérence,

Le très humble serviteur et ami,

Signature de Phaulkon
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22 mai 2019