Début du livre VII.

Page de l'Histoire de la révolution du royaume de Siam

Nous nous embarquâmes le 16 février sur la flûte du roi nommée la Normande et un vaisseau de la Royale compagnie nommé le Coche, et le lendemain 17, un petit vent de nord-ouest s'étant levé, nous invita à appareiller deux heures avant le jour et nous fit lever l'ancre de la rade de Pondichéry située au 12° de latitude nord, et au 112° de longitude (1). Étant sous voile, nous dressâmes la route à l'écart de sud-est, et la continuâmes les six jours suivants entre l'est-sud-est et les sud-est selon que les vents variaient, donnant ainsi beaucoup à l'est jusqu'au 106° de longitude. Quoique nous n'eussions à faire qu'au sud et à l'ouest, nous prenions cette précaution pour nous élever de la côte et ne point tomber sur l'île de Ceylan, ni sur les Maldives, où les courant portent dans cette saison.

Nous avions trouvé la variation de la boussole à Pondichéry de 6° 30' nord-ouest et le 22 février, étant arrivés à 115° 37' de longitude sous 9° de latitude nord, nous remarquâmes, en observant l'amplitude du coucher du soleil, que la variation n'était plus que de 6° nord-ouest. Elle fut la même à 106° de longitude sous 7° de latitude nord ; étant repassés au 105° de longitude par 5° de latitude nord, nous l'observâmes de 5° 30' nord-ouest ; et à 104° 35' minutes de longitude sous 2° 18' de latitude sud, elle ne fut plus que de 6° 30' nord-ouest. C'est la moindre variation que nous ayons eue dans toute la traversée jusqu'au cap de bonne espérance. Nous verrons dans la suite de la route ses divers changements.

Règlement de vie établi dans le vaisseau.

Après que le tumulte et l'embarras inévitable dans les premiers jours du voyage furent passés, nous commençâmes à régler avec l'agrément de notre capitaine la conduite que nous voulions tenir pendant toute la route, pour faire servir Dieu dans le vaisseau. Le voisinage de la Côte de la Pêcherie, si célèbre par les travaux apostoliques de saint François Xavier (2), nous incitait encore plus particulièrement à nous acquitter de ce devoir. On avait soin tous les matins de faire assister tout l'équipage à la messe. Pendant le jour, allant de côté et d'autre par le vaisseau, comme si on l'eût fait sans dessein, on s'entretenait avec les matelots pour empêcher les jurements et les querelles et pour gagner leur affection. Le soir, avant souper, l'on faisait la prière ordonnée par le roi (3). Sur les huit heures, quand on relève les gens qui sont de veille, nous chantions les Litanies de la sainte Vierge à deux chœurs, et à la fin je faisais à haute voix l'examen de conscience que chacun s'appliquait en son particulier. Après l'examen, assis sur le pont au milieu des matelots, je leur racontais des histoires de l'Écriture ou des vies des saints, et du sujet de l'histoire, je tirais une moralité en forme d'exhortation familière. Au commencement, il ne venait que des matelots pour m'entendre. Peu de jours après, la curiosité y attira les officiers ; ils y étaient les plus assidus dans la suite, et notre capitaine autorisant lui-même nos soins par son exemple et par ses ordres, nous eûmes la consolation de voir le vaisseau réglé comme une maison religieuse. Les jurements et les mauvais discours, si communs parmi les matelots, en furent bannis. On y vivait dans une paix profonde, et il ne se passait point de semaine qu'un bon nombre de gens de l'équipage ne s'approchassent des sacrements.

Le 23 février, l'on changea de route à midi et l'on mit le cap au sud, parce qu'on jugea que le vent qui venait du nord-nord-est était assez frais pour être de durée, ce qui nous fit gagner plus tôt la ligné équinoxiale. Nous la passâmes le 2 mars sur le soir par le méridien 105° 22', la variation étant de 4° 30' nord-ouest, et nous rencontrâmes le soleil à pied, c'est-à-dire perpendiculairement sur nos têtes le 7 mars à 5° 4' de latitude sud. Nous n'eûmes ni calmes ni chaleurs excessives sous la ligne, le temps presque toujours couvert nous défendit du soleil et nous donna des vents frais. Quand nous fûmes arrivés à la latitude d'environ 9° au sud, le calme nous prit à ne pouvoir gouverner. La mer était unie comme un étang glacé, sans aucun mouvement, à moins que quelque brisée ne vînt de temps en temps faire friser doucement la superficie des eaux.

Diverses sortes de poissons.

L'on a d'ordinaire, pendant ces calmes de la zone torride, le divertissement de voir une multitude prodigieuse de poissons jouer sur les eaux, comme si la providence voulait adoucir par ce plaisir innocent l'ennui que l'inaction et la perte du temps causent aux voyageurs. L'on voit des dorades avec leurs écailles dorées et argentées sur un fond d'azur, se promener tout un jour autour du vaisseau, parce qu'elles y trouvent de quoi se nourrir de ce qu'on jette dans la mer. C'est un des plus beaux poissons à voir et des meilleurs à manger. D'un autre côté, les dauphins de mer, que les matelots appellent marsouins, vont comme par escadrons, toujours de front en s'élevant et se replongeant sans cesse. Ils se lancent quelquefois fort haut et jettent une fontaine d'eau par un trou qu'ils ont sur la tête. J'en ai vu un qui ayant été blessé d'un coup de harpon, jetait par cette ouverture une source de sang au lieu d'eau. On les entend souffler de loin, ce qui leur a fait donner le nom de souffleurs. Ils vont fort vite, mais on les arrête en passant à l'avant du vaisseau avec un harpon qu'on leur lance. On en prit un dans la Normande pesant 200 livres. Ils donnent de la joie quand ils paraissent sur l'eau, parce que c'est un signe qu'on aura bientôt du vent, suivant l'opinion commune où l'on est que les exhalaisons qui se forment font mettre à ces poissons la tête hors de la mer et les font souffler extraordinairement.

C'est encore un agréable spectacle de voir la chasse que la bonite donne aux poissons volants (4). Ceux-ci sont assez semblables aux harengs pour la grandeur et pour la figure, à cela près qu'ils ont les ailerons plus grands. Ils vont toujours en troupes et sont quelquefois plus de trois cents. La bonite, qui est beaucoup plus grosse, poursuit ces petits poissons, comme la proie que Dieu lui a destinée pour l'entretien de sa vie ; mais quand elle les presse de trop près, ils s'élèvent dans l'air, faussent leur route et vont en volant tomber à cent ou deux cents pas loin d'elle. Ils continuent même quelquefois plusieurs vols, pourvu qu'ils puissent remouiller leurs ailerons, parce qu'aussitôt qu'ils sont desséchés, ils n'ont plus de mouvement assez libre pour s'étendre.

Souvent, quand ils s'élèvent de l'eau, la bonite s'élance en l'air avec eux, mais je n'ai jamais vu qu'il en ait pris de cette manière. Entre les tropiques, la mer est quelquefois toute couverte de ces poissons volants ; il en tombe souvent dans les vaisseaux. Nous en prîmes une fois de cette manière, et dans la dissection que l'on en fit, nous remarquâmes que cet animal a deux boyaux, dans l'un desquels entre la nourriture qu'il prend ; l'autre est entièrement vide, net et délié, ce qui nous fit juger que ce poisson se remplit d'air quand il vole pour se soutenir plus facilement. Les matelots, pour prendre des bonites, font de petits fantômes de poissons volants avec de la toile, sous laquelle ils cachent un hameçon, et les suspendent avec une corde au bout d'une verge. Quand le vaisseau avance, le poisson de toile se remue et voltige sur l'eau. La bonite le prend pour un poisson volant, se jetant dessus et se prend elle-même à l'hameçon.

Pêche du requin poisson de mer.

Mais on ne fait point de pêche plus agréable dans ces voyages que celle du requin, quoiqu'il n'y en ait point de moins utile. Le requin est un gros poisson : il s'en voit de quatorze à quinze pieds. Il est fort avide, et son avidité, aidée comme elle est d'une vigueur et d'une légèreté merveilleuse, dépeuplerait de poissons les contrées où il se trouve si la nature n'y avait pourvu en lui donnant une espèce de frein : car il ne peut rien mordre qu'il ne se renverse sur le dos, ce qui donne le loisir aux autres poissons de s'échapper. Quand il trouve un vaisseau à la mer, il se met à sa suite, attiré ou par la nourriture qu'il y trouve, ou par l'odeur des hommes, et il ne le quitte guère surtout pendant le calme.

Il nous en vint un de la première grandeur dans ces parages où le calme nous avait arrêtés. On le vit jouer toute l'après-dînée à l'arrière du vaisseau. Sur le soir, on lui jeta un hameçon de la grosseur du pouce sous un morceau de viande. Il s'approche, il tourne cent fois à l'entour, il se renverse pour le prendre, il le manque, il s'éloigne, il revient à la charge, et enfin l'engloutit. Il s'enfonça dans la chair, la douleur qu'il en ressentit le fit élancer, et de la secousse qu'il se donna, il se déchira une partie de la mâchoire pour se mettre en liberté. Il fit un tour au large, et vint un quart d'heure après donner sur la proie avec sa gueule ensanglantée. En même temps qu'il se renversait pour la prendre, un matelot lui lança un harpon dont il le blessa, et le sieur d'Armagnan, notre capitaine, lui donna un coup de fusil à travers le corps. Le requin s'enfuit tout étourdi, et nous désespérâmes de le revoir à notre suite, après l'avoir si fort rebuté. Mais ayant repris ses esprits, il revint encore avec la même avidité qu'auparavant, quoique ses plaies fussent ouvertes et que l'on en vit le sang couler. Il se rejeta opiniâtrement sur la proie à plusieurs reprises, et ne se donna point de repos qu'il ne se fût enfin accroché par l'ouïe. On l'enleva dans le vaisseau avec les poulies. En se débattant, il donna un coup de sa queue à un homme qu'il renversa et peu s'en fallut qu'il ne l'assommât. Il fut éventré et l'on lui trouva la balle du fusil qu'on lui avait tirée, aplatie au milieu du foie. Sa chair ne vaut rien, on n'en mange que dans la nécessité.

Ce poisson, dans sa course errante, ne manque jamais d'être accompagné de trois ou quatre petits poissons d'un demi-pied de longueur qu'on nomme ses pilotes. Il faut que la nature ait attaché ces poissons à sa compagnie et à sa fortune pour lui rendre quelque service, et en tirer mutuellement quelque utilité. Il y en a qui croient qu'ils servent à lui curer les dents, et qu'ils se nourrissent de cette curée. Quand le requin est pris, ces petits compagnons sont un jour ou deux à tourner avec inquiétude autour du vaisseau pour le chercher. Il arrive même souvent que quand on l'enlève, on trouve quelqu'un d'entre eux collé à sa peau, comme s'il la suçait, ce qui leur a fait donner le nom de sucêts (5). Par cette vertu de s'attacher à lui, ils ont le moyen de se mettre à couvert de sa mauvaise humeur et des caprices qui lui pourraient prendre contre eux. Il leur sert encore de barque pour les porter et les laisser reposer quand ils veulent, sans danger qu'il leur échappe : car quand ils sont attachés à lui, il ne peut se défaire d'eux ni leur nuire.

Tous les spectacles de la mer n'empêchent pas que l'on ne s'ennuie bientôt du calme. Par bonheur, celui où nous étions ne dura que trois ou quatre jours. Le 15 du mois, un petit vent de sud-est se leva à cinq heures du soir, et à huit heures, s'étant rangé à l'est, il fraîchit davantage et nous fit réparer la perte du temps que nous avions faite de quarante à cinquante lieues par jour jusqu'au commencement d'avril. Il fallait qu'il eût venté bien fort au sud-est loin de nous, car il venait alors une grosse came qui nous embarquait de l'eau à tout coup. Un jour que j'avais récité mon bréviaire près de la chaloupe, à peine m'en étais-je éloigné de dix pas, qu'un coup de mer donna par-dessus le plat-bord, et jeta avec une violence extrême plus de dix tonneaux d'eau dans l'endroit d'où j'étais sorti. Ç'aurait été pour la troisième fois que j'aurais reçu de pareilles faveurs de la mer. L'on en est quitte pour se sécher au soleil, pourvu que le coup de mer ne jette point ceux qu'il rencontre avec trop de violence contre quelque affût de canon.

Exercices de piété pratiqués sur le vaisseau.

L'agitation du vaisseau ne nous permit pas de prêcher le dimanche des Rameaux, mais en récompense, toute la semaine sainte, le temps fut fort doux et nous laissa la commodité de disposer nos gens à la grande fête, par les exhortations et les instructions que l'on faisait le soir sur le pont. Le Jeudi saint, nous vîmes d'alcyon se poser sur les eaux, ce qui nous fit appréhender que le mauvais temps ne vînt troubler nos dévotions. Cet oiseau est tout semblable à l'hirondelle, à cela près qu'il est une fois plus gros, et qu'ayant le plumage noir comme elle, il a une barre blanche de deux doigts de large sous l'estomac. Il vole presque toujours sans se reposer, et quand il demeure trop longtemps sur l'eau sans se lever, les pilotes tirent de sa pesanteur un augure de tempête prochaine. Leur présage ne se vérifia point pour nous.

Le vendredi saint, l'on prêcha le matin la Passion de notre sauveur, et l'on le fut adorer sur la croix. S'il n'y eut pas tant de foule dans notre assemblée que dans celle des villes, il n'y eut peut-être pas moins de dévotion. Plusieurs de ces bons matelots, qui n'avaient jamais entendu raconter cette tragique histoire, en furent extrêmement touchés et répandirent beaucoup de larmes. Tous, sans nulle exception, firent leur devoir à Pâques. C'est un grand sujet de consolation à un missionnaire de prêcher Jésus-Christ crucifié dans ces mers, sous les côtes barbares où nous étions alors, et d'avoir ainsi l'honneur de servir à l'accomplissement des prophéties que nous avons, que la Croix sera prêchée dans toutes les contrées de l'univers.

Le sieur de Courcelles (6) s'était approché de nous au commencement de la semaine sainte, afin de demander à notre capitaine qu'il me donnât sa chaloupe pour aller faire les après-dînée sur la Normande les exercices de piété que nous avions fait le matin sur le Coche pendant ces fêtes, si le temps le permettait ; mais les deux bâtiments étaient séparés quand les fêtes vinrent. Comme cette séparation a été en partie la cause des accidents qui nous sont arrivés au cap de Bonne-Espérance, on aura quelque curiosité de savoir comment et pourquoi l'on se sépara.

Séparation des deux vaisseaux.

Le 8 avril, jour du Vendredi saint, étant à la longitude de 63° 36' par 31° 22' de latitude sud, les deux vaisseaux, éloignés d'une lieue l'un de l'autre, faisaient ensemble la même route à l'ouest-sud-ouest. Avant midi, la Normande changea de route, et fit l'ouest pur, donnant les élans au sud. Le sieur de Courcelles voulut s'approcher de la côte d'Afrique et gagner en longitude, dans la pensée de les courants qui viennent du canal de Mozambique et les vents de terre le porteraient aisément le long de la côte. Le sieur d'Armagnan, au contraire, craignait d'être abattu et de ne pouvoir se relever, comme il est arrivé à plusieurs vaisseaux, ce qui le fit résoudre à ne point tant prendre de l'ouest, et retenir quelques aires de vent au sud.

Par ces deux routes différentes, on se perdit presque de vue le 9, et le 10 on ne se voyait plus qu'à peine du haut des mâts. Pendant la nuit, le Coche porta plus à l'ouest, et se rapprocha plus de la Normande. On n'était qu'à deux petites lieues l'un de l'autre au lever du soleil, et l'on continua ainsi sur routes pareilles jusqu'au 15, que nous eûmes sur les huit heures du soir un orage le plus furieux que j'eusse encore vu sur la mer. Le ciel se couvrit tout à coup d'épais nuages, qui s'enflammèrent avec des tonnerres épouvantables et des éclairs qui éblouissaient les matelots et empêchaient la manœuvre. Le feu du ciel tombait de toutes parts autour de notre vaisseau. La mer en paraissait toute embrasée dans l'obscurité de la nuit. Le feu Saint-Elme se mit au bout des vergues de la Normande, et il y avait toutes les apparences que cet orage nous allait donner quelque grand coup de vent. L'on fit serrer les voiles et l'on allait tout à sec, c'est-à-dire à cordages et à mât. Ainsi l'orage, porté avec nous par le même vent, était toujours sur nos têtes. La nuée était si près, les tonnerres si furieux et les feux si fréquents, qu'il semblait que le vaisseau dût abîmer. Toutes les tempêtes de la mer ne me paraissent point comparables à ces orages du ciel de la zone torride. Les plus intrépides en sont émus. Quand la foudre tombe sur une maison à terre et l'embrase, on s'enfuit si l'on peut. Mais on ne le peut jamais quand elle embrase un vaisseau au milieu des mers. On n'a que le choix de périr par l'eau ou par le feu. Comme c'était le temps auquel nous avions accoutumé de chanter les Litanies de la sainte Vierge, je fis mettre tout le monde à genoux, et à l'instant même que nous commencions, un grand coup de tonnerre ébranla tout le vaisseau. Il portait la foudre avec lui et vint jusqu'à la pointe de notre grand mât, mais il se détourna pour aller tomber un peu plus loin dans l'eau. Nous attribuâmes ce coup favorable à la protection de la sainte Vierge, et nous continuâmes nos prières en action de grâce. Le reste de l'orage fut résolu en pluie.

Nous eûmes encore d'autres jours quelques tonnerres avec des vents chauds, et nous vîmes une quantité extraordinaire d'oiseaux, ce qui fit juger à notre capitaine que l'on pouvait bien être plus près de terre qu'on ne pensait. Je ne puis dire assez sûrement si ce fut lui ou le sieur de Courcelles qui fit encore changer de route, mais le 17, nous cessâmes entièrement de voir la Normande. Cette flûte suivant sa route plus à l'ouest que nous eut connaissance de terre le 19, en observant la variation, au coucher du soleil les pointes des montagnes paraissaient environ à quinze lieues, comme de petites îles, et l'on jugea que ces terres étaient celles qui sont entre la baie d'Alagoa et l'île Constant (7). Le Coche ayant porté plus au large, pour les raisons que j'ai dites, trouva des vents contraires d'ouest et de sud-ouest avec une grosse came, ce qui l'empêcha de rejoindre la Normande et l'obligea même de mettre pendant quelques jours à la cape le côté en travers, pour perdre à la dérive le moins qu'il se pourrait. Le mauvais temps n'était pour ainsi dire que les restes d'une tempête qui fut plus furieuse à trois ou quatre dégrés plus au sud. La flûte hollandaise des Indes qui nous a amenés l'essuya tout entière, et manqua d'y périr, car après avoir eu la vue du cap de Bonne-Espérance, elle fut obligée de se remettre en haute mer, d'où elle fut trois semaines à regagner la terre, et n'arriva qu'après nous.

Arrivée de la Normande au cap de Bonne-Espérance.

Cependant la Normande avait trouvé des temps plus favorables le long des côtes, et était arrivée à la vue du cap le 25 ou 26 avril. Le gouverneur hollandais, qui avait eu avis qu'il devait partir trois vaisseaux chargés pour la Compagnie de France, deux de Pondichéry et un autre de Surate, s'attendait bien d'en surprendre quelqu'un au passage, lorsque la sentinelle qui est en tout temps sur la montagne appelée la tête du lion avertit la forteresse par un coup de canon de l'approche d'un vaisseau. Le gouverneur monta lui-même sur la croupe du Lion pour en reconnaître le pavillon, et pour s'assurer davantage de la grandeur et de la force du vaisseau, il envoya dans une chaloupe des gens qui faisaient semblant de pêcher sur son passage. Je ne sais à quoi il tint qu'on ne vît venir cette chaloupe à bord, ou qu'on n'y envoyât la chaloupe de la flûte pour prendre langue. On entra sans défiance dans la rade avec pavillon blanc, et l'on vint mouiller auprès de deux gros vaisseaux hollandais, dont l'un avait ses vergues hautes et ses huniers défrélés (8), et était à pic sur son ancre, prêt à mettre à la voile pour courir après la flûte si elle voulait se retirer. Mais on n'eut pas la première appréhension de la guerre, ayant eu avis par l'Oriflamme qu'il n'y en avait aucune apparence quand il était parti d'Europe. Ainsi, l'on ne fit point de réflexion sur l'appareil du vaisseau hollandais. On crut qu'il se disposait à faire voile en mouillant l'ancre. Le capitaine français envoya dans sa chaloupe son enseigne faire ses compliments au commandant hollandais, et lui demander le salut pour le vaisseau du roi coup pour coup. L'officier fut arrêté à la porte de la forteresse. On lui ordonna de la part du prince d'Orange de rendre l'épée et il fut conduit au gouverneur qui lui déclara que le roi ayant commencé la guerre et arrêté plus de deux cents vaisseaux hollandais, il avait ordre d'user de représailles et d'arrêter les bâtiments français, l'assurant que pour son particulier, quand il serait chargé d'or et de pierreries, il ne lui serait fait aucun tort, et que c'était un bonheur pour lui d'être déjà dans la forteresse loin du danger qu'allaient courir ses compagnons dans la prise du vaisseau. À quoi l'officier répondit que ses intérêts particuliers le touchaient peu, mais que son inquiétude était de n'être pas dans le vaisseau du roi pour le défendre avec les autres. On avait aussi arrêté l'équipage de la chaloupe qui avait amené l'officier. On la remplit de Hollandais et on la renvoya à bord de la flûte avec le pavillon blanc en poupe : c'était le signal qu'on était convenu de donner au retour pour saluer la forteresse si elle s'accordait à rendre le salut.

Prise de la Normande par les Hollandais.

Aussitôt qu'on aperçut de la Normande ce signal, on mit le feu aux canons pour saluer, et le fort rendit coup pour coup. Mais avant qu'on eût le temps de recharger, une chaloupe hollandaise vint aborder la flûte, et deux officiers hollandais montèrent comme pour saluer le capitaine, portant des armes cachées sous leurs justaucorps. Le capitaine les reçut bien et les invita d'entrer dans sa chambre, mais comme ils ne s'entendaient pas les uns les autres, et que les Hollandais paraissaient un peu effarés, le lieutenant s'avisa d'aller regarder dans la chaloupe. Il y aperçut des armes à feu et des sabres cachés sous des habits, et en même temps, il fit avancer par l'arrière de la flûte un grand bateau qui venait à l'abordage. Il cria alors Aux armes !, mais par malheur les armes étaient fermées dans un coffre et il ne trouva dans la chambre qu'une canne avec laquelle le sieur Sainte-Marie en défendit l'entrée pendant quelque temps. D'autres officiers s'y étaient aussi jetés ; on leur tira quelques coups de pistolets qui ne blessèrent personne. L'équipage effrayé, sans officiers et sans armes, se rendit sans résistance. On fit passer tout le monde sur un des vaisseaux hollandais, d'où les officiers furent conduits dans la forteresse et les matelots dans une prison de la bourgade.

Le Coche, encore bien loin de là, ne pensait à rien moins qu'aux malheurs de la Normande et ne s'attendait guère à une pareille aventure. On y faisait tous les jours des paris à qui serait arrivé au Cap le premier de ces deux bâtiments, et l'on ne respirait que pour cette terre ennemie. Les vents se jouent des vaisseaux en mer, et la providence des vains projets des hommes. Il n'y avait que notre capitaine qui, par je ne sais quel pressentiment de la mort qui l'attendait là, en craignait les approches. Il paraissait n'avoir nulle envie d'y toucher, et s'il n'avait eu des ordres exprès de ne point quitter la Normande qui devait aller au cap, il l'aurait infailliblement doublé pour aller se rafraîchir à l'île de Sainte-Hélène, qui est une rade foraine où il est plus facile de se tirer d'une mauvaise affaire et où les nouvelles de la guerre entre la France et l'Angleterre ne pouvaient être encore venues au mois de mai.

Le cap est à 35° 30' de latitude sud, et 40° ou environ de longitude. Les journaux sont différents sur ce point de la longitude du cap. Il y en a qui le mettent à 42°, d'autres à 38° (9). Notre estime était de 40° à fort peu près. Nous avions peine à gagner ce point contre les vents d'ouest que Dieu nous envoyait, comme pour nous rebuter d'y aller, mais on s'opiniâtre quelquefois à chercher sa perte. Le 24 avril, la mer nous parut changée de couleur, ce qui nous fit croire que nous pouvions être sur le banc des Aiguilles. Mais ayant jeté la sonde, on ne trouva point de fond à deux cents brasses. Quoique la variations que nous avions alors de 13° 30' nord-ouest sur la même que celle de ce banc, et que le point des pilotes y fut conforme, le capitaine voulut que nous en fussions encore loin ; et sur cette pensée, pour ne point être abattu des vents de sud-est de sud-ouest qui règnent dans cette saison, il résolut d'élever encore en latitude jusqu'au 37° d'où il lui serait facile de retomber sur le cap.

(...)

Les premières terres que nous aperçûmes en approchant du cap de Bonne-Espérance furent celle de la fausse baie, qui nous parurent éloignées de dix lieues le 3 mai. Nous trouvâmes là des vents extrêmement variables. Pendant le jour ils nous permettaient de porter sur la terre, mais vers le soir, se rangeant à la côte, ils nous obligeaient de nous remettre au large. Le 5 mai, nous venions à toutes voiles donner dans la baie, lorsqu'un brouillard épais répandu de la montagne de la Table nous ôta entièrement la vue du Cap et nous empêcha de tenter l'entrée par la crainte des marées et des brisants, et plus encore pour le peu d'envie que notre capitaine avait d'entrer. Il n'osait pas prendre sur lui le risque de ne pas suivre les ordres qu'il avait d'accompagner la Normande, mais il cherchait une excuse dans le mauvais temps qui l'en aurait empêché. Sur le midi on s'apprêtait à revirer de bord pour courir sur Sainte-Hélène, lorsque par malheur le brouillard se dissipa et nous rendit la vue et l'entrée libre de la baie.

Entrée du vaisseau le Coche dans la rade du cap.

Nous y entrâmes au soleil couchant par la grande passe entre l'île Robin et les terres de la baie de Saldagne (10). Nous vîmes en entrant quatre gros vaisseaux hollandais, un anglais et la Normande avec son pavillon et ses girouettes blanches pour nous tromper. Il était facile de le faire, car personne ne se doutait de la guerre. On avait manqué à une chose considérable, qui était de convenir, en cas de séparation, d'un signal par lequel le premier de nos bâtiments qui serait arrivé avertirait l'autre, s'il y avait paix, qu'on pouvait entrer avec sûreté, afin que si le dernier venu ne voyait point ce signal, il pût encore se retirer ; ce qui fait bien voir qu'en mer, on ne peut prendre assez de précaution, qu'il faut toujours mettre les choses au pire et arriver partout comme chez les ennemis, particulièrement dans les voyages de long cours. C'était ainsi qu'en jugeait le commandant hollandais, qui demanda souvent aux gens de la Normande prisonniers quel était le signal qu'on avait marqué au Coche pour l'assurer quand il arriverait. Mais on lui dit qu'il n'y en avait point. Il avait cru en nous voyant errer si longtemps à l'entrée de la baie que nous avions de la méfiance, et pour observer nos manœuvres, il était toujours sur la hauteur, la lunette aux yeux, tremblant de peur de manquer une si belle proie. Je laisse à penser comme tout était près à nous recevoir et à nous bien régaler.

En arrivant au mouillage, nous saluâmes de loin, étant encore sous voile, le bâtiment du roi la Normande. La forteresse nous rendit ce salut qui n'était point pour elle, la Normande le rendit aussi ; mais comme les Hollandais qui étaient dedans n'étaient pas instruits de nos manières, ils rendirent coup pour coup, et quand nous remerciâmes de trois coups, ils nous remercièrent d'autant. Cette irrégularité de salut d'un bâtiment du roi à un vaisseau de la Compagnie causa un peu de surprise, mais ne donna point encore de soupçon. Nous mouillâmes et nous saluâmes alors la forteresse, selon la coutume de ne saluer qu'à l'ancre les places devant lesquelles on arrive. Elle nous rendit le salut une seconde fois libéralement : la poudre ne fut point épargnée pour nous ce jour-là. Nous n'envoyâmes point à la Normande, parce que notre canot n'était pas encore en état d'être mis en mer ; et comme la Normande ne nous envoyait aussi personne, on s'imagina que ce peu d'empressement venait de ce que la chaloupe était peut-être occupée à faire de l'eau, et que l'équipage était fatigué. L'on n'y fit pas de plus longues réflexions. La joie d'être arrivés ne laissait point de place à la défiance ; l'on ne songeait qu'à descendre à terre le lendemain.

Le vaisseau du roi attaqué par les Hollandais.

Sur les 9 heures du soir, un de nos officiers aperçut au clair de la lune un gros vaisseau hollandais qui venait sur nous à la toue. Il en avertit notre capitaine. Tout le monde accourut sur le pont, et l'on augura très mal de cette manœuvre. On commença à réfléchir sur le désordre du salut qu'on nous avait fait, et sur le silence de la Normande. On ne douta plus que nous n'eussions la guerre et que la flûte ne fût déjà prise. On lui cria de dessus le Coche ; elle ne répondit point. On hasarda d'y envoyer le canot avec un billet, les gens y furent arrêtés, et le canot coula bas en abordant. La détention de ce canot et de son équipage nous découvrit ce qu'on nous voulait cacher. On courut aux armes ; on chargea nos canons à boulets et l'on renforça les batteries de dix ou douze pièces qui n'étaient pas montées. Le capitaine, homme de résolution, donnait ses ordres en protestant que tandis qu'il serait en vie, il ne permettrait jamais que son vaisseau tombât entre les mains des ennemis ; qu'il se battrait jusqu'à l'extrémité et mettrait le feu aux poudres quand tout serait désespéré.

Il n'était plus possible de sortir de la baie, parce que la mer était calme et la marée contraire, et il l'était aussi peu de se défendre contre 4 ou 5 vaisseaux sous une forteresse. Cependant, le vaisseau hollandais dont j'ai parlé, monté de 300 hommes, était venu se mettre par notre travers, nous élongeant de poupe en proue à la demi-portée du mousquet. Tout y était dans le mouvement et dans le silence. On n'entendait que le gémissement des poulies et les commandements des officiers, et l'on voyait ranger la mousqueterie dans les portes, et pointer le canon par les sabords. Il était minuit ; nous avions sujet de croire que les ennemis attendraient jusqu'au jour à nous attaquer, pour éviter les désordres de la nuit, et nous enverraient auparavant sommer de nous rendre. Mais précisément à une heure, lorsqu'on eut mis en batterie la dernière de nos pièces de canon, comme on frappait sur les mantelets des sabords de la batterie basse pour les ouvrir, les ennemis jugèrent que nous allions commencer le combat, et pour nous empêcher de leur tuer du monde, ils voulurent nous prévenir avant que nous fussions mieux préparés.

On tira d'un de leurs vaisseaux un coup de mousquet qui fut le signal pour l'attaque, et en même temps trois vaisseaux nous donnèrent leurs bordées avec la décharge de toute leur mousqueterie. Notre capitaine, qui les observait appuyé sur le plat-bord s'écria : Ah, le traîtres ! Ils ne nous ont pas seulement déclaré s'il y a guerre ! Enfants, feu partout ! À peine avait-il donné cet ordre qu'il fut emporté de la seconde bordée, et son corps déchiré d'un boulet fut jeté entre deux ponts par les écoutilles. Le sieur de Saint-Vandrille, qui était près de lui, fut couvert de son sang et porté lui-même par terre d'un éclat du plat-bord qui le frappa dans l'estomac. J'étais hors de ma chambre au bruit de la première décharge ; en m'avançant sur le tillac, je vis tomber à mes pieds plusieurs de nos gens dont l'un avait la tête emportée d'un boulet de canon ; les autres étaient diversement blessés, et demandaient l'absolution. Les ennemis étaient si près de nous que leurs mousqueteries pouvaient nous choisir homme à homme à la faveur de la lumière.

FIN DU LIVRE VII

NOTES :

1 - Le méridien de référence était alors celui de l'Île de Fer, dans les Canaries, qui avait été arbitrairement placé à 20° à l'ouest du méridien de Paris par une ordonnance de Louis XIII. Il y a une erreur d'au moins 10° de trop à l'est dans la longitude indiquée par le père Le Blanc. 

2 - La Côte des pêcheurs de perles est une portion du littoral de l’Inde, dans le Tamil Nadu, à l’extrême sud de la péninsule indienne sur son côté oriental, allant de l’archipel - dit Pont d'Adam - reliant l’Inde au Sri Lanka, à Kanyakumari (ou cap Comorin). Elle borde le golfe de Mannar. (Wikipédia). François Xavier y aborda une première fois en 1544 et aurait converti et baptisé entre 40 000 et 50 000 Paravas, nom du peuple qui habite cette côte.

ImageCarte de la Côte des pêcheurs de perles (1889). 

3 - L'Ordonnance sur la marine d'août 1681 rendait obligatoire la présence d'un aumônier dans les navires qui faisaient des voyages au long cours. Son rôle était défini par l'article 3, titre II, livre II : Il célèbrera la messe, du moins les fêtes et dimanches, administrera les sacrements à ceux du vaisseau et fera tous les jours, matin et soir, la prière publique, où chacun sera tenu d'assister, s'il n'a empêchement légitime. 

4 - Les descriptions des marsouins, dorades, bonites et poissons volants, sont des passages obligés des relations de voyage dans les Indes orientales.

ImageBonite. Histoire naturelle des poissons de Lacépède.
ImageMarsouin. (Ichtyologie ou histoire naturelle générale et particulière des Poissons, Bloch, 1795-1797).
ImageDorade. (Ichtyologie ou histoire naturelle générale et particulière des Poissons, Bloch, 1795-1797).
ImageScorpène volante. (Ichtyologie ou histoire naturelle générale et particulière des Poissons, Bloch, 1795-1797). 

5 - Il s'agit des poissons de la famille des Echeneidés, autrement appelés rémoras, sucêts, ou encore poissons-ventouses. Mauvais nageur, le rémora parasite d'autres poissons plus gros — son partenaire préféré est le requin — des cétacés, des tortues marines ou même des bateaux en se liant à eux par le disque d'accroche puissant placé sur sa tête qui remplace sa nageoire dorsale. Il débarrasse les poissons auxquels il s'attache de leurs parasites puisqu'il se nourrit de ce qu'il trouve sur son hôte et se faufile jusque dans les ouïes ; il se repaît également parfois des restes du repas des requins. (Wikipédia). 

6 - Le sieur de Courcelles, capitaine de frégate légère, était le commandant de la Normande qui rentrait en France avec le Coche sur lequel se trouvait le père Le Blanc. 

7 - Découverte par Bartolomeu Dias en 1487, la baie d'Algoa est une baie de l'océan Indien formée par le littoral de la province du Cap oriental, en Afrique du Sud. Nous n'avons pu identifier l'île Constant mentionnée par le père Le Blanc. 

8 - Fréler est la forme ancienne du verbe ferler : replier une voile autour d'une vergue. 

9 - Lors de son premier voyage en 1685, le père Tachard et les jésuites avaient calculé la longitude du cap à quarante degrés et demi à partir du méridien de l'île de Fer. 

10 - La baie de Saldagne, ou Saldanha Bay est une baie de la côte sud-africaine située dans la province du Cap-Occidental, au nord-nord-ouest du Cap. (Wikipédia).

ImageLe cap de Bonne-Espérance. La rade de la Table et l'île Robben (carte de 1773). 

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