PRÉSENTATION

Page manuscrite du Mémoire

L'ambassade du chevalier de Chaumont reposait sur un énorme malentendu : la quasi certitude que le roi de Siam était sur le point de se convertir au christianisme. Qui est donc celui qui a ainsi trompé le roi de France ? demandait Phaulkon. Il faut bien désigner les responsables de cette boulette lourde de conséquences, les prêtres des Missions Étrangères, et parmi eux, le plus entreprenant : Bénigne Vachet. Le bon père avait des excuses, il s'était appuyé sur plusieurs signes qui, pensait-il, ne trompaient pas : Il semble que tout s'achemine à la conversion de ce prince. Il s'est fait instruire plusieurs soirs de la grandeur de notre sainte religion ; il a supprimé, depuis quelques années, la plupart des superstitions païennes (…) on ne craint plus qu'il se fasse mahométan (…) son favori est présentement un Grec nommé M. Constance, qui était calviniste, et depuis peu s'est fait catholique (…) le roi de Siam, en toutes occasions, favorise les missionnaires français. Il leur a fait bâtir, à ses dépens, une très belle église. Enfin, écrit Bénigne Vachet, parlant de lui-même à la troisième personne, dans la dernière audience qu'il a donnée au sieur Vachet, en présence de toute la Cour, il lui dit en termes fort clairs qu'à son retour il voulait exécuter un dessein dont il ne s'était expliqué à personne, et qui donnerait bien de la joie à beaucoup. Devant tant d'indices favorables, la conclusion s'imposait donc : On a lieu d'espérer qu'en l'état où sont les choses, le roi enverra un ambassadeur au roi de Siam pour lui accorder son amitié et son alliance, et qu'il lui proposera d'embrasser la religion chrétienne, comme le véritable moyen d'être uni en ce monde et en l'autre. On a, dis-je, lieu d'espérer que ce prince pourrait se faire chrétien, et tout son peuple suivrait son exemple, et peut-être les rois voisins (1).

Encore fallait-il en persuader Louis XIV, assez réticent sans doute à l'idée d'envoyer une coûteuse ambassade à l'autre bout du monde pour un résultat des plus incertains, mais le missionnaire était, semble-t-il, doté d'une puissante et efficace éloquence, soutenue par une foi ardente. D'audience en audience, il parvint à convaincre les ministres, le marquis de Seignelay et Charles Colbert de Croissy de la justesse de ses vues, d'autant qu'à la religion, venait s'ajouter la perspective des avantages commerciaux que la Compagnie des Indes pourrait retirer d'un établissement dans le royaume de Siam, poivre, cuir, étain, cuivre, bois de safran, et porte ouverte sur le Japon, le Tonkin, la Cochinchine et le Cambodge.

L'affaire fut entendue et Louis XIV mit sur pied une expédition de prestige destinée à porter la foi chrétienne au sein de l'Asie lointaine, forcément plus ou moins barbare. L'abbé de Choisy, ayant su qu'on recherchait un ambassadeur, se porta candidat. Il note dans ses Mémoires : J’en parlai au cardinal de Bouillon, mon ami dès l’enfance, et, sans perdre de temps, il alla me proposer à M. de Seignelay son ami. Ce ministre lui dit qu’il venait trop tard, que le chevalier de Chaumont, homme de qualité et de vertu, était nommé ambassadeur, qu’on avait été assez embarrassé à trouver un homme propre à cet emploi-là, que le chevalier de Nesmond avait été sur les rangs, et que deux jours plus tôt mon affaire était faite (2). Néanmoins, l'abbé ne renonça pas et réussit à se faire nommer – à ses frais – coadjuteur, charge ecclésiastique qui n'avait guère de sens dans une ambassade, mais que Louis XIV accepta, bien qu'il avoua n'en avoir jamais entendu parler auparavant.

Chaumont s'embarqua donc avec toute la pompe due à un envoyé de Sa Majesté très chrétienne, salué de vingt-deux coups de canon. Il emportait dans ses bagages six culottes de Hollande, douze caleçons, huit paires de draps, dix-neuf chapeaux bordés d'argent dont deux d'or, un bonnet fourré et un de taffetas (les nuits sont fraîches en mer), et même une chaise à porteurs, garnie de brocart d'or et sa calotte garnie de sa crespine d'or, sans doute pour parcourir élégamment les rizières inondées (3). Il était accompagné de son écuyer, de son secrétaire, d'une douzaine de jeunes gentilshommes des meilleures familles, et il avait en poche les instructions du roi que lui avait remises le marquis de Seignalay : Le principal objet que Sa Majesté a eu dans la résolution qu'elle a prise d'envoyer un ambassadeur à Siam est l'espérance que les missionnaires ont donnée de l'avantage que la religion en retirerait et les espérances qu'ils ont conçues sur des fondements assez vraisemblables que le roi de Siam, touché des marques d'estime de Sa Majesté, achèverait avec l'assistance de la grâce de Dieu, de se déterminer à embrasser la religion chrétienne pour laquelle il a déjà montré beaucoup d'inclination. Sa Majesté s'assure avec d'autant plus de confiance que ses intentions seront exécutées à cet égard, qu'elle sait que ledit sieur Chaumont fait profession particulière de la piété. Sa Majesté veut aussi dans ce voyage procurer tous les avantages possibles au commerce de ses sujets dans les Indes, et prendre des éclaircissements certains sur celui qu'on pourrait faire à Siam […] (4).

Des deux volets contenus dans ces instructions, religion et commerce, Chaumont n'entendit guère que le premier. L'homme était plus que pieux, il était bigot, et il n'est peut-être pas plus bigot qu'un protestant converti. De plus, il était entêté, raide, nous dirions aujourd'hui psychorigide. Dédaignant les mises en garde de Phaulkon quant à la manière dont le roi Naraï réagirait à cet appel inattendu à une conversion qu'il n'envisageait nullement, l'ambassadeur persista dans son projet initial et prononça une harangue assez mal venue par laquelle il appelait le monarque à se soumettre au vrai dieu et à se détacher de ces autres divinités qu'on adore dans cet Orient, et dont Votre Majesté, qui a tant de lumières et de pénétration, ne peut manquer de voir l'impuissance (5). Il fallut toute l'habileté de Phaulkon pour édulcorer la traduction qu'il en fit au roi et atténuer les aspérités un peu trop blessantes du discours.

Au demeurant, Phaulkon n'avait nul intérêt à précipiter les choses sur le terrain – ô combien délicat – de la religion. Certes, il disposait de la confiance du roi Naraï, il était devenu maître tout puissant des destinées du Siam, mais, de ce fait même, il était détesté des mandarins et des prêtres qui voyaient d'un fort mauvais œil cet étranger catholique et autoritaire diriger les affaires du royaume. L'abbé de Choisy, loin d'être l'ingénu naïf et candide qu'il affectionnait de paraître, avait fort pertinemment analysé les choses : Mais peut-être me demandera-t-on pourquoi M. Constance, chrétien et bon chrétien, n'a-t-il pas voulu souffrir qu'on pressât le roi sur la religion ? Aurait-il peur qu'il n'accordât trop ? Peut-être, c'est un ministre étranger, haï de tous les mandarins : si le roi avait changé de religion, et que les peuples l'eussent trouvé mauvais, n'en auraient-ils pas accusé un ministre chrétien ? ne s'en seraient-ils pas pris à lui ? et que sait-on si son zèle va jusqu'au martyre ? D'ailleurs il a peut-être agi suivant ses pensées et a cru qu'il n'était pas encore temps, même pour le bien du christianisme, que le roi se fît chrétien (6).

Chaumont quitta le Siam avec deux traités médiocres qui ne satisfirent personne. Les missionnaires jugèrent durement le traité religieux, dans lequel les mesures positives étaient largement atténuées par des clauses restrictives ajoutées par Phaulkon à la dernière minute, et le traité commercial ne faisait guère davantage que confirmer celui qu'avait signé Deslandes-Boureau en 1682 sur le monopole du commerce du poivre. Mais, comme le note l'abbé de Choisy dans ses mémoires, l'ambassadeur n'était plus alors qu'un personnage de théâtre (7). Pour les grandes entreprises à venir, l'investissement par les troupes françaises de Bangkok, de Mergui et de Singor (Songkhla), et ce qu'il faut bien appeler une tentative de colonisation du Siam, c'était désormais l'affaire du père Tachard, qui repartait muni d'instructions secrètes de Phaulkon et qui allait à l'avenir être l'âme occulte des relations franco-siamoises.

Le texte intitulé Mémoire de Monsr Constance, 1er ministre du Roy de Siam sur l'ambassade que le Roy lui a envoyée pour l'inviter à se faire chrétien se trouve dans le dossier intitulé Relations de la France avec le Siam, sous Louis XIV ; mission du P. Tachard. XVIIe siècle, conservé à la Bibliothèque Nationale sous la cote BN ms. fr. 15476, folios 1 à 25. Écrit sur le recto seulement de chaque feuillet (à l'exception du feuillet n° 2 qui comporte au verso deux renvois du feuillet 4), il est manifestement de la main du père Tachard. L'écriture en est rapide, peu soignée, et le texte comporte de nombreuses ratures, renvois, surcharges et ajouts qui en rendent parfois la lecture difficile. Nous savons que Phaulkon ne parlait pas, ou très peu le français, mais il ne semble pas ici s'agir d'une traduction du portugais, langue que le favori grec utilisait généralement dans sa correspondance. Il nous paraît vraisemblable que le texte est du père Tachard, rédigé en partie à partir des observations et des confidences recueillies auprès de Phaulkon, mais peut-être pas seulement, tant certaines phrases acerbes à l'encontre des missionnaires, capables d'une si grande fourberie, trahissent le jésuite et la haine qu'il portait aux prêtres de Propaganda fide.

Nous avons transcrit ce texte en français moderne, nous en avons revu la ponctuation et la mise en forme, nous avons indiqué entre crochets quelques mots incertains ou illisibles, et nous avons tâché de l'éclairer par quelques notes.

MÉMOIRE DE M. CONSTANCE

NOTES

1 - Bénigne Vachet : Mémoire pour être présenté à MM. les ministres d'État de France sur toutes les choses qui regardent les envoyés du roi de Siam, cité par Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, pp. 154-155). 

2 - Choisy, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, p. 34. 

3 - Mémoire des hardes et meubles appartenant au sieur chevalier de Chaumont, ambassadeur pour le roi au royaume de Siam, cité par Auguste Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : errata et supplément, 1872 pp. 671-672. 

4 - Instructions du 21 janvier 1685, fol. 45 v du Vol. des Ordres du Roy, cité par Auguste Jal, op. cit., p. 37. 

5 - Harangue du chevalier de Chaumont, in: Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la Cour du roi de Siam, 1686, p. 59 et suiv. 

6 - Mémoire de l'abbé de Choisy, à bord de l'Oiseau le 1er janvier 1686, in: Launay, op. cit., p. 168. 

7 - Choisy, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, p. 45. 

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