Premier cahier. 1ère partie. Février à juillet 1690. Armement Duquesne-Guitton. De Port-Louis aux Maldives.

[137r°] Avertissement.

Page du manuscrit de Guy Tachard

Il y a bien de la différence entre une relation et une histoire ; une histoire est un ouvrage suivi de faits et d'événements qui ont de la liaison et du rapport les uns aux autres, au lieu qu'un voyageur traite indifféremment de tout ce qui s'est passé sur sa route ou qu'il a su des personnes sûres, il raconte ce qu'il sait des peuples et des pays qu'il a vus sans se mettre en peine si ces choses se suivent. On ne cherche pas à instruire le lecteur de tout ce qu'il voudrait savoir, on n'est obligé que de lui rapporter ce qu'on a trouvé de remarquable dans les pays différents qu'on a parcourus, ou ce qu'on a pu apprendre des personnes dignes de foi. Ainsi, m'étant proposé dans cet ouvrage de donner au public les deux voyages que je viens de faire aux Indes (1), avec quelques découvertes et diverses observations nouvelles, utiles et édifiantes, je le diviserai en trois parties. Dans la première, je raconterai en abrégé ce qui s'est passé de remarquable dans ces deux longs voyages de près de vingt-quatre mille lieues, avec quelques remarques sur la navigation qui pourront servir à ceux qui vont aux Indes. Je m'étendrai un peu plus au long dans la deuxième partie, car outre qu'on nous avait chargés expressément dans les mémoires que l'Académie royale nous avait dressés par ordre du roi de nous informer exactement des dieux que ces peuples adorent, rien n'est plus utile à l'établissement du christianisme que la connaissance de la religion et du gouvernement des peuples qu'on veut convertir. C'est ce qu'ont éprouvé les missionnaires de la Compagnie de Jésus qui ont établi la mission de Maduré et qui l'ont cultivée depuis près de cent ans (2), et c'est aussi ce qui les a portés dans les commencements à s'instruire des mœurs de la plus fameuse et de la plus ancienne nation des Indes. Ils ont fait dans cette vue plusieurs observations exactes et curieuses qui ont été très utiles à leurs successeurs et qui ont édifié les personnes de piété qui prenaient un intérêt particulier au succès dont Dieu bénissait leurs travaux. Enfin dans la dernière partie, je donnerai une idée générale de la mission de Maduré qui est une découverte [137v°] en quelque façon nouvelle et qui appartient par cet endroit à mes deux derniers voyages. Quoiqu'on trouve des faits assez surprenants dans ces mémoires de la seconde et troisième partie, je n'y avance rien que je n'ai tiré des originaux portugais que m'a confiés le révérend père Jean de Britto (3), jésuite, dont je décrirai le martyre à la fin de cet ouvrage. Il serait difficile de trouver des pièces plus sûres et plus authentiques puisqu'elles ont été toutes composées par des personnes sages et zélées qui ont demeuré trente et quarante ans dans ces vastes pays où ils ont travaillé jusqu'à la mort à la conversion de ces peuples.

Outre ces relations portugaises, j'y reçu du père Bouchet (4), jésuite français et ancien missionnaire de Maduré, beaucoup d'instructions savantes et de remarques édifiantes qui m'ont été d'une très grande utilité, soit pour connaître à fond plusieurs choses dont les premiers mémoires ne parlaient que superficiellement, soit pour donner une idée exacte de la manière insinuante et efficace dont on se sert dans cette mission pour convertir les infidèles et pour les instruire avant et après le baptême. Car quoique j'aie demeuré quelques années à Pondichéry sur la côte de Coromandel, à Balassor dans l'Orixa (5) et à Ougouli (6) dans le royaume de Bengale et à Surate, où la religion et les mœurs sont presque les mêmes, et que j'ai eu plusieurs entretiens avec ces infidèles sur leur religion, cependant, j'avoue de bonne foi que j'en ai tiré peu de lumières sûres et solides, parce que les gentils (7) qui habitent sur les côtes de la mer où sont les Européens nous cachent et désavouent même autant qu'ils peuvent leurs fables et leurs superstitions. Ainsi, ce n'est que par la lecture de leurs livres savants et par la connaissance de leurs langues qu'on peut pénétrer leurs mystères et connaître toute l'économie de leur religion comme l'ont fait les missionnaires.

[1 - 138r°] Les tristes nouvelles de la révolution de Siam n'empêchèrent pas les pères de notre compagnie de s'embarquer sur les vaisseaux que le roi et la royale Compagnie envoyaient aux Indes. Nous étions persuadés que le dessein que nous avions de nous y consacrer au salut des âmes selon l'esprit de notre vocation n'avait été traversé que pour nous faire sentir que dans l'œuvre de Dieu, il faut uniquement s'abandonner à sa divine providence. Mais quoi soit que la moisson évangélique ne fût pas encore mûre à Siam, ou que les peuples de ce royaume eussent retardé la miséricorde du Seigneur par l'obstination qu'ils font paraître dans leur idolâtrie depuis tant d'années qu'on leur annonce inutilement l'Évangile, nous ne pouvons pas douter à présent que nos missionnaires ne fussent réservés à des occupations plus laborieuses et plus utiles au bien de l'Église. En effet, s'étant répandus en divers endroits des Indes orientales comme nous l'expliquerons plus en détail dans la suite, ils ont eu le bonheur de travailler à la conversion des infidèles avec une bénédiction si particulière qu'il s'en est trouvé qui ont déjà baptisé plus de vingt mille idolâtres. Ainsi, bien loin de nous plaindre de voir nos espérances trompées dans le royaume de Siam où les apparences étaient si favorables à la propagation de la foi par les mesures qu'on avait prises de l'y établir solidement, nous sommes obligés d'en admirer de bénir l'admirable conduite de Dieu à notre égard, de nous avoir procuré de si grandes occasions de le servir, et donné des ouvertures pour faire connaître son saint nom des ouvertures que nous n'eussions osé espérer.

[2 - 138v°] Nous partîmes du Port-Louis (8) sur la fin du mois de février de l'année 1690, avec une escadre de six vaisseaux. Le Gaillard de 50 pièces de canon monté par M. Duquesnes-Guitton qui commandait toute l'escadre. L'Oiseau de 50 pièces commandé par M. le chevalier d'Hères [Aire], le Florissant percé pour 58 canons et qui n'en avait que 48, monté par M. Joyeux, l'Écueil, qui n'en portait que 40, par M. Hurtain. MM. de Chamoreau et de Questilic étaient capitaines du Dragon et du Lion ; c'étaient deux petites frégates de 25 à 30 pièces de canon. Nous devions partir quatorze jésuites sur ces vaisseaux l'année précédente, et on eût mis à la voile si la saison qu'on crut trop avancée n'eût fait remettre le voyage. Dans ces intervalles, ayant appris la funeste révolution de Siam et plusieurs de nos pères étant tombés malades, nous ne nous trouvâmes que sept huit jésuites à cet embarquement, savoir le père Parregaud [Perrégaux] et le frère André de la province de Lyon, le père Papin et le frère Moriset [Claude Moricet] de la province de France, le frère Rhodes de la province de Toulouse, le père Diusse, le frère Cormier et moi de la province de Bordeaux.

Comme l'hiver avait été extrêmement rude en France, dès que nous eûmes trouvé les chaleurs, elles nous parurent excessives, et plusieurs personnes des équipages tombèrent malade. La fièvre était si violente qu'elle était ordinairement suivie d'un transport au cerveau dès le deuxième jour. Outre plusieurs soldats et matelots qui nous perdîmes, je regrettai beaucoup un mandarin siamois nommé Ok-muen Pipith qui mourut des premiers. Quelques mois après son arrivée en France, et surtout pendant le voyage que nous fîmes à Rome, il [3 - 139r°] m'avait souvent pressé de lui donner le baptême, mais pour m'assurer de sa constance, et pour l'instruire plus à fond de nos mystères, je différai de me rendre à ces vives et continuelles sollicitations jusqu'au commencement de l'année 1689 ; alors les deux autres mandarins, savoir Ok-khun Chamnam et Ok-khun Vicet (9), après plusieurs conférences sur la religion et plusieurs disputes sur les articles principaux de notre créance se rendirent aussi aux lumières de la foi et demandèrent le baptême. Ok-mun Pipith avait suivi les premières impressions de la grâce, s'étant soumis aussitôt qu'il eut aperçu la vérité. Les deux autres la combattirent longtemps, après l'avoir reconnue, de sorte qu'ils m'avouèrent depuis qu'ils n'avaient embrassé la religion chrétienne que forcés par les remords de leur conscience, et par la crainte des jugements de Dieu. Enfin convaincus de la vérité de nos mystères, et parfaitement instruits des devoirs d'un chrétien, ils reçurent tous trois le baptême à Brest dans la chapelle du séminaire de notre Compagnie. Depuis ce temps-là, Ok-mun Pipith vécut en très bon chrétien dans la fréquentation des sacrements et dans la pratique d'une dévotion très édifiante. La veille de l'embarquement, il avait communié au Port-Louis dans l'église de la paroisse avec les autres mandarins, et dès qu'il se sentit attaqué dangereusement, il se confessa avec une douleur très vive de se péchés, tout pénétré d'amour de Dieu et de confiance en son infinie miséricorde, rendant de continuelles et de ferventes actions de grâces à J.-C. de la faveur singulière qu'il en avait reçue par le baptême. Ok-mum Chamnam, son ami particulier et qui était fort malade, [4 - 139v°] tout auprès de lui m'assura qu'il avait été extrêmement touché de la résignation d'Ok-mun Pipith à la volonté de Dieu, et surtout de la tendresse pour la sainte Vierge, qu'il invoqua toujours de tout son cœur pour obtenir une bonne mort. Quelques moments avant que de rendre l'âme, s'étant tourné avec un visage tranquille du côté du mandarin, il lui dit en siamois, lui montrant son chapelet qu'il tenait à la main, — Je vais, dit-il, commencer à dire mon chapelet pour me recommander à la mère de Dieu, et je ne l'achèverai qu'en mourant. Il expira en effet très doucement en récitant cette prière, et il est à croire que la divine Marie qu'il avait invoquée avec tant de dévotion et de constance lui obtint la persévérance finale. En le jetant à la mer, M. Duquesne voulant honorer les obsèques du premier mandarin siamois chrétien lui fit tirer cinq coups de canon de distance en distance, cérémonie qu'on pratique sur mer seulement à la mort des officiers du roi (10).

La maladie s'augmentait dans tous les vaisseaux, et nous eussions vu périr la meilleure partie de nos équipages, si on n'eût pris le parti de mouille à Saint-Iago, la principale des îles du Cap-Vert (11), de la dépendance des Portugais. Nous abordâmes à la Praye [Praia], c'est une rade assez sûre dans une grande anse de cette île, où les vaisseaux qui vont aux Indes se rendent quelquefois pour faire de l'eau et du bois et y prendre des rafraîchissements qu'on y trouve ordinairement à bon marché. Il est vrai que l'eau n'y est pas fort bonne, ni aisée à faire, car il n'y a ni ruisseau, ni fontaine le long de cette côte. Il fallut que nos matelots allassent au milieu d'une vallée voisine au bas du fort portugais où il y a un puits d'où l'on prit l'eau pour en fournir les vaisseaux. Cette rade est [5 - 140r°] assez difficile à connaître, parce qu'en tirant vers le nord, on trouve une autre anse assez semblable. On n'en connaît la différence que par le fort qui est au haut de la montagne de la Praye qui ne paraît pas de fort loin, et à un chemin pratiqué dans la montagne pour venir au rivage de la mer, comme on le peut voir dans la vue que le frère Moricet en a dessiné et que j'attacherai j'ajoute ici (12).

Le fort de la Praye n'est autre chose qu'une enceinte de murailles dont on a renfermé le sommet de la montagne qui donne sur la mer. Il n'y a que deux petits bastions qui flanquent les côtés, et le corps de garde qui ressemble fort à une halle. La place d'armes est considérable par rapport à l'enceinte de la place, car elle occupe tout le terrain, excepté une chapelle et une vingtaine de maisons fort petites et fort basses qui regardent le mouillage. La garnison de ce fort consiste en une compagnie de 50 hommes qu'on retire tous les samedis, et dont le capitaine est aussi gouverneur de la place. Du fort de la Praye à la ville de Saint-Iago plus méridionale que le fort, on compte près de deux lieues qu'on fait sur de méchants chevaux ou sur des ânes (13). Il n'y a point de chemin battu, on est obligé de traverser presque toujours des montagnes pleines de pierres et de ronces. Dans toute cette route nous n'y ne remarquâmes point de terre cultivée, je ne crois pas même que dans toute cette étendue de terre, on puisse trouver un champ labourable et de rapport, à cause de l'extrême sécheresse du pays. Les vivres dans toute l'île étaient encore fort chers à cause que les pluies ayant manqué dans l'île de deux ans, les légumes et les blés avaient été presque tous ruinés. La ville est [6 - 140v°] bâtie au bas de la montagne, le long du rivage de la mer, dans un terrain fort inégal. On y entre par un espèce de fort qu'on trouve en venant de la Praye et qui est placé tout au haut de la montagne. Ce fortin n'est qu'un carré oblong sans flancs ni autre défense que les quatre murailles. De là, on descend par une campagne déserte et fort escarpée, ce qui rend le chemin difficile jusqu'à la ville. Le fort port consiste dans un enfoncement qui forme un croissant que les Portugais ont environné d'assez bonnes murailles. Ils ont mis du canon au milieu sur la porte, et aux deux flancs sur des petits demi-bastions pour défendre les barques qui y sont mouillées du port des insultes des Saletins (14) et des autres pirates qui viennent quelquefois les surprendre. Si ce port était profond, les vaisseaux y viendraient faire de l'eau commodément à cause d'un beau ruisseau qui descend de la montagne et traverse la ville, mais outre que le fond du mouillage est fort petit, il est encore dangereux par beaucoup de roches sous l'eau qui ne permettent pas aux grand vaisseaux d'y aborder. Cette ville n'est pas grande, quoiqu'elle soit assez peuplée. La plupart des habitants sont ou tout à fait noirs ou mulâtres, et on voit peu de Portugais naturels. J'allai saluer le gouverneur qui était ami particulier du révérend père Pommereau, confesseur de l'Infante du Portugal, et j'en fus reçu avec beaucoup d'honnêteté. Le lendemain, je fus rendre visite à l'évêque qui était un religieux de saint François. C'est un prélat d'une grande vertu, d'une vie austère et édifiante, affable à tout le monde. Ses grandes qualités lui attirent l'estime et la vénération de toute l'île. Comme je souhaitais de célébrer la sainte messes, il voulut que je la dise dans la chapelle [7 - 141r°] qui est fort propre et bien entretenue (15). Le lendemain à la pointe du jour, la chaloupe du commandant vint nous prendre, et emporta nous apporta en même temps divers rafraîchissements.

Nous ne demeurâmes que trois jours devant le fort de la Praye, et ce peu de repos avec l'air de la terre et quelques rafraîchissements remirent la plupart de nos malades, de sorte qu'en partant du mouillage tout le monde était presque sur pied, et ce qui restait de gens languissants, dès que nous fûmes en haute mer, reprit bientôt la première vigueur. Nous eûmes quelques calmes aux environs de la ligne, de grosses pluies ou plutôt des bouffées de vent impétueux qui durent une demi-heure et se déchargent ensuite par une pluie abondante à laquelle succédait une nouvelle bonace. Ce calme presque continuel cause dans le ce passage une chaleur si extrême et si incommode que la cire d'Espagne (16) se ramollit quelquefois, et qu'on à peine à respirer. À la vérité, on ne trouve pas dans tous les voyages ces ardeurs étouffantes et de si longue durée. Les pilotes, pour les éviter, prennent la précaution de passer la ligne équinoxiale où le premier méridien coupe l'équateur. Ils croient même qu'il vaut mieux la passer un peu plus vers l'Occident en s'éloignant de la Guinée à cause des courants, des chaleurs et des calmes que l'on rencontre ordinairement vers les côtes de l'Afrique depuis le Cap-Vert.

Quelques jours après avoir trouvé les passé la ligne, nous trouvâmes les vents du sud-est du sud de la ligne et cela [ ] ; en ce temps-là, M. Hurtain, capitaine de l'Écueil mourut de maladie sur son vaisseau (17). C'était un ancien officier, habile dans son métier, fort honnête [8 - 141v°] homme et que tout le monde regretta. M. Duquesne choisit M. le chevalier de Porrière, capitaine en second du Gaillard pour commander l'Écueil, qui était pourtant armé aux frais de la Compagnie royale des Indes (18). Comme dans ce long trajet, il ne nous arriva rien d'extraordinaire, je ne m'arrêterai point, comme on fait dans un journal, à marquer le temps que nous passâmes le tropique Capricorne et que nous doublâmes le cap de Bonne-Espérance. Outre que je l'ai déjà fait dans les deux voyages précédents, et que dans celui-ci nous ne découvrîmes que de loin les montagnes du Cap. La mer sur le banc des Aiguilles (19) nous parut extrêmement grosse et haute, quoique le vent ne fût ni contraire ni forcé. Le Dragon y fut démâté et son mât de hunier par la violence du tangage. Il fallut amener un peu de nos voiles pour l'attendre et pour n'être pas exposés à un pareil accident. Après qu'on eut passé le banc des Aiguilles, les flots s'apaisèrent et nous trouvâmes des vents favorables qui nous firent entrer dans le canal de Mozambique.

Notre dessein était d'aller reconnaître la baie de Saint-Augustin de l'île de Madagascar et nous y allions debout au corps à pleines voiles. Comme nos pilotes s'en faisaient fort proches par leur point, on forçait de voiles durant le jour et même la nuit par l'envie que nous avions de la découvrir parce que la maladie commençait à diminuer les équipages. [   ] trouvais, croyant être fort près de terre, m'obligea à monter sur le pont pour calmer un père, ou du moins pour détourner certaines pensées de crainte qui sont fâcheuses et incommodes partout, mais surtout en mer, à cause des conséquences auxquelles il n'y a point de ressource. M. Duquesne ne s'était point couché, [10 - 142r°] comme c'est un des habiles officiers que le roi ait pour la marine et pour la conduite des vaisseaux, je lui fis remarquer assez loin devant nous un nuage assez élevé, sombre et épais, qui ne sortait point de sa place, lui disant que cette situation permanente me faisait croire que c'était la terre de Madagascar. M. Duquesne, pendant ce temps-là, passait presque toutes les nuits sur le pont, et il ne se retirait que vers le point du jour pour prendre un peu de repos. Comme c'est un officier extrêmement habile et vigilant, il remarqua sur le minuit un nuage fort sombre et immobile à quatre ou cinq lieues au-devant du vaisseau. Cette sit La situation permanente de ce nuage que le vent n'agitait point fit soupçonner qu'il pourrait être formé par les vapeurs des terres voisines. Ce n'était qu'un conjecture, mais comme elle était soutenue par le point d'un pilote très expérimenté et très exact que le roi [a fait] venait de faire depuis à cause de ses services et de sa capacité, lieutenant de frégate légère, on fit de M. [Faucher] que le roi, au commencement de cette campagne, avait fait lieutenant de frégate légère à cause de ses service et de sa capacité, on fit amener les voiles hautes à mi-mâts. Quelques heures après cette manœuvre, à la première pointe du jour, le Lion qu'on faisait marcher le premier, tira un ou deux coups de canon pour nous avertir qu'il voyait la terre, et nous la reconnûmes presque aussitôt. Au lever du soleil, étant sûrs que c'était la baie de Saint-Augustin que nous [trouvions], on fit route pour aller incessamment à l'île de Mohéli (20), où nous arrivâmes peu de jours après au contentement de tout le monde, car il n'y avait personne qui ne se sentît extrêmement incommodé par le long et pénible voyage de près de 3 000 lieues qu'on avait fait depuis Saint-Iago jusqu'à Mohéli sans avoir relâché nulle part.

Dès qu'on fut mouillé, on songea à mettre à terre les malades et à chercher des rafraîchissements pour toute l'escadre. Les naturels du pays qui sont mahométans de profession et plus superstitieux que les gentils, n'étant pas accoutumés à voir tant de vaisseaux, eurent peur au commencement et se cachèrent. Mais ensuite, apprivoisés par le bon traitement et les caresses qu'on leur fit, et surtout attirés par l'argent qu'on leur montrait, qui est un appât auquel les Indiens ne résistent jamais, ils vinrent en foule sur la grève avec [9 - 142v°] des fruits, des cabris et des bœufs dont l'île est toute remplie. Ces animaux étaient fort gras et difficile à retenir, ce qui marque la bonté et l'abondance des pâturages qu'on trouve partout. Le père Papin et moi descendîmes à terre deux jours après qu'on y eut établi nos malades sous des tentes, le long du rivage de la mer. En voyant le terrain marécageux et renfermé de toutes parts, on eut peur que nos malades n'eussent bien de la peine à s'y remettre. Mais on en fut bientôt désabusé, car à force de bons rafraîchissements et des soins que les chirurgiens donnèrent, ils furent bientôt sur pied. Les bœufs ne coûtaient que deux écus et les cabris que trente sols, on avait les poules avec de la toile et du fer, et on achetait assez souvent du poisson avec un petit morceau de méchant linge ou quelques feuilles de papier.

En me promenant un jour sur le rivage, je rencontrai un homme du pays qui parlait assez bien portugais. Ce fut de lui que j'appris que cette île, n'ayant presque nul commerce, était également dépourvue de monde et d'argent, que quoique la bonté de la terre y fournissait des bestiaux et des fruits en abondance aussi bien que des animaux. Il ajouta que le roi du pays ne levait aucun tribut sur les habitants, se contentant de quelques présents que lui faisaient les particuliers les mieux accommodés, et qu'ainsi ce prince n'était guère plus riche que le reste de ses sujets. En effet, sa flotte n'était composée que d'une seule barque, si en désordre qu'elle n'avait ni câbles ni ancres. M. Duquesne lui envoya un présent de quelques sabres et d'un fusil qu'il que ce prince estima beaucoup, et pour marquer sa reconnaissance, il envoya à ce commandant deux bœufs et quelques cabris. La langue arabe est celle qu'on parle à Mohéli et dans toutes les îles voisines que l'on croit avoir été peuplées par les Arabes, car leurs vaisseaux y [11 - 143r°] viennent encore quelquefois. Quand nous arrivâmes, les habitants de Mohéli faisaient leur jeûne ou leur ramadan, et ils pratiquaient si religieusement l'abstinence prescrite par l'Alcoran que demeurant tous le jour au soleil sans boire ni manger, ils refusaient le soir un petit coup d'eau-de-vie qu'on leur présentait, qu'ils aiment tous cependant passionnément.

Après avoir demeuré près de quinze jours à Mohéli, nous levâmes l'ancre le 2ème de juillet, et nous partîmes du port sur les 7 heures du matin. En sortant de la rade de cette île, on est obligé de cajoler la terre pour gagner l'île d'Anjouan que nous avions dessein de visiter en passant, pour savoir s'il n'y avait point quelque vaisseau ennemi. Cette île n'est n'étant éloignée de Mohéli que de dix ou douze lieues, ainsi, nous y devions arriver ce jour-là même de bonne heure selon notre projet ; mais la marée et le vent nous ayant manqué sur le midi, on ne put doubler la pointe la plus occidentale d'Anjouan que vers les 5 heures du soir. Dès que nous pûmes voir le fond de la rade, M. Duquesne y aperçut avec ses lunettes d'approche un vaisseau mouillé assez près de terre. Ceux qui ont été quelquefois sur mer savent que le voisinage de la terre diminue beaucoup, ou pour me servir du terme de marine, mange les objets qui sont près des terres, si on les regarde de la haute mer. Cette situation ne nous permit pas de discerner ni le pavillon, ni le vaisseau qui nous paraissait tout à terre. On fit cependant savoir par un signal notre découverte aux autres vaisseaux de l'escadre, dont quelques-uns étaient assez loin. L'Écueil, qui était le plus fin de voiles, et qui se trouva le plus près du commandant, eut ordre d'aller jeter l'ancre le plus proche qu'il pourrait de ce vaisseau sans titre. En nous avançant toujours [12 - 143v°] avec pavillon hollandais, il nous fut aisé de reconnaître que c'était un navire ennemi et qu'il était fort gros. Ce vaisseau, qui était anglais, nous ayant aperçus, commença à tirer du canon pour rappeler à bord les gens de son équipage qui étaient à terre. La manœuvre du capitaine pour nous envoyer reconnaître, et la fermeté avec laquelle il se comporta durant toute l'action, nous fit juger qu'il était du moins aussi brave de sa personne qu'il était habile homme de mer. Un canot léger commandé par un lieutenant, en faisant semblant de venir à terre, passa à toutes rames sous le beaupré de l'Écueil et la construction de ce vaisseau le fit aussitôt reconnaître pour vaisseau français. Comme ce canot abordait le navire anglais, M. de Porrière le côtoyant pour aller mouiller sur sa bouée qui en était aussi fort proche, fit crier en passant que nous étions hollandais, et qu'il priait les capitaines de le venir voir à bord. Le commandant anglais, instruit par son officier, bien loin de donner dans le panneau, répondit aussitôt qu'il irait avec plaisir après qu'il l'aurait vu mouiller, et en même temps, il fit lever son acre avec une diligence incroyable pour se sauver à la faveur de la nuit. Ce dessein fut découvert par nos gens qui l'observaient, et sans lui donner le loisir d'achever sa manœuvre. M. de Porrière interprétant prudemment l'ordre du commandant, mit pavillon français et lui tira toute sa bordée, en s'étendant par son travers. Cette décharge fit un terrible carnage dans le vaisseau ennemi, car tout son équipage étant occupé au cabestan à lever l'ancre, et nos canons étant chargés outre leur charge ordinaire, de boulets à deux têtes, tous les coups portèrent. Ce ne fut que tumulte et que désordre dès cette première attaque dans le vaisseau ennemi. Le capitaine anglais, sans s'étonner, ne voulut pas [13 - 144r°] s'exposer à une seconde bordée, il fait couper son câble et se met au large ; mais par malheur pour lui, en revirant de bord, il tomba sur le Gaillard. M. Duquesne le laissa dériver pour tenir le vent et l'observer de près, ne jugeant pas à propos de combattre pendant les ténèbres. Mais le Grand Herbert, c'était le nom de ce vaisseau (21) ennemi, sans répondre à l'Écueil qui lui tira une seconde bordée fois à bout touchant, ayant éventé ses voiles, et prolongé sa civadière, s'avança fièrement sur le Gaillard, qui portait la flamme, et nous donna sa bordée à une portée de pistolet. Le Gaillard y répondit aussitôt et de la mousqueterie et du canon, avec tant de diligence et de régularité que tous ces coups tirés à la fois ne parurent qu'une simple décharge. Les deux vaisseaux s'échauffèrent avec beaucoup de vigueur pendant trois quarts d'heure qui me parurent bien longs. J'étais cependant en sûreté autant qu'on le peut être dans un vaisseau qui combat la nuit (22), où l'on a tout à craindre, et où tout effraie, l'horreur des ténèbres, le feu, le bruit et le fracas des coups, les cris pitoyables des blessés et des mourants et des blessés dont l'un regrette son bras et l'autre sa jambe.

Il n'y eut pas un officier français qui ne répondît par sa bravoure et par son courage à l'intrépidité du commandant. Cette fermeté même se communiquait aux petits mousses du vaisseau, qui se querellaient jusqu'à se battre, à qui serait le premier servi lorsqu'ils se trouvaient à l'écoutille où l'on va prendre des gargousses (23) pour charger les canons. L'un d'eux, qui n'avait pas encore dix ans, occupé à servir un canon de la dunette, eut un refouloir qu'il tenait à la main coupé d'un [14 - 144v°] boulet à deux têtes bien près du poignet, mais comme le boulet avait auparavant donné dans le plat-bord, quelques éclats en poussière lui sautèrent au visage et aux yeux. On le crut fort blessé, et il criait lui-même de toute sa force qu'il était mort. Quand on l'eut porté à fond de cale pour y être pansé, le chirurgien lui ayant fait laver le visage et l'ayant visité de tous côtés lui dit qu'il n'était point blessé. Cette nouvelle réjouit si fort ce petit garçon qu'il remonta sur la dunette et se tint courageusement à son poste tandis que le combat dura. Le vaisseau anglais avait été surpris, il avait déjà perdu bien du monde, et notre mousqueterie l'empêchait de faire aucune manœuvre ; ainsi, ne pouvant soutenir notre feu, il fit vent arrière pour se retirer. Alors, l'Oiseau se trouvant sur son chemin lui fit passer de méchants moments, et M. d'Aire l'allait aborder lorsque le brave M. de Neuville (24) lui représenta qu'un abordage de nuit contre un vaisseau beaucoup plus fort que le sien ne pouvait être qu'inutile et suivant toutes les apparences très désavantageux. Le Florissant, le Lion et le Dragon présentèrent les côtés tour à tour à ce navire anglais, lequel cherchant à s'échapper ne laissait pas de tirer de temps en temps de rudes bordées, car le Grand Herbert était monté de 60 pièces de canon dont toute la batterie d'en bas était de 18 et de 24 livres de balles. Il y avait près de 400 hommes d'équipage parmi lesquels on comptait 20 canonniers que la Compagnie d'Angleterre envoyait à Bombay (25). Comme tous les capitaines des vaisseaux et leurs officiers ne cherchaient qu'à se distinguer par quelque action de valeur, le combat eût continué toute la nuit et ce navire eût sûrement coulé [15 - 145r°] bas, ce qui n'était pas à notre avantage. Ainsi, M. Duquesne envoya M. de Voutron, enseigne de vaisseau, à tous les capitaines de l'escadre pour leur défendre de tirer davantage. D'ailleurs, nos vaisseaux étant mêlés, il y avait danger qu'on ne se méprît dans la chaleur du combat surtout durant la nuit, et qu'on ne s'abordât les uns les autres, et qu'il fallait seulement et il fit [envoyer] partout qu'on s'attachât à bien garder le vaisseau ennemi jusqu'au jour ; que pour cela, les deux petites frégates le Lion et le Dragon se mettraient entre ce vaisseau et l'île d'Anjouan pour empêcher son canot d'aller à terre, où il pourrait transporter son argent et ses meilleurs effets, tandis que les autres vaisseaux côtoieraient du côté du large pour lui ôter toute espérance de fuir. On commençait à tenir cet ordre, et déjà après qu'on eut posé quelques sentinelles pour prendre garde aux manœuvres des vaisseaux, les soldats et les matelots, fatigués du combat, s'étaient couchés pêle-mêle auprès des canons qu'ils servaient, ou sur le pont pour se reposer un peu lorsque tout à coup on entendit une décharge de sept ou huit canons du vaisseau anglais qu'on vit un moment après tout en feu. Ce fut un spectacle bien affreux et qui nous tira les larmes des yeux, en voyant très distinctement à la lueur de l'embrasement les pauvres ce misérable équipage courir au travers des flammes avec des hurlements épouvantables, dont les uns se précipitaient dans le feu par désespoir, et les autres se jetaient à la mer pour éviter d'être brûlés. Mais nos vaisseaux ayant aperçu l'incendie et le péril qu'ils couraient s'ils étaient proches quand les poudres s'enflammeraient, chacun prit le large pour s'en éloigner, de sorte que ces malheureux qui nageaient à demi grillés périrent [16 - 145v°] tous sans réserve (26), et sans qu'on en pût sauver qu'un seul. Celui-ci était un jeune matelot français de Saint-Malo d'environ 22 ans que les Anglais avaient engagé par force étant encore prisonnier à Londres. Dès la première bordée qu'on que l'Écueil tira et qui fit tant de fracas, il se jeta à la mer et gagna l'Écueil ce navire [ ] à la nage, d'où on l'envoya au commandant. C'est de lui qu'on a su le nombre des soldats et des matelots du Grand Herbert et la résolution que le capitaine avait prise de se brûler plutôt que d'être pris. On ne sait pas pourtant si ce ne fut point le hasard qui mit le feu à ce grand et riche vaisseau dont l'embrasement causa beaucoup de pertes aux armateurs (27), et plus encore de compassion à toute l'escadre. Nous plaignîmes surtout Une femme de condition qui avait accouché le jour même dans le vaisseau et qui y périt comme les autres. Le lendemain, M. Duquesne envoya une chaloupe pour savoir s'il ne restait point encore quelques effets sur l'eau dont on pût profiter, mais le feu ayant tout consumé, on ne trouva que quelques débris du vaisseau encore fumants qui flottaient à l'aventure. Ainsi on fit route pour aller à Pondichéry.

La providence nous favorisa d'un temps à souhait et nous fit ressentir un effet tout particulier aux Maldives aux Maldives une attention remarquable de sa protection qui mérite de singulières actions de grâce. Ce sont des îles très basses et pleines d'écueils dont on n'a pu encore savoir au juste le nombre au juste le nom ni la situation. Elles occupent en s'étendant presque nord et sud environ 16 degrés. Dans un si grand espace, elles ne laissent que deux passes au nord [fréquentées vers le Nord], l'une par 10 degrés de latitude qui peut avoir 25 lieues de large, et l'autre par 8 degrés de latitude, de 10 à 12 lieues. Nos pilotes, qui faisaient attention au vent d'ouest frais et continuel, et surtout au sillage apparent du vaisseau, crurent avoir passé déjà par la grande passe, et ils s'en faisaient à plus [17 - 146r°] de 60 lieues, ainsi ils prenaient un peu du sud pour aller chercher le cap des Comorins (28), lorsque sur les cinq heures du soir on aperçut à main droite une terre fort basse et quasi à fleur d'eau. On força des voiles, et quelque temps après, on reconnut que c'était quatre ou cinq îles des Maldives, dont nous étions si proches qu'on distinguait aisément les cocotiers dont la mer baignait le pied. Les pilotes jetèrent aussitôt la sonde sans trouver de fond. Pendant la nuit, on se mit en panne jusqu'au lendemain pour passer avec plus de sûreté, mais les courants nous tirèrent d'embarras ; ils étaient si rapides qu'à la pointe du jour, nous ne vîmes nulle apparence de terre.

PAGE SUIVANTE - DEUXIÈME PARTIE DU PREMIER CAHIER.

NOTES

1 - Le père Tachard fit cinq voyages aux Indes orientales. Il se rendit au Siam une première fois en 1685 avec l'ambassade du chevalier de Chaumont, puis en 1687 avec l'ambassade Céberet-La Loubère. Il s'embarqua une nouvelle fois avec l'escadre Duquesne-Guitton en 1690, et, sans avoir pu mettre les pieds au Siam, il fut fait prisonnier par les Hollandais lors de la prise de Pondichéry en 1693. Amené en Europe et relâché en octobre 1694, il s'embarqua avec l'escadre Serquigny au début de l'année 1695. Ses efforts pour renouer le lien franco-siamois n'aboutirent à rien de concret, et il regagna la France en 1700. Enfin, un dernier voyage en 1701 à bord du Princesse de Savoie le mena à Pondichéry, puis à Chandernagor où il mourut le 21 octobre 1712. La présente relation concerne les voyages avec l'escadre Duquesne-Guitton (1690-1694) et l'escadre Serquigny (1695-1700). 

2 - La mission jésuite de Maduré (aujourd'hui Madura, dans l'État du Tamil Nadu) est indissociable du nom de Roberto de Nobili (1577-1656), qui s'y installa en 1606 et adopta les mœurs et la culture des Indiens pour mieux les évangéliser, attitude qui suscita nombre d'interrogations, voire de condamnations de la part des autorités ecclésiastiques de Goa.

ImageRoberto de Nobili. 

3 - João de Brito (1647-1693), jésuite portugais qui rejoignit la mission de Maduré en 1674. Suivant la voie tracée par Roberto de Nobili, il apprit la langue tamoule et suivit le mode de vie ascétique des religieux hindous. Ses succès apostoliques et les nombreuses conversions qu'il obtint furent sans doute une des causes de sa condamnation à mort. Il fut béatifié le 21 août 1853 par Pie IX, et canonisé le 22 juin 1947 par Pie XII. (Sources : Wikipédia).

ImageJean de Britto. 

4 - Jean Venant Bouchet (1655-1732) fut l'un des 14 jésuites mathématiciens envoyés par Louis XIV au roi Naraï avec l'ambassade Céberet-La Loubère. Après le coup d'État de Phetracha, il rejoignit la mission de Maduré, puis la mission de Carnate dont il fut nommé supérieur. 

5 - Balasore, ou Baleshwar, sur la rive Sud du Boori-Balang, dans l'État d'Odisha. 

6 - Ville établie sur le Hooghly, cours d'eau défluent du Gange. 

7 - Selon Furetière, gentil est synonyme de païen : C'est ainsi que les Juifs appelaient tous ceux qui n'étaient pas de leur religion. Pour Littré, gentils se dit des anciens polythéistes, par opposition aux Juifs et aux Chrétiens. 

8 - Autrefois appelé Blavet, aujourd'hui dans le département du Morbihan, à l'embouchure de la rade de Lorient. Sa citadelle abrite un musée de la Compagnie des Indes et le Musée national de la marine.

ImagePlan de Blavet (Port-Louis) et sa citadelle. 

9 - Trois envoyés siamois étaient venus en France avec l'ambassade de La Loubère : Ok-khun Chamnan Chaichong (ออกขุนชำนาญใจจง), Ok-khun Wiset Phuban (ออกขุนวิเศษภูบาล), et Ok-muen Phiphit Racha (ออกหมื่นพิพิธราชา). Ils étaient porteurs de lettres pour Louis XIV et pour le Pape. Ils arrivèrent à Brest le 4 août 1688 et repartirent pour le Siam avec l'escadre Duquesne-Guitton le 25 février 1690. Ok-muen Phiphit Racha mourut pendant la traversée.

ImageOk-khun Chamnam. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-khun Wiset Phuban. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-muen Phiphit Racha. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689. 

10 - Pouchot de Chantassin, garde-marine sur le Gaillard où se trouvaient les mandarins siamois, rapportait dans sa relation : Il y avait alors un des mandarins appelé Pipit qui mourut le septième jour de sa maladie : le père Tachard eut des soins tout particuliers de lui, il ne l'abandonna point qu'après lui avoir donné l'extrême-onction et la sainte Eucharistie ; de ces trois envoyés du roi de Siam, il en avait fait deux catholiques, les baptisant à Brest, et il était à présumer que le troisième se rendrait bientôt à une vertu si solide et si exemplaire que la sienne.

On déféra à ce mandarin mort tous les honneurs funèbres dus à une personne de remarque, quatre gardes de la marine tenaient les coins du draps, et après avoir récité les prières accoutumées, on le jeta à la mer au bruit de cinq coups de canon tirés de loin à loin qui formèrent un son assez triste et assez lugubre ; on s'était imaginé dans les autres navires que c'était un enseigne qui venait de mourir, ainsi pour lui faire honneur et marquer à leur amiral le chagrin qu'ils en avaient, ils amenèrent tous et se mirent en travers comme des vaisseaux qui ne gouvernent plus. Nous les eûmes aussitôt dépassés, après quoi ils hissèrent leurs voiles et nous suivirent. (Relation du voyage et retour des Indes orientales, 1693, pp. 19-20).

De son côté, Robert Challe, écrivain du navire l'Écueil, notait dans son Journal à la date du vendredi 10 mars 1690 : Ce matin, l'amiral a mis en panne, c'est-à-dire vent devant. On ne savait ce qu'il voulait faire ; mais six coups de canon lâchés de demi-quart-d'heure en demi-quart-d'heure nous ont indiqué la mort d'un mandarin. Vent devant, et six coups pour un mandarin ! Que ferait-on pour un général ? Deux coups de canon suffiraient, et on croit que la présence du père Tachard a été cause des quatre autres, qui ont honoré la sépulture que le mandarin s'est faite lui-même deux boulets aux pieds, à la Maine. (Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, I, pp. 133-134). 

11 - Aujourd'hui Santiago (ou Santiagu en créole du Cap-Vert), la plus grande des îles (991 km2) du Cap-Vert. Elle est située dans le groupe des îles de Sotavento entre les îles Maio et Fogo (Wikipédia). Selon Robert Challe (op.cit., I, pp. 182-183), l'escadre mouilla dans la rade le samedi 18 mars 1690. 

12 - Aucune des illustrations annoncées par le père Tachard ne figure dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale. 

13 - Robert Challe notait dans son Journal : Étant plusieurs qui avions envie de la voir [la ville] et ne trouvant point de chevaux, nous fumes obligés de nous servir d'ânes ; ce n'est pas qu'il n'y en ait de très beaux, mais en petite quantité. Celui que le père Tachard montait était un genêt d'Espagne qui vaudrait en France plus de 80 pistoles. Il appartient au gouverneur de la Vinatte, et le révérend père avait si bien fait qu'il l'avait eu. Cela ne m'a point surpris ; au contraire, je l'aurais été qu'il le lui eût refusé. En effet, un Portugais aussi bien qu'un Espagnol refuser quelque chose à un jésuite, surtout à un jésuite ambassadeur du roi de Siam, cela serait inouï. (Op. cit., I, pp. 195-196). 

14 - ou saltins, les corsaires de la république de Salé (ou république du Bouregreb), un État indépendant du Maroc qui regroupait Rabat, Salé et la Qasba, et dont la principale activité était la piraterie. Dans le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé fut capturé par les pirates de Salé qui l'emmenèrent en esclavage.

Jean Bart prend un corsaire saltin.

À la paix de 1678, Jean Bart entra au service du roi, on lui donna le commandement d'une corvette de 14 canons avec laquelle il prend un corsaire saltin de 16 canons. 

15 - D'après Robert Challe, Tachard aurait demandé autre chose à l'évêque, qui lui fut refusé : Il [Tachard] n'a pourtant pas obtenu de l'évêque ce qu'il en espérait. Mais, outre qu'il lui demandait une chose que l'évêque ne lui devait point accorder, c'est qu'on n'a pas dans le monde tout ce qu'on demande. D'ailleurs, ce ne sont point mes affaires ; je sais ce que c'est, mais je ne dois pas m'en mêler. (Op. cit., I, pp. 195-196). Et il ajoute plus loin (p. 207) : L'évêque est blanc, de l'ordre de Saint François, et cordelier, du moins son habit le dit. Il est âgé d'environ 40 ans, d'un abord très affable, bien fait de sa personne et parlant bon latin ; meilleur théologien que le révérend père Tachard, puisqu'il lui a prouvé par un sec refus que ce que celui-ci lui demandait était contraire aux préceptes de Jésus-Christ et aux saints canons. 

16 - La cire d'Espagne, à base de gomme-laque, désignait la cire à cacheter, apparue au début du XVIIe siècle à Perpignan, alors sous domination espagnole.

Cirier en cire à cacheter. Planche de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

17 - La mort du commandant de l'Écueil est notée dans le Journal de Robert Challe au dimanche 23 avril 1690 (Op. cit., I, pp. 293 et suiv.) 

18 - La remarque n'est pas anodine. Porrière était un officier du roi, et le commandement du navire de la Compagnie aurait dû revenir au commandeur de Bouchetière, le capitaine en second, employé de la Compagnie. Robert Challe explique ainsi la décision de Duquesne : Le conseil avait balancé longtemps avant d'en nommer un autre parce que le vaisseau étant à la Compagnie qui y avait nommé ses officiers, c'était dédire son choix que d'en déplacer un. Qu'à tout cela, le général avait répondu que le défunt n'était point officier de la Compagnie, ni nommé par elle, que c'était par le roi ; Que tous les vaisseaux de l'escadre, étaient sans exception commandés par des officiers du roi, que c'était une preuve certaine qu'ils devaient être préférés et plus sur l'Écueil que sur tout autre, parce que Bouchetière était haï de l'équipage, qui n'obéit jamais bien à un chef qu'il n'aime pas et qu'il n'estime point ; qu'il ne connaissait rien à la marine, n'étant qu'un bâtard du cotillon (C'est ainsi que les marins baptisent les officiers que produit la faveur de Mme de Maintenon). Au demeurant, le choix semblait pertinent. Challe évoque ainsi ce lieutenant qui multipliait les brutalités et fut même mis aux arrêts pour avoir fendu sans raison le crâne d'un soldat : Cet homme est un fou sans espérance de retour au bon sens, et par conséquent le sera toute sa vie (p. 361). 

19 - Le Cabo das Agulhas, à l'extrême pointe méridionale de l'Afrique, fut ainsi nommé par les navigateurs portugais à cause de l'effet produit à cet endroit sur les aiguilles des boussoles, qui n'affichent aucun écart entre le nord géographique et le nord magnétique. Pyrard de Laval donne cette explication au début du XVIIe siècle : On le nomme cap des Aiguilles parce qu'au droit d'icelui, les compas ou aiguilles demeurent fixes et regardent droitement vers le nord, sans décliner ni l'est ni l'ouest ; et l'ayant doublé, les aiguilles commencent à nourdouester. (Voyage de François Pyrard de Laval, 1619, p. 21). 

20 - Tachard orthographie Moëli. Mohéli, ou Mwali est l'une des quatre principales îles qui composent l'archipel des Comores. Robert Challe indique que l'escadre y mouilla le vendredi 23 juin 1690 (Op. cit., II, p. 36).

Carte des îles de Comores, Nicolas Bellin, 1747. 

21 - Le Philip Harbert selon Robert Challe (Op. cit., II, p. 89). 

22 - Robert Challe, qui ne manquait jamais une occasion de lancer des piques contre le jésuite, écrivait dans son journal (op. cit., II, pp. 107-108) : Nous avons appris aussi que la chambre du père Tachard a été sacrée aux boulets : aucun n'y a donné. Il n'en est pas de même de celle de M. de Charmot, l'un de nos missionnaires : la sienne fait pitié ; tout y était crevé et délabré. Ses livres et ses papiers n'ont point été épargnés, non plus que quantité de lettres qu'il avait pour plusieurs personnes qui sont aux Indes. Je voudrais bien savoir pourquoi il a été plutôt incommodé que le père Tachard ? Ce n'est pas, à ce que je crois, le manque de sainteté qui en est cause ; c'est que Dieu éprouve les siens, et que le feu n'épargne rien. 

23 - Gargousse, ou gargouche : Ce mot est corrompu du mot cartouche, et signifie une enveloppe, ou rouleau de parchemin ou de gros papier, qu'on remplit d'autant de poudre qu'il en faut pour la charge qu'on doit donner au canon. On tient la gargousse toute prête, afin d'être plus prompt à tirer, et l'on doit proportionner chaque gargousse au calibre de la pièce. (Nicolas Aubin, Dictionnaire de marine, 1736, p. 526). 

24 - M. de la Neufville était le capitaine en second de l'Oiseau (Julien Sottas, Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, 1905, p. 117). 

25 - Robert Challe donne davantage de détails sur ce navire : il allait pour le Prince d'Orange porter des ordres et des soldats à Bombay ; qu'outre ces soldats, au nombre de 130, reste de 150 qui s'étaient embarqués, il avait dans son vaisseau 250 hommes d'équipage, outre plus de 60 malades qui étaient à terre, et ceux qui étaient morts, qu'il portait 60 canons, dont il y en avait 54 de montés, qu'il était chargé de draps d'écarlate, de fer, de clous, d'argent monnayé et en lingots, et de vin qu'il avait pris aux Canaries. (Op. cit., II, pp. 88-89). 

26 - Robert Challe note cette tragique anecdote qui illustre le caractère du chevalier d'Aire, commandant de l'Oiseau : Plusieurs Anglais se jetèrent à la mer, espérant de trouver dans les Français plus d'humanité qu'ils n'en avaient trouvé dans leur capitaine, de même nation qu'eux. Ils nagèrent à l'Oiseau, qui était le vaisseau le plus proche, et crièrent leur Come Frenchmen ! Leurat, maître d'équipage, ou capitaine des matelots, eut pitié d'eux, quoique Provençal, nation pourtant très peu pitoyable. Il dit à M. d'Aire que des Anglais appelaient à leur secours. — As-tu de quoi leur donner à manger ? lui demanda froidement M. d'Aire. — Ils vivront avec l'équipage, et pourront être dispersés sur l'escadre, répondit Leurat. — Tu n'es qu'une bête, lui dit M. d'Aire. Il vaut mieux les laisser boire, puisqu'ils sont à même ; et n'en a sauvé aucun. Je ne dis rien là-dessus : les plus grands approbateurs de cette action sont les jésuites. (Op. cit., II, pp. 119-120). 

27 - Robert Challe écrit dans son Journal : Le corps seul du navire armé et agréé valait plus de 200 000 écus, et il portait pour plus de 1 800 000 livres de marchandises, outre ses provisions. (Op. cit., II, p. 95). 

28 - Le cap Comorin, situé dans le Tamil Nadu, dans l'extrême sud de l'Inde. 

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