Deuxième cahier. 2ème partie. Décembre 1693 à août 1694. Retour en France. Armement de Serquigny. De Port-Louis à Madagascar.

Page du manuscrit de Guy Tachard

Nous étions partis de Batavia avec six gros vaisseaux hollandais sur la fin de décembre [1693] et nous ne pûmes arriver au cap de Bonne-Espérance que vers la fin de mars. Pendant ce long trajet, nous essuyâmes de rudes coups de vent surtout par le travers de l'île Maurice où les vaisseaux furent séparés. Comme le navire qui nous portait était un des plus méchants voiliers, nous arrivâmes après tous les autres. Deux vaisseaux partis de Ceylan nous y vinrent rejoindre sur lesquels étaient le révérend père Laurens, capucin, le père Papin et le frère André, jésuites. Pendant notre séjour au Cap qui fut près de deux mois, nous y prîmes des rafraîchissements dont nous avions grand besoin. Le gouverneur, qui est toujours M. Van der Stel (1) dont j'ai parlé avec éloge dans mes deux relations précédentes, n'épargna rien pour me nous consoler de notre affliction. Outre mille honnêtetés qu, il nous fit en partant un beau présent de plusieurs rafraîchissements qui nous furent d'une très grande utilité dans le reste du voyage.

La flotte étant pourvue de toutes choses, et augmentée de deux flûtes, on leva les ancres vers à la fin d'avril [1694] et on fit route vers l'Europe. La Compagnie de Hollande pour la attentive à la sûreté et à l'avancement de son commerce et pour le bon ordre fait de très belles lois, non seulement pour les gouverneurs des États et des comptoirs qu'elle a dans toutes les Indes, mais encore [21 - 167r°] pour la conduite de leurs ses vaisseaux. La prière s'y fait deux fois le jour quand on est en mer, et dans les ports on s'en fie à chaque particulier. Quand il n'y a point de ministre, de diacre ou de lecteur, c'est le bouchauder ou le boucaudre (2), c'est-à-dire le marchand, qui entonne les psaumes et qui fait les autres prières, qui dit le bénédicité et les grâces avec un fort grand respect, et personne n'oserait y manquer ou y assister indécemment. Il faut même que les catholiques y soient présents sous peine de punition corporelle. Plût à Dieu qu'on fût aussi régulier dans les vaisseaux catholiques, je ne dois pas douter que chaque particulier ne fasse son devoir dans sa chambre ou à son poste, cependant il s'en faut bien, au moins ordinairement, car j'ai été en divers vaisseaux où le bon exemple et le zèle de commandant rangeaient tout à son devoir, mais à parler en général, on n'est pas si exact, si respectueux ni si assidu à nos mystères et à nos autres prières publiques, quoique les ordres du roi soient encore plus forts sur ce chapitre que ceux des Hollandais (3). Cette compagnie a soin de pourvoir chaque matelot d'un livre de prière dont elle lui fait présent, et les dimanches, quand il n'y a point de prêche, un des plus considérables du vaisseau lit une exhortation, ou plutôt une explication de l'Écriture sainte durant plus d'une heure le matin.

Parmi les vaisseaux de la Compagnie hollandaise, on garde exactement l'ordre de marche prescrit par l'amiral, qui marche va [22 - 167v°] toujours le premier, et si quelque autre vaisseau passait devant sur la route, le pilote de quart de ce vaisseau qui se trouve hors du rang doit payer une certaine somme d'argent taxée pour cette faute. Pendant la navigation, ils se visitent assez souvent quand il fait beau temps, soit pour aller montrer le point de chaque vaisseau à l'amiral, soit pour tenir conseil sur quelque affaire qui se présente, car on est extrêmement rigoureux à faire garder la discipline sur les vaisseaux de cette Compagnie car non seulement les règlements sont sévères, mais le capitaine et par-dessus tout l'amiral est chargé de les faire garder efficacement et sans exception de personne. Un Français de la Rochelle réfugié et charpentier de son métier ayant tiré le couteau pour frapper un de ses camarades dans le contre-amiral, on le fouetta publiquement et ensuite on le condamna à avoir la main droite attachée au grand mât avec un grand couteau au grand mât qu'il fut obligé de retirer de force sans pouvoir se soulager de la main gauche. Toute sorte de jeux de hasard sont défendus dans ces vaisseaux et le conseil de guerre cassa un maître du vaisseau de l'amiral et lui ôta ses gages pendant six mois pour avoir été convaincu d'avoir joué aux cartes entre les ponts. Cette défense prévient une infinité de désordres, et elle est si religieusement observée que je n'ai jamais vu dans notre vaisseau un seul homme la violer.

L'amiral est obligé d'avertir par un signal quand il a remarqué un changement de 5 degrés à la variation de la boussole dans le parage où il se trouve. Chaque jour les pilotes ayant [23 - 168r°] pris la hauteur écrivent le nombre de degrés qu'ils ont trouvé sur leur instrument et la somme divisée par le nombre des pilotes donne une hauteur moins sujette à erreur que si on s'arrêtait à l'observation d'un particulier ; ils en font de même de leur estime. C'est le lieutenant de vaisseau, c'est-à-dire le premier pilote, qui assemble ces remarques différentes et qui en tire le point commun sur lequel on fait le journal et on dresse la route, ce qui n'empêche pas que chacun ne fasse son journal en particulier. Cette méthode est très bonne et remédie à bien des inconvénients, et surtout, elle engage chacun à être exact dans sa fonction, parce qu'il serait aisé de découvrir la négligence ou l'ignorance s'il y en avait, et elle serait punie sans rémission. On voit quelques pilotes hollandais habiles et même géomètres ; la plupart cependant ne savent que la pratique, ce qui leur suffit à cause de la longue expérience qu'ils ont du voyage des Indes. Leurs cartes sont d'une justesse extrême, parce qu'ils n'ont rien épargné pour les faire exactement. Les directeurs de cette Compagnie en sont si jaloux qu'ils font jurer aux capitaines et aux pilotes de ne les copier jamais et de ne les prêter à personne, et ils ne les donnent que par parties, c'est-à-dire qu'en partant de Hollande, la Compagnie donne une carte à grand point jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Au rendez-vous, on laisse cette carte au gouverneur qui en donne une autre pour Batavia ou pour ailleurs avec la même précaution.

Il me semble qu'il y a pourtant une [24 - 168v°] grande injustice qui se commet dans les vaisseaux de la Compagnie hollandaise ; je ne sais si elle est autorisée ou si l'usage l'a introduite. Quand les engagés reviennent des Indes, ils passent tous pour matelots, et comme la plupart sont soldats et étrangers qui ne sauraient faire les hautes manœuvres, il faut qu'ils donnent six mois de leurs gages aux véritables matelots ordinairement hollandais, ce qui est contre leur engagement et qui apporte aux soldats un préjudice considérable. Quand on voit dans les Indes les sujets de la République qui sont jaloux dans leur pays du nom spécieux de la liberté, quand on les voit, dis-je, dans les Indes, on est surpris de les voir traités comme des esclaves. En effet, ces soldats n'ont ordinairement ni chapeau, ni souliers dans les longues traites qu'ils sont obligés de faire fort souvent, et les matelots ne sont guère mieux. On y augmente près d'un sixième le prix de toutes les monnaies, et pour des fautes assez légères, on les prive les uns et les autres de leurs gages, et souvent on les envoie en galère. Quiconque est surpris à Ceylan d'envoyer à l'insu des directeurs du bois, de l'esprit ou de l'huile de cannelle, il est marqué la première fois sur la joue d'un fer rouge aux armes de la Compagnie, et si on l'y surprend encore, il est pendu. Si c'est un naturel du pays, on le fait mourir dès qu'on le trouve la première fois dans cette faute.

Le temps de la guerre, et surtout la crainte de M. le chevalier Bart (4), nous fit passer au nord de l'Écosse à 65° de latitude où nous avions près de 24 heures de jour au mois de juillet. Je remarquai, ce qui ne paraîtra pas extraordinaire à ceux qui savent la sphère, que le [25 - 169r°] point de l'horizon où la lune se leva après minuit n'était pas éloigné de 45 degrés de l'endroit où le soleil s'était couché quelques heures auparavant. Nous apprîmes aux îles d'Islande par des pêcheurs de hareng le beau combat où les Hollandais avaient perdu leur pavillon (5), ce qui obligea nos vaisseaux de se tenir extrêmement serré. Cette précaution n'empêcha pas un corsaire français de 40 pièces de canon de venir insulter cette grosse flotte. Il avait paru dès le matin avec deux prises, et dès qu'il vit la bannière hollandaise, il arbora son pavillon blanc. On crut d'abord que c'était le redoutable chevalier Bart qu'on parce qu'on avait dit qu'il était encore en mer ; mais le vent fut si contraire et si favorable au conjuré et si favorable à la flotte que quelque effort que fît ce corsaire vaisseau français pour approcher les Hollandais, ceux-ci qui ont ordre de n'attaquer jamais et d'éviter même le combat se servirent de leur avantage et entrèrent dans le Texel environ à la mi-septembre.

Aussitôt que la Compagnie de Hollande eut reçu les passeports de France, d'Angleterre et des États-Généraux pour nous emmener en France, nous nous embarquâmes à Masensluys, petit ville de Hollande, et nous nous rendîmes deux jours après à Dunkerque, et de là à Paris sur la fin d'octobre.

En arrivant à Amsterdam, j'avais appris qu'on armait en France six vaisseaux pour aller aux Indes, et que M. de Serquigny (6) devait les commander. Comme c'était malgré nous que nous avions quitté le pays de notre mission où la providence nous avait appelés [26 - 169v°] pour la gloire et pour le salut des âmes, dès que le temps de l'embarquement fut venu, nous allâmes au Port-Louis pour ne point manquer à notre vocation. L'escadre était composée de six vaisseaux, dont il y en avait trois du roi, savoir la Zélande, le Médemblick et le Faucon, dont les capitaines étaient M. de Serquigny, M. de Mons et M. de Grosbois ; les trois autres, savoir le Florissant, le Pontchartrain et le Lonray appartenaient à la Royale Compagnie et ils étaient montés par MM. Le Mayer, Desmonts et Stephan (7). Toute cette escadre sortit du Port-Louis le 27 mars de l'an 1695 et fut mouiller sous l'île de Groix. On ne put mettre à la voile que le 31, avec un vent de nord-est très favorable à la route que nous voulions faire. Nous découvrîmes les Canaries le 18 avril [1695] sur les dix heures du matin. Nos pilotes avaient dessein de reconnaître l'île de Madère, mais soit qu'ils ne prissent pas alors garde aux courants qui portent à l'est, ou que cette île soit mal marquée sur les cartes marines, nous la laissâmes beaucoup à l'ouest, ce qui nous est arrivé dans trois voyages différents. On crut d'abord que l'île que nous venions d'apercevoir était celle de Palme, jusqu'à ce que nous connûmes en l'approchant de plus près notre erreur : c'était l'île Fuerteventura, la plus orientale des Canaries. Cette reconnaissance fit redresser le point des pilotes pour aller au Cap-Vert où les vaisseaux devaient faire de l'eau et prendre des vivres. Le Médemblick qui allait très mal nous fit perdre un temps [27 - 170r°] considérable dans cette petite traversée, encore plus dans la suite. Nous employâmes près de 35 jours à venir de Brest au Cap-Vert, où un vaisseau médiocre voilier doit arriver en quinze jours ou trois semaines. L'escadre mouilla le 7 avril sous l'île de Gorée qui n'est séparée de la terre ferme du Cap-Vert que par un canal très étroit. Ce mouillage est sûr jusqu'à la fin du mois de mai que les pluies commencent.

Il n'y avait qu'un an que les Français s'étaient rétablis à Gorée d'où ils avaient été chassés par les Anglais au commencement de la guerre. L'ancien fort bâti sur le bord de la mer que M. le maréchal d'Estrée avait enlevé aux Hollandais en l'année pendant la première guerre de Hollande (8) avait été entièrement ruiné par les ennemis, et il n'était pas possible de le rétablir si tôt et sans faire beaucoup de dépense. Ainsi, nos Français avaient fortifié le haut de la montagne qui est presque inaccessible et de très facile défense. La garnison était composée de 30 hommes avec une batterie de 8 pièces de canon. Je mets ici le plan du mouillage et du fort en perspective la vue de l'île de Gorée et de la côte comme on les voit du mouillage, avec une explication qui en donnera toute la connaissance nécessaire (9).

Les naturels du pays sont des Cafres qui font profession de la loi de Mahomet, mêlée de beaucoup de superstitions de leurs ancêtres idolâtres. À peine leurs prêtres, qu'on appelle marabous, savent-ils lire, ainsi ils s'entretiennent avec et leurs familles de l'argent qu'ils retirent de certains petits billets de papier où ils écrivent certains des caractères qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, mais qu'ils font accroire au [28 - 170v°] peuple que ces billets qu'ils appellent grigri sont pleins d'une vertu extraordinaire pour les rendre invulnérables.

On y trouve encore quelques chrétiens qui descendent des anciens esclaves qui appartenaient autrefois aux qu'avaient les Portugais lorsqu'ils étaient les maîtres du pays. Ces bonnes gens n'ont ni prêtres ni églises, tout le service l'exercice qu'ils font de la religion chrétienne consiste à s'assembler tous les dimanches dans la maison la plus apparente de la bourgade pour y faire la prière. Un de nos père qui fut à Rufisque (c'est une bourgade sur la côte du Cap-Vert éloignée de 10 ou 12 lieues de Gorée) fut témoin de la bonne volonté de ces pauvres gens, et de leur peu d'instruction. Comme il avait apporté une chapelle (10), il eut la consolation de confesser tous les chrétiens, et de baptiser 14 adultes et 6 ou 7 petits enfants. Ce fut par une inspiration particulière qu'il avait pris avec lui des ornements, car on avait déjà empêché un autre religieux d'administrer le baptême parce qu'ils ne pouvaient se persuader qu'il fût bienséant de donner ce sacrement sans les ornements ecclésiastiques qui conviennent à cette cérémonie.

Le prince qui gouverne ces peuples demeurait à quelques lieues de Rufisque où quelques-uns de nos officiers lui furent rendre visite. C'était un homme de bonne mine, brave de sa personne, qui aime la guerre, parce que c'est principalement dans le commerce des esclaves qu'il y fait que consiste la meilleure partie de son revenu. Celui-ci avait augmenté ses États d'un royaume, et il était sur le point d'aller encore attaquer un de ses voisins, dont il n'était pas [29 - 171r°] content. Le bon accueil et les présent qu'il fit aux officiers qui le vinrent voir, firent bien connaître qu'il était ami des Français qu'il estimait véritablement.

On fait aisément de l'eau et du bois au Cap-Vert, et les rafraîchissements y sont bons et en abondance, car la côte est pleine de poissons qui servirent beaucoup à remettre nos équipages. Les bœufs, les cabris et les poules y sont à bon marché, surtout quand on a du fer et de la toile pour les trafiquer avec les gens du pays. On prend l'eau dans une espèce de mare assez bourbeuse, mais pour la purifier tant qu'on en veut avoir, on fait autant de petits puits, ou plutôt de trous à quelque distance de la mare, où l'on enfonce un tonneau percé des deux côtés pour empêcher seulement que le sable ne l'éboule. Par cette invention, l'eau filtrée au travers de la terre et du sable paraît dans le tonneau fort claire, et elle n'est pas mauvaise. Les vivres, c'est-à-dire les bœufs, les poules et les cabris y sont à bon marché, surtout si on a du fer et de la toile pour les trafiquer avec les naturels du pays.

Le Cap-Vert, selon les observations de MM. de l'Académie royale des Sciences, est au 14ème degré [  ] minutes de latitude septentrionale et au 34ème degré 30 minutes de longitude à l'est de l'île de Fer (11). Nous partîmes L'escadre en partit le 19 mai [1695], mais nous ne trouvâmes les vents du sud-est que vers le 4 juin, ce qui fit que nous ne pûmes passer la ligne que le 11. Ce jour-là même, le soleil commença à [paraître] obscurci sur les quatre heures du soir (c'était le temps précis que marquait une montre à minutes que nous avions réglée le marin au lever du soleil). Cet astre commença à paraître un peu obscurci à 5 heures. Le disque était éclipsé de trois doigts et demi, le temps qui se couvrait de nuages nous empêcha d'observer le reste de À 5 heures, cet astre était éclipsé de 3 doigts et demi. Le ciel se couvrit alors de nuages vers l'Occident, ce qui nous empêcha d'observer le reste de l'éclipse. Nous l'avions calculé le jour précédent par les tables de M. de la Hire et par la sphère de M. Cassini, dont je [donnai] ailleurs le type. Nous pensions avoir [30 - 171v°] l'éclipse. Nous avions fait depuis le matin que nous crûmes avoir passé la ligne environ 20° au sud, et nos pilotes les jugeaient au 356° de longitude.

Depuis le Cap-Vert jusqu'au grand banc des Aiguilles que nous reconnûmes à la sonde le 3 août, il ne nous arriva rien d'extraordinaire dans cette longue et pénible navigation traversée. Il est vrai que la pesanteur de nos vaisseaux rendit la navigation ennuyeuse et pleine de périls. Nos équipages mêmes nonobstant la saison et la chaleur, ne souffrirent aucune incommodité par le grand soin que les officiers prenaient de leur santé. Nos pilotes se trouvèrent assez justes par leur estime. Dans cette occasion, M. de Serquigny avait ordonné qu'on se préparât à sonder, se croyant être sur le banc, lorsque le Faucon mit le pavillon blanc pour nous faire savoir qu'il avait trouvé le fond. Nous le trouvâmes un moment après à 95 brasses. Le fond était de petit sable fin et vaseux, ce qui nous fit connaître que nous étions sur le milieu du banc des Aiguilles ; notre latitude était de 35° 18' sud, et la longitude de 41° 4'. Les reconnaissances du cap de Bonne-Espérance sont assez sensibles. On voit du goémon à trente lieues environ et les trombes ne paraissent ordinairement qu'à 14 ou 15 lieues. Ordinairement, on voit grand nombre des oiseaux Les oiseaux paraissent à la vérité quand on passe vers l'île de Tristan, et leur nombre augmente aux approches du Cap, et surtout mais on doit être sûr qu'on est bien proche du banc des Aiguilles quand la variation de la boussole se trouve de [9] ou 10 degrés (cette remarque n'est que pour un certain nombre d'années, parce que la variation de l'aimant change avec le temps) et la mer est plus blanchâtre et quand la couleur de la mer commence à changer et à devenir blanchâtre, quand les lames ou les ondes sont plus courtes et plus grosses. Le lendemain, nous vîmes les montagnes du Cap, il nous en parut deux distinctement [31 - 172r°] que nous jugeâmes être la pointe du cap Falsa et celle du cap des Aiguilles. Après avoir fait environ 60 lieues vers l'ouest, nous sondâmes le 8 sur la fin du jour et nous trouvâmes le fond d'un sable grisâtre à 150 brasses. Par la hauteur méridienne qu'on avait prise ce jour-là, on s'était trouvé à 36° 12' sud.

Nous avions trouvé aux approches du cap de Bonne-Espérance un temps beaucoup plus modéré que nous n'eussions osé nous promettre, car nous y arrivions au fort de l'hiver, et nous passâmes le banc des Aiguilles si redoutable en cette saison sans aucune apparence de gros vent ni de pluie. Mais vers le 17 août, étant à peu près à la hauteur de 36° 40' et de 52° de longitude, parce que les vents d'est et de sud-est qui régnaient alors nous empêchèrent d'avancer à notre route, nous trouvâmes dans ce passage, la mer devint grosse et le temps fort embrumé avec beaucoup de pluie presque continuelle durant trois jours, ce qui incommoda extrêmement nos équipages. Cependant, ce ne fut que le 21 que la pluie redoubla et que nous sentîmes un air épais et étouffé, parmi des éclairs et des coups de tonnerre très violents et continuels ; nous eûmes le même temps le lendemain, et dès lors nos matelots et les soldats déjà affaiblis par une course de trois mois sans avoir mis pied à terre, commencèrent à tomber malades en grand nombre. L'orage s'apaisa le 23, et la hauteur prise à midi nous montra que nous étions par 28° 50' de latitude, ce qui ne rétablit [32 - 172v°] pas nos malades, parce qu'on n'avait plus de rafraîchissements. Il est vrai que la générosité et la piété de M. de Serquigny lui firent prendre une résolution digne d'un parfait chrétien ; il ordonna qu'on gardât absolument tout ce qu'il avait de volaille et de moutons dans le vaisseau pour l'entretien des malades, et se réduisit à manger lui-même de la viande salée. Cette conduite efficace et pleine d'une charité bien épurée sauva beaucoup de gens au roi. Un équipage est bien heureux quand il trouve dans les commandants des vaisseaux du roi les mêmes entrailles et la même tendresse.

Le 27 août, ayant trouvé le matin la variation de 21° 22' vers le nord-ouest et la latitude de 23° 40', nous aperçûmes sur les 5 heures du soir la terre de Madagascar à 5 lieues de distance. Le lendemain, nous passâmes devant la baie de Saint-Augustin, aisée à distinguer par le gros cap qui est au sud.

Dans les longs voyages de mer, pour naviguer sûrement, on va reconnaître des îles ou divers lieux remarquables de la terre ferme qu'on quand on peut les rencontrer sur sa route sans se détourner beaucoup de son chemin. Par cette pratique, on corrige son estime et son point, on règle son chemin et on évite mille récifs dangers où l'on périrait assez souvent si on n'avait pas cette précaution. Car, à dire vrai, la navigation est un art dont les principes, étant géométriques, sont fort sûrs, mais dont l'exécution

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NOTES

1 - Simon van der Stel, (1639-1712), fils d'Adriaen van der Stel, gouverneur de l’île Maurice entre 1639 et 1645. Le père Tachard l'avait rencontré en 1685 avec l'ambassade du chevalier de Chaumont et en 1687 avec l'ambassade Céberet-La Loubère. À cette époque, van der Stel n’était encore que commandant du Cap. Il en obtiendra le titre de gouverneur à partir de 1691 et jusqu’en 1699. Son fils Wilhelm Adriaan van der Stel (1664-1723) lui succèdera jusqu'en 1707.

Simon van der Stel. 

2 - Le Boekhouder, c'est-à-dire l'administrateur, l'intendant. Romain Bertrand le traduit par greffier (Des gens inconvenants. Javanais et Néerlandais à l'aube de la rencontre impériale, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, Editions du Seuil, 2008, p. 110). 

3 - L'Ordonnance de Louis XIV pour les armées navales et arsenaux de marine du 15 avril 1689 règlementait de manière très stricte les messes, prières et catéchismes obligatoires sur les vaisseaux de Sa Majesté très chrétienne : La sainte messe sera dite sur les vaisseaux tous les jours de dimanche et de fête, sans exception, à moins que le mauvais temps ne l'empêche, et les autres jours, aussi souvent qu'il sera possible. Les prières se feront soir et matin aux lieux et heures accoutumés, l'aumônier les prononçant à haute voix, et l'équipage répondant à genoux. (Titre III, article IV). Les matelots et soldats qui manqueront d'assister à la messe, prières et catéchisme sans cause légitime, ou qui y commettront des actions indécentes, seront punis de six coups de corde au cabestan par le prévôt de l'équipage, et du double en cas de récidive. (Titre III, article VII). Tous blasphémateurs seront mis aux fers, et punis la première fois par la privation d'un mois de leur solde, et en cas de récidive, seront mis au Conseil de guerre pour y être condamnés à avoir la langue percée, conformément aux ordonnances. (Titre III, article X). 

4 - Le célèbre corsaire Jean Bart (1650-1702). En 1689, fait prisonnier par les Anglais, il s'était illustré avec le chevalier de Forbin par une spectaculaire évasion, traversant la manche à la rame dans une chaloupe avec un chirurgien et deux mousses : L'affaire avait été superbe : Jean Bart et Forbin, tous deux grièvement blessés, ne s'étaient rendus qu'après avoir vu tomber autour d'eux les trois quarts de leurs gens. Et l'évasion avait été si prompte que les deux héros saignaient encore quand ils reprirent pied sur le sol français. (Claude Farrère, Histoire de la marine française, Flammarion, 1934). Nommé capitaine des vaisseaux du roi, Jean Bart accumulera jusqu'à sa mort les victoires et les actes héroïques.

Jean Bart.
Jean Bart et Forbin traversent la manche à la rame en 1689. 

5 - Très certainement la bataille navale du Texel, qui eut lieu le 24 juin 1694, et au cours de laquelle Jean Bart et son escadre de corsaires dunkerquois capturèrent 30 navires hollandais chargés de blé. Le navire-pavillon était le Prince de Frise, monté par l'amiral Hidde Sjoerds de Vries, qui sera tué dans le combat.

La bataille du Texel. Toile d'Eugène Isabey. 

6 - Guillaume d'Aché, comte de Serquigny (1647-1713). 

7 - Julien Sottas donne le détail de cet armement (Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, 1905, p. 385) : Le troisième armement mixte, qui devait partir pour les Indes en 1695, se composait de six vaisseaux. Trois vaisseaux du Roi, dont l'armement était fait, cette fois, aux frais du roi : La Zélande, 50 canons, 300 hommes, armé à Brest ; commandant : M. de Serquigny. Le Médemblick, 50 canons, 300 hommes, armé au Port-Louis ; commandant : M. Démons. Le Faucon, 50 canons, 250 hommes, armé à Rochefort ; commandant : M. de Grosbois. Et trois vaisseaux de la Compagnie, chargés de marchandises et armés aussi en guerre dans le port de Lorient. Le Florissant, 50 canons, 250 hommes ; capitaine Le Mayer. Le Pontchartrain, 44 canons, 200 hommes ; capitaine Desmonts. Le Lonray, 28 canons, 90 hommes ; capitaine Stephan. L'objectif de cette escadre, commandée par M. de Serquigny, était de ramasser tout ce qu'elle pourrait de prises hollandaises et anglaises, d'aller d'abord au Bengale dégager l'Écueil et le Gaillard, d'y échanger ses marchandises et de passer par Surate au retour. Un nouveau chef de comptoir, le sieur Jean-Baptiste Martin, allait à Surate pour relever Pilavoine. 

8 - Jean d'Estrée avait pris l'île de Gorée aux Hollandais le 1er novembre 1677. L'île fut un haut lieu de l'esclavage jusqu'en 1848.

Plan du combat naval du 1er novembre1677.
Marchand d'esclaves de Gorée. Vers 1797. 

9 - Ce plan ne se trouve pas dans le manuscrit. 

10 - On appelle aussi chapelle toute l'argenterie dont on se sert dans une chapelle, comme le calice, le bassin, les burettes, les chandeliers, la croix. (Dictionnaire de l'Académie française, 1694). 

11 - Le Cap-Vert, à moins d'un degré près, se trouve sur le même fuseau que l'île de Fer. 

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