Ce texte constitue le chapitre XVI (tome II) de l'ouvrage de Mgr Pallegoix, évêque de Mallos et vicaire apostolique de Siam : « Description du royaume thai ou Siam », Mission de Siam, Paris, 1854.

Après la lecture du chapitre précédent, on aura pu se faire une idée de ce qu'on appelle Bouddha ; c'est un homme qui, après avoir passé par une série innombrable de générations, s'est élevé à un tel degré de science et de sainteté qu'il devint le docteur de l'univers. Il prêcha la loi naturelle aux hommes pervers qui l'avaient oubliée, et il fut, pour ainsi dire, la lumière du monde pour un espace de quelques milliers d'années. Selon les bouddhistes, depuis la reconstruction de l'univers il y a eu déjà quatre bouddhas ; le quatrième, qui est le bouddha actuel, s'appelle Phra-Khôdomพระโคดม ou Somana-Khôdomสมณโคดม ; c'est celui dont nous allons esquisser l'histoire. Dans les livres sacrés des bouddhistes, on compte environ cinq cent cinquante générations ou histoires de Bouddha, qu'on dit avoir été racontées par lui-même ; ce sont autant de contes ridicules qui représentent Bouddha tantôt comme naghaนาค ou serpent, tantôt comme roi des éléphants blancs ; il a été moineau, cigogne, singe, bœuf, tortue, cygne, lion, etc. Il a passé par les corps de toutes sortes d'animaux et surtout d'animaux blancs ; mais toujours il a été à la tête de ceux de son espèce. Il a aussi été homme dans plusieurs de ses générations ; il a été ange dans les différents degrés des deux ; il a même passé plusieurs milliers d'années dans les enfers ; enfin il est né roi, et c'est dans cette condition qu'il est parvenu à la sainteté parfaite. Il n'y a que les dix dernières générations appelées thotsâxàtทศชาติ, qui soient vénérées comme canoniques. La dernière de ces dix s'appelle : mahá-xatมหาชาติ, la grande génération. C'est une histoire très touchante, divisée en treize livres, que les talapoins prêchent chaque année, de manière à faire couler les larmes de leurs auditeurs. Voici quel est le sujet de ce drame émouvant. Un roi de l'Inde avait un fils nommé Vètsandonเวสสันดร, très charitable et miséricordieux, au point qu'il donnait tout ce qu'on lui demandait. Il y avait dans le palais un éléphant blanc d'un grand mérite et qui avait la vertu d'attirer la pluie partout où il était. Or, les habitants d'un royaume voisin, éprouvant une grande sécheresse, vinrent trouver le prince Vètsandon, et lui demandèrent l'éléphant blanc. Celui-ci le leur ayant donné, le peuple se révolta, alla tumultueusement au palais et força le roi d'exiler son fils. Le prince, avec son épouse et ses deux petits enfants, chassés de la ville royale, se dirigèrent donc vers les forêts, au pied des monts Himalaya. Là, ayant bâti une cellule, Vètsandon menait une vie d'ermite, vivant de fruits sauvages et d'ignames que son épouse allait chercher dans les bois. Dans ce temps-là, il y avait dans une ville de l'Inde un vieux brame, hideux et mal conformé, qui venait d'épouser une jeune femme coquette. Cette jeune femme, ne pouvant supporter les railleries des commères du marché, fit le tapage à son mari, exigeant qu'il lui procurât des domestiques. Le vieux Xuxokชูชก prit alors la détermination d'aller demander en aumône les enfants du prince. Après avoir traversé d'immenses forêts, il arriva enfin auprès de Vètsandon, dont l'épouse était absente. Le vieux brame, après avoir adoré le prince, lui demanda sans façon ses deux enfants, que le prince lui livra sur-le-champ. Xuxok leur lia les mains derrière le dos, et, le rotin à la main, emmena ces pauvres enfants, qui pleuraient et sanglotaient, les frappant et les accablant de paroles grossières. Lorsque leur mère fut de retour, quelle ne fut pas sa désolation en apprenant cette triste nouvelle ! Mais l'impassible Vètsandon parvint à calmer sa douleur. Afin que le prince acquît encore un plus grand mérite, le dieu Indra lui apparut sous la forme d'un brame, et, après avoir exalté son bon cœur, il lui demande en aumône la reine MassiPhra nang Matsi : พระนางมัทรี, son épouse. Vètsandon non seulement y consentit, mais encore, par des considérations philosophiques, il y fit consentir la princesse elle-même. Mais le dieu Indra, se contentant de leur bonne volonté, les combla de bénédictions et se retira. Cependant, quelqu'un ayant rencontré le vieux Xuxok, qui chassait devant lui les deux jeunes princes à coups de rotin courut en porter la nouvelle au roi et à la reine. Touché de compassion, le roi envoya bien vite racheter ses deux petits-fils au poids de l'or ; puis envoya des seigneurs de sa cour avec des chars, des éléphants et un brillant cortège, pour ramener de l'exil son fils Vètsandon et sa digne compagne la princesse Massi.

La dernière génération de Bouddha est contenue dans un livre appelé Phra-Pathóm-som-Phôthijanพระปฐมสมโพธิญาณ. Quoiqu'il y ait beaucoup de merveilleux dans cette histoire, on croit généralement que le fond en est vrai. D'après les calculs des bouddhistes, admis par la plupart des savants, Phra-Khôdom serait né dans une ville de l'Inde appelée Kabillaphatกบิลพัสดุ์ : Taulihawa au Népal, environ l'an 543 avant Jésus-Christ. Voici comment on raconte sa naissance : Phôthisatโพธิสัตว์, ou l'être auguste qui devait devenir bouddha, était alors dans les cieux appelés Dusitดุสิต. Tous les habitants de ce lieu fortuné ayant entendu dire qu'un nouveau bouddha apparaîtrait bientôt parmi les hommes, s'assemblèrent autour de Phôthisat pour le féliciter et l'inviter à renaître sur la terre. Alors Phôthisat examina les circonstances qui devaient accompagner sa transmigration ; il choisit d'abord le lieu parmi les seize royaume de l'Inde, et la ville de Kabillaphat fut jugée plus convenable qu'aucune autre, parce qu elle était au centre. Après avoir déterminé le lieu, il choisit la condition royale, et le prince Siri-Suthôtสิริสุทโธ, de la famille des Sakkajaศากยะ, fut désigné comme devant être son père ; puis il jeta les yeux sur la glorieuse princesse Mahá-Majaมหามายา pour être sa mère. Le moment étant arrivé, Phôthisat s'en alla, accompagné de tous les anges du Dusit, dans un jardin délicieux, où s'opéra sa transmigration.

En ce temps-là, on célébrait, pendant huit jours, les noces de la princesse Mahâ-Maja, avec une grande magnificence dans la ville de Kabillaphat. La jeune reine distribua en aumône quatre cent mille pièces d'argent. Après avoir pris un bain parfumé, elle se retira dans ses appartements, et bientôt, s'étant endormie, elle eut le songe suivant : il lui semblait être transportée dans une région enchantée des monts Himalaya ; devant elle s'élevait une montagne d'argent, au sommet de laquelle se tenait un jeune éléphant blanc, d'une beauté extraordinaire. Bientôt elle le vit descendre de la montagne en jouant avec sa trompe, et faisant retentir l'air de ses cris majestueux. Enfin, il arriva jusqu'à la reine, et pénétra dans son sein d'une manière merveilleuse. Le lendemain, quand elle fut réveillée, Mahá-Maja raconta son rêve à son époux, qui, sur-le-champ, convoqua les docteurs et les astrologues pour en connaître le sens. Ceux-ci dirent au roi : Prince, soyez tranquille, ce songe annonce que la reine est enceinte d'un garçon, qui parviendra à la sublime dignité de bouddha.

Lorsque le temps d'accoucher approchait, la reine voulut aller passer quelques jours dans un parc où elle enfanta Bouddha en se tenant aux branches d'un arbre appelé mai-rangไม้รัง. Le même jour, naquirent plus de cinq cents enfants destinés au service de Bouddha. Ce jour-là aussi cent mille mondes tressaillirent de joie et tremblèrent pour célébrer la naissance du jeune prince. Mais, sept jours après, sa mère Mahá-Maja, par une fatalité commune à toutes les mères des bouddhas, termina sa vie, et alla renaître dans un des cieux. On dit que, n'étant encore qu'un faible enfant, connu sous le nom de Sithat-raxa-Kumanสิทธัตถะราชกุมาร, le jeune Bouddha éleva la main vers le ciel et proféra ces paroles: De tous les êtres qui sont sur la terre et dans les cieux, c'est moi qui suis le plus auguste et le plus précieux. On dit aussi que ses gouvernantes, l'ayant placé près d'un arbre, l'ombre ne quitta pas l'enfant de toute la journée, ce qu'ayant appris son père, il vint pour être témoin de ce prodige, se prosterna devant son fils et chanta ses louanges.

Quand le jeune prince eut atteint l'âge de seize ans, son père le maria avec une princesse nommée Phimphaพิมพา dont il eut un fils appelé Rahúnราหุล. Cependant Indra, roi des anges, ménagea au prince diverses visions extraordinaires pour le dégoûter du monde. Pendant ses promenades au jardin du roi, il lui semblait voir des vieillards décrépits, à face hideuse, des lépreux, des gens couverts de plaies, des enfants qui se lamentaient en se roulant dans l'ordure, des moribonds luttant avec la mort et mille autres imaginations semblables. Son père, le voyant triste et rêveur, tâchait de le distraire par des fêtes et des jeux, et confirmé dans ses soupçons par un rêve qu'il avait eu, il aposta des gardes à toutes les portes du palais et de la ville, avec ordre de veiller à ce que son fils ne sortît pas ; mais ce fut en vain ; le prince avait pris la résolution de s'enfuir dans les bois, et de renoncer tout à fait à son épouse, à son palais et à la couronne. Une nuit donc, il se lève, va réveiller son écuyer, et tous les deux, sortis du palais, se dirigent vers une porte de la ville ; les gardes étaient endormis, il n'eût pas été prudent de les réveiller. En ce moment le puissant Indra vint à son secours. Quatre de ses anges saisirent chacun une patte du cheval, et l'élevant dans les airs avec le cavalier, le firent passer par-dessus la porte. Dès que le prince Sithatสิทธัตถะ eut gagné les forêts, il renvoya à la ville son cheval avec son écuyer, et s'enfonçant dans les bois, il vint fixer sa résidence au pied d'un grand arbre sacré appelé mahá-photมหาโพธ (espèce de peuplier d'Inde à larges feuilles). Là, le roi des anges Indra lui rasa la chevelure, le revêtit d'habits jaunes et l'ordonna bonze ou somanaสมณะ, d'où lui vint le nom de Somana-Khôdomสมณโคดม. (Khôdom ou Khôtama était le nom de famille ou dynastie de ce prince.) On l'appela aussi Sakkaja-muniศากยมุนี, parce qu'il descendait de la dynastie des Sakkaja. Il passa six ans dans cette solitude, menant une vie très austère, et s'appliquant uniquement à la contemplation ; après quoi il alla voir et entendre des docteurs célèbres ; mais, s'apercevant qu'il en savait beaucoup plus qu'eux, il les abandonna les uns après les autres. Cependant la vie austère qu'il menait l'avait fait maigrir, au point qu'il ne se sentait plus de forces ; après de mûres réflexions, il sentit que ce n'était pas là la voie de la sagesse. Il renonça donc à ses austérités, se baigna, prit de la nourriture, et bientôt il recouvra ses forces. Son esprit devint parfaitement lumineux, il se rappela toutes ses générations passées et toutes celles des autres hommes, en un mot, il acquit la science parfaite et parvint à la sainteté de bouddha. Pendant qu'il était encore assis au pied de l'arbre mahâ-phôt, le roi Phajamanพญามาร, jaloux de la gloire à laquelle il voyait s'élever Somana-Khôdom, lui envoya ses trois filles pour le tenter et le détourner de la contemplation. Ces trois princesses employèrent toutes sortes de ruses pour venir à bout de leur dessein. Elles faisaient à Phra-Khôdom les peintures les plus séduisantes du monde et de ses plaisirs ; elles tâchaient de captiver son attention par des paroles douces et tendres, par des chants mélodieux et même par des gestes lascifs ; mais elles ne purent rien obtenir ; Somana-Khôdom resta inébranlable comme un rocher battu par les vagues de la mer. Quand Phajaman apprit le mauvais succès de ses filles, il entra dans une grande colère et, convoquant les cent mille géants qu'il avait sous ses ordres, il vint lui-même avec son armée attaquer Phra-Khôdom. Il fit pleuvoir sur lui des nuées de traits et de flèches qui, se changeant en fleurs, venaient faire comme un rempart autour du saint. Cependant l'ange, déesse de la terre, ne put pas supporter une pareille iniquité, elle entrouvrit la terre, et tordant sa longue chevelure, elle en fit sortir des eaux si abondantes qu'elles causèrent une inondation capable de noyer Phajaman et ses cent mille géants, lesquels ne purent échapper que par une fuite précipitée. Il faut savoir que chaque fois qu'on fait un acte méritoire, on répand de l'eau sur la terre, en la prenant à témoin de la bonne œuvre qu'on fait. Or, les eaux, que Bouddha avait répandues en témoignage de ses bonnes oeuvres pendant ses innombrables générations, formaient comme une mer. L'ange de la terre les avait rassemblées dans sa chevelure, pour venir au secours de Somana-Khôdom. Cependant la renommée répandait partout le bruit de la sainteté de Bouddha, on accourait de tous cotés pour l'adorer ; un trône haut de plusieurs toises s'était élevé de lui-même sous le mahá-phôt ; Bouddha y était assis, les jambes croisées, recevant les hommages de la multitude. Alors Indra et les anges vinrent l'inviter à prêcher. Phra-Khôdom se rendit à leurs désirs et se mit à parcourir les bourgades et les villes, prêchant sa doctrine partout ou il était invité. Une foule de disciples s'attachèrent à lui ; bientôt il en compta jusqu'à cinq cents parmi lesquels on distinguait plusieurs princes. Il paraît que Somana-Khôdom parcourut les principales villes de l'Inde, accompagné de ses cinq cents disciples dont les quatre plus fameux sont : le prince Thevathatเทวทัต, son beau-frère, qui devint son rival ; Sáributสาริบุตร, Môkhalaโมคลา, et Ânonอานนท์ avec qui il était très familier. Les rois lui construisirent plusieurs monastères fameux ; il séjourna assez longtemps dans les environs de Pharanasiพาราณสี, aujourd'hui Bénarès.

Un jour, se souvenant de sa mère, il eut envie de monter au ciel pour la prêcher. Comprenant ses désirs, Indra envoya ses anges disposer une échelle d'or par le moyen de laquelle le saint arriva au davadûngดาวดึงส์. Des millions de millions d'anges y descendirent des cieux supérieurs et profitèrent si bien des prédications de Bouddha que plusieurs millions d'entre eux parvinrent à la sainteté parfaite, c'est-à-dire au niphanนิพพาน ou anéantissement. Quant à sa mère, elle fut tellement occupée à contempler les traits chéris de son glorieux fils qu'elle perdit tout le fruit des sermons. Les anges reconduisirent Bouddha sur la terre en faisant pleuvoir des monthaมณฑา ou fleurs célestes qui répandaient des parfums délicieux à dix lieues à la ronde.

Les brames voyant glorifier Bouddha, en conçurent une grande jalousie. Chaque fois qu'on venait entendre les sermons de Phra-Khôdom, on lui offrait des fleurs en telle abondance qu'elles formaient un grand monceau à côté de la salle de prédication. Les brames ayant tué une jeune fille, l'enfouirent secrètement sous ces fleurs. Au bout d'un jour ou deux, tandis qu'il y avait affluence d'auditeurs, on se demandait les uns aux autres d'où pouvait venir une certaine odeur cadavéreuse ; on fit des perquisitions et, quand on eut découvert le cadavre, des brames apostés s'écrièrent que c'était une jeune fille dont Phra-Khôdom avait abusé. La plupart ajoutèrent foi à cette calomnie et désertèrent le parti du saint, tandis que d'autres, attribuant la chose à la malice de ses ennemis, lui demeurèrent fidèles. Les brames, voyant que leur succès n'avait pas été complet, imaginèrent une autre ruse ; ils engagèrent une jeune et belle femme de leur secte à feindre qu'elle était convertie au bouddhisme. Pendant plusieurs mois elle fut donc très assidue aux sermons de Phra-Khôdom et lui faisait tous les jours des offrandes. Enfin, on s'aperçut qu'elle était enceinte ; et comme de jour en jour cette femme affectait de montrer sa grossesse, le bruit courut bien vite que le saint avait eu commerce avec elle. Un jour qu'il y avait grande affluence, elle-même eut l'impudence de déclarer la chose comme telle devant toute l'assemblée ; mais Indra, métamorphosé en rat, s'introduisit dans les habits de cette femme, coupa tous les cordons qui retenaient un assemblage d'étoffes qui tombèrent a terre, et tout le monde vit que c'était une grossesse factice, et l'impudente femme fut chassée, avec des huées, au milieu de l'indignation universelle.

Une certaine famille de brames feignit de se convertir au bouddhisme et invita Phra-Khôdom à venir prêcher chez elle ; dans la partie inférieure de la maison, on plaça un énorme réchaud plein de charbons ardents, et la chaire qu'on avait préparée pour le prédicateur avait un fond à bascule arrangé de manière à le faire tomber dans le feu. Phra-Khôdom monta donc dans cette chaire, et à peine avait-il commencé son sermon que le plancher lui manqua sous les pieds ; mais à l'instant les charbons ardents furent convertis en un monceau de fleurs de nymphéa où le saint se trouva assis fort mollement, et ce miracle opéra la conversion de la famille. De leur côté les partisans de Bouddha voulurent rendre la pareille aux brames. Ils invitèrent donc leur plus fameux docteur à venir les prêcher, et pendant son sermon, au moyen d'une bascule, ils firent tomber le docteur dans une fosse d'aisances d'où le pauvre diable eut bien de la peine à sortir et se retira tout confus et dans le plus triste état, au milieu des risées d'une joyeuse assemblée.

Phra-Khôdom était doué d'une éloquence persuasive et entraînante. Un jour, on vint lui annoncer que plusieurs princes étaient en guerre les uns contre les autres. De chaque côté on avait levé une armée formidable et on était sur le point d'en venir aux mains, lorsque Phra-Khôdom accourut au milieu d'eux, et ayant convoqué tous ces petits rois autour de lui, il leur fit une prédication si éloquente qu'ils firent la paix, se jurèrent amitié, et chacun s'en retourna joyeusement chez soi en célébrant les louanges de Bouddha.

Un jour que Somana-Khôdom était en méditation dans son monastère, le roi de la contrée vint le visiter en lui annonçant qu'il allait, avec son armée, donner la chasse à un terrible brigand appelé Ong-Kulimanองคุลีมาล. Ce brigand, ou plutôt ce monstre, était un brame qui, s'étant adressé un jour à un docteur d'une certaine secte abominable, lui avait demandé : Maître, que faut-il que je fasse pour aller au ciel ? Le docteur lui répondit : Il vous faut aller dans les bois et massacrer les voyageurs que vous rencontrerez. Quand vous en aurez tué cinq cents, vous êtes sûr d'aller au ciel. Ce misérable suivit l'avis de son maître, il se mit à commettre des meurtres, et à chaque victime qu'il avait faite, il coupait un doigt qu'il portait à son cou en forme de collier, afin de ne pas se tromper sur le nombre des personnes qu'il avait tuées, d'où lui vint le nom de Ong-Kuliman, Il était devenu la terreur de tout le pays et, à l'époque où le roi vint trouver Phra-Kkôdom, il avait déjà son collier composé de quatre cent quatre-vingt-dix-neuf doigts. Avant de répondre au roi, le saint entra quelque temps en contemplation, puis il dit : Sire, retournez à votre palais, n'envoyez pas vos soldats pour chasser cet homme-là, car je vois qu'il va se convertir et devenir un saint ; je me charge de l'amener dans mon monastère et de l'ordonner bonze. En effet, Phra-Khôdom s'en alla seul dans la forêt, où le terrible Ong-Kuliman attendait les passants. Dès que le brigand le vit, il courut sur lui, avec ardeur, tenant le sabre levé, comptant bien compléter le nombre de ses victimes. Quant à Phra-Khôdom, il marchait d'un pas grave et majestueux, sans faire attention au brigand qui le poursuivait à toutes jambes. Au bout de quelque temps, Ong-Kuliman le voyant toujours à la même distance, se mit à lui crier : Qui es-tu donc ? es-tu un homme, un ange ou un démon ? car, malgré que je coure de toutes mes forces, je vois que je ne puis pas t'attraper. Phra-Khôdom lui répondit : Quand même tu volerais plus vite qu'un oiseau, tu ne pourras jamais m'atteindre. Le brigand le poursuivit jusqu'à perdre haleine et il tomba enfin exténué de fatigue, en priant Phra-Khôdom de s'arrêter, s'avouant vaincu et levant les mains pour saluer le saint avec le plus profond respect. Alors Phra-Khôdom lui fit un sermon qui le convertit sur-le-champ ; il l'emmena, doux comme un agneau, dans son monastère, où il lui donna les habits de bonze comme il l'avait prédit.

Thevathatเทวทัต, beau-frère de Somana-Khôdom, se fit son disciple avec plusieurs autres princes. Or, il arriva, qu'étant allé avec son maître dans une certaine ville, les habitants, qui apportaient tous les jours des présents, ne lui en faisaient jamais, ce dont il fut extrêmement indigné. Est-ce, disait-il, que je ne suis pas bonze comme les autres ? Est-ce que je ne suis pas du sang royal comme eux ? Il résolut donc sur-le-champ de quitter Phra-Khôdom et de s'attirer des disciples. Il y avait dans la ville de Phimphisánพิมพิสาร un roi pieux, dont le fils était encore jeune. Thevathat songea à aller séduire ce jeune prince pour se servir de lui dans ses mauvais desseins. Il l'alla trouver, en reçut de grands présents et, enflé d'orgueil, il vint proposer à Phra-Khôdom de l'établir maître et chef de tous ses disciples : Car, dit-il, vous êtes déjà dans un âge avancé et il convient que vous vous retiriez pour passer en paix le reste de vos jours. Somana-Khôdom rejeta la demande impertinente de Thevathat ; celui-ci, outré de dépit, alla trouver le jeune prince Axata-Sattruอชาตศัตรู et lui persuada de se défaire de son père pour monter plus vite sur le trône. Le prince suivit ce conseil inique, s'empara du trône et donna à Thevathat cinq cents hommes armés de flèches, pour aller tuer Somana-Khôdom. Ils le trouvèrent qui se promenait au pied d'une montagne ; mais sa seule vue leur imprima tant de respect, qu'aucun n'osa lâcher une flèche, et ils s'en revinrent chez eux. Thevathat, furieux, s'en alla lui-même sur la montagne et se mit à rouler des rochers, à dessein d'écraser Phra-Khodom. Cependant le saint se disait à lui-même : Quel crime ai-je donc commis pour être ainsi persécuté ? En s'examinant, il se rappela qu'un jour, dans une de ses générations, étant ivre, il avait atteint un talapoin d'une petite pierre qui lui avait fait sortir une goutte de sang, en conséquence, il voulut bien être atteint au pied par un éclat de rocher qui en fit sortir du sang autant qu'une mouche peut en sucer.

Thevathat singeait toutes les manières de Phra-Khodom, il était parvenu à rassembler autour de lui cinq cents disciples. Un jour Phra-Khôdom envoya Môkhalaโมคลา, et Sáributสาริบุตร pour les lui enlever. Thevathat, les voyant venir, s'imagina qu'ils avaient comme lui quitté leur maître. Il leur dit d'un air content : Je sais que quand vous étiez avec Somana-Khôdom, il vous traitait comme ses deux favoris, et il vous faisait asseoir l'un à sa droite et l'autre à sa gauche ; venez, mes amis, je vous traiterai avec la même distinction. Pour mieux couvrir leur dessein, les deux envoyés s'assirent à ses côtés ; mais Thevathat étant allé dormir, Sáribut se mit à prêcher, et après son sermon ces cinq cents talapoins parvinrent à la sainteté d'anges, s'élevèrent en l'air avec les deux envoyés de Phra-Khôdom et disparurent.

Un jour Somana-Khôdom, prêchant à ses disciples, leur raconta des histoires de Thevathat. Une fois, dit-il, j'étais cigogne et lui était lion ; en mangeant de la viande, il voulut avaler un os qui lui resta au gosier. Il me pria de venir à son secours et j'eus compassion de lui. J'entrai donc dans sa gueule et lui ôtai cet os avec mon bec. Comme je lui demandais la récompense qu'il m'avait promise, il me répondit que c'était bien assez de m'avoir laissé sortir sain et sauf de sa gueule.

Après cela, Somana-Khôdom alla dans la ville de Savatiสาวะถี, et Thevathat étant tombé malade, désira rentrer en grâce avec son ancien maître. Ses disciples, l'ayant mis sur une claie, se mirent en chemin pour le porter au monastère de Savati. Comme ils approchaient, les disciples de Somana-Khôdom coururent l'avertir que Thevathat venait pour le voir : Je sais qu'il vient, leur dit-il ; mais il ne me verra pas. Quand Thevathat fut à une demi-lieue de la ville, les disciples de Phra-Khôdom vinrent l'annoncer à leur maître : Je le sais, répondit-il, cependant il ne me verra pas. Lorsque Thevathat fut arrivé tout près du lieu où était Somana-Khôdom, les talapoins vinrent encore lui dire qu'il était tout près : Quelque près qu'il soit, dit-il, il ne me verra pas. Les disciples de Thevathat l'ayant déposé à terre, quand il voulut se mettre à marcher, ses pieds s'enfoncèrent dans la terre, qui l'absorba peu à peu jusqu'au cou. Se voyant en cet état, il commença à se recommander à Somana-Khôdom, il s'humilia, reconnut ses torts et en demanda pardon, exaltant et glorifiant les mérites et les vertus de Phra-Khôdom. La terre engloutit donc Thevathat qui descendit jusqu'au grand enfer Avichiอเวจี, où son corps, haut de huit mille toises, est empalé dans trois grandes broches de fer et brûlé au milieu des flammes. Il est debout sans pouvoir se coucher ni se remuer, et souffrira ces horribles supplices pendant cent mille kab, après quoi il reviendra sur la terre et deviendra bouddha.

Somana-Khôdom, parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, mangea de la chair de porc qui avait été empoisonnée par Phajamanพญามาร. Il en éprouva un flux de sang et, s'étant rendu avec ses disciples jusqu'au jardin royal, aux environs de la ville Kôsinaraiโกสินราย, il se coucha sur une table de marbre et demanda de l'eau à boire ; mais avant qu'on eût pu lui en apporter, il expira le mercredi, la quinzième lune du sixième mois de l'année du Petit-Dragon. D'après sa recommandation, ses disciples firent sa statue que les bouddhistes multiplient partout avec un grand zèle. Les gens instruits regardent les phutharupพุทธรูป ou idoles de Bouddha comme une simple image qui en rappelle le souvenir ; mais le peuple est persuadé que ces statues ont une vertu surnaturelle et presque divine.

Quand les différents petits royaumes de l'Inde apprirent la mort de Bouddha, il se fît un concours immense ; les funérailles se célébrèrent avec une magnificence inouïe, et, après la combustion de son corps, les rois indiens se partagèrent ses reliques, qu'ils emportèrent dans des urnes d'or. Indra, roi des anges, prit sa chevelure et une de ses dents qu'il porta au davadûngดาวดึงส์ et qu'il déposa dans une superbe pyramide pour être l'objet de la vénération des anges habitant les différents ordres des cieux.

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