2ème partie.

Page de la relation de Tavernier

Le rois de Pegu et d'Ava lui ont fait souvent la guerre, car se trouvant d'égales forces, ils lui disputent l'empire si bien que les frontières de ces deux royaumes, qui ne sont jamais deux ou trois ans en repos, en sont entièrement ruinées et désertes. Le roi de Siam envoie presque tous les ans une armée de vingt-cinq ou trente mille hommes, durant les six mois du mousson sec (1), qu'ils appellent, ou pour mieux dire lorsque les eaux ne sont pas débordées, sur les frontières des royaumes de Iangoma, Tangou, Langhs-langs (2), et dans ces derniers temps il a fait la guerre au roi de Cambodge, son vassal, qui s'est révolté contre lui ; mais il se défend, et lui fait encore maintenant tête. Depuis cette guerre de Cambodge, le royaume est demeuré en paix jusqu'à la mort du roi.

Son fils lui succéda contre la coutume du pays qui veut que les frères du roi succèdent à la Couronne ; tous les princes du sang qui y pouvaient prétendre furent mis à mort, le royaume a passé dans la personne d'un prince de sa maison qui l'a usurpé sur lui et l'a fait mourir, et qui après de longues guerres civiles et étrangères, l'a possédé depuis avec beaucoup de réputation et d'autorité. Il est présentement en guerre avec les rois d'Ava, de Pegu, et les rebelles de Cambodge. Ce prince aime les étrangers comme ses prédécesseurs les ont toujours aimés ; mais il aime davantage les Hollandais que les Portugais (3). Ces derniers avaient en l'an 1624 pris un petit bâtiment hollandais dans la rivière de Siam ; il fit arrêter la galère de Dom Fernando de Silua, fit dépouiller ses gens, nous fit rendre notre vaisseau et les marchandises. Les Espagnols des Manilles lui déclarèrent la guerre pour ce sujet et arrêtèrent beaucoup de ses sujets qui trafiquent à la Chine. Les Hollandais, pour se revancher de cette obligation, lui prêtèrent six de leurs vaisseaux l'an 1634, pour lui aider à mettre à la raison ses sujets de Patan (4).

Ce roi a bien trois mille éléphants, chacun de ces éléphants a deux ou trois hommes qui le pansent : on dresse les uns pour la guerre, les autres pour porter l'artillerie, les vivres et les munitions de guerre ; il y en a beaucoup de sauvages dans le pays, voici comment ils les prennent et comment ils les apprivoisent.

On fait entrer dans les bois une troupe de quinze ou vingt éléphants femelles, qui ayant été prises fort jeunes, sont privées (5) et dressées à cette chasse. Les éléphants sauvages se mêlent parmi elles ; ceux qui font cette chasse font entrer la troupe d'éléphants femelles dans un lieu carré fermé de murailles : ils bâtissent ce lieu dans le plus fort du bois, avec une allée qui y conduit, ainsi petit à petit les sauvages s'engagent dans cette allée et dans ce bâtiment que l'on ferme aussitôt qu'il y sont entrés, cependant l'on ouvre une autre porte par laquelle on fait sortir les éléphants privés, si bien que celui qui est sauvage demeure seul. À six pieds de distance de ces quatre murailles, il y a une palissade de grands pieux, et entre un pieu et l'autre autant d'espace qu'il en faut pour faire passer un homme. Au milieu de ce carré, il y en a un autre, mais plus petit ; et devant tout ce bâtiment est un pavillon avec une galerie qui règne autour, où le roi se met ordinairement avec les principaux de sa cour pour avoir le plaisir de cette chasse ; on entre par les intervalles des pieux pour mettre l'éléphant en furie, on lui tire des fusées, et quand il s'est bien tourmenté en vain et qu'il est tous à fait las, on ouvre une porte de cette enceinte et on le fait entrer dans un lieu plus étroit où on lui lie avec de gros câbles les pieds de devant et ceux de derrière ; on le met entre deux éléphants privés, et lui ayant passé des câbles et des sangles par-dessous le ventre, on le guinde en haut et on le laisse à demi suspendu quelques jours, tellement qu'en trois ou quatre mois de temps il devient privé comme les autres. Ils ont une autre manière de les prendre, ils attaquent à la campagne l'éléphant sauvage, montés sur des éléphants privés ; il l'approchent, lui jettent des cordes dont ils lui embarrassent les jambes et le prennent ainsi. L'on voit par là combien les anciens se sont trompés lorsqu'ils ont parlé de cette chasse.

Ce pays est le seul où il y ait des éléphants blancs. Ces peuples disent que l'éléphant blanc est le prince de tous les autres, et les rois de Siam en ont eus longtemps, qu'ils ont traités comme ils auraient fait quelque prince de leurs voisins qu'ils auraient reçus dans leurs États, les faisant servir avec autant de pompe et de magnificence. Le roi leur rendait souvent visite ; la vaisselle où l'on mettait leur nourriture, et tout ce qui servait à leur usage, était d'or massif. Il y a soixante ans que le roi de Siam eut une grande guerre avec celui de Pegu pour avoir un de ces éléphant blancs ; celui de Siam fut vaincu et rendu tributaire à l'autre (6). Le roi d'aujourd'hui a eu le bonheur d'avoir deux jeunes éléphants blancs dans le temps de ma résidence, qui moururent bientôt après de tristesse. Ces peuples croient qu'il y a quelque chose de divin dans ces animaux et en rapportent plusieurs preuves, si bien qu'ils ne les estiment pas seulement à cause du service qu'ils en tirent, mais par la raison de l'esprit qu'ils admirent dans cette bête. Ils croient avoir remarqué qu'il se réjouit lorsqu'il se voit traité comme il le mérite, et que les autres éléphants lui rendent le respect qu'ils lui doivent, qu'il est triste et mélancolique, au contraire, quand on le sert avec moins de respect et de soin.

Ceux de Siam sont idolâtres ; le pays est plein de cloîtres et de temples où l'on voit des idoles de tous côtés faits de diverses matières : j'ai vu de ces idoles qui avaient cinquante pieds de haut ; il y en a même une d'une figure assise qui en a cent vingt. Leurs temples et leurs idoles sont servis par des sacrificateurs qui mènent une vie fort innocente ; ils se reconnaissent tous pour supérieur le sacrificateur du principal temple de la ville d'India, qui est la seconde personne de l'État et la plus respectée. Il y a bien trente mille de ces religieux dans le pays. Ils n'ont presque point de marque qui les distingue du reste du peuple, ils portent des habits de toile jaune tout simples et ont la tête rasée. On choisit entre eux les plus habiles pour sacrificateurs et pour supérieurs des temples ; ils prêchent le peuple, l'instruisent et font des offrandes et des sacrifices à leurs idoles ; il leur est défendu, sur peine du feu, d'avoir commerce avec les femmes ; mais lorsqu'ils ne se sentent pas assez forts pour résister à cette tentation, il leur est permis de quitter la vie religieuse. Les cloîtres sont bâtis proches des temples ; ils chantent ensemble le matin et le soir des prières ; les cloîtres et les églises sont fondées ; mais les ecclésiastiques tirent leur principale subsistance des aumônes qu'on leur fait, et il sort tous les jours des cloîtres et des églises des quêteurs avec des besaces qui entretiennent leurs communautés des aumônes qu'ils rapportent. Il y a aussi, proches des principaux temples, des maisons de religieuses de vieilles filles, rasées, habillées de blanc, qui passent là leur vie pour être plus assidues aux prières, prédications et sacrifices qui s'y font ; mais c'est de leur bon gré qu'elles font cette vie, et avec la liberté de la quitter quand elles veulent.

Ces peuples sont divisés en plusieurs sectes, mais elles s'accordent toutes à croire un dieu souverain qui en a beaucoup d'autres au-dessous de lui, qui est créateur de tout l'univers ; que les âmes sont immortelles, et que dans l'autre monde elles sont punies ou récompensées selon le mérite de leurs actions. C'est là le fondement de leur religion qu'ils disent être fort ancienne ; qu'elle a été confirmée par le témoignage de quantité de saintes personnes auxquelles ils dressent des images. Ils font des aumônes, ils entretiennent les docteurs de leur loi et exercent des œuvres de charité indifféremment à l'endroit des hommes et de tout ce qui a vie. En effet, les jours de fêtes, on porte à l'entrée de leur temple des poissons et des oiseaux, ils les achètent de ceux qui les ont pris et leur donnent la liberté, croyant que cette charité s'étende jusqu'aux âmes de ceux qui ont vécu auparavant eux (7).

Ils ont des prières publiques, des prêches ; ils vont entendre les leçons que leur font leurs docteurs ; ils font des offrandes dans leurs temples à leurs dieux, qu'ils accompagnent de torches, de lumières et de fleurs et de feux d'artifice, croyant par-là détourner leur colère et se les rendre favorables. Leur plus grande fête se solennise dans certaines saisons de l'année à certains quartiers de la lune. Ils ont un jeûne de trois mois pendant lequel ils ne mangent de rien qui ait eu vie (8) ; ils prient Dieu pour les malades ; ils rasent leurs morts, les saluent avec beaucoup de superstition, et les portent près de leurs temples où ils les brûlent avec musique, représentations de comédies, feux d'artifice, prières de leurs prêtres et autres magnificences. Il ramassent après les cendres de ces corps brûlés, y mettent du sel et les enterrent aux mêmes lieux. Les plus riches dressent sur leur sépulture des pyramides et des monuments, et la coutume du pays est de faire de grandes dépenses dans ces rencontres. Leurs docteurs traitent humainement ceux des autres religions, ne s'emportent point à les blâmer et soutiennent qu'on peut arriver au Ciel par différents chemins, que Dieu se plaît à la diversité des cultes : c'est ce qui les rend plus difficiles à recevoir le christianisme, et cette difficulté paraît assez dans le peu de progrès qu'y ont fait les Portugais aussi bien que les Mahométans qui on tâché de les attirer à leur religion et n'ont pu rien avancer de ce côté-là, quoique les uns et les autres y aient toute la liberté de l'exercer.

Ces peuples, d'ailleurs fort dévots, ne laissent pas de sacrifier aux diables qu'ils tiennent les auteurs de tout le mal qui arrive aux hommes, et c'est principalement dans leurs afflictions qu'ils ont recours à eux, qu'ils supposent en être les auteurs. Il serait honteux à un chrétien d'apprendre au monde les abominations qu'ils commettent dans ces sacrifices, et c'est le sujet le plus ordinaire des prédications de leurs ecclésiastiques qui ne cessent de prêcher contre ces abominations.

Ils sont assez bien faits de leurs personnes, ont le teint fort brun, tirant sur la couleur d'olive, mauvais soldats, mais cruels envers leurs ennemis quand ils sont en leur puissance : ils ont l'air fier, vivent entre eux fort civilement, naturellement portés à la légèreté, timides, fourbes, infidèles, grand menteurs, les hommes fainéants, les femmes assez belles, fortes, labourent la terre et font tout le travail qui occupe les hommes ailleurs. Ceux-ci se contentent de faire la cour, de servir dans les armées : elles portent des habits fort légers, de toile peinte, ou pour mieux dire, imprimée, et une veste par-dessus d'étoffe qui a plus de corps et qui leur couvre le sein ; et pour tout ornement, quelque anneau aux doigts et quelque priam ou poinçon sur leur coiffure ; les hommes ont de même un habit d'étoffe fort légère et une espèce de justaucorps avec des demi-manches. Les pauvres et les riches sont habillés les uns et les autres quasi de la même façon, mais on les connaît assez à leur suite : car il y en a qui ont vingt-cinq ou trente personnes qui les suivent, cependant que les autres n'ont qu'un esclave ou deux. Leurs maisons, comme la plupart des maisons des Indes, sont bâties de charpente ou de roseaux et couvertes de feuilles de cocos ou de tuiles ; le plancher est plus élevé que le rez-de-chaussée de trois ou quatre pieds ; ils ne vivent que de riz, de poisson et de légumes, mais il est ordinaire, principalement entre ceux du menu peuple, de s'enivrer d'arac ou d'eau-de-vie les jours de fêtes.

Les mariages entre les personnes riches se font en mettant en commun une certaine somme de deniers, ils se font avec beaucoup de fêtes et de magnificence mais sans qu'il y entre aucune cérémonie de leur religion (9). les mariés ont toujours la liberté de se séparer en partageant leurs enfants et leurs biens : le mari avec cela peut prendre autant de concubines qu'il en veut, qui doivent néanmoins obéissance à la première femme dont les enfants héritent tout le bien de leur père, ceux des concubines n'en ayant qu'une partie fort peu considérable. Les biens des personnes de condition, après leur mort, sont séparés en trois parties : les sacrificateurs ou ecclésiastiques en ont une, le roi l'autre, et la troisième est pour les enfants ; mais les pauvres gens en usent autrement ; les hommes achètent leurs femmes par quelque présent qu'ils donnent à leurs pères ; ils ont la même liberté de les quitter que les grands, mais les divorces ne se font point légèrement et sans qu'ils aient grande raison de le faire. Les enfants des gens du peuple partagent entre eux également le bien de leur père, laissant néanmoins ordinairement quelque chose de plus à l'aîné. Ils mettent les enfants dès leur jeunesse auprès de leurs prêtres et docteurs, pour apprendre à lire, à écrire, et autres connaissances : durant ce temps, ils ne viennent point en la maison de leur père, et à la fin de leurs études, il en demeure toujours beaucoup qui continuent à vivre le reste de leurs jours dans la communauté de ces docteurs.

Le plus grand trafic du pays est d'étoffes qui viennent de la côte de Coromandel et de Surate, toutes sortes de marchandises de la Chine, des pierreries, d'or, du benjoin (10), de la gomme laque, de la cire, de sappangh, du pao d'aquila ou bois d'aigle (11), d'étain, plomb, et quantité de peaux de cerf : car il s'en prend tous les ans plus de cent cinquante mille dans le pays, et on les porte avec grand profit au Japon. Il s'y fait aussi grand trafic de riz, on en tire tous les ans plusieurs milliers de tonneaux, et ce commerce y attire toutes sortes de nations des Indes. Le roi est le plus grand négociant de tout son royaume ; il envoie tous les ans de ses marchandises en la côte de Coromandel et à la Chine, où il a été de tout temps fort considéré. Il tire aussi tous les ans de grandes richesses du trafic qu'il fait dans le royaume de Pegu à Iangoma, Langhsjangh.

La monnaie de ce pays est d'un argent fort pur. Ils en ont de trois sortes : des ticals qui valent trente sols, des mafos qui ont cours pour sept sols et demi, et les foanghs pour trois sol neuf deniers : ils font ordinairement leurs comptes par cattis d'argent. Chaque cattis vaut vingt tayls, ou cent quarante-quatre livres, car le tail vaut sept francs, et quelque chose davantage. Tout le commerce se fait avec cette monnaie, il ne s'en bat point d'autre dans le pays, mais on y apporte des Manilles, de l'île de Borneo et de celle de Lequeo une espèce de coquille dont il en faut huit à neuf cents pour faire la valeur d'un foangh, et cette monnaie leur sert pour acheter les choses nécessaires à la vie, qui y sont à grand marché (12).

Auparavant que les Hollandais vinssent en ce pays, les Portugais y étaient fort considérés : les roi de Siam recevaient avec démonstration d'estime les envoyés des vice-rois des Indes et des évêques de Malacca. Ils avaient exercice de leur religion dans la ville d'India, jusque-là même que le roi donnait des appointements à un prêtre qui avait soin de cette église : mais ils commencèrent à perdre leur crédit aussitôt que les Hollandais eurent mis le pied dans le pays. Ils en vinrent enfin à une rupture ouverte, les Portugais traversèrent le commerce que ces peuples avaient à Santome et à Nagapatan (13), et prirent l'année 1634 dans la rivière de Menam une petite frégate Hollandaise. Le roi de Siam leur porta la guerre jusque dans les Manilles ; leurs marchands ne laissèrent pas de demeurer cependant dans le pays, mais sans considération et sans crédit, si bien qu'il n'y reste maintenant que quelques métis ou Portugais bannis. L'année 1631, le roi de Siam, par droit de représailles, se saisit de leurs vaisseaux et fit arrêter prisonnier les Portugais qui se trouvèrent dessus ; ils se sauvèrent deux ans après par le moyen d'une ambassade supposée ; l'on prit aussi dans les havres de Ligor et de Tenasserim des vaisseaux aux Espagnols et Portugais, mais le roi fit mettre ceux de l'équipage en liberté et les chargea de lettres pour les gouverneurs de Manilles, de Malacca, où il leur offrait la liberté du commerce et de les recevoir dans ses États, tellement qu'il y a apparence qu'ils y retourneront.

Pour les Hollandais, il y a bien trente ans qu'ils se sont établis dans le pays. Le commerce qu'il y font a été jugé assez important par la Compagnie des Indes Orientales pour y entretenir un gouverneur, après avoir bâti dans la ville d'India un magasin et y avoir fait un grand commerce de peaux de cerf, de sappangh, etc. Ils envoient tous les ans ces marchandises au Japon, toutefois avec plus de réputation que de profit, si ce n'est qu'on fasse entrer en ligne de compte les vivres qu'on en tire pour Batavia et la commodité de cet établissement pour traverser le commerce des Espagnols. J'y fis bâtir en 1633 un nouveau magasin, et dans les quatre ans de temps que j'y ai eu la direction des affaires de la Compagnie, j'y ai réduit les choses à tel point qu'elle en pourra tirer beaucoup de profit à l'avenir.

L'année 1634 j'y fis bâtir, par ordre du général Brouwer (14) et du Conseil des Indes, une maison de pierre avec ses magasins, des appartements fort commodes et des fossés pleins d'eau, pouvant dire que c'est la meilleure maison que la Compagnie ait dans les Indes. Voilà ce que j'ai appris du royaume de Siam dans les huit années de résidence que j'y ai fait dans la ville d'India, capitale du pays.

 

FIN DE LA RELATION DE JOOS SCHOUTEN

NOTES

1 - Selon Littré, les moussons sont des vents réglés et périodiques des mers des Indes qui soufflent six mois du même côté et les six autres mois du côté opposé. Mousson est du féminin. 

2 - Iangoma est une des innombrables variantes du nom de Chiang Mai. Il en a été dénombré plus de 120. Tangou était Taungoo, aujourd'hui en Birmanie, et Langhs-langs était une variante de Lan chang (ล้านช้าง), le Royaume du million d'éléphant, qui désignait le nord du Laos actuel. 

3 - Dès 1498, Vasco de Gama ouvrait la voie vers les Indes Orientales et atteignait Calicut. En 1511, Alfonso d'Albuquerque abordait au Siam, s'emparait de Malacca et signait un traité avec le roi Ramathobodi II (รามาธิบดีที่ 2) par lequel il obtenait des garanties pour l'établissement et le commerce des Portugais dans le royaume. La perte de l'Invincible Armada en 1588 allait marquer le début du déclin portugais. En 1602, la création de la Verenigde Oost-Indische Compagnie, (la VOC, Compagnie Réunie des Indes Orientales) va offrir aux Hollandais un outil d'une énorme puissance pour conquérir à leur tour la suprématie commerciale sur cette partie du monde. Entre cette date et janvier 1641, année de la prise de Malacca par les Hollandais et de l'anéantissement définitif de la prospérité portugaise au Siam, des comptoirs de la VOC vont s'installer dans toute l'Asie à un rythme accéléré : Siam, Japon, côte de Coromandel, Surate, Sumatra, Ispahan, prise de Jacatra en 1619 - la ville rebaptisée Batavia sera le centre vital de la compagnie dans les Indes Orientales. Il semble, comme le note Joost Schuten, que le caractère hollandais, fait de tempérance et de vertus toutes calvinistes, suscite davantage la confiance des Siamois que les excès des Portugais. Turpin écrit : Ils [les Portugais] offrent le spectacle de la plus affreuse pauvreté. Leur paresse naturelle, fomentée par le vice du climat, les empêche de profiter des avantages d'un pays où ils ont porté leurs vices, sans en prendre les vertus. (...) Les Hollandais, flexibles, et toujours préparés à recevoir les impressions de ceux qui peuvent les enrichir, sont les seuls Européens qui aient élevé des établissements sur des fondements solides. Tout leur convient lorsque tout leur est utile. La simplicité des mœurs leur attire la confiance d'une nation qui croit avoir droit de se défier de tous ceux qui vivent plongés dans le luxe. (Histoire civile et naturelle du royaume de Siam, 1771, I, pp. 9 et suiv.). Dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes écrite en 1770, l'abbé Raynal rapporte cette anecdote au sujet de la prise de Malacca: Ces républicains [les Hollandais] qui connaissaient l'importance de cette place, firent les plus grands efforts pour s'en emparer : ils furent deux fois inutiles. Enfin, s'il fallait s'en rapporter à un écrivain satirique, on eut recours à un moyen que les peuples vertueux n'emploient jamais et qui réussit souvent avec une nation dégénérée. On tenta le gouverneur portugais qu'on savait avare. Le marché fut conclu ; et il introduisit l'ennemi dans la ville, en 1641 ; les assiégeants coururent à lui et le massacrèrent pour être dispensés de payer les quatre-vingts mille écus qui lui avaient été promis. Dans la vérité, les Portugais ne se rendirent qu'après la défense la plus opiniâtre. Le chef des vainqueurs, par une jactance qui n'est pas de sa nation, demanda à celui des vaincus quand il reviendrait : Lorsque vos péchés seront plus grands que les nôtres, répondit gravement le Portugais. (Édition 1782, I, pp. 240-241).

ImageBataille navale entre Hollandais et Portugais pour la conquête de Malacca en janvier 1641. 

4 - Le navire hollandais était le Cleen Zeelandt, il fut capturé par un galion espagnol commandé par le capitaine D. Fernando de Silva. Le roi Song Tham monta une expédition composée de Siamois et de Japonais pour récupérer le navire et sa cargaison (voir Rita Bernardes de Carvalho, La présence portugaise à Ayutthaya (Siam) aux XVIe et XVIIe siècles, École Pratique des Hautes Études, 2006, pp. 80-81). Cet incident est relaté par Van Vliet : En 1624, les Portugais capturèrent un navire hollandais dans les eaux siamoises. Le roi obligea les Portugais à rendre le navire, et à partir de ce temps, tous les résidents portugais furent traités avec des marques de défaveur. En 1628, une jonque siamoise fut coulée par les Portugais. Ce fait d'arme, coïncidant avec la mort du roi Song Tham, instaura un état de guerre entre les deux nations. 

5 - Qui est l'état d'animal domestique. (Littré). 

6 - Ce conflit eut lieu 1563-1564, sous le règne du roi Chakraphat (จักรพรรดิ). Il semble toutefois que cette anecdote des éléphants blancs n'ait été qu'un prétexte pour une guerre qui aurait eu lieu de toute façon. Dans son journal du 26 novembre 1685, l'abbé de Choisy note : Le roi de Pégou, ayant appris que le roi de Siam avait sept éléphants blancs, lui en envoya demander un : on refusa net. Il renvoya et menaça de le venir quérir lui-même à la tête de deux cent mille hommes : on se moqua de ses menaces. Il vint, assiégea longtemps la ville de Siam, la força, n’entra pourtant pas dans le palais du roi, fit dresser deux théâtres égaux à la porte du palais, l’un pour lui et l’autre pour le roi de Siam ; et là, en grande cérémonie, fit des demandes qui étaient autant de commandements. Il demanda d’abord six éléphants blancs, qui lui furent livrés. Il dit avec beaucoup d’affection au roi de Siam qu’il aimait son second fils et qu’il le priait de le lui mettre entre les mains pour avoir soin de son éducation. Ainsi avec beaucoup de civilité, il prit tout ce qu’il voulut et retourna à Pégou avec des richesses immenses et un nombre infini d’esclaves. Il ne toucha point aux pagodes parce que la religion des Siamois et celle des Pégous est la même. Seulement un de ses soldats, étant entré dans la pagode du roi, coupa une main de la grande statue d’or : on en a depuis remis une autre, et j’en ai vu la cicatrice. Dans ce même journal, à la date du 18 octobre 1685, l'abbé estime à cinq ou six cent mille hommes les victimes de cette guerre.

Dans son History of Siam, W.A.R. Wood nous en apprend davantage sur cette invasion birmane et ses conséquences : Par une ironie du sort, les efforts faits par le roi Chakraphat en vue de capturer des éléphants pour la défense de son royaume furent la cause indirecte de la seconde invasion birmane. Parmi les animaux capturés ne se trouvaient pas moins de sept élépants blancs. On persuada le roi de prendre le titre de « Prince des Éléphants Blancs ». Bhureng Noung, Le roi de Birmanie vit là un prétexte aussi bon que n'importe quel autre pour précipiter la guerre. En conséquence, il envoya des émissaires pour demander deux des éléphants blancs. Le roi Chakraphat consulta ses conseillers. Quelques-uns étaient d'avis qu'il valait mieux renoncer à un couple d'éléphants blancs plutôt que de plonger le pays dans la guerre ; d'autres, soutenus par le prince Ramesuen (พระราเมศวร), firent valoir au roi qu'il se déshonorerait aux yeux du monde entier en se soumettant servilement à une demande si déraisonnable ; de plus, argumentèrent-ils, la soumission n'aurait d'autre effet que d'encourager le roi de Birmanie à avancer des demandes encore plus insultantes. Pour finir, une fin de non-recevoir fut envoyée à Bhureng Noung, qui séance-tenante déclara la guerre.

Bhureng Noung, comme on l'a vu, était de loin plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait jamais été. Le contrôle de Chiang Mai le plaçait dans une position si favorable pour lancer une invasion du Siam que le résultat fut presque réglé d'avance. En outre, les provinces du nord du Siam étaient à cette époque ravagées par la peste et frappées par la famine, et incapables, de ce fait, d'offrir une résistance très énergique à un envahisseur.

À l'automne de l'année 1563, le roi de Birmanie avança sur Siam avec une armée que les historiens siamois estimaient à 900.000 hommes, comportant des troupes non seulement de Birmanie, mais également de Chiang Mai et d'autres États du Laos. Kampaeng Phet (กำแพงเพชร) fut assiégé et facilement pris, le Maharadja de Chiang Mai venant en soutien avec une flotte de bateaux. Sukothai (สุโขทัย) offrit une forte résistance, mais dut céder à la puissance supérieure des Birmans. Sawankhalok (สวรรคโลก) et Phichai (พิชัย) capitulèrent. Phitsanulok (พิษณุโลก), alors en proie à la famine et à la peste, tomba après un court siège.

Maha Thammaraja, (มหาธรรมราชา) le gendre du roi Chakraphat, accompagna Bhureng Noung dans sa marche depuis les provinces siamoises du nord vers le Sud avec une armée de 70.000 hommes. De son plein gré ou non, il s'était ainsi rangé du côté des Birmans. Les Siamois, soutenus par quelques mercenaires portugais, firent deux tentatives pour essayer de stopper l'avance de l'immense armée birmane, mais ils furent défaits et repoussés. Les Birmans atteignirent Ayutthaya en février 1564. Le roi de Siam était tout à fait incapable de lever une armée suffisamment puissante pour offrir la moindre résistance efficace. Après que les Birmans eurent dirigé une canonnade contre la ville, la population, réalisant qu'elle était à peu près sans défense, pressa le roi de négocier avec les envahisseurs. Leur demande fut appuyée par ceux des nobles qui, dès le début, avaient été favorables à donner les éléphants blancs. En conséquence, une entrevue eut lieu entre les deux monarques en personne.

Les conditions imposées par le roi de Birmanie furent coûteuses. Le prince Ramesuen, Phraya Chakri (พระยาจักรี) et Phra Sunthorn Songkhram (พระสุนทรสงคราม), les dirigeants du parti de la guerre, devaient être livrés en otages, un tribut annuel de trente éléphants et trois cents catties d'argent devait être envoyé en Birmanie, et les Birmans devaient se voir octroyer le droit de collecter et de garder les taxes de douane du port de Mergui - alors la principale place du commerce étranger. En plus de tout cela, quatre éléphants blancs devaient être livrés, au lieu des deux initialement demandés. Il est possible que les conditions imposées aient pu être encore plus dures, si les nouvelles d'une rébellion en son royaume n'avaient rendu Bhureng Noung désireux d'y retourner le plus tôt possible. Laissant une armée d'occupation au Siam, il s'en retourna précipitamment par la route de Kampaeng Phet.

ImageBataille de Yuthahatthi en 1593 opposant Naresuan, roi de Siam, à Mingyi Swa, prince de Pégou. 

7 - Cette coutume se pratique encore de nos jours, mais est vivement critiquée par les associations de défense des animaux qui l'assimilent à de la maltraitance. Une loi de 2015 punit de 2 ans de prison et/ou 4.000 bahts d'amende quiconque capture des animaux dans un but mercantile. Les peines peuvent être doublées s'il s'agit d'espèces protégées. 

8 - Phansa (พรรษา), la déclinaison thaïlandaise du varṣaḥ-varsha sanscrit, est la période de trois mois coïncidant avec la saison des pluies, pendant laquelle les moines bouddhistes abandonnent leur vie d’errance pour prendre une résidence fixe. Le premier jour de cette retraite, Khao phansa (เข้าพรรษา) est fixé au lendemain de la pleine lune du huitième mois du calendrier astronomique indien (juillet) et la période s'achève le jour de Ok Phansa (ออกพรรษา) qui tombe le lendemain de la pleine lune du onzième mois (octobre). La fin de cette retraite est l'occasion de célébrer les cérémonies de Kathin (กฐิน) au cours desquelles les fidèles vont rendre hommage aux bonzes et leur faire des offrandes, notamment des robes neuves.

ImageLe roi Phumiphon Adunyadet faisant des offrandes aux bonzes à l'occasion de la fête de Kathin. 

9 - Contrairement au christianisme, le bouddhisme ne considère pas le mariage comme un sacrement, mais comme une simple relation humaine entre un homme et une femme qui vivent ensemble. 

10 - le benjoin est un baume d'odeur vanillée obtenu par l'incision du tronc du Styrax tonkinensis

11 - Également appelé bois de garo, nom donné à différents arbres des Indes et des Moluques, appartenant au genre Agallochum aquilaria. (Littré). 

12 - Sur les monnaies siamoises, voir sur ce site la page les anciennes monnaies de Siam. 

13 - Santhome est une localité de Méliapour, quartier du sud de la ville moderne de Chennai (anciennement Madras), en Inde. Nagapattinam ou Nagappattinam (anciennement Negapatam ou Shiva Rajadhani) est une ville sur la côte du Tamil Nadu, dans le sud de l'Inde. (Wikipédia). 

14 - Henrick Brouwer (1581-1643) fut gouverneur-général de la VOC de septembre 1632 à janvier 1636.

ImageHenrick Brouwer. 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil