Blason de la Compagnie de Jésus

Fondée par Ignace de Loyola en 1540, la Compagnie de Jésus a, dès sa création, envoyé des missionnaires vers les Indes et l’Asie. En 1542, à la demande du roi du Portugal, saint François Xavier atteignait Goa, y fondait le collège Saint-Paul et commençait à évangéliser les populations avec un certain succès. En 1548, le collège hébergeait des Africains, des Malais, des Chinois, des Moluquois, des Cinghalais, des Éthiopiens, des Japonais, on y parlait douze ou treize langues, c'était véritablement le centre des missions asiatiques. Parmi les pensionnaires du collège, se trouvaient quatre bonzes bouddhistes venus d'un pays mal identifié, peut-être du Pégou ou du Siam. À Goa, j'ai ouï parler d'une région où, disait-on, il suffirait de quelques prêtres pour amener tout le peuple à la foi. À juger des choses par le dehors, il ne leur manque que le baptême. Ils ont de nombreux monastères où l'on prêche deux fois la semaine. Ces prédicateurs ou « Saulini » sont plus vénérés que le roi lui-même et jouissent de grands privilèges : si quelque condamné à mort se réfugie chez eux, il ne peut en être tiré pour être mené au supplice. Ils marchent pieds nus, s'abstiennent de viande, ne regardent jamais les femmes. Au collège de Santa-Fé, nous avons quatre frères (ou bonzes) de cette nation, gens très discrets. (Lettre de Fr. Enriquez, citée par Alexandre Brou, Histoire de saint François Xavier, 1912, II, p. 35, note 1).

Les choses n'étaient pas si simples. Si l'austérité sans faille des bonzes bouddhistes pouvaient laisser penser que leur mode de vie et leur morale étaient après tout parfaitement compatibles avec les valeurs prônées par les Évangiles, force est de constater que l’évangélisation du Siam fut un complet échec. Il est surprenant que l'Évangile fasse si peu de progrès parmi des peuples qu'on cultive avec beaucoup de zèle et de soin, qui voient tous les jours la majesté de nos cérémonies, qui n'ont d'ailleurs aucun vice capable de les dégoûter de nos maximes et qui estiment tant les talapoins parce qu'ils font profession d'une vie austère. Cela pourrait faire croire qu'ils ont quelque chose de sauvage et de grossier, si les manières agréables et les belles réponses des ambassadeurs qui sont en France ne faisaient voir qu'ils ont de l'esprit et de la politesse. (Tachard, Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, pp. 422-423).

Le père portugais Balthazar Segueira fut le premier jésuite à s'installer à Ayutthaya, où il arriva entre le 16 et le 26 mars 1607. Les Dominicains, arrivés en 1566-67, et les Franciscains, établis dans les années 1590, l'y avaient précédé.

Au milieu du XVIIe siècle, la situation de la Compagnie de Jésus est florissante. La France et l’Europe sont dotés d’un très important réseau de collèges (près de 800), qui forment des mathématiciens, des astronomes, des physiciens, des grammairiens, des latinistes et des théologiens de grand talent. En 1678, une lettre du père Verbiest, missionnaire flamand en Chine, appelle tous les jésuites à se rendre en Asie pour œuvrer à une grande tâche d’évangélisation ; en 1684 un autre missionnaire flamand, le père Couplet, renouvelle l’appel du père Verbiest. Ad majorem Dei gloriam (pour la plus grande gloire de Dieu, devise de la Compagnie), le temps est venu pour les jésuites français de marcher sur les traces de saint François Xavier.

L’idée d’une ambassade française au Siam est largement défendue auprès de Louis XIV par le père de La Chaize, son confesseur jésuite. L’arrivée en France en octobre 1684 des deux ambassadeurs du Siam Khun Pichaï Walit et Khun Pichit Maïtri va précipiter les évènements. Une ambassade de prestige est rapidement organisée pour raccompagner les deux diplomates siamois. Outre les missionnaires, elle comprend six jésuites : les pères Tachard, Le Comte, Gerbillon, Bouvet et Visdelou, placés sous l’autorité du père de Fontaney. Leur mission n’est pas de demeurer au Siam, mais de se rendre en Chine auprès de l’empereur Khang Xi comme astronomes et mathématiciens.

La position de ces jésuites, qui a pour toile de fond la querelle de l’église gallicane, est des plus délicates. Officiellement envoyés par le roi de France, ils sont en butte à l’hostilité de Rome, même si le père de La Chaize a multiplié les efforts auprès du Pape pour apaiser les tensions. Ils connaîtront de toute façon l’hostilité des missionnaires portugais déjà en Chine et qui se raccrochent toujours aux lambeaux du Padroado (voir page « les missionnaires ») Ils peuvent également s’attendre à être fort mal reçus par les évêques apostoliques qui se considèrent déjà comme les acteurs privilégiés de la politique diplomatique française au Siam et ne manqueront de voir dans leur arrivée une ingérence jésuite dans un domaine réservé.

Pour asseoir l’autorité de ses évêques apostoliques, parfois fort contestés, Rome a exigé que tous les missionnaires de quelque nation qu’ils soient leur prêtent un serment de fidélité avant de commencer à exercer leur ministère. Les réfractaires sont rappelés au Saint-Siège et durement sanctionnés. On voit l’imbroglio. Les jésuites n’entendent nullement prêter serment aux évêques apostoliques, pas plus que Louis XIV n’entend se plier aux exigences de Rome. Des arrangements boiteux de dernière minute sont trouvés. On pourrait s’attendre à ce que la tension soit vive pendant le voyage de l’Oiseau entre missionnaires et jésuites. À lire le Journal de l’abbé de Choisy il n’en est rien, et si querelles il y a, elles restent fort courtoises : Je n’ai point d’autres nouvelles à vous dire, sinon que les jésuites et les missionnaires sont tous les jours en querelle, à qui aura le plus de soin des malades, à qui aura la dernière place à table. (Journal du 10 mars 1685).

Saint François Xavier présentant au Christ les peuples qu'il a convertis. Église Saint-François-Xavier - Paris

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