PRÉSENTATION

Page de la relation de La Touche

Une déception attendait les lecteurs du Journal d'un voyage fait aux Indes orientales […], publié à Rouen en 3 volumes en 1721. En effet, l'auteur anonyme, écrivain sur le navire le Coche, annonçait page 256 du 3ème tome : M. de la Touche, qui repasse avec nous en France, était à Siam lors de la révolution, et y a été pris prisonnier. Il a fait de tout une relation, que j'ai fait en sorte d'avoir : on la trouvera à la fin de mon Journal. (…) J'ai encore d'autres relations que je vous destinais, mais, celle de M. de La Touche m'a paru la plus sincère ; c'est pourquoi je la préfère aux autres. Las ! la relation annoncée ne se trouve pas à la fin de l'ouvrage. Déception d'autant plus grande que l'auteur nous donne par avance la définition des mots exotiques employés dans ce document fantôme : Ok-phra, cangue, rotin, bras-peints.

L'absence de ce texte avait de quoi renforcer la défiance longtemps affichée envers l'auteur de ce Journal, dont le nom même n'était pas clairement établi : un certain Challes ou Dechalles, Robert ou Grégoire de prénom, se disant écrivain dans la marine du roi Louis XIV (1) et qui ne fut sans doute pas plus écrivain qu'avocat au Parlement, qualité dont il se vante (2). Ce texte écrit en 1933, montre en quelle méconnaissance était tenu ce Challes, dont les archives navales ne possèdent à ma connaissance nulle trace (3) plus de deux siècles après sa mort.

Le temps, qui efface le souvenir, aide à construire les biographies (4), écrivait Frédéric Deloffre, un grand spécialiste de Robert Challe. Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nombreux documents furent découverts, des articles et des études furent publiés. Sur le fond solide que constituent les découvertes de Jean Mesnard concernant l'identité, la famille, les affaires de Challe, il est désormais aisé de mettre à leur place des documents nouveaux, tels que les rapports sur l'Acadie à Seignelay, les lettres écrites de Québec, la correspondance avec le Journal littéraire de la Haye, les manuscrits du Journal de voyage aux Indes, des Mémoires, des Difficultés sur la religion, les documents relatifs à sa carrière administrative, à ses emprisonnements, à son exil à Chartres, à sa mort, etc. (5).

C'est à Frédéric Deloffre et à Jacques Popin qu'on doit d'avoir découvert et publié en 1998 le manuscrit original du Journal d'un voyage fait aux Indes orientales de Robert Challe et de la relation de La Touche qui le complète (6). Il est conservé à la Bayerische StaatsBibliothek de Munich, sous la référence BSB Cod.gall. 730.

Dans le compte rendu de cet ouvrage (7), Michael Smithies écrivait : Comment ce texte que l'on croyait perdu a-t-il pu revoir le jour ? La réponse est compliquée. La nouvelle version de Challe, et le récit de La Touche, ont été découverts sous le nom de Paul Lucas (dont tous les deux sont signés) par les rédacteurs de cette édition dans les archives de la bibliothèque de l'État de Bavière. L'écriture est tout à fait régulière et ne pourrait pas avoir été composée en mer. Le texte a été acheté par le grand collectionneur des récits de voyages, Étienne Quatremère (1792-1857), qui, en opposition au régime de Napoléon III, légua sa collection à Maximilien II et au royaume de Bavière.

À Munich, le manuscrit fut catalogué, logiquement, sous le nom de Paul Lucas, qui a existé, né à Rouen en 1664, et qui a fait six voyages au Moyen-Orient, mais jamais aux Indes. Au moment du voyage de Challe, c'était un inconnu. Une fois de plus Challe cherchait à se déguiser, une préoccupation permanente, comme l'on s'en rend compte dans l'une de ses lettres écrites aux journalistes de La Haye : « si mon nom vous est connu de quelque manière que ce puisse être, je vous supplie de ne le pas découvrir. ».

Qui était ce La Touche, présenté comme un enseigne par le père Le Blanc et par François Martin, et comme un lieutenant par Challe ? Son nom n'apparaît pas dans la Liste des officiers choisis par le roi pour commander les compagnies d'infanterie que Sa Majesté envoie à Siam, datée du 14 février 1687 à Versailles (8). S'agissait-il d'un pseudonyme, d'un nom de guerre, comme beaucoup d'officiers et de soldats en utilisaient ? Nous l'ignorons. Il semble n'avoir accompli aucune action d'éclat ou n'avoir joué aucun rôle significatif qui justifiât qu'il soit mentionné dans une relation. Lui-même ne nous fournit pas beaucoup d'indications sur ce qu'il fit pendant l'année passée au Siam. Sans doute était-il un des officiers qui commandaient les 600 hommes de troupe embarqués sur l'escadre Vaudricourt et qui arrivèrent à la barre de Siam fin septembre et début octobre 1687. Sans doute fut-il officier d'une des trois compagnies qui quittèrent Bangkok le 17 février 1688 pour aller prendre possession de Mergui sous les ordres de Du Bruant. Nous savons par sa relation qu'il fut fait prisonnier par les Siamois le 27 juin 1688. Le père Le Blanc relate (9) : Un enseigne nommé La Touche étant allé relever l'officier qui avait été de garde dans ce poste, les Siamois les arrêtèrent l'un et l'autre. La Touche vit tuer son compagnon, et fut lui-même environné, pris et lié par les mains et les pieds sur une claie. Il ne douta point qu'on l'allât faire mourir aussi, mais un More le rassura et lui dit qu'on ne lui ferait point de mal s'il ne faisait point de résistance. On lui attacha quatre cordes au col. Quatre Siamois prirent chacun une corde, et marchant l'un devant, l'autre derrière, et les autres à côté, ils le conduisirent au milieu d'une troupe de gens armés, avec de grands cris de joie, dans la bourgade où tout le peuple s'assembla autour de lui. Il fut mis aux fers, suspendu par les mains et menacé de la mort pour l'obliger à déclarer les desseins des Français, et enfin conduit, la cangue au col, avec un sergent aussi prisonnier, jusqu'à Louvo où nous les vîmes venir dans un état pitoyable et leur donnâmes le soulagement que nous pûmes. Ainsi la guerre fut déclarée à Mergui contre les Français, avant qu'ils sussent le sujet de la rupture.

À partir de juin 1688, la relation de La Touche nous livre des jalons chronologiques qui nous permettent de le suivre plus facilement. Enchaîné à un caporal nommé Picard, il est envoyé à Ayutthaya, puis à Louvo (Lopburi) où il arrive le 19 juillet. Le 3 août, il est conduit sous bonne garde à Ayutthaya avec quatre autres captifs : Fretteville, Saint-Vandrille, Des Targes et De Lasse. Le 9 août, les prisonniers sont renvoyés à Bangkok, où ils arrivent le 11, comme le confirme l'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok […] (10) : Le 11 [août 1688], il arriva de l'autre bande neuf Français qui étaient les officiers détenus à Louvo. C'était MM. de Fretteville, de Saint-Vandrille, des Targes, de Lasse et de La Touche, un soldat et valets, avec ordre de ne les laisser passer du nôtre que nous ne fussions prêts de nous embarquer. Toutefois, les Français ne sont pas encore libres. Confiés à la garde du général des Malais, ils seront retenus encore un mois avant de pouvoir rejoindre leur garnison. Chargé par Desfarges de retourner à Mergui pour faire connaître à Du Bruant la capitulation de la garnison de Bangkok et son départ du Siam, La Touche ne quitta pas le royaume avec les troupes françaises. Il arriva à Mergui le 12 octobre, et n'y trouvant pas Du Bruant, il s'embarqua sur une petite frégate du roi de Siam pour aller à sa recherche. Le père Le Blanc raconte (11) : M. Desfarges, sur le point de sortir de Bangkok, renvoya l'officier de Mergui nommé la Touche avec des lettres pour M. du Bruant par lesquelles le général lui donnait avis qu'il quittait Bangkok pour se retirer à Pondichéry, et lui donnait ordre de l'y rejoindre et de sortir en paix avec eux. Mais M. du Bruant était bien loin de là, et la Touche l'alla chercher inutilement aux îles de Tavay. Après un périple qui le mena jusqu'à Martaban et Sievan (Syriam ?), il revint à Mergui et trouva le vaisseau de la Compagnie le Coche qui y avait jeté l'ancre le 25 septembre. L'officier, dans sa relation, ne dit pas un mot sur les démêlés entre le capitaine du navire, d'Armagnac, et les Siamois qui voulaient capturer le vaisseau. Pas un mot non plus sur la résolution de d'Armagnac de mettre Mergui à feu et à sang, ainsi que le rapporte le père Le Blanc (12) : … il [d'Armagnac] assembla ses officiers et leur dit qu'il était dans le dessein de ne point sortir de là sans avoir vengé le sang de leurs frères répandu sur le rivage, encore tout couvert de leurs ossements. Il fut résolut que le capitaine, avec vingt hommes, s'assureraient pendant la nuit de la batterie basse qui n'était défendue que d'une méchante palissade et n'était gardée que par quelques Malais ; que le lieutenant le soutiendrait avec trente hommes dans la chaloupe, et qu'un autre avec un mirou, dont on s'était saisi, irait couper les amarres et mettrait le feu à quelques frégates et galères qui étaient dans le port, mal gardées, et qu'ensuite on irait piller et désoler la bourgade. La Touche assista à ce conseil et approuva tout ce qui fut résolu.

Le projet fut abandonné et La Touche s'embarqua sur le Coche qui leva l'ancre le 13 novembre 1688 et arriva à Pondichéry le 7 janvier 1689. François Martin rapporte dans ses Mémoires (13) : L’écrivain du navire le Coche et le sieur La Touche, enseigne dans les troupes siamoises à Mergui, arrivèrent le 7 au matin à la loge.

La Touche ne quitta Pondichéry que deux ans plus tard, le 24 janvier 1691, sur le navire l'Écueil de l'escadre Duquesne-Guitton, où se trouvait Robert Challe qui recueillit sa relation. Que fit-il pendant ces deux années ? Pourquoi ne s'embarqua-t-il pas sur le Coche ou la Normande qui quittèrent Pondichéry le 16 février pour rentrer en France et furent capturés par les Hollandais au Cap ? Participa-t-il à l'expédition de Phuket entre le 10 avril 1689 et le 11 février 1690 ? Dans ce cas, pourquoi ne s'embarqua-t-il pas sur l'Oriflamme, le Lonray ou le Saint-Nicolas qui levèrent l'ancre dans la nuit du 21 au 22 février 1690 ? Ou bien faisait-il partie des deux compagnies qui restèrent à Pondichéry pour défendre le comptoir sous le commandement de la Roche du Vigeay et du chevalier de la Comme ? Dans ce cas, pourquoi partit-il précipitamment ? Avait-il un frère, un parent à Pondichéry ? Coïncidence, très certainement, mais on trouve dans un Résumé des actes de l'état-civil de Pondichéry de 1676 à 1735 (14) mention d'un Louis Galiot, ou Galliot, dit La Touche (ou de La Touche) né à Vannes en 1673 et mort à Pondichéry en 1739, lequel se maria et eut plusieurs enfants qui firent souche dans la cité indienne. Autant de questions qui restent sans réponse. Pendant son séjour à Pondichéry, La Touche eut tout de même l'occasion de se distinguer contre les pillards de l'armée du Moghol, ainsi que le relate Robert Challe (15) : Je reviens aux gens de guerre du Moghol. Un de ses partis était venu tout proche du fort de Pondichéry, et se retirait emmenant avec lui des hommes, des femmes et des enfants, et beaucoup de bestiaux. Les Noirs coururent se plaindre à M. Martin, qui les avait pris sous sa protection. Il envoya au plus tôt un lieutenant avec douze soldats français courir après les fuyards, lesquels d'abord qu'ils les virent, se mirent à fuir à toute bride, sans oser les attendre, quoique incomparablement plus forts en nombre, puisqu'ils étaient plus de soixante neyres ou cavaliers ; et ce lieutenant, nommé La Touche, qui repasse avec nous en France, eut l'honneur de ramener les hommes, les femmes, les enfants et les bestiaux, sans que les ennemis osassent leur tenir tête ni défendre leur proie, quoiqu'ils fussent en état d'attaquer, puisque outre leur nombre, ils sont armés tous de sabres, de sagaies ou flèche, et quelques-uns de mousquets ou fusils.

Les 19 feuillets recto-verso qui constituent la relation de La Touche sont manifestement écrits par la même main qui avait rédigé les 157 feuillets du journal qui précède, sans doute la main de Challe lui-même, ce qui amène plusieurs questions : s'agit-il d'un texte mis "au propre" après le voyage ? On pourrait le supposer en considérant la qualité et la régularité de la graphie, l'absence de toute rature. S'agit-il d'un texte dicté ? ou écrit plus tard sur les indications et les confidences de La Touche ? Dans ce cas, quelle est la part de lui-même que Challe, volontairement ou non, a mis dans cette relation ? Dans la version posthume imprimée de son Journal, il écrivait : J'ai encore quelques relations que je vous destinais, mais celle de M. La Touche m'a paru la plus sincère (16). Le texte différait quelque peu dans la version manuscrite du Journal : J'en avais vu d'autres que je vous destinais, mais celle-ci étant selon moi la plus régulière, je le préfère à toutes les autres sans y avoir changé un seul mot (17). Mais alors, pourquoi l'avoir signée Paul Lucas, comme le Journal ?

Nous avons divisé ce texte en deux parties, nous l'avons transcrit en français moderne, nous en avons revu l'orthographe et la ponctuation, nous avons harmonisé l'orthographe des noms propres, mais signalé les épellations utilisées par l'auteur. Nous en avons indiqué la pagination et nous avons tâché de l'éclairer par quelques notes.

LA RELATION DE LA TOUCHE - PREMIÈRE PARTIE

NOTES :

1 - Henri le Marquand : Un faux témoin du drame de La Hougue. Revue historique, Tome 172, août-décembre 1933, p. 58. 

2 - Ibid. p. 67. 

3 - Ibid. p. 61. 

4 - Travaux de littérature, Adirel, VII, 1994, p. 185). 

5 - Ibid. pp. 185-186. 

6 - Journal du voyage des Indes orientales. Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam en 1688. Édité par Frédéric Deloffre et Jacques Popin. Genève : Droz, 1998. 

7 - Aséanie 3, 1999. pp. 163-166. 

8 - A.N. Col. C1/27 f° 46r° et suiv. 

9 - Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, II, pp. 285 et suiv. 

10 - A.N. Col. C1/24 f° 159r°. 

11 - Op. cit., III, pp. 340-341. 

12 - Op. cit., III, pp. 344-345. 

13 - Mémoires de François Martin, 1934, III, p. 2. 

14 - Tome I, Société de l'histoire de l'Inde française, Pondichéry, 1917, avec une introduction d'Alfred Martineau. 

15 - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, III, pp. 27-28. 

16 - ibid., III, p. 256. 

17 - f° 133v°. 

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