PRÉSENTATION

En 1680, André Deslandes-Boureau (ou Boureau des Landes), un jeune et entreprenant commis de la Compagnie des Indes orientales, fonda le comptoir d'Ayutthaya et en assura la direction jusqu'à 1684, date à laquelle il alla rejoindre François Martin (dont il avait épousé la fille) à Surate. Il fut remplacé – très brièvement – par un certain sieur de Louvain qui, au bout de deux mois, dut céder sa place à un nouveau directeur arrivé avec l'ambassade du chevalier de Chaumont à la fin de septembre 1685. C'est ainsi que Véret, un nouveau venu de France qui n'a aucune connaissance de ces pays (1), et dont nous ignorons même le prénom, fit son entrée sur la scène de la tragi-comédie franco-siamoise. Il y tint un rôle ambigu, sorte d'éminence grise insidieuse et cauteleuse, dispensant à tout vent des conseils douteux et des avis vénéneux qui paraissent d'abord et avant tout avoir été dictés par ses propres intérêts. Lanier, qui le traite de fripon en trace un portrait sans complaisance : Cet employé subalterne, dont le langage est souvent grossier, le style toujours incorrect et l'orthographe des plus fantastiques, paraît surtout préoccupé d'intérêts secondaires et de querelles mesquines ; mais il a vu de près les choses qu'il raconte, il a vécu au milieu des intrigues et des conflits ; il a été mêlé à toutes les opérations commerciales, et parfois aux affaires politiques et religieuses. On peut recueillir dans ses lettres des détails utiles, à condition de ne pas perdre de vue la versatilité de ce témoin équivoque, qui proclame tour à tour Constance le « meilleur des hommes » et le « plus grand fourbe du monde », qui se résigne, comme tous les autres, à ramper devant lui, et se soucie fort peu d'accorder les sévérités de son langage avec les contradictions et les lâchetés de sa conduite (2).

C'est peut-être à tort que Lanier évoque les lâchetés de sa conduite, car le bonhomme montra – dans l'action tout au moins – un certain courage. Il participa activement à l'écrasement de la révolte des Macassars en 1686, et Céberet nota dans son Journal : Nous apprîmes d'ailleurs que le sieur Véret paya très bien de sa personne en cette rencontre (3). Pour le reste, il ne déparait pas le panier de crabes de la communauté française au Siam. Rivalités, rancœurs, haines, cupidité, trahisons, filouteries, calomnies, coups bas, Véret était dans son élément. Sans doute même vit-il une opportunité dans les bouleversements politiques siamois qui s'annonçaient et s'ingénia-t-il à jeter de l'huile sur le feu. Après tout, les Français expulsés du royaume, la rupture des relations diplomatique, la fermeture, voire la mise à sac du comptoir d'Ayutthaya, c'était la destruction des preuves de ses nombreuses malversations au détriment de la Compagnie des Indes. Véret estimait à 7 000 livres ce qu'il avait perdu dans l'affaire (4), mais il ne mentionnait pas ce qu'il y avait gagné, et qui était certainement considérable. En épluchant les comptes, on découvrit des détournements, des trous dans la caisse, des conflits d'intérêts. Une instruction fut diligentée, et la justice tenta de mettre la main sur le commis indélicat. Les Archives Nationales conservent un Ordre du Roi pour saisir et arrêter le sieur Véret, chef du comptoir de la Compagnie des Indes orientales à Siam, et le conduire en France à bord du Florissant, l'un des navires de l'escadre Duquesne-Guiton (5). Le mandat d'arrêt international resta sans effet, semble-t-il, car on perd la trace du larron. Sa lettre nous apprend qu'il participa à l'inutile expédition de Phuket, dont il avait fermement soutenu le projet. Trouva-t-il l'occasion de rejoindre le Siam ? C'eût été se jeter dans la gueule du loup. Mourut-il en route ? Revint-il un jour en France ? Nous l'ignorons.

C'est à Robert Lingat que nous emprunterons un commentaire sur le grand intérêt de cette lettre : En raison de sa date, elle mérite une attention particulière ; écrite à un moment où son auteur, tout entier à la satisfaction d'avoir su se tirer d'affaire, ne pouvait pas soupçonner la gravité des accusations qui allaient être portées contre lui, elle respire un ton bien éloigné de celui d'un plaidoyer sagement mûri, et l'on conclura sans doute avec nous qu'il eût été fâcheux de la laisser retomber dans l'oubli (6).

Le document que nous reproduisons ici a été découvert par Robert Lingat au dépôt des Archives de la Seine, Fonds des Domaines, carton 634, liasse 2985, Papiers la Sône et Mouffle de la Tuilerie, et publié dans le journal T'oung Pao, vol. XXXI, 1934, pp. 330 à 362. On pourra le consulter sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale : T'oung Pao vol. XXXI. Nous avons transcrit cette lettre en français moderne, nous en avons revu la ponctuation et nous nous sommes appliqués à l'éclairer par quelques notes qui, bien évidemment, ne prétendent pas se substituer aux annotations et aux commentaires très érudits et très documentés de Robert Lingat.

LETTRE DE VÉRET DU 3 MARS 1689

NOTES :

1 - Lettre adressée de Siam, le 20 novembre 1685, à M. de Louvain, bourgeois de Paris, par son frère, chef du comptoir de la Compagnie au Siam et remplacé dans ses fonctions par M. Veret (arrivé avec le chevalier de Chaumont et le sr de Billy), malgré les décisions de Martin et du conseil de Surate (1685). (A.N. Fr Anom C1/22 f° 129). 

2 - Étude historique sur les relations de la France et du royaume de Siam de 1662 à 1703, 1883, p. 101. 

3 - Michel Jacq-Hergoualc'h, Étude historique et critique du Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, 1998, p. 54-55. 

4 - Comptes du comptoir de Siam reçus par le navire le Lonray arrivé à Brest le 1er mars 1691. Certifié par Véret véritable et sans erreure de calqulle (A.N. Col. C1/26 f° 169r°). 

5 - A.N. Fr Anom C1/27 f° 121-122. 

6 - T'oung Pao N° XXXI, 1934, p. 341. 

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