Monsieur (1),

j'ai reçu à Pondichéry la dernière lettre que [vous] m'avez fait l'honneur de m'écrire du même lieu, ce qui fait que j'ai vu la forteresse dont vous me parliez qui est déjà bien avancée ; ainsi, pour vous rendre la pareille, non seulement comme bon chrétien, mais aussi par devoir, je vous apprendrai des nouvelles de ce pays-ci à mon tour, que vous serez sûrement bien aise de savoir.

Premièrement, M. et Mme Martin (2) sont en parfaite santé. J'avais à ce sujet plusieurs marques à vous faire connaître de ma reconnaissance, si je vous disais toutes les honnêtetés que j'ai reçues de l'un et de l'autre, mais comme vous avez par la-dedans et que vous m'aimez assez pour que je sois persuadé que j'en suis plus reconnaissant que je n'en parlerai pas davantage, je vous dirai seulement que Mlle Manon est belle, grande et forte comme une Turque et que dans peu de temps il faudra songer à la marier (3). M. de la Mare (4) m'a fait un portrait de Mme Deslandes qui me fait envie d'avoir l'honneur de la voir pour admirer encore avec plus de joie la bonté et la douceur de cette belle dame.

Comme nous parlons ici librement de toutes choses, j'ai encore appris qu'il y avait un petit Jean de la Caze (5) sur le métier, auquel je souhaite par avance toutes sortes de prospérités ; ainsi je finis en deux mots, ce qui pourrait passer pour compliment et ce qui embrasse les véritables amis, mais en sortant de cet embarras, je retombe dans un autre en voulant vous faire une fidèle description de notre affaire de Siam. Je me suis bien assuré qu'un plus habile homme que moi y serait bien embarrassé parce que nous sommes tous de différents sentiments, néanmoins il n'y a rien de plus véritable que nous en sommes tous sortis la pète au cul, et cela pour notre mauvaise intelligence les uns et les autres. Vous avez connu, Monsieur, du temps que vous y étiez, ce que c'était que ce gouvernement, ce qui fait que nous n'avons pas été tous bien d'accord et que nous ne savions à qui nous fier. Je ne sais pas encore qui a eu raison, ce dont je suis bien persuadé, c'est que nous avons joué au plus sûr, comme vous allez l'apprendre, suivant ce que j'y puis connaître. Vous avez su combien de précautions le roi de Siam prit pour recevoir nos troupes en mettant grand nombre de ses gens avec eux dans Bangkok (6), et empêchant qu'on ne mît dans la place aucune munitions de bouche ni de guerre (7). Depuis, M. Constance (8) fit faire plusieurs détachements des Français qui étaient dans Bangkok, ainsi ils étaient 600 soldats siamois contre 200 Français, avaient encore de plus sept ou huit cents ouvriers qui travaillaient à la fortification de cette place (9). Avec cela, nos Français avaient deux places à garder (10), je ne parle point des instances que le roi de Siam fit pour avoir nos bombes et nos mortiers (11), quoique cela prouve encore très fort sa méchante intention.

Voici l'état où se trouva M. Desfarges quelques temps après votre départ, car M. Du Bruant partit peu après avec 100 hommes (12), et aussitôt M. Constance fit armer deux vaisseaux où il mit cinquante de nos meilleurs hommes (13), et voulait encore retirer cinquante cadets pour servir, disait-on, de gardes à ce roi (14). Tous ces détachements me faisaient de la peine, car je voyais bien où ces gens-là voulaient venir, mais comme je n'avais point de voix en chapitre, et que bien loin de cela on se méfiait de moi comme d'un homme suspect, néanmoins je ne laissais pas de raisonner et de m'informer de toutes choses. Enfin, je sus par le moyen d'un peu d'argent qu'on travaillait par tout le royaume à faire des lances et des sagaies. Cela me faisait fort songer à ma conscience, cependant, je dissimulais. Étant à Louvo où je faisais le courtisan comme les autres, il arriva du bruit une nuit qui était à la pleine lune de février (15), ce qui me donna beaucoup d'émotion, m'empêcha de dormir et me fit mettre mes armes en état à deux heures après minuit. Le roi était à Thale Chupson (16) et M. Constance. Le lendemain matin, je fus voir les révérends pères qui, par bonheur, avaient eu peur aussi, ayant donc raisonné la-dessus avec eux, je leur promis d'aller dîner avec M. Constance et de m'informer de ce que cela voulait dire. Y ayant été et l'ayant demandé à M. Constance, il me dit que ce n'était que des badineries et qu'il n'y avait rien à craindre, néanmoins, je connus bien à la mine de mon homme qu'il n'était pas plus assuré que moi, quoiqu'il fît la meilleure contenance qu'il pouvait. Le peu de troupes qu'avait le roi de Siam faisait incessamment l'exercice, et continuellement on tirait du canon pour dresser grand nombre de canonniers. Ce qui me faisait encore plus de peine, c'est que nous étions assez simples pour leur enseigner nous-mêmes le métier de nous égorger avec plus de facilité. M. Constance, ne sachant plus où donner de la tête, envoya pour ce sujet le père de Bèze à Bangkok chercher trois compagnies de Siamois qui étaient commandés par [des] officiers français (17). Ces troupes étant arrivées, M. Constance en prit un détachement de 50 ou 60 hommes et nous fûmes aux mines (18) où nous restâmes huit jours à les reconnaître, ensuite M. Constance s'en alla à Louvo et me laissa la conduite des mines où je restai à y faire travailler.

Je ne vous manderai point, Monsieur, le détail de tout ce que j'y ai trouvé, parce que cela nous est présentement aussi inutile que toutes les nouvelles découvertes que l'on a faites dans la lune. Je vous dirai que c'eût été seulement une bonne affaire, à laquelle il ne faut plus songer à moins d'un grand changement. Ainsi, je restai tout le carême aux mines à faire commencer nos travaux. Néanmoins, je ne laissai pas que de m'informer de tout ce qui se passait, et j'apprenais qu'on pressait M. Constance. Je m'en apercevais bien par moi-même qu'il n'avait plus de crédit, parce que tout ce que je demandais pour le service de ces mines m'était refusé quand je m'adressais à lui, et d'une parole d'Ok-phra Sonmonceaux (19), j'avais tout ce que je souhaitais. Enfin durant ce temps on lui fit rendre compte des magasins et le roi de Siam lui fit dire de se retirer, qu'il n'avait plus besoin de ses services.

M. Constance, qui avait honte d'avouer sa disgrâce, faisait toujours bonne mine et mauvais jeu. Sur la fin du carême, le roi de Siam s'étant trouvé fort mal et hors d'état de gouverner son royaume, on dit qu'il en donna le soin à Ok-phra Pi (20), Ok-phra Phetracha (21) et à M. Constance. Ce dernier, voyant le roi de Siam près de sa fin, voulut jouer les deux autres, mais Phetracha en savait plus que lui et l'autre, car il avait pour lui tous les mandarins, talapoins, et le peuple. Néanmoins, M. Constance entreprit de se défaire de Phetracha et de Phra Pi. Pour cela [il] fit monter M. Desfarges à Louvo, où l'ayant fait parler au roi de Siam, il dit tout ce qu'il voulut faire entendre à l'un et à l'autre, mais enfin lorsqu'ils furent retournés chez lui, il fit promettre à M. Desfarges de retourner à Bangkok pour aussitôt revenir à Louvo avec un détachement de 100 hommes, lui disant que c'était pour arrêter Phra Phetracha et Phra Pi et même pour les assassiner en cas de résistance (22).

Ayant appris toutes ces affaires, je quittai les mines et en mon chemin je trouvais un camp de Siamois où il pouvait y avoir 2 000 ou 3 000 hommes. Ayant été voir M. Constance, je le trouvai fort triste, néanmoins il ne me parla de rien. Ayant pris congé de lui pour m'en aller à Siam, je partis aussitôt, ayant rencontré quelques siamois armés. Le lendemain matin qui était le jeudi Saint [jeudi 11 avril 1688], M. Desfarges arriva aussi à Siam. Durant ce temps, le bruit de la mort du roi courait partout, cependant cela n'était pas vrai. L'arrivée de M. Desfarges donna l'épouvante à tout le peuple. M. Charbonneau (23), qui revint encore depuis moi de Louvo à Siam, nous assura que partout il avait vu des gens armés, principalement à Louvo. Ayant donc fait réflexion là-dessus et en ayant averti M. Desfarges, il balança sur ce qu'il avait à faire. Aussitôt que nous eûmes mangé un morceau, il se fut conseiller avec MM. les évêques qui ne furent pas d'avis que M. Desfarges s'exposât, lui et toutes les troupes du roi, pour plaire à M. Constance (24), parce que comme nous savions tout ce qui se passait possible que les Siamois obligeaient M. Constance à nous trahir, car nous savions comme j'ai déjà dit qu'on faisait par tout le royaume des lances et des sagaies, ce que nous savions si bien que nous avions appris qu'on en faisait même dans Bangkok au lieu de travailler aux affûts de canon que nos charpentiers faisaient, le bruit courant déjà que l'on voulait massacrer tous les Français et les autres chrétiens.

Enfin, après que nous eûmes bien agité toutes ces affaires, il fut délibéré que M. Desfarges n'irait point à Louvo. Il se contenta seulement d'écrire à M. Constance qu'il était bien fâché de ne pouvoir exécuter ce qu'il lui avait promis, mais que, sur tous les bruits qui couraient, il était de son devoir de se tenir dans sa place, que s'il le voulait venir trouver, il le servirait en tout ce qu'il pourrait. Cette affaire mettait M. Constance au désespoir, car soit qu'il fît monter M. Desfarges pour le soutenir ou que les Siamois l'y obligeassent, cela le mettait toujours dans de fâcheuses affaires. Mais aussi, M. Desfarges ne pouvait pas dans une occasion pareille quitter son poste à moins que de se faire des affaires avec la Cour. M. Desfarges étant retourné à Bangkok, tous les jours nous apprenions de méchantes nouvelles, tantôt que l'on nous voulait tous massacrer, d'autres fois c'était tous les chrétiens. Ensuite, on nous disait que c'était aux Malais que l'on en voulait, même pour intimider tout le monde, ils firent frire tout vifs les Macassars qui restaient de cette dernière affaire (25). Enfin, tous les Siamois ne marchaient plus qu'en armes, même ils maltraitaient leurs gens qui n'en portaient point. Tous ces mouvements durèrent jusqu'au 15 mai qui fut le jour que Phetracha fit arrêter M. Constance et Phra Pi dans le palais à Louvo (26). Ce dernier fut en même temps assassiné et il ne conserva M. Constance que pour tâcher d'avoir les Français qui étaient dans Bangkok et pour savoir plusieurs choses dont il avait besoin, en même temps tous les chrétiens qui étaient à Louvo furent arrêtés prisonniers, tous les officiers français qui y étaient le furent aussi, mais s'étant voulu sauver ils furent arrêtés en chemin par grand nombre de gens et furent ramenés à Louvo à grands coups de rotin, si bien que le sieur de Brecy mourut sous les coups. M. le chevalier Desfarges (27), qui était de la partie, fut traité comme les autres et en eut sa bonne part (28). Phetracha, qui à toutes forces nous voulait avoir, envoya le gros ambassadeur à Siam (29) pour prendre M. de Rosalie (30) et moi pour nous mener à Bangkok, afin de persuader mieux à M. Desfarges de monter à Louvo. Le bruit courait dans ce temps que si M. Desfarges ne montait d'amitié, on le ferait aller de force et pour cet effet nous vîmes passer une grande quantité de balons qui portaient du monde à Bangkok. Les Chinois, les Maures, les Mayes japonais (31), toutes les nations eurent ordre de s'y rendre.

Cet ambassadeur nous ayant donc pris avec lui, nous partîmes pour nous y rendre aussi, mais avant de partir il donna à M. l'évêque un billet écrit de sa main par lequel il l'assurait que tout cela ne nous regardait ni les autres chrétiens, que seulement c'était pour mettre M. le marquis Desfarges dans la place de M. Constance (32). Sitôt que nous fûmes arrivés à Bangkok, il fit aussi ce même compliment à M. Desfarges, et M. de Rosalie et moi nous lui disions le contraire. Néanmoins, Bangkok étant ouvert de tous côtés, et n'y ayant dedans ni vivres ni sel, M. Desfarges fut obligé de se résoudre de marcher, mais en même temps il ordonna à M. de Vertesalle (33) de faire le plus de diligence qu'il pourrait pour se fermer, et que s'il ne revenait pas, de laisser plutôt pendre lui et ses deux enfants que de rien faire contre la gloire du roi, n'allant à Louvo que pour lui donner le temps de se retrancher et pour monter les canons.

Étant arrivés à Louvo, nous trouvâmes Phetracha qui se donnait de grands airs ; néanmoins, M. Desfarges lui parla avec beaucoup de fermeté. Après plusieurs contestations, lui ayant demandé pourquoi il n'avait pas amené tous les Français avec lui, ayant répondu que l'ambassadeur ne lui avait pas dit, il y eut encore bien du bruit sur ce chapitre. Néanmoins il fut résolu que M. Desfarges retournerait à Bangkok pour les aller chercher, ayant dit que quand il écrirait à M. de Vertesalle pour les envoyer, il ne le ferait pas, parce que c'était la coutume en France que quand un gouverneur était hors de sa place, il n'avait plus de pouvoir, ce qui fit résoudre Phetracha à laisser retourner M. Desfarges à Bangkok. Mais il retint MM. ses fils pour sûreté de sa parole, ce qui lui donna beaucoup de chagrin de laisser ainsi ses enfants à la boucherie (34).

Sitôt que nous fûmes arrivés à Bangkok, ayant trouvé la place en meilleur état par les soins de M. de Vertesalle, nous leur déclarâmes la guerre, et nous tirâmes sur une saumaque (35) partant pour le Japon, ensuite nous abandonnâmes ce petit fort qui est à l'ouest et toute la nuit on transporta ce qui était de ce côté à l'autre et on fit crever une partie de leurs canons, et ceux qu'on ne put crever furent encloués (36). Le fort de cette guerre dura un mois ou cinq semaines, après quoi, voyant qu'ils ne pouvaient venir à bout de nous, quoiqu'ils aient fait des travaux prodigieux, car nous avions autour de nous sept ou huit forts, ils renvoyèrent MM. Desfarges les fils, ce qui nous donna une joie extrême, quoiqu'ils nous apprirent la mort du roi de Siam et de M. Constance. Comme souvent, nous leur envoyions de bons coups de canon ; leur ayant tué ce jour-là quelques hommes, ils voulurent exposer à notre canon M. l'évêque de Métellopolis (37). Néanmoins, il en fut quitte pour avoir la corde au col et perdre 2 000 écus qu'il avait avec lui. Enfin, à force de les maltraiter, ils furent obligés de nous le laisser passer de notre côté pour capituler avec nous. Ensuite, je fus envoyé avec M. l'évêque à Louvo pour traiter et faire accommodement. Quand nous y fûmes arrivés, nous apprîmes derechef la mort du roi et de plus celle des deux princes ses frères, et que M. Constance avait été coupé par morceaux et jeté à la voirie. Les deux princes furent assommés, étant dans des sacs écarlates, à coups de bois de santal (38) et le roi est mort dans son lit de sa maladie, il n'était donc plus parlé que de Phetracha que les Siamois appelaient le Grand mandarin de Louvo, on nous renvoya à Siam, nous disant que le Grand mandarin y allait descendre.

Y étant retournés cinq à six jours après il y arriva, ayant abandonné Louvo et l'ayant laissé aux talapoins. Dans son chemin, il prit la même suite que le roi défunt, hors qu'il ne se mit pas dans ses balons (39), ce qui fit que ceux qui voulaient avoir son amitié l'appelaient déjà roi. Étant arrivé à Siam, en peu de temps tout le monde le traita de roi, ensuite il sortit proche de son palais, n'osant pas aller bien loin en cette qualité, et fit les aumônes au peuple et toutes les autres cérémonies. Durant ce temps-là, je commençais à traiter avec le premier ambassadeur qui a été en France, qui est à présent barcalon (40). J'avais d'autant plus de peine que tout le monde était fier, ce qui me chagrinait beaucoup, ne voulant rien démordre de tous les accommodements honnêtes qu'on pouvait souhaiter. Enfin un jour, ne sachant plus de quelle manière tourner mon affaire, je fus trouver le barcalon et lui ayant fait connaître le danger ou il exposait le royaume de Siam, lui montrant la facilité que le roi aurait de tirer raison d'eux, je lui dis que s'il voulait, nous ferions un traité de paix, ce qui me réussit, et par ce moyen, j'eus des vaisseaux et je fis entrer des vivres dans Bangkok et 50 ou 60 Français qui étaient de tous côtés (41).

Tout cela dura bien du temps, car il fallut faire des salaisons et plusieurs autres choses pour notre embarquement. Comme il nous manquait plus que quelques matelots et des cordages pour partir avec la condition la plus avantageuse qu'on peut souhaiter, les révérends pères envoyèrent Mme Constance à Bangkok (42). Y étant pour lors, M. Desfarges me renvoya à Siam pour tâcher de ménager quelque chose pour elle. J'avais bien de la répugnance à y aller, car je me méfiais de la mauvaise foi des Siamois, quoique je ne sois sorti de Bangkok pour traiter avec eux que sur leur foi et parole. Étant enfin à Siam, ils arrêtèrent tous les missionnaires, M. Duchemin (43) et moi, ce qui obligea M. Desfarges à la rendre par un traité qui fut fait qu'elle ne serait point esclave, qu'elle aurait pleine liberté de sa religion et qu'elle se remarierait à qui elle voudrait (44). Ce traité étant exécuté de part et d'autre, nous fûmes élargis et j'envoyai les matelots et les cordages que je pus trouver. Comme je savais que les Anglais nous faisaient des chicanes, je crus qu'il serait bon de leur témoigner qu'on était de leurs amis, et pour cet effet je les voulus emmener tous de Siam en les demandant pour capitaines, pilotes et matelos. Quelques-uns n'ayant pas voulu venir y sont restés, et [je] n'ai amené seulement 50 ou 60.

Étant retourné à Bangkok, on chargea en toute diligence les trois vaisseaux que j'y avais envoyés (45). J'oubliais à vous dire que M. de l'Estrille (46) étant arrivé sur ces entrefaites, M. Cornuel (47) et trois autres officiers de son bord qui étaient venus à terre sans songer à rien furent arrêtés prisonniers et amenés à Siam. Ayant appris qu'ils étaient chez le barcalon, j'y allai et les sortis d'affaire, et je les menai chez nous, et ensuite les fis aller à Bangkok et de là à leur bord, tout étant préparé pour notre embarquement. Comme nos vaisseaux ne pouvaient pas porter tout notre bagage, il fallut encore qu'ils nous donnassent des mirous pour mettre du canon pour envoyer à l'Oriflamme. Après que tout fut embarqué, les troupes sortirent tambour battant, mèches allumées, le 2 novembre à quatre heures du soir, temps de la marée. Ces mirous (48) n'ayant pu venir si vite que nous, ils nous cherchèrent une querelle d'allemand et retirèrent les gens qui étaient dedans, et le canon, ce qui nous obligea d'emmener les otages qu'ils nous avaient donnés, pour notre sûreté, car la rivière depuis la barre jusqu'à Bangkok était remplie de forts et de pieux, ces gens-là ayant fait des travaux qui surpassent l'imagination.

Me trouvant dans toute cette mêlée, je me suis sauvé par bonheur, car les Siamois avaient grande envie de me retenir (49). Je vous aurais fait une plus longue narration de tout ceci sans une affaire qui m'est arrivée dimanche dernier avec M. de Vertesalle. Néanmoins, quoique nous en soyons venus aux dernières extrémités et même qu'il en ait fort mal agi avec M. le directeur général, tout le monde nous veut accommoder, ce que je crois qu'on me fera faire aujourd'hui.

M. le directeur général vous envoie, Monsieur, de l'étain et de la toutenague (50) que j'ai achetée en passant à Malacca. S'il y a quelque erreur sur le poids, vous aurez la bonté de m'en écrire à Jonselam où nous allons (51). Comme je l'ai pris du chabandar de Malacca, il doit nous faire le tout bon, je ne crois pas qu'il y ait de l'erreur, car j'ai acheté de l'or de lui, que j'avais pris de même, il ne s'y en est point trouvé onze mille écus rapportant ici 6667 ½ pagodes, ce qui fera toujours cinq à six mille de profit. J'en aurais bien eu une fois davantage si je n'avais pas été pressé de finir affaire. Je ne sais si nous serons plus heureux dans l'entreprise que nous allons faire de Jonselam que nous l'avons été à Siam, mais si nous pouvons réussir comme nous l'espérons, principalement s'il nous vient des vaisseaux cette année de France comme il y a bien de l'apparence, cela sera bien avantageux pour la Compagnie. Tous nos généraux sont de bonne volonté et je ne crois pas qu'ils en aient le démenti. Pour le peu que j'ai à Bengale de ce que vous savez, je vous supplie, Monsieur, de l'employer en ce que vous jugerez à propos que sera bon pour Jonselam, et me l'envoyer sur le vaisseau que vous en enverrez. Permettez moi d'assurer Mme Deslandes de mes respects et croyez pareillement que je suis, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Véret

À Pondichéry, ce 3 mars 1689.

◄  Page précédente
Véret - Lettre de Pondichéry
du 3 mars 1689
Présentation

NOTES :

1 - Cette lettre était adressée à André Deslandes-Boureau (ou Boureau des Landes), qui avait créé le comptoir de la Compagnie des Indes au Siam et l'avait dirigé jusqu'en 1684. Boureau-Deslandes se trouvait alors au Bengale, dans l'un des nouveaux comptoirs que la Compagnie avait ouverts à Ougly (Hooghly) et Balassor et dont il avait été nommé directeur en 1687. Les liens qui unissaient André Deslandes-Boureau à François Martin n'était pas que professionnels. En effet, André Deslandes avait épousé Marie, une des filles de François Martin. Deslandes mourra du scorbut en 1701 au large de l'île de Sainte-Hélène alors qu'il regagnait la France. 

2 - François Martin, qui avait fondé le comptoir et la forteresse de Pondichéry, était directeur général de la Compagnie des Indes orientales. Il avait épousé une certaine Marie Cuperly. 

3 - Cette Mlle Manon était certainement la seconde fille de François Martin et de Marie Cuperly, donc la belle-sœur d'André Deslandes. Dans la Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud (2nde édition, vol. XXVII, p. 124), Pierre Margry écrivait : Martin mourut à la fin de décembre 1706, sans autres enfants que deux filles mariées, l'une à M. Boureau des Landes, l'autre à un sieur Loriau. 

4 - Il s'agit très certainement de l'ingénieur et architecte La Mare (ou Lamare), qui était venu au Siam en 1685 avec l'ambassade de Chaumont et y était resté sur la demande du roi Naraï. 

5 - Nous n'avons pu trouver l'origine de cette allusion (à Giovanni della Casa ?), sans doute fruit d'une plaisanterie privée. Le nouveau-né sur le métier sera André-François Boureau-Deslandes, né le 21 mai 1689, homme des Lumières par excellence, ami des encyclopédistes, bel esprit athée et libertin, auteur d'ouvrages de littérature, de science, de philosophie, d’économie et d’histoire. On pourra lire sur ce site son Histoire de M. Constance, Premier ministre du roi de Siam, publiée en 1756 à partir des papiers et des archives de son père André Deslandes et de son grand-père François Martin : Histoire de M. Constance

6 - Il y avait également des Portugais au service du roi de Siam. Dans son Journal, Céberet notait : Les premières troupes que nous trouvâmes étaient des Portugais, la plupart natifs, et des Siamois ; ensuite étaient les Français et, dans le petit fort carré, la garnison était toute siamoise, ce qui ne nous plut pas. (Michel Jacq-Hergoualc'h, Étude historique et critique du Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, 1998, pp. 65-66). 

7 - Phaulkon faisait tout pour garder le contrôle de la forteresse et empêcher les Français de s'y établir solidement, et Céberet explique dans son Journal qu'il dut ruser pour approvisionner la place : J'avais donné ordre au sieur Véret de faire achat de riz pour la subsistance des troupes pour dix-huit mois et comme il m'avait fait entendre que cela ne se pouvait faire sans avoir la permission dudit sieur Constance qui était absolument nécessaire pour acheter du riz, d'autant que les Siamois n'osent rien vendre sans la permission dudit sieur, je lui ordonnai de demander cette permission pour charger de riz le navire le Saint-Louis et que sous ce prétexte il serait aisé d'en prendre plus qu'il ne faudrait pour ravitailler la place ; en tout cas, au pis-aller, j'aurais fait décharger à Bangkok ledit navire lorsqu'il y aurait passé pour sortir la rivière. Je pris cette précaution du consentement de M. de La Loubère parce que si M. Constance se fût aperçu que l'on voulait ravitailler la place, il lui eût été facile de temporiser, voulant par ce moyen se la rendre toujours sujette, n'ayant des vivres que pour subsister un jour ou deux à la fois. (Op. cit., pp. 66-67). 

8 - Constantin Phaulkon, un aventurier grec devenu favori et principal ministre du roi Naraï. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée : Phaulkon

9 - Le père de Bèze indique que le roi Naraï avait envoyé 1 500 Siamois pour travailler aux fortifications, mais que beaucoup firent défaut et que Desfarges s'en plaignit : M. Desfarges fit des plaintes à M. Constance de ce que ces mandarins ne tenaient pas le nombre de leurs travailleurs complet et, qu'au lieu de 1 500 que le roi avait envoyés, à peine s'en trouvait-il sept ou huit cents. (Drans et Bernard, Mémoire du père de Bèze sur la vie de Constance Phaulkon, 1947, p. 102). La mauvaise volonté ou l'indolence des Siamois n'étaient peut-être pas les seules causes du peu d'avancement des fortifications. Beauchamp, major de Bangkok, révèle que Vollant des Verquains ne faisait rien pour stimuler l'ardeur des ouvriers ; pis encore, s'il faut en croire ces fielleuses et savoureuses confidences, il utilisait cette main-d'oeuvre à des fins strictement personnelles : M. Desfarges fut fort surpris d'apprendre à son retour que Vollant, ingénieur, s'amusait à faire des maisons de plaisance ; qu'il débauchait sous main des ouvriers de la place ; qu'il en avait tiré jusqu'à trente en un seul jour ; qu'il avait fait démolir en partie une très belle maison que les missionnaires lui avaient prêtée, pour la rendre plus spacieuse, comme aussi il en avait fait bâtir une entière à un quart de lieue de celle-là sur le bord de la rivière, à quatre pavillons, avec une grande ménagerie, ce qui fut cause que les Siamois qui travaillaient à Bangkok se plaignirent de lui à M. Desfarges sur ce qu'il leur enlevait leurs travailleurs. Ce fut sur ces plaintes et sur ce que M. Desfarges s'aperçut qu'ils n'étaient plus si assidus aux travaux, qu'il lui dit qu'il ne prétendait pas qu'il quittât les travaux du roi pour bâtir des palais ; qu'il devait se ressouvenir que, manque d'application, les fortifications qu'il conduisait de la place ne valaient rien : que le batardeau qu'il avait fait construire pour retenir l'eau dans les fossés s'était éboulé, en un mot qu'il voulait qu'il fît ce qu'il était obligé de faire ; que ce n'était pas ainsi qu'on gagnait l'argent du roi, et que s'il continuait il en écrirait à la cour. Vollant lui répondit brusquement qu'il s'en souciait fort peu et qu'il en écrirait aussi. M. Desfarges, indigné d'une telle réponse, le mit lui-même en prison, où il ne demeura que deux heures, parce qu'il pria le sieur de la Salle, commissaire, de dire à M. Desfarges qu'il lui demandait pardon et qu'il tâcherait de le mieux contenter à l'avenir. (Manuscrit Bibliothèque Nationale Ms Fr 8210, f° 512v° et suiv.). 

10 - En effet, les troupes françaises devaient se séparer, un régiment restant à Bangkok sous le commandement de Desfarges, et l'autre se rendant à Mergui pour prendre possession de la place sous les ordres de Du Bruant. 

11 - L'escadre du roi avait amené à Siam des bombes, des mortiers et dix bombardiers sous les ordres du sieur Du Laric. L'Ordre du Roy remis à ce dernier à Brest, lui enjoignait formellement de se rembarquer avec les bombardiers, quand les vaisseaux seraient près de revenir en France, « Sa Majesté n'estimant pas que leur présence fût nécessaire en ce pays (Siam) après le départ des vaisseaux. » Les instructions de Desfarges et des ambassadeurs étaient rédigées dans le même sens. (Lanier, Étude historique sur les relations de la France et du royaume de Siam de 1662 à 1703, 1883, p. 124). Conformément à ces instructions, les envoyés refusèrent de livrer ces armements à Phaulkon et les conservèrent à bord de l'Oiseau au grand mécontentement du roi qui comptait dessus pour réprimer un soulèvement à Pattani. Ces bombardiers, instamment demandés par Phaulkon, constituèrent un point d'achoppement qui envenima les rapports entre M. Constance et les envoyés pendant tout leur séjour au Siam. 

12 - Les témoignages ne concordent pas sur ce point : le père Le Blanc mentionne 120 hommes : M. Du Bruant partit de Bangkok vers le milieu de février de la même année 1688, avec un détachement de 120 hommes en trois compagnies sous les sieurs du Halgouët, Hiton et de Launay, capitaines, pour aller prendre possession de Mergui. (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, II, pp. 263-264). Vollant des Verquains confirme ce chiffre : (Histoire de la révolution de Siam, 1691, pp. 9-10) et mentionne trois compagnies françaises composées de quarante hommes chacune. Le manuscrit de la Relation de ce qui s’est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 (A.N. Col. C1/24, f° 150v°) indique cent douze soldats, sans les officiers en général et les valets. Quant à l'officier La Touche, qui en faisait partie, il parle de trois compagnies qui faisaient quatre-vingt dix hommes. (Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam in: Robert Challe, Journal du voyage des Indes orientales, Deloffre et Popin, 1998, p. 327). 

13 - Ces deux navires, partis le 1er mars 1688 et qu'on crut quelque temps perdus, étaient le Siam et le Louvo, commandés par M. de Sainte-Marie, nom de guerre du lieutenant de Larre ou Delars, et Suhart. Selon Beauchamp, ils avaient été envoyés par Phaulkon pour faire la chasse aux pirates et aller brûler les vaisseaux anglais qui seraient en rade de la ville de Madras, côte de Coromandel. Les sieurs de Sainte-Marie et Suhart écrivirent à M. de Constance que cela ne se pouvait, la saison étant contraire. M. Constance leur écrivit de sortir et qu'ils tinssent la mer et d'aller où ils voudraient et de ne revenir que dans quatre mois (A.N. Col. C1/25 f° 73v°). Le père Le Blanc donne une autre version, tout aussi plausible (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, I, pp. 31-32) : aller croiser sur un corsaire dans le golfe de Siam, avec un ordre secret qu'ils avaient de M. Constance d'interrompre leur course aux premiers bruits de guerre et de troubles qui pourraient arriver dans le royaume, et d'aller se mettre sous le canon de Bangkok, où il recevraient les ordres de M. Desfarges pour le service des deux rois. Même si le chiffre de 50 hommes n'est pas confirmé par Desfarges, cela représentait tout de même un effectif important dont le général aurait eu fort besoin : À l'égard des Français, je n'avais dans Bangkok que deux cents soldats avec les officiers. M. Du Bruant était à Mergui avec trois de nos meilleures compagnies, et depuis son départ, j'avais encore été obligé de donner trente-cinq de nos meilleurs hommes, avec trois ou quatre officiers, pour mettre sur des vaisseaux que le roi de Siam envoyait en course contre quelques corsaires, suivant un ordre que le sieur Constance m'avait envoyé de sa part. (Relation des révolutions arrivées à Siam en 1688, 1691, p. 8). 

14 - En vertu d'un traité signé par La Loubère quelques semaines auparavant, le roi Naraï avait demandé 60 cadets français destinés à sa garde particulière. Phaulkon fit même livrer du drap bleu pour leur confectionner des uniformes. Desfarges, dont les troupes ne suffisaient plus à assurer la défense de Bangkok, négocia leur nombre à 25 et différa leur envoi, prétextant qu'ils ne savaient pas monter à cheval et qu'il était nécessaire de les entraîner avant de les présenter au roi. L’officier choisi pour les commander, avec 2 000 écus d’appointements, était un des fils de Desfarges. Sur un plan juridique, le général était bien fondé dans son refus d’envoyer ses soldats, puisque l’article 2 du même traité stipulait que le roi de Siam ne pourra demander au général des troupes françaises et aux commandants des places que le nombre qui lui pourrait être fourni sans trop affaiblir la garnison qui demeurera toujours aussi forte que lesdits commandants l'estimeront nécessaire pour la sûreté de la place (Reinach, Recueil des traités conclus par la France en Extrême-orient – 1684-1902, 1902, p. 6). 

15 - Le 16 février 1688. 

16 - Véret orthographie Tillipoussonne. Thale Chubson (ทะเลชุบศร) était une île au milieu d'un ancien lac à trois kilomètres de Lopburi où le roi Naraï avait fait construire une résidence, le pavillon Kraisorn-Sriharaj (ตำหนักไกรสรสีหราช). On peut penser que la fraîcheur de l'eau rendait cette retraite agréable pendant les mois chauds. Elle était également connue sous le nom de Pratinang yen (พระตี่นั่งเย็น), la Résidence fraîche. Elle servait au roi Naraï pour les réceptions et pour séjourner lors de ses parties de chasse ou de ses promenades en forêt. C'est là que fut exécuté Phaulkon. 

17 - Cette mission n'enchantait guère le jésuite, qui se fit accompagner du père Le Blanc : Je lui demandai [à Phaulkon] permission au moins d'aller prendre un de nos pères avec moi pour m'accompagner chez M. Desfarges. Il me le permit et, comme le Père Le Royer était pour lors à Siam, je pris le père Le Blanc dont ce général aussi bien que M. Constance estimaient fort la piété et la sagesse. Nous exposâmes à M. Desfarges les choses dont M. Constance m'avait chargé. Nous lui fîmes voir toutes les fâcheuses suites qu'on devait attendre de la rébellion de Phetracha si on la lui laissait exécuter et l'avantage et la gloire qu'il y aurait à l'en empêcher, ce qui paraissait assez facile, M. Constance assurant qu'il ne fallait pas plus de cinquante ou soixante Français ; que c'était à lui cependant à examiner le point et à prendre les mesures qu'il croirait les plus sûres. (Drans et Bernard, op. cit., pp. 106-107). 

18 - Robert Lingat cite à ce propos une lettre de Véret à François Martin écrite à Lopburi le 24 février 1688 : … que M. le comte Phaulkon l'employe à des mines de cuivre qui sont dans le royaume de Siam, qui seront d'un grand rapport dans la suite, et qu'il s'attendait d'y procurer des avantages pour votre Compagnie. (Une lettre de Véret sur la révolution siamoise de 1688, T'oung Pao N° XXXI, 1934; p. 347, note 1). S'il faut en croire La Loubère, ces mines n'avaient pas une grande valeur. Les recherches n'avaient abouti, aprés avoir fouillé et creusé en divers endroits, qu'à quelques mines de cuivre fort pauvres, quoique mêlées d'un peu d'or et d'argent. À peine cinq cents livres pesant de mine rendaient-elles une once de métal. Encore n'ont-ils jamais fû faire la séparation des métaux. (Du royaume de Siam, 1691, I, p. 46). 

19 - Le jésuite Le Blanc évoque un mandarin du Conseil d'État du roi nommé Okphra Simousot (voir ci-dessous note 25). C'est sans doute le même. 

20 - Mom Pi (หม่อมปีย์) ou Phra Pi (พระปีย์), parfois appelé Prapié, Monpy, Monpi, etc. dans les relations françaises. Fils d'un hobereau, ce jeune garçon fut emmené très jeune au palais pour y exercer les fonctions de page et fut élevé par une sœur du roi Naraï. Toutes les relations s'accordent à reconnaître la tendresse quasi paternelle que le roi lui prodiguait et les privilèges exceptionnels dont il jouissait. 

21 - Frère de lait du roi Naraï, Phetracha était général en charge des éléphants royaux. Il régna sous le titre de Phra Phetracha entre 1688 et 1703. 

22 - Le jésuite Le Blanc, qui assistait à cette entrevue avec le père de Bèze, écrit à ce sujet : Au sortir de cette conférence, le général alla s'aboucher avec le ministre et prit avec lui des mesures plus précises. Il promit d'amener quatre-vingts hommes à Louvo et d'y venir en personne, sur quoi le ministre lui recommanda trois choses : la première était de faire toute la diligence possible ; la seconde de tenir l'affaire extrêmement secrète, et la troisième de ne point s'amuser en passant par Siam à écouter les bruits qui ne manqueraient pas de courir de la mort du roi quand on le verrait monter avec des troupes à Louvo. Qu'il ne pouvait douter que le roi ne fût vivant, puisqu'il lui avait donné audience ce jour-là, et qu'ainsi on le priait de ne croire pas alors facilement qu'il fût mort. (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, I, pp. 71-72). 

23 - René Charbonneau (vers 1643-1727), souvent appelé Frère René dans les lettres des missionnaires, n'était pas prêtre, mais auxiliaire laïc des Missions Étrangères. Il se maria au Siam et fut quelque temps gouverneur de Phuket. La Loubère l'évoque dans son ouvrage Du royaume de Siam (1691, I, pp.  351-352) : Il y a quelques années que le roi de Siam voulant faire faire un fort de bois sur la frontière du Pégou, n'eut pas de plus habile homme à qui il pût en commettre le soin qu'un nommé frère René Charbonneau, qui après avoir été valet de la Mission de Saint Lazare à Paris, avait passé au service des Missions étrangères et était allé à Siam. Frère René, qui pour toute industrie savait faire une saignée et donner un remède à un malade (car c'est pas de pareils emplois de charité, et par des présents que les missionnaires sont soufferts et aimés en ces pays-là) se défendit tant qu'il put de faire ce fort, protestant qu'il n'en était pas capable ; mais il ne put enfin se dispenser d'obéir, quand on lui eut témoigné que le roi de Siam le voulait absolument. Depuis, il a été trois ou quatre ans gouverneur de Jonsalam [Phuket] par commission, et avec beaucoup d'approbation ; et parce qu'il voulut retourner à la ville de Siam auprès des parents de sa femme, quand sont Portugais, le sieur Billi, maître d'hôtel de M. de Chaumont, lui succéda dans l'emploi de Jonsalam. 

24 - L'avis de Louis Laneau, évêque de Métellopolis et de l'abbé de Lionne, évêque de Rosalie, appuyé par Véret, pesa lourd dans la décision de Desfarges d'abandonner Phaulkon à son sort. Violemment attaqué à son retour en France et considéré comme le responsable de la mort de M. Constance, l'abbé de Lionne, pour se justifier, écrivit en janvier 1692 un long mémoire qu'on pourra lire sur ce site : Mémoire sur une affaire sur laquelle on m'a demandé quelques éclaircissements

25 - En 1686, les Macassars du Siam complotèrent pour renverser le roi Naraï et mettre un des leurs sur le trône. Phaulkon découvrit la conspiration qui fut réprimée dans le sang. La plupart des conjurés furent tués dans les combats, et ceux qui réchappèrent furent firent prisonniers. Le père Le Blanc donne une version un peu différente de cet épisode : Sur la fin de janvier, un Malais fit demander au roi une audience particulière, disant qu'il avait des choses à lui communiquer de la dernière conséquence. Le roi le renvoya à M. Constance selon sa coutume, mais le Malais ayant refusé de déclarer au ministre ce qu'il avait à dire, le roi lui donna pour l'entendre un mandarin de son Conseil d'État nommé Okphra Simousot. Le Malais lui dit que M. Constance et les Français conspiraient contre le service du roi, la liberté publique et la religion, et qu'il était prêt d'en donner des preuves convaincantes au péril de sa vie. Le roi, sans vouloir l'entendre, ordonna qu'on mît à la question ce malheureux pour lui faire découvrir les auteurs de cette calomnie, mais comme on ne put lui rien faire avouer, il fut jeteé aux tigres et Sa Majesté prit de là occasion de faire brûler ce qui restait de Macassars de la dernière conjuration. L'exécution se fit à Siam dans le camp même des Malais pour donner de la terreur à ceux qui pourraient avoir de semblables desseins. (Op. cit., pp. 28 et suiv.). 

26 - Beauchamp, qui avait assisté à l'arrestation de Phaulkon, indique le 18 mai (Archives Nationales de Paris, Col. C1/25, f° 75v°). Le père Le Blanc, qui se trouvait également sur place, confirme cette date (op. cit., I, p. 143). 

27 - Fils cadet du général. Desfarges s’était embarqué pour le Siam avec ses trois fils, le chevalier, le marquis et l’abbé. Seuls les deux premiers demeurèrent dans le royaume avec leur père ; l’abbé revint en France sur le navire le Gaillard avec La Loubère et le père Tachard. On trouve mention de sa mort dans le Journal de Dangeau daté de Marly, le 10 novembre 1690 : l’abbé de[s] Farges est mort ; il avait une abbaye de 5 ou 6 000 livres de rente auprès de Thouars ; il est fils de de[s] Farges qui était à Siam, et que l’on ne sait pas ce qu’il est devenu. 

28 - On ignore la date exacte de cet incident. Dans la relation de La Touche, rapportée par Robert Challe, on peut lire : (…) il y avait à Louvo six officiers français qui sont MM. les chevaliers Des Farges, de Fretteville, Beauchamp, de Lasse, Des Targes et Saint-Vendry [Saint Vandrille], et un ingénieur nommé de Bressy [parfois de Brécy], lesquels, depuis que M. Constance avait été arrêté, n'avaient pu obtenir la licence de s'en retourner à Bangkok, et quoiqu'ils fussent bien traités, ils ne laissaient pas de craindre dans la suite un pareil ou plus méchant sort que les chrétiens. C'est pourquoi ils se résolurent de tenter le hasard pour se sauver, et pour cet effet, ils se mirent en chemin de nuit pour se rendre à Siam, faisant leur compte qu'y étant arrivés, ils prendraient un balon au comptoir de la Compagnie pour les porter à Bangkok. C'était à la vérité une entreprise de jeunesse : elle aurait été approuvée si elle avait réussi, mais il faut remarquer que de Louvo à Siam il y a quatorze grandes lieues, que tout le pays est presque inondé dans un temps pareil ; que de Siam à Bangkok il y a trente lieues et tout le bord de la rivière rempli de corps de garde, de sorte qu'il ne pouvait passer un balon, de nuit ni de jour, qu'il ne fût arrêté et visité. Mais ils furent exempts de tous ces embarras, car le lendemain à la pointe du jour, ils se trouvèrent environnés de plus de huit à neuf cents hommes, tant cavalerie qu'infanterie, que Phetracha avait envoyé après eux, ayant eu avis de leur fuite. Ces six messieurs ne trouvèrent point d'autre parti à prendre que de se bien défendre si on les approchait et qu'on voulût les insulter, de sorte qu'un mandarin jugeant de leur dessein à leur posture s'approcha seul d'eux pour leur dire qu'il ne venait pas après eux pour leur faire du mal, mais bien par ordre du roi pour les ramener à Louvo. Ils se rendirent à ces belles paroles, la partie d'ailleurs n'étant pas égale. Ils furent ce jour-là traités avec assez de douceur et d'honnêtetés, mais le lendemain, comme ils ne se tenaient plus sur leurs gardes, ne se méfiant de rien, les Siamois les ayant tous surpris, les dépouillèrent tout nus, les attachèrent à la queue de leurs chevaux, et les maltraitèrent si fort que le sieur de Bressy, ingénieur, mourut par le chemin de la fatigue, et que peu s'en fallut que les autres n'en fissent autant et ne payassent de leur vie leur tour de jeunesse, ayant beaucoup souffert. (Cité par Popin et Deloffre, Journal du Voyage des Indes orientales de Robert Challe, 1998).

Quelques années plus tard, dans une lettre du 27 décembre 1693 adressée à Jacques de Brisacier, le directeur du séminaire des Missions Étrangères, Kosapan, devenu phra khlang de Phetracha, donnera la version siamoise de cet incident : De plus, les fils de M. le général et les autres officiers qu'il avait laissés à Louvo pour gage de sa parole, étant allés se promener à cheval comme ils faisaient quand ils le désiraient, s'enfuirent et voulurent se rendre à Siam, et ne sachant pas que c'était les enfants de M. le général, ni des officiers français, mais croyant voir là quelques Anglais et gens de la faction de M. Constance, les poursuivirent, se saisirent de plusieurs d'entre eux qui s'étaient déjà embarqués sur la rivière et de plusieurs qui étaient encore à terre ; les ayant attachés, elles les ramenèrent à Louvo. Aussitôt que les mandarins eurent connus que ce n'étaient pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher, et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir, comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui ; on fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut. (Cité par Launay, Histoire de la mission de Siam), I, p. 285). 

29 - Le gros ambassadeur désigne sans doute Kosapan (Okphra Visut Sunthon : ออกพระวิสุทธิสุนทร), le plus important, qui avait fait grande impression en France lors de sa visite en 1686. Toutefois, l'Abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 (A.N. Col. C1/24, f° 153r°-153v°) indique qu'il était accompagné du second ambassadeur, Okluang Kanlaya Rachamaïtri (ออกหลวงกัลยาราชไมตรี) : Ce même jour [28 mai 1688] arrivèrent les deux premiers ambassadeurs qui étaient en France, lesquels confirmèrent toutes ces choses et que si l'on avait arrêté nos messieurs et menés à Thale Chupson, que c'était pour que la populace ne les insultât et que nous les reverrions bientôt. Le fin du voyage de ces deux messieurs les ambassadeurs était pour proposer à M. Desfarges de mettre avec nous quatre ou cinq cents hommes de garnison siamoise, sans ce qu'il [avait] déjà, ou de faire monter M. Desfarges à Louvo, ce qu'il fit le 31 de mai, ou sinon, ils nous déclaraient sur l'heure la guerre. 

30 - Véret écrit Rosary. L'abbé de Lionne avait été nommé évêque de Rosalie le 5 février 1687 mais avait refusé cette charge, qu'il n'accepta qu'en 1696 (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 205, note 1). 

31 - Peut-être les Malais, Japonais … ? 

32 - Le marquis de Desfarges était le fils aîné du général Desfarges. Voir note 27). Ce curieux projet est confirmé par Desfarges lui-même : Le premier ambassadeur ajouta de plus dans une autre visite qu'il fit à M. l'abbé de Lionne que le roi avait fait arrêter le sieur Constance pour quelque crime, et aussi parce qu'il ne contentait pas les étrangers et qu'il avait dessein de mettre mon fils aîné en sa place, que c'était pour cela qu'il était besoin que je demeurasse quelque temps avec lui à Louvo, pour le styler dans les affaires ; et que c'était une des principales raisons pourquoi on me faisait monter. (Op. cit., pp. 24-25). Le roi Naraï envisageait-il vraiment de confier une charge officielle au marquis Desfarges ? C'est très improbable. On trouve dans le Journal de Robert Challe une très curieuse – et tout à fait invraisemblable — affirmation : Richesses, cause que la princesse de Siam a été abandonnée, quoique fille unique et héritière du royaume, qu'elle destinait au marquis Desfarges en l'épousant. (Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, III, p. 327). 

33 - On trouve parfois Verdesal ou, comme sur les documents officiels, Verdesalle. Vertesalle paraît plus largement admis. Un brevet signé à Versaille le 31 août 1687 donnait au sieur de Verdesalle, capitaine et major du régiment de la Marche, le commandement des troupes qui vont à Siam sous les sieurs Desfarges et du Bruant (A.N. Col. C1/27 f° 41r°). Selon François Martin (Mémoires, II, p. 520), M. de Vertesalle savait bien la guerre, il était fort attaché à en faire observer tous les règlements, mais entêté dans ses sentiments et qui ne revenait pas aisément ; il dépensait à sa table les appointements qu'il avait du roi où les officiers étaient bien reçus, et il en était aimé. Toujours d'après le directeur du comptoir de Pondichéry, Vertesalle n'était pas aimé de Phaulkon, et il avait eu du bruit aussi avec des officiers de marine, et l'on dit qu'on avait écrit en France contre lui. 

34 - Véret ne mentionne pas l'épisode de la lettre imaginée par Phetracha, piège destiné à obliger Du Bruant retranché dans Mergui à rejoindre Desfarges. Le général le relate ainsi (op. cit., pp. 29 et suiv.) : Ils me proposèrent ensuite une guerre imaginaire qu'ils disaient avoir avec les Akhas, et que puisque j'étais venu pour le service du roi de Siam, ils voulaient donner à tous les Français cette ocassion d'acquérir de la gloire ; qu'ils y joindraient de leur part de nos troupes siamoises, et qu'ils me donneraient comme à un homme très expérimenté, le commandement de toute l'armée, mais pour être plus en état de battre les ennemis, il fallait écrire à M. Du Bruant de me venir joindre avec ses troupes à un lieu qu'ils me marquaient. (…) On m'envoya ensuite la copie de la lettre que je devais écrire à M. Du Bruant, que Phetracha même avait composée en siamois, ce qui traduit mot à mot en français faisait un galimatias qui ne pouvait que faire comprendre à M. Du Bruant que j'étais arrêté et que nos affaires étaient en mauvais état ; et c'est ce qui me fit accepter de l'écrire avec toutes les manières siamoises, dont le grand mandarin se trouva satisfait, tout habile homme qu'il était ; mais il ignorait nos coutumes et s'imaginait que ce qu'il avait écrit en bonne forme en siamois ne pouvait être que bien en français. Le subterfuge fonctionna parfaitement, et Du Bruant, comprenant que le document avait été écrit sous la menace, resta prudemment à Mergui. 

35 - Le Dictionnaire de Furetière indique : sorte de vaisseau. C'est le vaisseau que le père Le Blanc appelle une somme (Bateau chinois à fond plat, à voile unique, servant aussi d'habitation) : la place se trouva en état de faire l'ouverture de la guerre le jour même de l'arrivée du général, à l'occasion d'une somme chinoise (op. cit., p. 239). On trouve le même récit dans la relation B.N. Ms. Fr. 6105 (f° 36v° et suiv.) : La résolution étant donc prise de déclarer la guerre, on songea aux moyens de la pouvoir soutenir, et d'y subsister, et comme l'on était dans l'embarras de trouver de quoi saler 80 ou 100 vaches vivantes que M. de Constance avait fait mener dans Bangkok au cas d'accident, n'en ayant pas un grain dans les magasin, il passa une somme chinoise devant notre forteresse, et ayant eu avis qu'une partie de la cargaison était de sel et de poivre, on détacha un officier avec quatre mousquetaires pour aller à bord de ce bâtiment et y acheter ce qui nous était nécessaire. Mais le capitaine en refusa à quelque prix que ce fût, et l'officier les ayant menacés que l'on tirerait sur eux s'il ne lui en vendait pas, il répondit que s'il y avait des canons à Bangkok, il ne lui en manquerait point dans sa somme, et voyant qu'il ne gagnait pas plus par menaces que par prières, vint faire son rapport à M. Desfarges, qui ordonna que l'on tirât plusieurs volées de canons dessus, pensant qu'il le laissait dériver par la marée, auxquels il ne répondit pourtant pas comme il l'avait promis. 

36 - Enclouer : Neutraliser un canon en enfonçant un clou ou un morceau de fer dans la petite ouverture, ou lumière, proche de la culasse, où l'on place l'amorce. 

37 - Louis Laneau. On pourra consulter la notice biographique de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Louis Laneau

38 - C'était le mode d'exécution traditionnel au Siam des membres des familles royales, la coutume interdisant de faire couler leur sang. 

39 - Mot d'origine portugaise qui désignait de grands bateaux à rames creusés dans de gigantesques troncs d'arbre. Ces embarcations légendaires, souvent somptueuses, étaient réservées aux nobles et aux mandarins. Toutes les relations de l'époque les ont largement décrites. 

40 - Mot d'origine portugaise, corruption du siamois Phra Khlang, sorte de premier ministre principalement en charge des finances et des affaires étrangères. Toutefois, le nouveau ministre ne jouit pas longtemps de son poste. Accusé d'ambitions trop personnelles, il tomba en disgrâce et se serait suicidé. 

41 - Véret se donne le beau rôle et omet soigneusement de mentionner certaines de ses initiatives, comme celle rapportée par Vollant des Verquains (Histoire de la révolution de Siam arrivée dans l'année 1688, 1691, pp. 87 et suiv.) : Ce fut dans ces tristes conjonctures que le sieur Véret, qui ne s'était pas attendu à des suites si fâcheuses quand il avait détourné M. Desfarges de servir M. Constance, voulut employer toute son adresse et user du crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit du général pour tirer, comme on dit, son épingle du jeu. Il tâcha de lui persuader qu'il devait lui permettre de partir de Bangkok avec M. de Rosalie et un autre missionnaire, se servant pour cet effet d'un petit bâtiment qui, faisant voile à l'île de Borneo et ayant été obligé de relâcher, était venu mouiller au pied de Bangkok deux jours avant la déclaration de la guerre. Il lui promettait merveille de la faveur des princes voisins, qui devaient lui accorder à sa prière un secours considérable d'hommes et de vivres. Mais il ajoutait aussi que, connaissant l'humeur des Indiens extrêmement intéressée, il était à propos qu'il emportât avec lui l'argent comptant des missionnaires et du comptoir qu'ils avaient sauvé dans la place, afin qu'il ne tînt point à cela qu'il obtînt d'eux promptement les secours qu'il allait demander.

Un officier qui eut part à cet entretien en donna avis aux principaux de la garnison qui furent sur-le-champ trouver M. Desfarges pour lui remontrer que le sieur Véret leur allait jouer un mauvais tour, puisque après avoir mis les affaires au plus mauvais point qu'elle pussent arriver, il cherchait à se mettre à couvert de l'orage ; qu'il pouvait néanmoins partir, s'il était résolu d'aller chez les princes voisins solliciter le secours qu'il en espérait, auxquels il pouvait promettre toutes sortes de satisfactions tant pour les troupes que pour les vivres qu'ils lui fourniraient, mais qu'il ne fallait pas souffrir qu'il emportât l'argent. En effet, son prétexte n'était pas recevable à des gens qui n'ignoraient pas que de tous les Indiens, il n'y en avait pas un qui, bien loin d'assister, ne voulût avoir égorgé le dernier Européen ; ainsi le sieur Véret ne put obtenir sa demande et fit néanmoins semblant qu'il était bien content de ne point s'exposer à être pris ou brûlé par les Siamois. 

42 - Les révérends pères désignent évidemment les jésuites. Il est difficile de savoir quelle fut exactement leur implication dans l'enlèvement de la veuve de Phaulkon, mais il semble essentiellement dû à l'initiative chevaleresque de l'officier Sainte-Marie, qui voulut soustraire la malheureuse femme à la captivité et la mettre sous la protection du drapeau français. Le père Le Blanc rapporte ainsi l'affaire : En passant par le camp des Japonais, qui était sur son chemin, il [Sainte-Marie] entra dans la maison où était Mme Constance. Elle crut que Dieu le lui envoyait dans la dernière extrémité, et ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à lui de son dessein. Elle le conjura les larmes aux yeux, par la mémoire de M. Constance, de sauver l'honneur à sa femme et la religion à son fils ; que puisqu'il s'était offert si généreusement à la servir, le service qu'elle demandait de lui était de la mener à Bangkok ; que connaissant son courage, elle ne se faisait pas une peine de lui proposer une action aussi hardie ; qu'elle n'aurait pas voulu néanmoins abuser de sa générosité, si elle n'y avait été absolument obligée par la nécessité ou de se sauver dans vingt-quatre heures, ou de se voir pour toujours enfermée dans un infâme sérail. (Op. cit., II, pp. 60-61). 

43 - Nous n'avons pu identifier ce personnage. Il s'agit peut-être d'un employé du comptoir d'Ayutthaya, d'un assistant de Véret, comme le suggère Michael Smithies. (Witnesses to a Revolution: Siam 1688, p. 163, note 31). 

44 - Véret glisse très rapidement sur cet épisode particulièrement honteux pour la France, puisque Desfarges, en dépit de l'avis de la quasi totalité de ses officiers, livra aux Siamois la veuve de Phaulkon venue se placer sous sa protection. Vollant accuse clairement Véret d'avoir largement contribué à ce lâche dénouement : Mais les efforts du sieur Véret décidèrent bientôt toutes choses, car s'étant fait arrêter par les Siamois, on le mit avec les autres prisonniers, où trouvant la mère de Mme Constance, il n'eut pas de peine à lui persuader d'écrire à M. Desfarges que s'il avait compassion de sa vieille accablée sous le poids de tant de souffrance, il lui renvoyât sa fille.

Un si étrange stratagème ne se put tramer avec tant de circonspection que le père de la Breuille, jésuite, ne s'en aperçût. Il était dans la prison comme les autres, qu'il encourageait à la patience en la pratiquant le premier, et il ne fut jamais plus surpris que lorsqu'il découvrit ce lâche dessein. Il en donna avis à son supérieur qui séjournait depuis quelque temps à Bangkok, et l'assura qu'un si grand nombre de personnes mises aux fers, tant de la famille de Mme Constance que d'autres des plus illustres de la chrétienté du pays, et l'emprisonnement du sieur Véret, n'étaient qu'une feinte pour obliger de renvoyer Mme Constance, et que c'était là la seule cause de la persécution. (Op. cit., pp. 138 et suiv.) 

45 - Le Siam, le Louvo et une barque que l'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok […] nomme Rosaire (op. cit. f° 166r°). Selon Beauchamp, cette barque appartenait à Véret. C'était peut-être celle que François Martin appelait la Vérette dans ses mémoires ; toutefois d’après l’auteur de l’abrégé, cette embarcation aurait également été celle qui fut sérieusement endommagée, voire détruite par une ou deux explosions le 22 juin précédent, et il est peu vraisemblable qu'elle ait pu être remise en état pour faire un aussi long voyage. Peut-être faut-il davantage croire Vollant (op. cit. p. 88) qui indique qu'il s'agissait d’un petit bâtiment qui, faisant voile à l’île de Bornéo et ayant été obligé de relâcher, était venu mouiller au pied de Bangkok deux jours avant la déclaration de la guerre. 

46 - Ce M. de l'Estrille commandait le vaisseau du roi l'Oriflamme, de 750 tonneaux, qui était parti de France le 19 janvier 1688 et amenait au Siam un renfort de 200 hommes, dont beaucoup avaient péri pendant la traversée. Selon Deloffre et Popin qui ne citent pas leur source, l'Estrille serait mort à la Martinique, sur le chemin du retour, le 11 octobre 1690 (op. cit. p. 158, note 267). 

47 - François Martin présente M. de Cornuel comme le deuxième capitaine de l'Oriflamme. (Op. cit., III, p. 37). 

48 - Les mirous, ou dans certaines relations mirons, étaient de petits bateaux à rames réservés aux trajets côtiers. Robert Lingat (p. 360), qui note que les Anglais écrivaient meruah ou merua, suggère que ce mot pourrait avoir une étymologie siamoise, de mi rua (มีเรือ) : Il y a un bateau (ou des bateaux)

49 - Cette fois encore, Véret se montre singulièrement discret sur les événements. C'est à juste titre que les Siamois voulaient le retenir, car il omet de dire qu'il avait été désigné pour être l'un des otages qui devait garantir la bonne exécution du traité de capitulation, qui prévoyait dans son article 8 : Les Français demandent par grâce au roi de Siam qu'il veuille bien leur donner deux grands mandarins pour accompagner le général dans son bâtiment jusqu'à la barre ; et M. le général promet qu'il les recevra et traitera selon leur qualité ; les Français de leur côté donneront MM. le major et le chevalier Desfarges, qui iront dans un balon avec un mandarin, pour être en réciprocité à ces deux mandarins, qui iront dans le navire. Quand les navires français auront passé la barre, ils renverront ces deux mandarins dans leurs chaloupes, et reprendront MM. le chevalier et le major pour les mener aux navires, afin de bien achever le tout par ensemble et pour être témoins les uns des autres, comme les Français n'ont fait aucun mal aux Siamois ni les Siamois aux Français. Il y eut quelques arrangements de dernière minutes, et les Français désignèrent comme otages Louis Laneau, le chevalier Desfarges et Véret. Dans la confusion du départ, les otages français désignés parvinrent à fausser compagnie aux Siamois et à embarquer, à l'exception du malheureux Louis Laneau qui paya cher la traîtrise de ses compatriotes, et les navires partirent avec les otages siamois qu'ils n'avaient pas relâchés malgré le traité. 

50 - La toutenague est un métal mal identifié. Selon Yule et Burnell Hobson Jobson, 1903, p. 932), il s'agirait d'un alliage chinois de cuivre, zinc et nickel. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré& : La toutenague 

51 - La flotille française arriva à Pondichéry à la fin de janvier et au début de février 1689 et Desfarges assembla le conseil pour savoir ce qu'il fallait faire. L'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok […] (op. cit. f° 169r°) relate : Il fut proposé plusieurs choses : la première d'aller à Mergui, la seconde à la barre et rade de Siam, [la troisième] d'escorter les vaisseaux la Normande et le Coche en France, [la quatrième] de rester à Pondichéry ou [la cinquième] d'aller à Joncelon [Phuket], ce qui fut arrêté comme on l'a mandé à la Cour par la Normande et qu'on allait s'y retrancher. L'option de Phuket fut chaudement défendue par Desfarges et Véret, ce qui fit dire à François Martin, qui ne voyait pas l'utilité de cette expédition : Je n’ai pu comprendre les raisons qui portèrent ces deux hommes à un voyage si mal dirigé. (Op. cit., III, p. 28). 

Banniere bas retour
Page mise à jour le
23 septembre 2019