Éditorial du 16 août 2019

C'est avec tristesse que j'ai appris, par hasard et avec plusieurs mois de retard, le décès de Michael Smithies, prolifique historien bien connu de tous les passionnés de l'histoire du Siam et de la Thaïlande. Donner la liste de ses publications dépasserait le cadre de cet éditorial, puisque comme auteur, traducteur ou éditeur, et rien que sur l'histoire de l'Asie du Sud-est, il ne signa pas moins de 57 livres et 52 articles académiques. Pour une biographie détaillée de cet inlassable chercheur, on se reportera à l'hommage que vient de lui rendre Tej Bunnag dans le Journal of the Siam Society, vol.107.1, 2019, pp. 173 à 176 : Michael Smithies, 1932-2019.

En 2002, Michael Smithies, qui demeurait alors près de Khorat, me contacta à Paris par l'intermédiaire de la Siam Society pour me demander de lui procurer des copies de certains documents conservés aux Archives Nationales et dans diverses bibliothèques parisiennes. Bien entendu, je m'empressai de satisfaire ces demandes, et de là, nous eûmes l'occasion de collaborer à l'édition d'un manuscrit majeur encore inédit sur le coup d'État siamois de 1688, la Relation de ce qui s'est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok pendant le siège de 1688. D'échanges de mails et de courriers en coups de téléphone, il ne nous fallut pas moins d'une dizaine de mois, entre 2003 et 2004, pour finaliser ce travail, pendant lesquels je pus apprécier les qualités d'analyse et d'extrême rigueur de M. Smithies (Les références, Monsieur Suisse ! Les références ! Rien n'est plus important que les références !…)

Ce texte fut envoyé au Bulletin de l'École Française d'Extrême-Orient, vénérable institution alors en pleine réorganisation (ou en pleine déroute financière), qui ne le publia jamais. Les mois passèrent, puis les années, l'affaire en resta là, j'avais pour ma part des obligations professionnelles qui ne me laissaient guère de loisir. De son côté, Michael Smithies en réalisa une traduction anglaise qu'il inséra dans Witnesses to a revolution: Siam, 1688 : twelve key texts describing the events and consequences of the Phetracha coup d'état and the withdrawal of French forces from the country (Siam Society, 2014). Quant à la version originale française, voilà 15 ans qu'elle sommeille dans mes tiroirs.

Ce document apporte nombre d'informations inédites et précieuses, notamment d'ordre chronologique, sur le siège de Bangkok et les événements qui contraignirent les Français à abandonner le royaume dans la confusion, la pète au cul, selon le mot de Véret, le directeur du comptoir de la Compagnie des Indes à Ayutthaya. Il serait dommage que ce travail se perdît. La remise en ligne de Mémoires de Siam est l'occasion ou jamais de le publier. On pourra donc le consulter sur ce site et en télécharger la version Pdf.

 

Éditorial du 3 avril 2019

Mémoires de Siam est né en 1999, voilà une vingtaine d'années. C'était l'époque du web à vapeur, et le grand public qui commençait à s'y intéresser devait se torturer les méninges et mettre les mains dans un cambouis émaillé d'acronymes anglo-saxons pour comprendre - peu ou prou - et maîtriser - tant bien que mal - les règles mystérieuses et fluctuantes de la création de site. Combien de souffrances alors, combien de nuits blanches, combien de déceptions et de colères avant de mettre maladroitement en ligne ses recettes de cuisine, sa discographie critique des œuvres de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville ou ses photos de vacances en Grèce. Combien d'incrédulité et de désespérance en constatant que la page qui s'affichait parfaitement sur Internet Explorer ressemblait à une hallucination de drogué schizophrène quand elle était vue sur Netscape navigator. Toutefois, l'élan et l'enthousiasme étaient là, et bien avant les rézosocios et les blogs, d'obscurs webmasters du dimanche, sur des pages souvent bancales et mal fichues, hérissées de gif animés et de javascripts hasardeux qui faisaient planter les ordinateurs, livraient leurs passions, leurs savoirs ou les photos de leur dulcinée en rêvant d'une communauté Internet sans frontières d'échange et de partage.

Un jour, Mémoires de Siam, avec quelques milliers d'autres sites, fut effacé accidentellement du serveur qui l'hébergeait. Noos, pour nommer le coupable, s'excusa du désagrément et invita les victimes à remettre en ligne leur production. Facile à dire. C'était compter sans mon désordre et mon imprévoyance, sans les innombrables réinstallations de Windows 95 et 98 et les crashes de disques durs qui avaient éparpillé mes fichiers aux quatre coins de l'ordinateur, quand ils n'avaient pas purement et simplement été déchiquetés par les "Zip" de Iomega, ce système de stockage diabolique qui n'a jamais fonctionné correctement chez moi. La tâche était titanesque, j'ai baissé les bras, me disant qu'un jour, sans doute... C'est que j'avais d'autres occupations, je manquais de temps, et surtout, j'avais bien le temps.

Vingt ans ont passé, et le temps semble s'être curieusement resserré. Aujourd'hui, à la retraite dans l'Isan, cette région de la Thaïlande profonde où les touristes ne s'aventurent guère et où chaque jour semble une copie conforme de la veille, parce que j'ai "du" temps, j'ai repris mes vieux fichiers, mes brouillons, les manuscrits exhumés des Archives Nationales, tout ce que j'ai pu retrouver pour remettre en service Mémoires de Siam. Et j'ai à nouveau mis les mains dans ce cambouis émaillé d'acronymes anglo-saxons. Au secours ! Tout a changé, mes vieilles balises sont devenues obsolètes, il faut désormais composer avec le html5, le CSS, le php, les bases Mysql, et les sites se doivent d'être "Responsive Web Design", pour s'adapter à la tablette ou au smartphone. Curieusement d'ailleurs, j'ai constaté que plus les sites se professionnalisaient et s'embellissaient, plus leur contenu s'étiolait. C'est que dans un monde où l'on saute constamment du coq à l'âne et où l'on est à tout moment sollicité par mille miroirs aux alouettes, il faut accrocher d'emblée l'internaute, et surtout ne pas le lasser.

Mémoires de Siam ne cherche pas à accrocher l'internaute, il ne s'adapte ni à la tablette, ni au smartphone. Il n'est pas présent sur les rézosocios, il ignore superbement Fesse-bouc ou Touitteur. J'ai bien conscience de ne pas faire œuvre grand public. Le sujet de ces pages est tellement pointu qu'il ne pourra guère intéresser que quelques curieux, quelques chercheurs ou quelques étudiants. Et Mémoires de Siam, comme naguère, ne comportera aucune publicité, ne fera rien payer, ne demandera rien, ne revendiquera même aucun droit d'auteur ni aucun copyright. Je ne suis pas un épicier. Un mail sympathique, une suggestion, une critique, une correction, valent mieux que l'argent. J'espère tout de même que ceux qui utiliseront ces pages auront l'honnêteté intellectuelle de citer leur source. S'ils ne l'ont pas, tant pis, je ne leur ferai pas un procès. C'est que, voyez-vous, si j'ai "du" temps, je n'ai plus "le" temps.

Bienvenue donc dans cette nouvelle version de Mémoires de Siam. Elle n'est pas achevée, elle ne le sera sans doute jamais, beaucoup de pages restent à écrire, beaucoup de notes à rédiger, beaucoup de livres à lire et beaucoup de textes à découvrir, c'est la supériorité (la malédiction ?) du web par rapport à l'imprimerie papier. Un livre édité est un objet accompli, il restera sur l'étagère avec ses imperfections, ses erreurs, ses phrases mal construites, ses lacunes, ses fautes d'orthographe et ses coquilles. Un site Internet est en constante évolution, il permet la réécriture, le repentir, la correction. Je ne m'en priverai pas. C'est que, désormais, j'ai du temps libre.

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