3ème partie.

Page de titre de la relation de Jérémie van Vliet

Cette résolution, l'âge du roi, le pouvoir qu'on lui donnait sur la personne royale et l'autorité qu'il achevait de s'établir dans le royaume par ces deux importants emplois de tuteur et de régent, fortifiaient merveilleusement ses espérances et flattaient son ambition : mais il prévoyait bien qu'il lui serait impossible de monter jusqu'au dernier degré de puissance absolue s'il ne s'ôtait, avec grande prévoyance, et bientôt, deux puissant obstacles, savoir Oya Capheim et Oya Senaphimocq. Il avait formellement promis la dignité royale à l'un, et l'autre lui avait bien expressément protesté qu'il ne souffrirait point que le trône fût occupé par un des mandarins tant qu'il y aurait encore quelqu'un des princes de la maison royale en vie. Il avait même quelque opinion qu'Oya Capheim aspirait à la royauté, puisqu'il en avait pris possession incontinent après la fuite du roi défunt, jusqu'à le presser de le faire reconnaître pour roi et de le faire couronner. Oya Calahom se servit de ce prétexte pour, en le rendant odieux, et même criminel au roi, le perdre, afin que son autorité et ses richesses ne pussent plus servir d'obstacle à ses ambitieux desseins. C'est pourquoi, ayant fait connaître son intention à Oya Berckelangh, il résolurent ensemble d'accuser Oya Capheim et de faire entendre au roi que ce mandarin, ayant eu l'audace de se mettre au trône dès le vivant du roi défunt, aurait assez d'ambition pour s'opposer à celui-ci, et que le crime qu'il avait commis en voulant se faire proclamer roi ne pouvait être expié que par la mort, et que pour cela Oya Calahom servirait d'accusateur et Oya Berckelangh de témoin. Sur cela, Oya Calahom étant allé trouver le roi, lui dit qu'Oya Capheim était la seule cause de la fuite et de la mort du roi défunt. Que c'était lui qui avait fait soulever les mandarins, dont plusieurs avaient été contraints par force, par les esclaves et par les éléphants d'Oya Capheim, de prendre les armes. Qu'après la retraite du roi, il s'était mis au trône, s'était fait revêtir des ornements royaux, et avait pressé lui, Calahom, de le faire couronner et proclamer roi, et qu'il l'aurait fait faire s'il n'en eût été empêché par eux. Qu'il avait toujours favorisé le parti et les intérêts du prince et que son dessein était de se joindre à lui, avec l'armée du roi, laquelle il commandait comme général, s'il n'en eût été empêché par Oya Senaphimocq et par les soldats japonais. Qu'il avait fort regretté la mort du prince, et qu'il avait osé dire que ce meurtre ne demeurerait pas impuni et sans vengeance. Et après tout que toutes les actions d'Oya Capheim faisaient bien connaître qu'il n'y avait rien de bon à espérer de lui : qu'il était ennemi des fils du grand roi : qu'il aimait encore la mémoire du prince et qu'il nourrissait une aversion contre ceux qu'il appelait usurpateurs, laquelle il serait impossible de guérir, et ainsi qu'il méritait la mort en toutes les façons. Oya Berckelangh confirma tout ce qu'Oya Calahom avait dit, et l'un et l'autre firent accroire au roi que pour la sûreté de sa personne et pour la conservation de son État, il était nécessaire de se défaire d'Oya Capheim. Et le jeune roi, qui n'était en effet qu'un enfant, y ayant acquiescé, l'on envoya aussitôt arrêter ce seigneur qui fut mis en prison, et on lui chargea de fers les pieds, les mains, les bras et la tête : l'on exposa sa maison au pillage et l'on distribua ses esclaves entre les amis de Calahom, tellement qu'en un moment, il se vit sans biens et sans amis. Oya Capheim, quoique traité de la sorte, ne s'en put pas affliger, préoccupé qu'il était que c'était un effet de la colère du roi qui s'était porté à cela par les mauvais offices que ses ennemis lui avaient rendus auprès de lui, et qu'Oya Calahom son bon fils ferait bientôt sa paix et le tirerait de la prison avec honneur et avantage. Et de fait, Calahom faisant mine d'être fort surpris de cette disgrace d'Oya Capheim, le fut trouver dans la prison, lui témoigna d'être fort étonné de la résolution que le roi avait prise touchant sa personne, le consola, l'exhorta d'avoir patience, et l'assura qu'il le ferait bientôt sortir de la prison. Que le procédé du roi était d'un jeune prince. Que les peuples étaient malheureux sous un jeune roi : mais qu'il ne s'adressât qu'à lui et qu'il le tirerait bientôt de ce lieu-là où assurément il ne passerait point la nuit. Il ne lui manqua point de parole. Car environ deux heures avant que le soleil se couchât, l'on tira Oya Capheim de la prison et on le conduisit auprès de la porte de Sachem (1), sur le bord de la rivière, pour y être exécuté. Oya Capheim, voyant qu'il fallait mourir et qu'Oya Calahom l'avait trompé, s'emporta fort contre lui, lui reprochant sa perfidie et sa trahison, en ce qu'il l'avait choisi pour père, afin de répandre son sang innocent, de mettre toute sa maison en opprobre, son bien au pillage et ses enfants en servitude. Qu'il avait prévenu le roi de faux crimes contre lui pour assouvir son avarice et son ambition, et qui le faisait servir d'échelon pour monter jusqu'à la dignité royale. Après ces premiers mouvements de colère, il pria de pouvoir être amené au roi afin de faire connaître son innocence et qu'on lui donnât des juges qui le jugeassent selon les lois du royaume. Mais il n'était pas question de le justifier, mais de le faire mourir : c'est pourquoi on l'attacha au tronc d'un arbre de Bisang, on le coucha à terre et on lui donna un coup de cimeterre au côté gauche, d'où les entrailles sortirent aussitôt, et l'on acheva de le faire mourir d'un coup de rottang dont on lui perça le col. Le corps fut pendu à un gibet fait de grosses cannes, afin de servir d'exemple, comme s'il avait été convaincu de conspiration contre la personne du roi.

Oya Senaphimocq n'avait point été à la cour ce jour-là, mais ayant su ce qui s'y était passé en la personne d'Oya Capheim et qu'il avait été exécuté, en fut fort fâché, nommément contre Oya Calahom, qui s'il n'était auteur de cette mort, l'eût au moins pu empêcher par son autorité et par son intercession auprès du roi. Il ne pouvait pas croire d'abord que Calahom eût été son accusateur, mais il lui voulait du mal, parce qu'il ne l'en avait point averti afin qu'il en parlât au roi. Étant sur cela allé à la cour, il fit ôter le corps du gibet, le fit enterrer et versa des larmes sur son ami. Cette compassion de Senaphimocq ne plaisait point à Oya Calahom, mais il n'osait faire paraître son déplaisir à cause de la grande autorité de Senaphimocq et de la considération que l'on avait pour les Japonais.

Les biens immeubles et les autres richesses d'Oya Capheim qui n'avaient point été pillées, comme les éléphants, les chevaux, les armes, l'or et l'argent monnayé que les Siamois ont accoutumé d'enterrer, et les esclaves qui ne s'y étaient point rencontrés lors du pillage, tombèrent entre les mains de Calahom et de Berckelangh qui s'en servirent pour faire de nouveaux amis et pour engager ses créatures et partisans plus avant en ses intérêts. L'on amena à la cour quelques-unes des principales femmes et concubines, avec leurs filles, où elles servent encore la reine en qualité d'esclaves, et les autres furent données à des particuliers. L'on amena aussi à la cour quelques-uns des fils du défunt que l'on distribua entre les mandarins, sans que jusqu'ici aucune des filles ou femmes puissent espérer d'être mariées, ou que les fils puissent prétendre aucun avancement.

La compassion qu'Oya Senaphimocq avait osé témoigner du corps d'Oya Capheim, qui avait été condamné par la justice et rejeté par la roi, devint d'autant plus suspecte à Calahom qu'il jugea de là que l'intelligence entre ces deux seigneurs devait avoir été plus grande qu'il n'avait cru et qu'ils n'avaient fait paraître : tellement que craignant quelque ressentiment de la part des Japonais, il se voulut fortifier contre eux de l'amitié de tous les mandarins et se mit à les caresser extraordinairement. Senaphimocq, de son côté, ayant tant de preuves de la perfidie et des mauvaises intentions de Calahom, s'abstint d'aller à la cour afin d'éviter sa rencontre. Mais Calahom, ne pouvant souffrir cette absence, résolut de l'aller voir chez lui à dessein de se plaindre de son emploi, comme lui étant insupportable, parce qu'il était contraint de déférer aveuglément à toutes les volontés du roi, lequel n'étant encore qu'un enfant ne les pouvait pas avoir fort réglées, ce qui l'exposait à la médisance de ses envieux qui le chargeaient de tout ce que le roi faisait dans son avis : comme aussi pour se justifier de la mort d'Oya Capheim. Mais Senaphimocq ayant été averti de son dessein, le prévint, lui fit fermer sa porte et refusa de lui parler. Calahom but cet affront, mais il n'en perdit point le ressentiment.

En ce même temps-là arriva sur la rivière de Siam, auprès de la ville de Iudia, le sieur Sebald Wondereer (2), alors marchand libre et capitaine de la patache La Perle et Receveur général du revenu de la Compagnie des Indes Orientales à Batavia, et d'autant qu'Oya Calahom appréhendait que Senaphimocq, pour se ressentir de la mort d'Oya Capheim, ne se servît des Hollandais pour attenter quelque chose contre sa personne et contre sa dignité, il fit avertir le capitaine qu'attendu le mauvais état des affaires du royaume, de se tenir sur ses gardes et que si on le pressait de prendre parti, de n'en rien faire, mais de considérer simplement les intérêts du roi. Et afin de s'assurer de sa bonne volonté, on lui fit présent d'une cimeterre du trésor du roi, ayant la garde et la garniture du fourreau d'or chargé de pierreries, pendant que Calahom faisait courir le bruit qu'Oya Senaphimocq avait des intelligences particulières avec ce capitaine et que son intention était de joindre les gens de ce vaisseau à ses Japonais et d'attaquer le roi dans son palais. Ce bruit fit une telle impression dans l'esprit des grands et du peuple que l'on commença à s'armer. Mais ce n'était pas l'intention de Calahom, qui ne s'en voulait servir qu'afin d'avoir l'occasion de s'aboucher avec Senaphimocq et de lui ôter le ressentiment qu'il pouvait avoir encore de la mort d'Oya Capheim, et de s'assurer de son amitié. Cependant ce bruit rendit Senaphimocq tellement suspect au roi et aux mandarins, que pour tirer quelque éclaircissement de ses intentions, l'on trouva à propos de le faire venir à la cour : mais il s'en excusa sur son indisposition, qui est l'excuse ordinaire des seigneurs siamois quand ils ne veulent point aller à la cour, couvrant leur crainte de ce prétexte. Calahom, se servant de cette occasion à propos, prit la résolution d'aller voir encore Oya Senaphimocq en sa maison, et en ayant obtenu audience, il lui sut alléguer tant de raisons et le cajola si bien que le Japonais s'y rendit, conçoit une très bonne opinion des intentions et du procédé de Calahom, renonce à tout ressentiment et lui promet une amitié inviolable et d'épouser ses intérêts envers et contre tous. Ce qu'ils confirmèrent par un serment solennel de part et d'autre, avec les cérémonies ordinaires du pays.

La paix ayant été ainsi faite entre ces deux ministres, et leur amitié étant solennellement confirmée, Calahom songea aussitôt à se défaire de celui qui le pouvait empêcher seul d'exécuter le dessein qu'il avait pour la royauté : et pour y réussir et pour le faire périr loin de la cour, il proposa au Conseil du roi qu'il serait nécessaire, vu les désordres passés et la rébellion et désobéissance de plusieurs grands, de faire venir à la cour les gouverneurs des provinces plus éloignées, pour les obliger à renouveler le serment de fidélité au roi. Tout le Conseil fut de cet avis, de sorte que la résolution en étant prise, Calahom fit en sorte que l'ordre fût aussitôt envoyé à Oya Ligor (3), parce que sachant qu'il refuserait de venir à cause de l'état de sa province, qui était menacée d'une fâcheuse guerre par ceux de Batavia, et qu'aussi les habitants étaient sur le point de prendre les armes, il en prendrait prétexte d'accuser le gouverneur de rébellion et occasion d'y faire envoyer Oya Senaphimocq pour le faire arrêter. Le Thirak, Haidra, Thi bidy (4), [ธิราช ธิบดี] c'est-à-dire un ordre sous le grand sceau, fut aussitôt envoyé à Oya Ligor, qui ayant vu la volonté absolue du roi, se trouva en une merveilleuse perplexité. Mais faisant réflexion sur l'état de sa province, laquelle courait péril de se perdre en son absence, résolut, de l'avis de ses amis, de différer le voyage de la cour, chargeant le courrier qu'on lui avait envoyé d'excuses et de soumissions, reconnaissant le roi pour son souverain et pour monarque légitime du royaume de Siam. Cette réponse plut extrêmement à Calahom, parce qu'il en prit occasion de blâmer la conduite de ce seigneur auprès du roi, de le faire passer pour désobéissant et rebelle en son esprit et de faire résoudre qu'au plus tôt l'on y enverrait un autre gouverneur, avec ordre de se saisir d'Oya Ligor et de l'envoyer prisonnier à Iudia pour y être puni de sa rébellion. Cette résolution étant prise, Oya Calahom représenta au Conseil que le gouvernement d'Oya Ligor était le plus important de tout le royaume, tant à cause de la situation de la province, qui a plusieurs ports de mer, qu'à cause des menaces des Patanais et de la désobéissance des habitants qui demandaient un homme vigoureux et entreprenant qui donnât de la terreur aux ennemis et du respect aux sujets et qui eût l'assurance de se saisir d'Oya Ligor, qui avait grand crédit parmi les officiers de l'armée. Que toutes les qualités nécessaires pour cette exécution ne se trouvaient qu'en Oya Senaphimocq, et que son autorité et la réputation des Japonais étaient seules capables de maintenir celle de Sa Majesté en la province. Oya Senaphimocq se voulut excuser de cette commission, et eût mieux aimé demeurer à la cour, parce qu'il se doutait de la fidélité de Calahom et commençait à croire que son dessein était de l'éloigner de la cour afin que l'autorité de ses soldats japonais ne l'empêchât point de monter jusqu'au trône royal.

Cette répugnance d'Oya Senaphimocq pour le gouvernement de Ligor était bien suspecte à Calahom et lui donnait de grands ombrages, de sorte que pour le gagner, il employa les plus subtiles inventions et artifices, lui fit des soumissions d'esclave et lui rendait tous les jours visite chez lui, contre les lois et les coutumes de Siam, lui faisant des plaintes continuelles de ce qu'il se trouvait chargé de toutes les affaires de l'État. Qu'il ne souffrait qu'avec peine Oya Senaphimocq venir tous les jours à la cour et lui faire la révérence, comme à celui qui représentait la personne du monarque et qu'il ne le permettrait point du tout, n'était qu'il était obligé de céder à la coutume afin de contenir les autres mandarins en leur devoir. Mais que pour le délivrer de cette servitude, bassesse et abjection à laquelle son séjour à la cour l'obligeait, il avait prié le roi de le pourvoir du gouvernement de Ligor, comme le plus vaillant homme du royaume et le plus capable d'y faire le service du roi. Cette cajolerie chatouilla si bien les oreilles d'Oya Senaphimocq que Calahom, le voyant en bonne humeur, alla aussitôt au palais, d'où l'on envoya quérir Senaphimocq au nom du roi, avec un très grand cortège. Le roi le reçut fort bien, le déclara gouverneur de Ligor avec les cérémonies ordinaires et le couronna d'une couronne pyramidale, lui faisant par ce moyen un honneur qui n'avait pas encore été fait à aucun particulier. Ces honneurs extraordinaires déplurent si fort à Oya Senaphimocq qu'il ne put pas si bien dissimuler son déplaisir qu'Oya Calahom ne s'en aperçût : mais afin d'achever de le gagner, il lui fit tant de présents d'or monnayé et ouvragé de pierreries et d'autres raretés qu'il fit porter dans la barque qui l'avait amené à la cour, qu'elle s'en trouva surchargée.

Senaphimocq, devenu par ce moyen Oya Ligor, s'étant embarqué sur la rivière et étant proche de sa maison, il se leva un si grand orage que si quelques-uns de ses Japonais n'eussent sauté dans la rivière et n'eussent soutenu la barque de leurs épaules, leur colonel s'y serait noyé avec tous ses présents et avec toutes les marques d'honneur qu'il venait de recevoir. La plupart des Siamois qui le virent débarquer après ce péril parlaient de cette rencontre comme d'un présage d'un grand malheur, qui ne manqua pas de lui arriver bientôt après cela.

Calahom ne se donna point de repos qu'Oya Senaphimocq ou Oya Ligor n'eût prêté le serment de fidélité pour son nouveau gouvernement et qu'on ne lui eût donné les dépêches nécessaires pour son voyage. Et afin qu'il pût avoir plus d'autorité en son gouvernement, il fut résolu qu'il emmènerait avec lui tous les Japonais qui étaient dans le royaume. Ce conseil plut fort à tout le monde, qui était bien aise de voir la cour nettoyée de cette racaille, mais l'on ne pénétra point dans l'intention du ministre.

Oya Calahom, s'étant défait par la mort d'Oya Capheim et par l'éloignement de Senaphimocq et de ses insolents Japonais, de plusieurs fâcheuses pensées, et ne trouvant presque plus d'obstacle à son dessein, commença à entretenir petit à petit ses créatures et partisans de l'enfance, du mauvais naturel et de l'incapacité du jeune roi, y ajoutant que c'était contre les lois de l'État et contre la coutume, et même contre le sens commun, de mettre un si grand et si puissant royaume entre les mains d'un enfant. Qu'il succombait sous la charge que les mandarins lui avaient imposée et que plusieurs raisons l'obligeaient à souhaiter d'en être déchargé. Qu'il avait sujet de craindre que le roi, étant parvenu en âge d'homme, ne prêtât l'oreille à ceux qui portent envie à sa fortune et à ses ennemis couverts, qui ne manqueraient pas de lui faire sentir l'effet de leur haine en rendant sa personne suspecte et en décriant son gouvernement pendant le temps de sa régence : en sorte qu'il ne pourrait pas se sauver de la main cruelle du roi, qui en cette jeunesse même, faisait assez connaître ce qu'il y avait à espérer de lui : et que pour prévenir les désordres que tout le royaume pourrait craindre de son humeur sévère, il serait d'avis que l'on mît le roi au collège, entre les mains de quelques ecclésiastiques qui pourraient corriger son humeur par des bonnes instructions et lui enseigner le chemin de la vertu, et que l'on élise un président qui gouvernât le royaume avec le titre de roi jusqu'à ce que le véritable roi, étant parvenu en âge, le régent lui pût remettre toute l'autorité et tous les droits de souveraineté avec le titre royal. Cette proposition ayant été communiquée à ses créatures et partisans y trouva une approbation si universelle qu'ils ne craignirent point d'en faire ouverture en l'assemblée générale de la noblesse, représentant que pour le bien de l'État, pour le repos du peuple et pour conserver le respect du royaume auprès des rois et princes voisins, il était très nécessaire de mettre le jeune roi pour quelque temps dans un couvent, et d'élire cependant Oya Calahom président et régent du royaume avec le titre de roi et de lui donner toute l'autorité nécessaire pour cela, à ce que Calahom fit mine de vouloir refuser et fit même instance à ce qu'il fût déchargé de la qualité de tuteur et de régent dont on l'avait chargé, nonobstant les protestations expresses qu'il avait faites contre cette nomination, disant qu'il ne consentirait point à ce qu'il fût obligé à un plus grand engagement. Mais comme cette dissimulation parut assez clairement aux yeux de toute l'assemblée, il n'y eut personne qui ne conclût à l'élection, les uns par affection et les autres par crainte, et le roi fut aussitôt envoyé au temple de Watdemi (5), qui est la synagogue où le chef de leurs ecclésiastiques préside : et Calahom ayant été déclaré président et régent du royaume sous le titre royal, reçut les honneurs et soumissions de ses nouveaux sujets, protestant cependant que c'était malgré lui qu'il acceptait cette dignité.

Oya Calahom ayant été ainsi élu s'acquitta du commencement de sa régence fort dignement de son devoir et gouvernait avec tant de prudence, modération et justice, que plusieurs mandarins, les uns par intérêt, pour faire leur fortune, et les autres de peur de son indignation, jugèrent qu'il lui fallait offrir le royaume et la couronne, comme méritant d'être roi légitime, pendant qu'il représentait à ses partisans qu'il était impossible que le royaume subsistât sous deux monarques, et que pour lui, qu'il courait le même péril qu'il avait couru n'étant que tuteur et régent : car devant un jour devenir sujet, lorsque le jeune roi rapprocherait du trône, les actions seraient aussi sujettes à la même censure et à la même envie. Ainsi que pour assurer sa vie à l'avenir, il était résolu de se décharger de toute la régence et de la dignité dont l'on avait voulu honorer, principalement puisqu'il prévoyait que la plupart des mandarins couraient la même fortune avec lui. Les mandarins, ayant fait quelques assemblées particulières sur ce sujet et ayant fait réflexion sur les raisons d'Oya Calahom, disposèrent si bien les affaires, que par le moyen de quelques conseillers d'État et de quelques-uns des principaux de la noblesse, il fut résolu dans un assemblée qu'il firent de tous les officiers de la couronne, que vu le grand danger qu'il y a à souffrir deux princes souverains dans un même royaume, qui menaçaient l'État non seulement de guerres civiles et étrangères, mais aussi d'une ruine inévitable, et que pour prévenir l'un et l'autre, il était nécessaire de se défaire de ce jeune roi qui était incapable de régner, et d'élire en sa place celui qui, par sa bonne conduite et équité, avait fait connaître qu'il était digne de cette haute dignité.

Cette proposition ayant été agréée par toute l'assemblée, la résolution en fut prise avec beaucoup d'injustice. Il n'y eut que le régent qui, faisant mine d'avoir compassion du jeune roi, n'y voulut point consentir jusqu'à ce qu'avec un grand déplaisir apparent il se vit contraint de céder à la pluralité des voix. L'on tira aussitôt le jeune roi du collège, on lui ôta l'habit ecclésiastique par adresse, on le mena au même lieu où le prince, son oncle, et où son frère et sa mère avaient été inhumainement exécutés, au grand regret de tous les gens de bien. Ce jeune monarque n'avait été assis sur le trône que trente six jours quand on l'en fit descendre pour monter sur un échafaud, et étant arrivé au lieu de l'exécution, il fondit en larmes et dit : Pourquoi faut-il que je meure n'ayant pas encore atteint l'âge d'onze ans ? Ne suffit-il pas à ce conseil sanguinaire d'avoir fait périr mon oncle, mon frère et ma mère, et de m'arracher la couronne sans me faire mourir ? Que celui que l'on a élu roi règne, et qu'on me laisse vivre. Ces paroles attendrirent le cœur de tous les assistants, et même celui des exécuteurs, qui témoignèrent le regret qu'ils avaient d'exécuter ces cruels ordres par leurs larmes et par leurs sanglots. Il fallut néanmoins obéir et que ce jeune prince mourût.

Après la mort du roi en l'an 1629, le régent fut déclaré roi absolu avec beaucoup de cérémonies et de pompe, étant alors âgé de trente ans. À son couronnement, on lui donna le nom de Praongsry d'harma Raetsia Thyara (6), et afin d'affermir son trône par une alliance royale, il prit pour quatrième femme, après les trois principales, la fille aînée de la sœur du grand roi. Il donna la deuxième fille à son frère, lequel il déclara en même temps héritier présomptif de la couronne. Il voulut que la mère du roi dernier mort, qui était une des plus belles femmes du royaume, lui servît de concubine, mais elle témoigna tant de répugnance pour cela qu'elle refusa absolument d'aller à la cour, quelque ordre qu'on lui envoyât. Et voyant enfin que le roi l'y contraindrait pas force, elle dit : Le roi mon seigneur n'est plus et mon fils est décédé aussi. Je suis aussi lasse de vivre que je suis indigne de survivre à l'un et à l'autre : mais quand je demeurerais en vie, mon corps demeurera chaste et cet usurpateur et tyran n'en jouira pas. Le roi fut tellement irrité par ce refus, par cette réponse aigre et par ce reproche sanglant, qu'il fit aussitôt traîner cette princesse sur le bord de la rivière, où il la fit tailler en deux pièces, et fit attacher une partie du corps par le col à un gibet de bambous : toutefois il permit, à la prière des ecclésiastiques, qu'au bout de deux jours le corps en fût détaché et brûlé sans cérémonie. Il prit toutes les autres concubines et filles du grand roi, faisant des concubines des plus jeunes et des plus belles, et faisant cruellement mourir celles qui refusaient cette qualité. Les dames âgées furent enfermées dans un sérail où on les entretient assez petitement.

Cette brutalité exercée sur la vie de trois puissants rois consécutivement, en si peu de temps, touchait extrêmement ceux qui avaient quelque reste d'humanité, mais personne n'en osait rien témoigner ni pleurer tant de sang innocemment répandu. Car ceux que l'on en soupçonnait seulement couraient le même péril qu'eux. Il y avait dans Iudia deux sœurs qui avaient servi, en qualité de fille d'honneur, la mère du roi dernier décédé, qui pleuraient dans leur maison la mort de leur maîtresse et du roi, son fils : ce qu'ayant été rapporté au roi régnant, il les fit aussitôt traîner par les cheveux jusque sur le bord de la rivière, où il les fit attacher à un poteau en leur faisant passer une canne par le col, en sorte qu'à peine les pieds touchaient à terre, et leur ayant fait ouvrir le corps des deux côtés et mettre un bâillon dans la bouche, on les laissa expirer de cette façon, avec des douleurs indicibles. Le père de ces deux sœurs, ayant su l'état de ses filles, se transporta sur le lieu de l'exécution et y fit les regrets que la nature l'obligeait de rendre à ce triste spectacle : dont le roi ayant été averti, il lui fit fendre le côté et pendre le corps à une potence : tellement que la cruauté de ces exécutions fermait la bouche aux autres, et les empêchait de regretter la mort de leurs amis ou de leurs parents.

Après avoir ainsi parlé de la révolution arrivée en la ville de Iudia touchant la succession injuste et tyrannique du royaume de Siam, il faut voir ce que devint Oya Senaphimocq et ce qu'il fit avec les Japonais à Ligor, et de quelle façon le roi a su faire périr ceux qui pouvaient troubler son repos et empêcher son établissement. L'ancien gouverneur de Ligor ayant eu avis certain de ce qui s'était passé à la cour en son affaire, et que son successeur était en chemin, l'attendit avec patience, et demeura en son gouvernement, tant parce qu'il appréhendait les premiers mouvements de la colère du roi que parce qu'il espérait de se pouvoir si bien justifier auprès de son successeur qu'il lui promettrait sa protection, afin que s'il fallait qu'il fût conduit à Iudia, il pût être bien traité en chemin et avoir un puissant intercesseur après du roi. Le nouveau gouverneur étant arrivé à Ligor donna une telle épouvante à tout le monde qu'il dissipa d'abord toute la rébellion, en sorte que pas un des factieux n'osa paraître. Mais cela n'empêcha point qu'Oya Senaphimocq n'en marquât les chefs et les principaux, et les fît mourir et punir d'autres supplices, ou de bannissements, selon la qualité du crime, et tous généralement de la confiscation de leurs biens qu'il fit distribuer à ses Japonais. Tellement qu'en peu de temps il nettoya la province de ce qui pouvait troubler son repos, établit son autorité et assura la province au roi. Et d'autant qu'en tout cela, il s'était servi fort utilement des conseils de son prédécesseur, il consentit à ce qu'il demeurât auprès de lui en qualité de son premier conseiller.

Le nouveau Oya Ligor, après avoir réglé les premières affaires de son gouvernement, ne sachant rien de ce qui était arrivé à Iudia, dépêcha un exprès à la cour pour y donner avis de l'état où il avait trouvé la province lorsqu'il y était arrivé, et des moyens dont il s'était servi pour punir les rebelles, pour rendre le repos à son gouvernement et pour assurer la province à la couronne de Siam. Le roi, qui croyait que les affaires de Ligor donneraient plus d'occupation au Japonais, ne fut pas fort aise de ces grand succès, mais il ne laissa pas de témoigner qu'il était fort satisfait de la conduite du gouverneur, même en ce qu'il s'était servi des conseils de son prédécesseur, et proposa lui-même en l'assemblée des mandarins qu'il fallait extraordinairement récompenser un si important service, afin que par les marques qu'il lui donnerait de son affection et de sa bienveillance royale, il pût servir d'exemple au gens de bien, comme sa justice donnerait toujours de la terreur aux méchants, mais principalement afin de convier par-là les officier à se bien acquitter du devoir de leurs charges. Cette proposition fut approuvée par tout le Conseil qui résolut que l'on obligerait le gouverneur à prêter le serment de fidélité au roi régnant, et qu'avec plusieurs présents fort considérables, on lui enverrait plusieurs belles filles et femmes au nom du roi, et particulièrement une, qu'il pourrait épouser selon les coutumes de Siam.

Cette résolution fut bientôt exécutée, et les jeunes filles avec les présents furent envoyés en grande pompe à Ligor. Mais le roi fit écrire en même temps par Oya Berckelangh au gouverneur qui avait été chassé que s'il pouvait se défaire du gouverneur japonais et délivrer le royaume de l'insolence des soldats de cette nation, il se pourrait assurer de bonnes grâces du roi et de son rétablissement en son gouvernement. Oya Senaphimocq, que l'on doit plutôt nommer Oya Ligor, fut bien aise de voir tant de présents, mais il fut sensiblement touché de la mort du jeune roi et témoigna beaucoup de mécontentement de ce que l'on avait ainsi procédé à l'élection et au couronnement de Calahom sans prendre sur cela son avis, se jeta dans une profonde tristesse et s'emporta à dire que ce meurtre et cette élection illégitime trouveraient quelqu'un qui vengerait l'un et l'autre. Toutefois après ces premiers mouvements, il revint à lui, dissimula son déplaisir et fit faire des triomphes et d'autres réjouissances pour la succession du roi qui règne aujourd'hui. Mais il entra en une si grande défiance de son prédécesseur qu'il lui fit défendre sa maison et ne le voulut plus voir, ne laissant pas cependant de caresser et d'entretenir son frère, Apra Marit (7), lui permettant de lui rendre visite de temps en temps. Environ ce temps-là, il arriva qu'Oya Ligor, commandant un corps d'armée contre les Pattanais, fut blessé en une rencontre à la jambe, et la blessure étant fort douloureuse, il se servit de quelques médicaments qu'Apra Marit y appliqua et dont non seulement la douleur fut soulagée mais aussi la blessure presque guérie, jusque-là qu'elle ne l'empêcha pas de célébrer les cérémonies de son mariage avec la fille que le roi lui avait envoyée. Mais lorsqu'Oya Ligor croyait aller jouir de l'effet de ses amours, il se trouva proche de sa mort, car au plus fort des réjouissances de ses noces, Apra Marit lui appliqua un emplâtre empoisonné à la jambe dont le venin le fit mourir en peu d'heures.

SUITE ET FIN DE LA RELATION DE JÉRÉMIE VAN VLIET

NOTES

1 - Certainement Tha Chang (ท่าช้าง), le quai, le débarcadère des éléphants. Plus haut dans le texte, van Vliet évoque Thacham, qui est une des portes du palais où Worawong fit exécuter trois mandarins proches de Sri Sin, le frère du défunt roi Song Tham. Il s'agit probablement du même lieu. 

2 - Les archives de la VOC mentionnent un jacht nommé De Parel (La Perle), qui ne naviguait pas sous le pavillon de la Compagnie mais en tant qu'entreprise privée, pour l'empêcher d'être mis en cale sèche. Un voyage de ce navire est enregistré entre Batavia et Hirado au Japon en juillet-août 1631, mais compte tenu des dates, il est impossible que navire ait fait escale au Siam, d'autant qu'il a été retenu deux semaines à Quanzhou. En revanche, il aurait pu s'y arrêter lors du trajet de retour. Parti le 31 janvier 1932 de Hirado pour retourner à Batavia, une escale au Siam aurait été dans le courant de février ou au début de mars 1632. Ce n'est qu'une fragile hypothèse pour tenter de dater l'épisode relaté par van Vliet. 

3 - Le gouverneur de Nakhon Sri Thammarat (Ligor), Okya Nakhon Sri Thammarat (ออกญานครศรีธรรมราช) ou simplement Okya Nakhon (ออกญานคร). 

4 - Thirak, Haidra, Thi bidy : La traduction thaïe de Mmes Nantasutakul et Chusri Sawatdiwar propose Tra Rachen Thibodi (ตราราเชนทร์ธิบดี). Tra (ตรา) signifie effectivement seau et rachen vient du sanskrit et pourrait se traduire par grand roi, empereur. Toutefois, cette traduction reste tout de même phonétiquement assez éloignée du nom avancé par van Vliet. 

5 - Watdemi : très probablement Wat Themi (วัดเตมีย์) du nom du prince Temiya, personnage du Jātaka Mahanipata, un des innombrables récits des vies antérieures de Bouddha. Nous n'avons pu localiser l'emplacement de ce temple. 

6 - Praongsry d'harma [Dharma] Raetsia Thyara : Phra Ongh Sri Thamarachathirat (พระองค์ศรีธรรมราชาธิราช). L'intitulé est correct. On retrouve ici le titre de Phra Ongh Sri (le roi glorieux) si curieusement déformé en Phra Ongh Lai dans la traduction anglaise de W.H. Mundie publiée dans le Journal of the Siam Society en 1904. 

7 - La traduction thaïe de Mmes Nantasutakul et Chusri Sawatdiwar propose une épellation très basique : ออกพระมะริด, qui ne nous fournit aucune information. Francis H. Giles (op. cit.) suggère Okphra Amorarit Thamrong (ออกพระอมรฤทธิ์ธำรง) ou Okphra Amorarit Thada (ออกพระอมรฤทธิ์ธาดา), avec une préférence pour le premier, qui était un titre généralement porté dans les provinces du sud. 

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