2ème partie.

Page de titre de la relation de Jérémie van Vliet

Mais afin qu'il ne manque rien à cette relation, pour l'entière intelligence de ce que nous aurons à dire ci-après, il ne sera pas hors de propos de parler ici, en passant, de la personne d'Oya Calahom, de sa naissance et de sa vie, et à combien de révolutions elle a été sujette dans le débordement de sa jeunesse. Le père de Calahom était frère aîné et légitime de la mère du grand roi, et s'appelait Oya Sidarma-Thyra (1). Il avait un titre royal, mais il n'avait point de charge ni aucune part aux affaires du royaume, ce qui n'empêchait point qu'il ne se fît aimer, à cause de son bon naturel et de la douceur de sa conversation. Le roi dernier mort le considérait aussi comme son oncle et lui faisait beaucoup de grâces ; mais il le faisait aussi souvent mettre en prison pour les crimes et méchancetés de son fils. Calahom fut élevé dès sa première jeunesse à la cour et fut d'abord Mahat, ou page du grand roi, et en l'âge de 13 ans, il fut fait gouverneur des autres pages (2). Dès ce temps-là il témoignait avoir de l'esprit et du courage, mais il était de très mauvaise vie, s'amusant à ivrogner et à dérober ; en sorte qu'il fut souvent pris par le prévôt avec d'autres filous qui volaient la nuit : ce qui obligeait le roi à le châtier souvent en lui donnant de sa main plusieurs coups de sabre sur la tête et le faisant jeter en des prisons fort fâcheuses, d'où il sortait toujours et rentrait en grâce par l'intercession de sa tante, mère du roi. En l'âge de 16 ans il fut fait Pramonsy Saropha (3), ou capitaine des pages : mais en cette charge il ne fit pas mieux qu'il avait fait auparavant, et commit en l'âge de 18 ans un crime qui méritait la mort et qui faillit en effet à lui faire perdre la vie. Dont voici l'histoire.

C'est une ancienne coutume au royaume de Siam, établie depuis plusieurs siècles, que le paddy étant coupé et serré et la terre ayant été nettoyée d'insectes et autres vilenies par le feu que l'on met au chaume avant que d'y mettre la charrue pour la labourer, le roi avait accoutumé de sortir à la campagne avec une grande pompe et suite pour délivrer la terre des mauvais esprits afin que le blé et le riz n'en fussent point incommodés (4). Si le roi y manquait, la terre ne produisait rien, et s'il le faisait, il ne vivait au plus que 3 ans après cela. Les mathématiciens et les devins, qui ont beaucoup de crédit en ces quartiers-là, ayant été ouïs sur ce sujet, dirent qu'ils avaient vu dans le cours des astres que si le roi ne changeait cette coutume et n'en donnait la charge à quelqu'un des mandarins, la race royale serait bientôt éteinte. C'est pourquoi l'on en donna la commission à celui des seigneurs de la cour qui avait la qualité de grand pourvoyeur du royaume ; mais il ne la put pas exécuter, parce qu'il fut prévenu par une mort subite. Les devins ayant été consultés sur cet accident répondirent que les astres menaçaient d'un semblable malheur tous ses successeurs et que pour le prévenir, il faudrait donner cette charge à une personne de moindre condition, et disaient pour leur raison, que les diables devenaient trop superbes parce qu'on leur rendait trop d'honneur, et que les Dieux étaient fâchés de ce que les rois et les grands pourvoyeurs du royaume s'abaissaient trop en employant leurs personnes à cette chasse de diables. Sur cet avis, le roi et son conseil trouvèrent bon, du consentement même du mathématicien et des ecclésiastiques, de se servir pour cela d'une personne particulière, qui sous la qualité d'Oya Khauw (5), ferait toute cette cérémonie. Cet Oya Khauw ayant été choisi pour cela, on l'envoie demeurer seul en un lieu éloigné de la ville, et ne sort point de sa maison et du clos qui en dépend qu'au jour destiné à la purification de la campagne. Alors il va à la cour se présenter au roi qui le fait revêtir d'habits royaux et lui fait mettre une couronne royale faite en forme de pyramide sur la tête, et l'ayant fait mettre dans une petite maisonnette, faite aussi en forme de pyramide, huit hommes le portent sur leurs épaules dans la rue, et de là, avec une grande suite de toutes sortes de personnes et de violons, à la campagne. Tout le monde et même les mandarins et les autres courtisans lui rendent les mêmes honneurs qu'ils rendraient au roi s'il y était en personne. Il n'a point d'autre revenu que celui qu'il tire des amendes que lui payent ceux qu'il rencontre en son chemin, ceux qui ne ferment point leurs portes lorsqu'il passe ou qui ont leurs boutiques ou étals dans la rue ouverts, lesquels il a droit de faire piller s'ils ne rachètent le pillage ; en sorte qu'en cette corvée il peut amasser environ trois cattis, monnaie du pays, qui font un peu plus de quarante pistoles (6). Dès qu'il est sorti de la cour, il a pour ce jour-là le même pouvoir et la même autorité que le roi, et à cause de cela, le roi même ne sort point de son palais cependant et ne se fait voir à personne. Ce roi de paddy étant arrivé au lieu où il doit faire les cérémonies, il est permis à tout le monde d'attaquer et de combattre ses gens et ceux de sa suite pourvu qu'ils ne touchent point à sa personne ni à ses gardes, et si le roi de paddy sort victorieux de ce combat de ses gens, les Siamois se promettent une grande abondance de riz cette année-là ; et si au contraire on le contraint de s'enfuir, ils en prennent un très mauvais présage et appréhendent que les diables ne détruisent les biens de la terre. Ces escarmouches ridicules finissent bien souvent en des combats sérieux qui coûtent la vie à quelques-uns. Le roi imaginaire, après avoir achevé la cérémonie, retourne sur le soir à la cour où il quitte la couronne et les autres ornements royaux, et s'en va de là à sa petite retraite où il fait bonne ou mauvaise chère pendant toute l'année selon la fortune qu'il a faite ce jour-là et selon les amendes qu'on lui a payées. Or Oya Calahom n'étant encore que Pramonsy Sarapha et âgé d'environ dix-huit ans, se trouvant à la campagne un jour que cette cérémonie se devait faire, accompagné de son frère, qui est aujourd'hui Feyna, ou prince (7), l'un et l'autre montés sur des éléphants et accompagnés de leurs esclaves, attaqua ce roi de paddy avec tant de fureur qu'il le voulût tuer avec tous ceux de sa suite. Les gardes se mettant en défense chargèrent ces deux jeunes seigneurs à coups de pierres, dont le frère ayant été blessé, Pramonsy mit la main à l'épée et se jeta sur eux si furieusement que le roi de paddy et ses gardes furent contraints de s'enfuir. Le roi de paddy étant retourné à la cour se plaignit au roi de la violence qui lui avait été faite par Pramonsy, et le mit tellement en colère par le récit de ce que ce débauché avait fait, qu'il commanda que l'on allât chercher Pramonsy pour l'amener à la cour. Mais le gaillard qui savait bien ce qu'on lui voulait dire, n'osant se présenter devant le roi pendant les premiers transports de sa colère, s'était caché dans un asile parmi leurs prêtres, et le roi ne pouvant vaincre son premier ressentiment en fit sentir les effets à Oya Sidarma, père de Pramonsy, le menaçant de le faire mourir s'il ne produisait son fils. Pramonsy l'ayant su sortit de sa retraite, se vint présenter au roi et lui demanda grâce ; mais le roi l'ayant fait saisir par les pages lui donna lui-même trois estafilades à chaque jambe, depuis les genoux jusqu'aux chevilles et l'ayant fait jeter dans une basse fosse, il lui fit mettre les fers en cinq endroits de son corps. Il y demeura cinq mois et jusqu'à ce que Ziau Croa Mady Tjan, veuve du roi défunt que l'on appelait Pra Marit, ou le Roi noir (8), fît la paix, et le fît rentrer en grâce. Depuis ce temps-là Pramonsy, qui ne pouvait oublier ce mauvais traitement, quoiqu'il l'eût bien mérité, ne respirait que la vengeance et la voulut exercer principalement sur Pra Onthong et Pra Sysingh, frères du roi (9), et de lui uniquement aimés. Pour exécuter ce dessein diabolique, il pria à dîner en sa maison quatre de ses camarades, savoir Ohoangh Pibon, qui était Oya Carassima (10) et est depuis décédé, étant encore fort jeune : Choen Choenpra, qui est présentement Opra Tiula (11) ; Eptiongh Omongh, qui est présentement Oya Pourcelouck (12), et Tiongh Maytiau Wangh, qui a maintenant la qualité d'Oya Barckelangh (13) et après les avoir bien traités, il leur découvrit le dessein qu'il avait de se venger sur les princes de l'affront qu'il prétendait avoir reçu du roi pour son dernier crime. Sur quoi, s'étant fait un serment solennel les uns aux autres, avec les cérémonies ordinaires, en goûtant du sang les uns des autres, ces quatre seigneurs lui promirent de le secourir : et pour cet effet, il fut jugé à propos de forcer le quartier dans lequel les princes étaient logés, d'entrer dans leur appartement et de les tuer. Mais la conspiration ayant été découverte quatre ou cinq jour après qu'elle eut été formée, par un des esclaves de Pramonsy, le roi l'envoya quérir et lui demanda pourquoi il avait conçu un si détestable dessein contre ses frères. Pramonsy le nia en faisant des serments horribles ; mais le roi, qui n'en était que trop assuré, s'en mit tellement en colère qu'il l'allait tuer d'un coutelas de Japon, si l'épée ne se fût trouvée engagée dans un ruban qui empêcha le coup de porter. Pramonsy se voulut sauver cependant ; mais le roi le fit arrêter et lui donna de sa main quelques estafilades sur les épaules et sur le dos et le fit jeter avec ses complices et leurs esclaves en des cachots, parmi les voleurs et les meurtriers. Il fit aussi emprisonner Oya Sidarma, père de Pramonsy ; mais son innocence ayant été reconnue, on le remit en liberté. Quelques années après, le roi ayant fait lever deux puissantes armées à dessein de faire la guerre en Cambodge pour la ramener à son obéissance, Pramonsy se servant de cette occasion, fit prier Oya Ombrat (14), qui est chef de toute la noblesse du royaume et qui devait commander l'armée de mer conjointement avec Oya Berckelangh, parce que le roi voulait commander en personne celle de terre, d'intercéder pour lui auprès de Sa Majesté afin qu'étant délivré de sa prison, il pût expier son crime par les belles actions qu'il promettait de faire à la guerre. Et le roi, touché des prières de ces seigneurs, le mit en liberté avec ses complices, après avoir été prisonnier plus de trois ans, et les envoya par mer en Cambodge. Et de fait, quoique cette entreprise n'eut pas le succès que l'on s'en était promis, Pramonsy y fit si bien qu'à la recommandation des généraux, il rentra aux bonnes grâces du roi qui le fit revenir à la cour et l'honora de la qualité de Sompan Meon (15). Mais il ne changea pas de façon de vivre pour cela. Car ayant débauché les femmes et concubines du prince, frère du roi, qui en fit de grandes plaintes, le roi s'en mit tellement en colère qu'il le voulut faire condamner à mort et ne commua la peine en une prison perpétuelle qu'à la prière de la reine mère et d'Oya Sidarma son père. Il demeura encore trois ans en cette prison, mais il en fut tellement mortifié que depuis ce temps-là sa conduite a été fort raisonnable, et même il a fait paraître tant d'esprit et d'adresse en toutes ses actions que le roi lui donna la qualité d'Oya Siworrawongh, et le fit surintendant de la Maison royale. Nous avons dit ci-dessus que pendant les dernières années du règne de ce roi, il possédait seul toute la faveur, et en était le seul confident pendant sa dernière maladie, disposant les affaires en sorte, par sa malice, qu'au commencement du dernier règne il fut fait Oya Calahom : dignité qui lui a servi d'échelon pour monter jusqu'à la royale en usurpant le royaume sur son souverain et en extirpant presque toute la Maison royale.

Nous avons dit aussi comment, étant fait Oya Calahom, il trouva moyen de se défaire des plus puissants, plus riches et plus considérés mandarins, faisant mourir les uns, en faisant exiler ou emprisonner les autres après les avoir rendus odieux au roi comme partisans du prince son oncle (16). Leurs charges furent remplies de créatures d'Oya Calahom, et la confiscation des biens des exécutés et des disgraciés fut données à ses favoris, dont il prétendait se servir aux occasions qui se présentèrent bientôt, ainsi que nous allons voir. La disposition entière des affaires que le roi lui laissait lui donnait aussi le moyen de faire des amis, pendant que son autorité le faisait respecter. Son père était mort peu de temps avant le décès du roi et son frère puîné étant décédé quelque temps après, Oya Calahom, en lui faisant faire ses funérailles, y fit aussi apporter les ossements de son père, dont le corps avait déjà été brûlé selon la coutume de Siam, et les fit brûler derechef, qui est un honneur qui ne se fait qu'au roi ou au prince, lorsque les princes de sang venant à manquer, celui qui succède, ou par force ou par élection, peut faire déterrer les ossements de son père, ou de ses parents et les faire brûler avec des cérémonies royales. Les mandarins et les autres grands seigneur, pour faire honneur à Oya Calahom, se trouvèrent en grand nombre au funérailles de son frère et des ossements de son père, dont il fit durer les cérémonies trois jours, contre la coutume de Siam, et avec tant de magnificence que jamais mandarin n'en avait fait de semblable. La reine mère du roi, qui avait déjà pris ombrage de ce qu'Oya Calahom avait revêtu ses créatures et partisans des premières charges du royaume, se servit de cette occasion pour rendre Oya Calahom suspect et odieux au roi son fil, et agissant de concert avec les ennemis d'Oya Calahom, elle donna un si mauvais jour à toutes ses actions que le roi n'eut pas beaucoup de peine à les soupçonner et à se résoudre de se défaire de ce favori, parce qu'il n'eut point de peine à se persuader que l'autorité du ministre faisait ombre à la sienne. La résolution fut bientôt prise, mais il l'exécuta avec tant d'imprudence et de précipitation, que suivant les emportements de sa mère, il attira sur sa tête le malheur, dont il menaçait l'autre. S'étant donc mis dans son trône le troisième jour des funérailles du frère d'Oya Calahom, il demanda avec beaucoup d'indignation ce qu'étaient devenus tous les mandarins, et pourquoi ils ne venaient point à la cour, suivant la coutume, et au lieu ordinaire à l'audience en sa présence. Oya Berckelangh, partisan et créature d'Oya Calahom, qui avait continué d'aller à la cour pour observer l'humeur du roi et pour voir ce qui s'y faisait, répondit qu'Oya Calahom était occupé à faire brûler le corps de son frère, et les ossements de son père, et que les mandarins avaient été priés de se trouver à ces funérailles. Sur quoi le roi s'abandonnant imprudemment à la colère, repartit : Je croyais que le royaume de Siam n'eût qu'un roi, et je m'imaginais être le roi légitime et solennellement couronné auquel seul tous les habitants du royaume, de quelque qualité qu'ils puissent être, doivent de l'honneur, du respect et de l'obéissance ; mais je vois que ne n'en ai que le nom et que le Calahom est roi, en effet, puisque tous les mandarins, renonçant au service qu'ils me doivent, m'abandonnent et s'attachent à Calahom. Mais j'y donnerai bon ordre. Quand Calahom sera venu à la cour avec ses complices, je les traiterai selon leurs mérites, et principalement Calahom, et j'empêcherai bien qu'à l'avenir il ai tant de suite, et que l'on rende à son corps les honneurs qu'il fait rendre à son père et à son frère. Oya Berckelangh voulait exécuter Oya Calahom et représenter au roi avec un respect fort soumis, ce qui obligeait Calahom à en user ainsi. Mais le roi, le considérant comme un des complices de Calahom, le traita mal et le menaça de le faire mourir, fit mettre ses gardes et soldats sous les armes et se retira fort en colère, laquelle l'empêcha de considérer que Calahom ne manquerait pas de former un fort parti avec ses amis dès qu'il saurait les menaces que le roi avait faites.

Oya Berckelangh, s'étant heureusement retiré de ce mauvais pas, sortit de la cour et alla en diligence trouver Oya Calahom à qui il rapporta tout ce qu'il avait ouï de la bouche du roi, et les menaces dont lui et tous ses amis devaient appréhender l'effet. Oya Calahom témoigna en être fort surpris, se mit à soupirer et à s'affliger, en sorte que les mandarins qui se trouvaient en grand nombre auprès de lui le pressèrent de leur dire le sujet du grand changement qu'ils voyaient en lui. Il leur raconta avec beaucoup d'éloquence tout ce qu'Oya Berckelangh venait de lui rapporter, et le dessein que le roi avait contre eux tous, y ajoutant qu'il était prêt de mourir si son sang était capable d'éteindre le feu de la colère du roi et de l'apaiser envers eux tous : Mais puisque le roi menace de me faire mourir, disait-il, moi qui ai été son favori, qu'il a si tendrement aimé et qui suis le chef de son Conseil, quel mal ne devez-vous point craindre vous autres ? Et comment vous sauverez-vous des mains de ce tyran ? Et qui est-ce qui l'empêchera d'exécuter ses mauvais desseins ? Et considérez, je vous prie, quel sera l'état de tout ce royaume après que l'on nous aura fait périr tous ? Car vous savez l'âge du roi, vous connaissez son mauvais naturel, son humeur, ses inclinations, ses débauches et sa cruauté mieux que moi. Et s'il est tel à cette heure, quel sera-t-il quand il aura fait mourir la plupart des mandarins et quand il ne sera plus assisté de ce sage conseil qui se trouve auprès de lui présentement ? Il ne faut point douter que cela arrivant, l'on ne voit le royaume engagé dans une guerre civile, et peut-être dans une étrangère en même temps, qui ne pouvant finir que par une désolation entière de L'État, nous feront tomber sous la domination de nos voisins.

Ce discours qu'Oya Calahom accompagna de larmes, de plaintes et d'accents lugubres, toucha si bien les mandarins qu'ils se lièrent aussitôt d'amitié et d'intérêt avec lui et firent une ligue entre eux, confirmée par le serment solennel, en buvant du sang les uns les autres, par laquelle ils se promirent qu'ils ne souffriraient point que le roi se saisît de quelqu'un d'eux et qu'ils joindraient leurs frères pour s'opposer à ce que le roi voudrait entreprendre contre eux.

Toutefois, afin de s'assurer de l'intention du roi et de savoir si c'était par colère et par emportement qu'il avait fait ces menaces, ou si c'était une résolution prise contre Oya Calahom et contre les autres mandarins, il fut trouvé bon qu'Oya Berckelangh, qui est homme résolu, éloquent et nourri dès sa jeunesse à la cour où il a été capitaine des pages du roi défunt, irait trouver le roi, sonderait ses intentions et tâcherait d'obtenir de lui pardon pour Calahom et pour ses amis. Berckelangh étant arrivé à la Cour eut l'assurance de dire au roi le sujet qui l'avait amené, et lui voulut persuader qu'il était mal informé des intentions et des actions d'Oya Calahom et des autres mandarins ; mais il trouva la colère du roi tellement confirmée qu'il défendit à Berckelangh de lui parler de cela, et lui dit qu'il était aussi des complices de Calahom ; lui commandant de sortir du palais et de se retirer auprès de ceux qui lui étaient devenus traîtres aussi bien que lui, et continuant ses menaces contre Calahom et contre ses complices. Berckelangh, voyant le roi de cette humeur, eut peur et sortit du palais, fit son rapport à Calahom et aux mandarins de ce qu'il y avait vu, et leur conseilla de se retirer chacun chez soi pour s'armer, pour se rassembler à une certaine heure, à dessein de marcher droit au palais, de l'attaquer à main armée, de s'en rendre maîtres et de prendre le roi prisonnier. Toute l'assemblée ayant approuvé ce conseil, ils se séparèrent et allèrent chez eux pour y faire armer leurs esclaves avec intention de se trouver à l'heure qu'ils s'étaient donnée au rendez-vous. Cependant Berckelangh eut l'assurance de retourner pour la troisième fois au palais, en apparence pour réitérer les prière qu'il avait faites au roi pour Calahom, mais en effet pour épier ce que l'on y faisait, pour ôter au roi tout le soupçon qu'il pouvait avoir du dessein des mandarins et pour les avertir des préparatifs que l'on y ferait contre eux si leur dessein eût été découvert. Oya Calahom considérant qu'Oya Capheim (17), un des plus puissants seigneurs du royaume, comme étant respecté à cause de sa naissance et de sa dévotion, et de ses richesses qu'il faisait paraître en entretenant plus de deux cents éléphants, deux mille esclaves et quantité de chevaux, ne s'était point trouvé aux funérailles de son frère et qu'il n'avait point de part à la conspiration, et ainsi qu'il y avait à craindre qu'il n'allât trouver le roi et ne se joignît à lui contre les mandarins, parce qu'il était fort bien à la cour, le fut trouver avec son frère, Oya Siworrawongh dans sa maison et se plaignit fort des menaces que le roi faisait contre lui et contre les mandarins qui s'étaient innocemment trouvés aux cérémonies que Sa Majesté lui avait permis de faire aux funérailles de son frère ; y ajoutant qu'il était prêt de souffrir la mort de telle façon que le roi voudrait ordonner, mais qu'il était trop sensible aux disgrâces dont l'on menaçait tant de grands mandarins pour l'amour de lui. Que cela était trop affligeant et que cette résolution tyrannique du roi ne pouvait être détournée qu'en s'y opposant par leur courage, ne lui celant rien de ce que la dernière nécessité les avaient contraints de résoudre contre le roi, puisqu'ils ne voyaient autre moyen de se conserver la vie. Ce que Calahom fit avec tant d'affection et de chaleur, que voyant qu'Oya Capheim en était touché, lui et son frère se jetèrent à ses pieds, et lui donnant la qualité de père, le prièrent de les adopter pour fils, de leur conserver la vie et de les protéger contre la tyrannie de ce méchant roi, promettant que de leur côté ils travailleraient à le faire mettre au trône et qu'ils lui rendraient une parfaite obéissance comme ses serviteurs et esclaves, puisque c'était là l'unique moyen de conserver le royaume de Siam, qui sans cela périrait par la malheureuse témérité du roi. Oya Capheim ne pénétrant point dans l'intention de Calahom, fit lever les deux frères, les embrassa et les adopta. Sur quoi ils se promirent fidélité l'un à l'autre en buvant de leur sang : de sorte que Calahom s'étant de cette façon assuré de ce seigneur, alla chez lui faire armer ses gens et se trouva ensuite au rendez-vous avec les autres complices.

Tandis que Berckelangh amusait le roi de prières pour le pardon de Calahom, ou de raisons pour sa justification, Calahom ayant assemblé ses troupes et les ayant fortifiées de ses amis, marcha avec les éléphants, chevaux, et même avec les soldats du royaume, lesquels il commandait comme capitaine général des éléphants et de la cavalerie, droit au palais. Le roi voyant tout le monde étonné et n'en sachant point le sujet, voulut savoir de Berckelangh la cause de ce grand étonnement et lui demanda si ce n'était pas que Calahom venait attaquer le palais ; mais il assura Sa Majesté du contraire, et afin de lui en ôter tout le soupçon, il lui dit qu'il offrait sa vie comme un gage de la fidélité de Calahom et qu'il voulait que le roi fît tailler son corps en pièces et le laissât manger aux bêtes si Calahom entreprenait quoi que ce fût au préjudice de son autorité. Ce qui acheva de jeter le roi en une si grande sécurité qu'il ne donna point d'ordre du tout à ce que l'on se mît en état de défense. Cependant Calahom attaquait le palais avec tant de furie que le roi, voyant qu'il avait été trompé et qu'il était ruiné, perdit entièrement courage et fut tellement surpris de frayeur qu'à peine eut-il le cœur de commander que les gardes se missent sous les armes et que l'on fît une vigoureuse résistance à l'entrée de la porte. Berckelangh, sachant mieux que personne ce qui s'y faisait, et se voyant en péril de la vie, dit au roi qu'il irait lui-même voir en quel état étaient les affaires et qu'il en viendrait faire rapport à Sa Majesté aussitôt. Le roi, qui ne doutait point de la fidélité du traître, le lui permit. Mais Berckelangh, au sortir de l'appartement du roi, alla droit à la grande porte du palais où il savait que Calahom était avec les autres mandarins leurs amis, esclaves et Japonais, la fit ouvrir, et ayant fait entrer les rebelles, les conduisit droit au lieu où il avait laissé le roi, à dessein de se saisir de sa personne. Mais le roi s'était retiré dans un autre quartier du palais dès que Berckelangh l'eut quitté ; tellement que leur dessein manqua pour cette fois-là. Cependant les autres troupes, qui ne savaient pas que l'on eût ouvert la grande porte à Calahom, forcèrent le palais de l'autre côté, taillèrent en pièces tous ceux qu'ils rencontraient ; en sorte qu'il se fit cette nuit-là un grand carnage et une horrible effusion de sang. Le roi fit bien quelque résistance avec ses gardes et avec les officiers de sa maison, si bien qu'en quelques endroits il fut combattu jusqu'au jour. Mais Sa Majesté, voyant que Berckelangh l'avait trompé et qu'il n'y avait plus d'espérance pour lui de pouvoir résister à la furie des Japonais, condamna, mais trop tard, son imprudence et sa trop grande crédulité, et abandonnant le palais, monta sur un éléphant et se sauva au-delà de la rivière qui arrose la ville, sans aucune suite, se sauvant dans le temps de Monply Mecangh Iongh (18), qui est au-dessus de la ville, et en grande réputation de sainteté, dans lequel les prêtres l'entretinrent quelques jours assez petitement.

Calahom, se voyant maître du palais au point du jour, s'assura aussitôt des pierreries et des trésors du roi, dont il distribua un partie à ses amis, et leur envoya des bourses pleines d'or et d'argent, des cimeterres dont la garde était d'or et chargées de pierreries ; particulièrement à ceux qui avaient donné des preuves de leur valeur et de leur affection en cette rencontre, en sorte que plusieurs y devinrent riches et changèrent leur état d'esclave en celui de gentilhomme ou de mandarin.

Oya Capheim, sachant que le roi ne paraissait point et qu'il était mort ou qu'il s'était enfui, et s'assurant de la parole que Calahom lui avait donnée de le faire roi, se mit au trône royal, se fit mettre la couronne royale sur la tête, les coussins royaux sous les bras, le poignard royal au côté, et prenant l'éventail doré en la main, prit la qualité de roi, et dit à Calahom : Mon fils, la fortune nous favorise aujourd'hui, viens féliciter celui que tu as choisi pour père et qui t'a adopté pour fils. Rends-moi l'honneur que tu me dois, comme à ton roi, afin que les autres mandarins suivent ton exemple et me rendent l'honneur qu'ils me doivent, qu'il me reconnaissent pour leur roi et qu'ils me confirment en la royauté, et si tu le fais, je te ferai prince et te déclarerai héritier du royaume de Siam. Calahom, voyant Oya Capheim en possession du trône, couronné de la couronne royale et revêtu des habits et des ornements royaux, le pressant de le reconnaître en qualité de roi, en fut surpris, parce qu'il avait fait état de prendre cette place et de se faire déclarer roi. Toutefois, dissimulant son mécontentement, il dit à Oya Capheim qu'il n'était pas encore temps de prendre possession du trône et de se faire déclarer roi parce que l'on ne savait pas encore ce que le roi était devenu, et s'il était en vie ou non. Qu'outre cela, il y avait encore des princes, fils du roi défunt, et entre autres un de onze ans (19), et qu'en le faisant déclarer roi, leur soulèvement ne serait blâmé de personne et l'on ne les pourrait accuser d'avoir pris les armes pour usurper la couronne sur les héritiers légitimes. Oya Capheim repartit que le trône de Siam était une chose si sainte et si vénérable qu'il ne pouvait être possédé par un si jeune prince, et afin que le justice ne manque point d'être administrée, il ne peut point demeure vide non plus, c'est pourquoi si tu ne me veux point couronner ni reconnaître pour roi, moi qui suis ton père, approche-toi et reçois cette dignité de ma main. Je te mettrai la couronne sur la tête, et te ferai proclamer roi. Mais Calahom refusa cet honneur, fit semblant d'être en inquiétude de voir le trône possédé par un seigneur qui s'y était fourré sans titre, et le pria de le quitter pour prévenir le scandale et le malheur qui en pourrait arriver, afin de pouvoir agir conjointement à l'établissement des affaires et de chercher le roi fugitif. De sorte qu'Oya Capheim, voyant qu'il ne réussirait point, quitta le trône et suivit Calahom là où il le voulut mener.

L'on fit cependant une recherche si exacte du roi que l'on sut enfin qu'il s'était retiré au temple de Monply Mecangh Iongh. Il en fut tiré et mené prisonnier au palais, où les mandarins s'étant assemblés, le déclarèrent indigne de régner, sur la proposition que Calahom fit principalement, parce que s'étant enfui du palais, il avait comme abandonné le royaume. Si bien qu'à cause de cette fuite, on le déclara indigne de régner et de vivre. Calahom, voyant l'inclination de toute l'assemblée portée à faire mourir le roi, s'y opposa et fit mine de lui vouloir conserver la vie, souffrant néanmoins d'être emporté par la pluralité des voix. Le roi ayant su qu'il fallait mourir, témoigna n'en être point surpris ni fâché, mais dit qu'il ne pouvait attendre autre chose de ses mandarins qui étaient devenus traîtres et rebelles ; reprocha à Berckelangh sa trahison et à tous les autres mandarins leur rébellion. Il se plaignit particulièrement du mauvais conseil qu'Oya Calahom avait donné au roi son père, touchant la succession de la couronne. Et s'adressant à Calahom en particulier, il lui dit : Tu n'est venu au monde que pour la ruine de ce royaume. Car tu as fait mourir mon père par poison (20) et tu as fait cruellement périr par tes artifices le prince mon oncle. Maintenant tu vas répandre mon sang royal, et j'avoue que je mourrais avec moins de regret si l'effusion de mon sang pouvait arrêter tout le reste et si l'on achevait en ma personne les meurtres dont ce royaume est menacé. Mais tu seras le fléau du royaume et du peuple, et je prierai le grand Dieu des Dieux de venger ma mort et de faire retomber sur ta tête le mal que tu as fait et que tu feras encore. Après cela il pria les mandarins de vouloir conserver la vie à la reine sa mère et de permettre qu'il lui pût parler devant que de mourir. Calahom se justifia le mieux qu'il put, et ayant fait venir la reine mère, nommée Praongo Marit (21), il lui reprocha avec beaucoup d'aigreur qu'elle était la seule cause des injustes reproches qu'on lui faisait, aussi bien que de tant d'effusion de sang et de tant de désordres que l'on voyait dans le royaume ; tant parce qu'elle avait produit un si méchant fils que parce que par ses conseils elle l'avait fortifié dans ses méchancetés ; et ainsi qu'elle ne méritait point de vivre, y ajoutant que si elle voulait renier son fils, étouffer en elle l'affection maternelle et approuver la sentence de mort que l'on venait de donner contre lui, l'on conserverait la vie à elle et on lui donnerait de quoi subsister selon sa qualité. La reine ne témoigna pas d'émotion de tout ceci, mais répondit froidement et prudemment : Le roi, Monseigneur, se trouve en cette jeunesse à la fin de ses jours, par tes mauvais et pervers conseils que tu as inspirés au roi défunt pour l'obliger à changer malheureusement l'ordre de la succession établi par les lois du royaume. Mais puisque ta cruauté et ton ambition le destinent à une si malheureuse fin, j'aime mieux mourir avec lui que recevoir ma subsistance de tes mains sanglantes. La crainte des douleurs de la mort ne m'obligera jamais à renier mon fils que j'ai porté en mes entrailles et que j'ai nourri avec soin, et n'étouffera jamais en moi l'affection maternelle que la nature y a placée, quand je devrais souffrir autant de morts que mon corps a de membres. Car si je m'étais si fort oubliée que de renier mon fils, je me rendrais complice de toutes ses cruautés et tu y trouverais de quoi me faire mourir comme criminelle, là où je mourrai maintenant innocente. J'ai peu vécu, mais assez pour avoir senti les misères et pour avoir goûté les amertumes de la vie ; c'est pourquoi la mort ne me fait pas horreur, parce que je prétends qu'elle sera le commencement de mon repos. J'ai donné la vie à mon fils, je veux finir la mienne avec lui. Après cela l'on conduisit le roi et la reine sa mère devant un vieux temple ruiné nommé Walpramincho Prae (22), où on les coucha sur un drap d'écarlate et on leur enfonça l'estomac d'une pièce de bois de sandal, et on jeta les corps dans un puits où ils sont encore. Le roi, qui n'avait régné que huit mois (23), étant arrivé au lieu de l'exécution, plaignit fort le malheur de la reine sa mère, laquelle étant innocente ne mourait que pour l'amour de lui, et se souvint de l'avis que le prince son oncle lui avait donné lorsqu'il l'avait fait condamner à la mort et fait exécuter en ce même lieu et de la même façon qu'on l'allait faire mourir présentement. La mère au contraire témoigna de n'en être point touchée et dit à son fils qu'au moins en ce dernier et plus considérable moment de sa vie, il devait faire connaître qu'il était roi : parce que c'était un destin qu'il était impossible d'éviter.

Après cette exécution, Calahom fit mourir tous ceux qui s'étaient rangés du parti du roi, qui n'avaient point eu de part à sa rébellion et qui n'avaient point pris les armes avec lui. Les autres furent envoyés en exil, ou bien dépossédés de leurs charges, ou dégradés de leurs dignités. Les biens confisqués sur les condamnés ou disgraciés furent distribués aux amis de Calahom, et par ce moyen l'on vit un grand changement au royaume de Siam, parce que plusieurs grands seigneurs perdirent avec leur bien leur liberté, et plusieurs esclaves devinrent mandarins, et des plus puissants de la cour.

Le roi ayant été exécuté de la façon que nous venons de dire, les deux Oyas, Calahom et Berckelangh, se servant de l'obscurité de la nuit, entrèrent dans une barque tout seuls et sans aucune suite de gardes ou d'esclaves, furent trouver Oya Senaphimocq, colonel des Japonais, à dessein de sonder ses sentiments sur l'élection d'un successeur à la couronne. Calahom lui proposa que le royaume ne pouvait pas subsister sans roi ; que le grand roi, père du dernier mort, n'avait laissé que plusieurs enfants mineurs ; qu'il y avait du danger à revêtir de si jeunes princes de la dignité royale et qu'il serait fâcheux de voir un si puissant royaume gouverné par un enfant ; le priant de considérer s'il ne serait pas à propos, pour prévenir tous ces inconvénients, de procéder à l'élection de quelqu'un des plus considérables mandarins qui régnât et que l'on couronnât par provision, en attendant que le prince fût en état de gouverner en personne, et qu'alors ce mandarin renoncerait à cette dignité et la remettrait entre les mains des héritiers légitimes. Oya Senaphimocq, pénétrant dans l'intention de Calahom, lui répondit que s'il fallait procéder à l'élection d'un des mandarins, qu'elle tomberait infailliblement sur sa personne, parce qu'étant du sang royal, et le plus puissant de tous les mandarins, l'on ne pourrait pas en nommer un autre sans lui faire tort, et que s'ils l'élisaient, tout le monde aurait sujet de condamner nos actions, dit-il, et de croire que nous n'aurions pris les armes que par passion, pour favoriser vos injustes desseins et pour faire tomber entre vos mains une violente et illégitime domination. Et si d'ailleurs nous jetons les yeux sur quelqu'un des autres mandarins, il faudra craindre qu'il ne veuille demeurer le maître, même après que le prince sera parvenu en âge de connaissance et de jugement, et que pour s'assurer la couronne, en sa personne et en sa famille, il n'extirpe toute la maison royale. Qu'il fallait considérer que l'on avait déjà fait mourir deux rois, que l'on avait répandu beaucoup de sang et qu'il était temps de faire cesser les désordres et de rendre le repos au royaume. Qu'il était d'avis que l'on couronnât roi le prince aîné des frères du dernier mort, et que l'on donnât la tutelle de sa personne et la régence du royaume à lui, Calahom ; lequel ayant été Premier ministre sous le dernier règne, était capable de donner de bons conseils au roi et de redresser les affaires du royaume ; protestant que pour lui, il ne souffrirait point que la couronne fût mise sur une tête étrangère tant qu'il y aurait des princes de la maison royale qui pussent espérer cette dignité de leur naissance, et qu'il s'y opposerait de toute sa puissance. Oya Calahom, voyant qu'il n'obtiendrait autre chose, approuva les sentiments et les raisons du Japonais touchant la personne du jeune prince, mais refusa la qualité de tuteur et de régent. Toutefois dépendant, en quelque façon, de Senaphimocq, et considérant qu'à son refus, il chercherait un autre qui ne serait pas si difficile que lui, il alla au palais royal, et ayant fait assembler tous les mandarins dès le lendemain, il leur représenta que le royaume de Siam ne pouvant subsister sans roi, et d'autant qu'il y avait encore des princes, fils du grand roi et frères du dernier mort, et entre autres l'aîné des trois, prince de grande espérance, âgé de dix ans ou environ, et qu'il croyait que l'on ne pouvait pas faire un meilleur choix que de sa personne, il était d'avis qu'il fallait le couronner. Toute l'assemblée y acquiesça, et principalement Oya Senaphimocq. Et sur cela, le jeune prince fut couronné et nommé Praongh Athit Socras Wangh (24). Cette élection fut approuvée non seulement par les grands, mais aussi par le peuple qui espérait que par ce moyen les affaires seraient remises en leur premier état. Oya Calahom fut, par la même assemblée et d'un consentement unanime, nommé tuteur du roi et régent du royaume, en considération de l'avantage de sa naissance, étant du sang royal et proche parent du roi. Il refusa longtemps cette qualité, et ne l'accepta enfin qu'à la prière et sur les instances de toute l'assemblée.

SUITE DE LA RELATION DE JÉRÉMIE VAN VLIET

NOTES

1 - Okya Sri Thamathirat (ออกญาศรีธรรมาธิราช). 

2 - Le titre était Hum Prae (หุ้มแพร), chef d'une section du corps des pages du roi. 

3 - Pramonsy Saropha : Chamun Sri Saowarak (จมื่นศรีสรรักษ์), capitaine du corps des pages du roi. 

4 - Cette cérémonie, d'inspiration brahmanique, se célèbre sous des formes diverses dans beaucoup de pays d'Asie du sud-est. En Thaïlande, la tradition remonte au royaume de Sukhothai. Elle était tombée en désuétude dans les années 1920 et a été remise à l'honneur en 1960 par le roi Phumiphon. Elle est nommée Phra racha Phithi Chotphranangkhan Raek Na Kwan (พระราชพิธีจรดพระนังคัลแรกนาขวัญ) ou plus famièrement, et plus simplement Raek Na (แรกนา) et se célèbre au mois de mai. Elle est censée rendre les terres fertiles et fournir des prédictions quant aux récoltes à venir. La méthode décrite par Van Vliet qui consistait à combattre la suite du roi de paddy et à déduire des présages en fonction de l'issue du combat a été remplacée par une méthode plus pacifique. Désormais, les bœufs qui ont tiré la charrue sont invités à choisir parmi différents mets et boissons qu'on leur présente. Le 14 mai 2018, parmi les friandises offertes, les bœufs ont choisi l'eau, l'herbe et l'eau-de-vie de riz, ce qui a été interprété comme un signe très favorable laissant présager tout au long de l'année de l'eau en abondance, de fructueuses récoltes et un commerce florissant contribuant à une économie prospère.

ImageCérémonie du premier labour en Birmanie. Illustration du XXe siècle.
ImageLa cérémonie du Raek Na sur la place Sanam Luang (สนามหลวง), face au Palais royal, à Bangkok.
ImageL'oracle des bœufs, un choix lourd de conséquences ! 

5 - Okya Khauw : Okya Kheo (ออกญาแก้ว). Francis H. Giles (op. cit.) suggère qu'il pourrait s'agir de Luang Kaeo Kharuharatana (หลวงแก้วคฤหะรัตน), chef des vergers et des jardins du roi. 

6 - Le cati, ou catti, mot probablement d'origine malayo-javanaise était le terme employé dans les relations occidentales pour évoquer l'unité de poids siamoise chang (ชั่ง). Aujourd'hui, en Thaïlande, le chang est fixé officiellement à 600 g. On peut penser qu'il était légèrement supérieur au XVIIe siècle. Voir sur ce site la page consacrée aux anciennes monnaies du Siam. 

7 - Feyna, ou plutôt Faina (ฝ่ายหน้า), ce mot désigne le vice-roi, qu'on appelait également Wang na (ฝ่ายหน้า) ou encore Upparat (อุะปราช). Dans sa Description du royaume thaï ou Siam, (1854) Mgr Pallegoix écrit : C'est ordinairement un frère ou un proche parent du roi qui est élevé à cette dignité. Il a un immense palais presque aussi beau et aussi somptueux que celui du premier roi, il a aussi les insignes royaux ; tous les passants sont obligés de se prosterner devant son pavillon situé au bord du fleuve. Il a sa cour, ses officiers, ses mandarins absolument sur le même pied que le premier roi. C'est ordinairement lui qui se met à la tête des armées en temps de guerre ; le premier roi ne fait rien d'important sans avoir son approbation. 

8 - Pra Marit désigne sans aucun doute possible le roi Naresuan (พระนเรศวร), également surnommé le Prince noir (Phra Ongh Dam : พระองค์ดำ), qui régna sous le nom de Sanphet II (สรรเพชญ์ที่ 2) de 1590 à sa mort en 1605. Il était l'oncle du roi Songtham (ทรงธรรม) qui mourut en 1628, donc le grand-oncle de Chetthathirat (เชษฐาธิราช) qui était sur le trône au moment où se déroule cet épisode. La Ziau Croa Mady Tjan (Chao Khrua Manichan : เจ้าขรัวมณีจันทร์) dont parle Van Vliet était donc une grand-tante du jeune roi. 

9 - Voir la note 5 de la page précédente. Phra Sri Sin (พระศรีศิลป์) ou Phra Phanpi Sri Sin (พระพันปีศรีศิลป์) était en effet très vraisemblablement un frère du roi Songtham, bien que les Chroniques royales, dans un nébuleux imbroglio, le présentent comme un fils et non comme un frère. Selon les lois siamoises, c'est donc lui qui aurait dû monter sur le trône à la mort de son frère. On n'a pas de précisions sur l'autre frère cité, Phra Ong Thong (พระองค์ทอง), et l'on ignore s'il était encore vivant à la mort de Song Tham. 

10 - Oya Carassima : Okya Nakhon Ratchasima (ออกญานครราชสีมา), gouverneur de la ville anciennement appelée Khorat (โคราช), une des villes frontières du nord-est du royaume de Siam. 

11 - Choen Choenpra : Chong Chai Phakdi (จงใจภักดิ์). Opra Tiula : Okphra Chula (ออกพระจุฬา) : ce titre était attribué à un dignitaire musulman chef de la nation malaise. 

12 - Oya Pourcelouck : Okya Phitsanulok (ออกญาพิษณุโลก), ville du nord de la Thaïlande, qui fut ville capitale du royaume de Sukothai au XVe siècle. Sa situation géographique lui confère une grande importance stratégique. 

13 - Tiongh Maytiau Wangh : Francis H. Giles (op. cit.) suggère, avec beaucoup de prudence : Changmai Changwang (ช่างไม้จางวาง), qui aurait pu être le titre du chef des menuisiers du roi. La traduction thaïe de la relation de Van Vliet donne Jangmai Jangwang (จางใหม่ จางวาง). Oya Barckelangh est la déformation du titre siamois Phra Khlang (พระคลัง) qui désignait une sorte de premier ministre, chargé tant des finances que des affaires intérieures et étrangères. (khlang : คลัง signifie trésor, au sens réserve de l'État). On trouve de nombreuses variantes de ce mot dans les relations occidentales. Les Français l'appelaient généralement barcalon

14 - Oya Ombrat : Okya Uparat (ออกญาอุปราช), plus souvent appelé Maha Uparat (มหาอุปราช). C'était un des titres les plus importants du royaume, qui désignait un vice-roi, également appelé Wangna ((วังหน้า). Ce titre a été supprimé par le roi Rama V (Chulalongkorn) en 1876. 

15 - La traduction thaïe donne Sanphet Phakdi (สรรเพชร ภักดี). Sanphet est un titre royal qui fut porté par de nombreux souverains. Phakdi signifie loyal

16 - Phra Sri Sin (พระศรีศิลป์), frère du roi Song Tham, qui aurait dû monter sur le trône à la mort de son frère selon les lois du royaume. 

17 - Oya Capheim : Okya Kamphaeng (ออกญากำแหง). C'était le titre du Chao Phraya (เจ้าพระยา) gouverneur de Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา). Il est présenté plus haut comme général de l'armée. 

18 - Monply Mecangh Iongh : Wat Maheyong (วัดมเหยงคณ์), édifié en 1438. Il fut restauré en 1709 et abandonné après la mise à sac d'Ayutthaya en 1767.

ImageLe Wat Maheyong à Ayutthaya. 

19 - Athittayawong (อาทิตยวงศ์), le jeune frère de Chetthathirat, né en 1618 et qui ne règnera que quelques jours. 

20 - C'est une accusation plausible si l'on considère la rapidité de la maladie du roi Song Tham, qui n'avait que 38 ans, et le soin que prit Siworrawong pour l'isoler de tous, comme van Vliet l'écrit plus haut : Oya Siworrawongh faisait si bien garder toutes les avenues du palais pendant la maladie du roi que personne n'en pouvait approcher sans sa permission, et il n'y eut pas un mandarin qui, pendant ce temps-là, pût voir Sa Majesté. 

21 - Praongo Marit : Phra Ongh Amarit (พระองค์อัมฤทธิ์ ), une des épouses du roi Song Tham. 

22 - Walpramincho Prae : La traduction thaïe de Mmes Nantasutakul et Chusri Sawatdiwar propose Wat Phramen (Phra Meru) Khok Phraya (วัดพระเมรุโคกพญา) c'est-à-dire le temple où avaient lieu les exécutions royales. Voir la note 25 de la page précédente. 

23 - La plus grande confusion règne ici aussi quant aux dates. Francis H. Giles (op. cit.) note les différentes versions : Les Chroniques royales indiquent un règne de 1 an et 7 mois, en accord les Chroniques compilées par le prince Paramanuchit Chinorot. Après correction, le prince Damrong ramène la durée du règne à 1 ans. Van Vliet, pour sa part, la fixe à 8 mois. 

24 - Praongh Athit Socras Wangh : Phra Ongh Athit Chakrawong (พระองค์อาทิตย์จักราวงศ์). C'était le dernier roi de la dynastie de Sukothai qui n'aura régné que 36 jours. 

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