4ème partie.

Page du manuscrit 6105

On commençait déjà à s'aboucher de part et d'autre pour les conditions du traité lorsque le vaisseau du roi l'Oriflamme arriva à la rade de Siam et le capitaine qui commandait ce navire, ne croyant point qu'il dût y avoir un aussi grand changement dans les affaires en si peu de temps, envoya sa chaloupe et son canot pour débarquer à l'entrée de la rivière. Et plusieurs officiers, que le roi envoyait en ce pays-là pour remplacer les morts, furent pris et amenés à Louvo par des canaux détournés afin de ne point passer devant Bangkok, et l'on ne pût apprendre la nouvelle de l'arrivée de ce bâtiment que quinze jours après par le sieur Véret, qui en ce temps-là obtenait quand il voulait des tarrasTra (ตรา) : document officiel, permis, autorisation., ou passeports pour aller donner ordre aux affaires de son comptoir, parce qu'on était déjà convenu qu'il subsisterait toujours. Néanmoins il ne fut pas possible d'introduire le secours qui nous était venu par ce navire, à cause qu'il tirait trop d'eau pour pouvoir entrer dans la rivière et qu'il n'était point aisé de la remonter dans des chaloupes, vu que, comme j'ai dit, elle était barricadée en trois endroits et défendue de 180 pièces de canon. Cela ne laissa pourtant point d'alarmer beaucoup les Siamois, qui craignaient que ce vaisseau ne fût suivi de plusieurs autres. C'est pourquoi ils se pressèrent un peu plus qu'auparavant de terminer le traité qu'ils tenaient depuis plus de deux mois en suspens, suscitant des difficultés à chaque point, et qu'ils conclurent enfin selon les articles suivants (1) :

Ce traité ayant été conclu et ratifié entre M. Desfarges et le premier ambassadeur en France, que le roi avait fait barcalon, c'est-à-dire Premier ministre pour les affaires étrangères, en considération des bons et signalés services qu'il lui a rendus depuis le commencement jusqu'à la fin de son entreprise. Ce général demanda que selon le premier article de son traité, on lui amenât incessamment les deux vaisseaux devant sa forteresse, afin de les faire armer de ses canons et y embarquer les munitions qui étaient dans les magasins appartenant au roi. Le barcalon qui s'était chargé envers le nouveau roi de faire sortir les Français à l'amiable donna ses ordres pour faire diligenter toutes choses et fit amener peu de jours après les vaisseaux avec les vivres selon la teneur du traité.

Pendant qu'on était empêché à armer ce navire, Mme de Constance, qui n'attendait que le moment favorable de se pouvoir sauver des mains du fils de Phetracha, qui non content de la traiter comme la dernière des malheureuses, lui faisant faire les choses les plus basses et les plus abjectes, la voulait encore contraindre de satisfaire à ses passions brutales, et étant même dans la résolution de la faire enfermer, crut que si elle pouvait trouver le moyen de se réfugier à Bangkok sous le pavillon du roi, elle serait indubitablement sauvée, d'autant plus qu'elle se savait munie de deux lettres par où Sa Majesté assurait feu son époux de sa protection royale pour lui et pour toute sa famille. Et ayant jeté les yeux sur le sieur Delar (2), autrefois lieutenant de vaisseau, pour la tirer de sa malheureuse captivité, lui dit qu'ayant pris depuis longtemps la résolution de se sauver à Bangkok, elle avait néanmoins voulu attendre qu'il ne manquât rien de ce qui était nécessaire à M. Desfarges pour son départ, afin que sa fuite n'apportât aucun retardement aux affaires, et qu'étant informée qu'il avait tout ce qu'il fallait pour partir, elle ne doutait point qu'il n'approuvât beaucoup qu'elle eût refusé les offres que lui avaient faites plusieurs fois le chef du comptoir de Siam pour les Hollandais de la sauver à Batavia dans les vaisseaux de la Compagnie, pour se jeter entièrement entre ses bras, ne croyant point se pouvoir mettre en de meilleures ni de plus sûres mains que celles des Français ; que feu M. son époux lui avait toujours insinué de prendre ce parti-là préférablement à tout autre, au cas qu'il lui arriverait quelque disgrâce ; qu'ainsi elle le priait très instamment de la conduire à Bangkok avec son fils dans un petit balon qu'elle avait fait tenir tout prêt dans un endroit assez écarté pour n'être point découvert, et que si le malheur voulait qu'elle fût arrêtée en chemin, de commencer par lui fendre la tête, afin qu'elle ne tombât jamais vivante entre les mains de ses cruels persécuteurs, et de son infâme ravisseur.

Le sieur Delar, pour qui M. de Constance avait conçu une grande estime pendant sa vie, et à qui il avait déjà donné deux vaisseaux du roi de Siam à commander, ne douta point qu'il ne fît un fort grand plaisir à M. Desfarges de la mener à Bangkok, d'autant plus qu'il lui avait entendu dire plusieurs fois qu'il aurait été très satisfait de la pouvoir tirer du triste état où elle était réduite, promit à Mme de Constance de la rendre à Bangkok ou de périr avec elle, et s'étant embarqués entre les dix et onze heures de nuit, ils s'y rendirent le lendemain vers les trois heures du soir, et la fit ensuite embarquer dans le plus grand navire par un sabord derrière, en attendant qu'il irait donner avis à M. Desfarges de son arrivée, ne doutant point qu'il ne lui eût fait préparer un logement sitôt qu'il l'aurait appris. Mais ce fidèle conducteur, qui s'attendait d'être applaudi de son action, fut fort surpris de voir que M. Desfarges lui demanda d'un ton qui ne marquait rien moins qu'il était content, qui lui avait dit d'amener cette dame, et pourquoi il avait eu la hardiesse de la faire sans son ordre, ou du moins sans l'avoir consulté. Il répondit qu'étant allé à Siam par son commandement, afin d'avoir une ancre et un câble pour le grand navire, il avait trouvé Mme de Constance qui avait déjà tout préparé pour se sauver, et lui avait fait entendre que si elle ne s'évadait cette même journée, elle devait être enfermée le jour suivant par ordre du prince fils du nouveau roi. Ainsi, voyant que la chose était trop pressante pour pouvoir être remise au lendemain, il n'avait pu lui en donner avis, et qu'enfin il avait cru seconder ses bonnes intentions pour cette dame, en le mettant en état de réparer envers la femme ce qui s'était passé à l'égard du mari.

Mais M. Desfarges, qui avait plus que personne envie de sortir de Bangkok, se relâchant même sur bien de petits endroits qu'il aurait dû obtenir pour la gloire de son maître, voyant que l'arrivée de cette dame y apportait du retardement, et le mettait peut-être à la veille de recommencer la guerre, aussi bien que de lui rendre ses bijoux, desquels il s'était emparé depuis qu'il sut qu'elle les avait sauvés dans sa place ; cependant se voyant fortement sollicité par les principaux officiers de la garnison de ne la point laisser davantage dans ce navire, il consentit enfin qu'elle fût introduite dans la forteresse à la nuit fermée, déclarant hautement qu'il ne voulait ni la voir, ni savoir où elle pouvait être. Et le lendemain il envoya le sieur Véret trouver le barcalon, qui était du côté de l'ouest, pour lui dire que Mme de Constance s'était réfugiée parmi nous, et pour le prier de lui dire ce qu'il y avait à faire là-dessus. Le barcalon lui répondit que ce n'était point une grande affaire, et que si M. le général était d'humeur d'en faire une honnêteté au roi, il ne doutait pas qu'il ne lui accordât la permission de l'amener avec lui, pourvu que de son côté il voulut lui permettre de rendre les bijoux qu'elle avait avoué à la question avoir sauvés dans Bangkok et desquels il lui mettait la liste en main.

Il est bon de remarquer que Mme de Constance, voyant son mari arrêté dans le palais, songea à sauver pour vingt-cinq ou trente mille écus de bijoux qu'elle avait, et desquels ayant fait trois petits paquets, qu'elle cacheta elle-même, elle en donna deux au révérend père supérieur des jésuites qui les confia ensuite au sieur de Beauchamp pour les rendre à ses pères, qui étaient dans Bangkok où ils avaient servi d'aumôniers des troupes depuis leur arrivée en ce pays-là (3). Cet officier se voyant deux paquets de cette conséquence en main, et qu'il savait ne pas contenir des bagatelles, les garda par-devers lui, se proposant de les rendre à ceux à qui ils s'adressaient dès qu'ils auraient avis qu'il en était chargé. Pour le troisième paquet qui contenant quinze bagues, dont la moindre valait vingt catis (un cati faisant cinquante écus de France) et quelques colliers de grand prix, fut confié à un capitaine d'infanterie, qui entrant dans la place déclara qu'il ne s'en déferait que par ordre de celle qui le lui avait mis en main, de quoi M. Desfarges ayant eu avis aussi bien que des deux paquets du major, voulut qu'on les lui remît en main, en vertu de mille écus qu'il avait donnés en garde à M. de Constance, qui furent pillés, comme tout le reste de sa maison. Mais le major, qui s'attendait que Mme de Constance dût succomber sous la rigueur des tourments que les Siamois lui faisaient souffrir chaque jour pour tirer d'elle la connaissance de ses biens et des endroits où son mari en pouvait avoir détournés pendant son vivant, ou qu'elle serait au moins condamnée à un esclavage perpétuel, crut ne devoir pas se presser de se dégarnir de ce qu'il tenait, n'étant point impossible qu'il ne lui tombât en partage. C'est pourquoi il défendit autant qu'il le pût de le remettre entre les mains de M. Desfarges. Mais ce général, qui n'avait pas moins d'envie que lui d'en profiter, le traita comme le dernier des malheureux, lui reprochant sa vie et sa naissance, et l'obligea enfin de les lui céder ; mais ce ne fut qu'après les avoir visités tous deux, et refermés comme il le put, assurant qu'il les avait reçus de même. M. Desfarges ne demeura pas longtemps sans en faire autant que le major, après en avoir tiré ce qui lui convenait, les referma comme devant, attendant qu'on le vînt réclamer ; à l'égard de l'officier qui avait le troisième paquet, il fut obligé de céder à la force, et il ne lui fut pas possible de le garder pour celle qui le lui avait confié, comme il se l'était proposé.

Le sieur Véret ayant donc apporté la liste de ces bijoux que le barcalon lui avait donnée pour rendre à M. Desfarges, et n'ayant point trouvé qu'il fût fait mention des 15 bagues et des colliers de perles contenus dans le 3ème paquet, il se contenta de lui envoyer les deux que le major lui avait mis en main, après avoir été remboursé de mille écus qu'il avait donnés en garde à M. de Constance, acompte de laquelle somme ce ministre lui avait autrefois payé cinq cents livres (4) ; et le barcalon étant parti pour se rendre à Louvo, il y fit assembler les principaux mandarins et envoya quérir le révérend père supérieur des jésuites (5) pour être présent à l'ouverture des paquets, et n'y trouvant qu'à peine le tiers de ce que Mme de Constance avait déclaré, il lui demandé d'où pouvait provenir cette considérable diminution. Mais le père qui s'en aperçut mieux que personne, sachant tout ce que contenait ces deux paquets, dit qu'il fallait qu'ils eussent été ouverts.

Cependant le ressentiment de M. Desfarges contre le libérateur de Mme de Constance s'augmentait à mesure qu'il réfléchissait qu'il ne la pouvait garder sans lui rendre ce qu'il avait à elle, ni la remettre ès mains des Siamois sans être fort blâmé. C'est pourquoi il fit assembler le Conseil de guerre, et y exposa que le barcalon ayant été à Louvo pour obtenir du roi de Siam la permission à Mme de Constance de se retirer avec nous, Sa Majesté siamoises sollicitée par le prince son fils n'avait nullement voulu entendre à cette proposition, et que son intention était de la ravoir, ou bien de rompre tout traité, et de recommencer la guerre plus fortement qu'auparavant, et d'exterminer tout le christianisme qui était à Siam. Sur quoi il demandait les avis du Conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire. De neuf capitaines qui le composaient avec tout l'état-major, il n'y eut que le sieur de la Roche du Vigé et le fils aîné de M. Desfarges qui n'opinèrent point à périr plutôt que de la rendre, quoique l'intention du roi soit de donner asile à tous ceux qui viennent se ranger sous son pavillon, et s'il est permis de dire sa pensée, Mme de Constance ne devait point être autrement regardée que comme sujette du roi, vu que Sa Majesté l'avait prise sous sa protection avec toute sa famille, et qu'elle venait dans Bangkok comme dans sa nouvelle patrie, pour y jouir de l'avantage d'être au nombre des sujets du plus puissant roi du monde.

M. Desfarges qui n'était nullement content de ce qui venait de se résoudre dans le Conseil, le rompit par des emportements qu'il serait difficile d'exprimer, tant il était contraire à tout ce qu'il croyait pouvoir retarder sa sortie ; car il est bien constant que pour peu qu'il eût fait paraître de fermeté à vouloir garder cette dame, le nouveau roi aurait consenti qu'il l'amenât, fût-elle avec tout son bien, plutôt que de recommencer la guerre, nous sachant ravitaillés de toutes choses, et notre garnison renforcée de plusieurs Européens tant Français qu'Anglais à qui il avait permis de se venir rendre dans notre place après la conclusion du traité, et par conséquent plus en état que jamais de soutenir la guerre et d'y faire une longue et vigoureuse résistance. Il savait d'ailleurs que ses peuples commençaient à se lasser de la guerre et ne demandaient que notre sortie.

Les choses demeurèrent indécises pendant près de huit jours, et M. Desfarges, ne se voyait seul de son avis, ne savait à qui s'en prendre, il commença par décharger sa colère sur le libérateur de Mme de Constance, qu'il cassa du commandement qu'il lui avait donné du plus grand des deux bâtiments, et le fit mettre ensuite en prison, gardé à vue par deux sentinelles l'épée à la main, avec ordre de ne le laisser parler à personne, et se déchaîna outre cela contre les révérends pères jésuites, et fit mettre un officier de garde à la porte de Mme de Constance avec ordre d'empêcher qu'aucun d'eux ne lui parlât, leur attribuant la cause de son arrivée, comme si cette dame eût eu assez d'insensibilité pour avoir besoin qu'on la sollicitât de sortir du déplorable état où elle était réduite.

Cependant M. Desfarges cherchait du conseil de tous côtés, ne sachant quel parti prendre, lorsque M. l'évêque de Métellopolis, le seul en qui il avait une entière confiance, lui conseilla de rassembler son Conseil de nouveau, pour voir s'il ne trouverait point du changement, et qu'il y remontrât que cette opiniâtreté de vouloir garder cette dame était le moyen de perdre tout ce que l'on avait fait jusqu'à présent, et qu'en son particulier il voulait bien lui dresser un petit mémoire de toutes ses raisons, qui à la vérité ne regarderaient que le christianisme, n'ayant pas grande connaissance du point d'honneur du monde. M. Desfarges, qui ne savait quel parti prendre, suivit celui que lui donna ce prélat, et ayant fait assembler le Conseil pour la seconde fois, l'ouverture en fut faite par la lecture de ce mémoire, qui était bien plus d'un bon et pieux évêque que d'un homme destiné à soutenir la gloire du roi. Mais il ne trouva pas plus de faiblesse dans le second qu'au premier, et chacun dit qu'il s'en tenait à son premier sentiment. Ce fut pour lors que M. Desfarges éclata tout de nouveau, et sortit du Conseil menaçant tout le monde, disant qu'il ferait voir qu'il était le maître et le plus sage de tous ceux qui le composaient, et enfin qu'il le rendrait de son autorité, se voulant bien charger des événements, il ordonna ensuite que Mme de Constance serait conduite dans le fort carré, croyant que n'ayant aucune relation avec les jésuites, ils la feraient convenir de son gré de la nécessité de s'en retourner à Siam pour sauver toute sa parenté et le christianisme que l'on avait mis à la cangue à cause de sa fuite, et que l'on menaçait d'y faire rester jusqu'à son retour. Le sieur Véret, qui fut à Siam en ce temps-là, se fit arrêter avec les autres, afin d'obliger la mère de Mme de Constance d'écrire à M. Desfarges pour le supplier d'avoir pitié de sa vieillesse, et de ne la point laisser souffrir davantage, aussi bien que toute sa famille, en lui renvoyant incessamment sa fille.

Cette ruse d'emprisonner le christianisme et la famille de Mme de Constance ne se put faire avec tant de circonspection que le père de la Breuille, jésuite destiné pour rester à Siam, et qui était du nombre des prisonniers, ne s'en aperçut, qui en donna avis à son supérieur, qui pourtant était à Bangkok, l'assurant que c'était un jeu fait à la main, pour avoir quelques raisons extérieures de rendre Mme de Constance. Mais M. Desfarges, qui n'attendait qu'une pareille lettre à celle qu'il reçut de la mère de cette dame, afin d'avoir quelque chose à produire à la cour qui justifiât sa conduite, fit aussitôt un petit traité particulier pour elle avec le barcalon, savoir qu'elle aurait dorénavant toutes libertés dans sa religion, comme aussi celle de se remarier toutes et quantes fois qu'elle le voudrait, et enfin qu'elle ne serait plus inquiétée par la suite au sujet des effets de feu son mari ; ce qu'ayant été signé de part et d'autre, il lui envoya dire par le major qu'il fallait qu'elle se disposât à sortir incessamment de la place, au refus de quoi il y avait quatre sergents de détachés pour l'emporter par les bras et par les jambes. Cette dame, outrée de douleur et de désespoir de se voir ainsi vendue et pillée, dit qu'elle n'en avait jamais moins attendu de M. le général, puisqu'il avait si lâchement abandonné son mari, et que le détachement des quatre sergents était inutile, et comme elle était à la porte du petit fort carré pour sortir, elle appela le commissaire et protesta devant lui et devant tous les officier qui y étaient présent que s'étant venue réfugier sous le pavillon du roi en vertu des honneurs que son mari en avait reçus, et des deux lettres qu'elle produisait pour lors publiquement, M. Desfarges, malgré deux Conseils de guerre, la rendait à ses ennemis de sa pleine autorité, contre laquelle elle protestait en présence de tous ceux qui l'entendaient comme contraire aux intentions du roi, de quoi elle le priait d'informer Sa Majesté. Sa protestation faite, elle s'achemina vers le bord de la rivière où le second ambassadeur en France l'attendait avec plusieurs balons, et étant embarquée elle fut menée comme en triomphe jusqu'à Siam, où elle fut gardée dans son balon au milieu de la rivière, entourée de plusieurs autres armés de soldats, sans qu'il lui fût permis d'aller à terre.

N'ayant ainsi plus rien qui arrêtât notre départ, et toutes choses étant embarquées, M. Desfarges demanda les otages qui lui furent amenés dès le lendemain. Il ne les eut pas plutôt qu'ayant fait prendre les armes à toutes la garnison, elle sortit de la place, tambour battant, selon la convention du traité, et M. Desfarges voulut que le navire où il était fît l'arrière-garde, ne se donnant pas beaucoup de soin pour que plusieurs mirous qui étaient chargés de canons et de vivres destinés pour embarquer dans l'Oriflamme le suivissent de près et étant à trois lieues de l'endroit où on était convenu de rendre les otages de part et d'autre, les sieurs de Beauchamp, le chevalier Desfarges et Véret tous trois en otage parmi les Siamois s'embarquèrent dans le grand navire sous prétexte d'y aller manger, et duquel ils ne voulurent plus sortir ; Les Siamois s'étant présentés dans l'endroit marqué par le traité avec deux balons pour recevoir leurs otages, M. Desfages refusa de les rendre, qu'auparavant il n'eût en rade tous les mirous qui étaient demeurés derrière ; de quoi le barcalon qui nous suivait de près ayant été averti, dit que ce n'était point sa faute si M. le général avait négligé de faire avancer ses mirous devant lui, et ordonna qu'on les arrêtât tous, et que puisque les Français étaient les premiers infracteurs du traité, il ne se croyait pas pour lors obligé de tenir par la suite ce qu'ils y avaient promis, comme cela a été assez confirmé depuis ce temps-là, vu qu'ils ont exposé tout le christianisme dans les bois pour y être dévorés des tigres, rendu Mme de Constance esclave et pendu son fils à la tête d'un balon (6). il déclara donc qu'il ne rendrait point ses mirous, qu'auparavant il n'eût ses otages. Il en fit ses reproches à M. l'évêque de Métellopolis qui était avec lui, et lui ordonna d'en témoigner son ressentiment à M. Desfarges, et après plusieurs allées et venues de part et d'autre, le barcalon demanda qu'on lui rendît le premier de ses otages qui était un Oya gouverneur de la ville de Siam, qu'aussitôt il enverrait tous les mirous, laissant à la discrétion de M. Desfarges de renvoyer les deux autres dès que ces bateaux seraient à son bord. Sur cela, il résolut d'y envoyer le premier otage ; mais le barcalon ne l'eût pas plutôt, que se croyant en droit de manquer à sa parole, ne relâcha aucun des mirous, ne se souciant pas beaucoup des deux autres. Et ne voulant entrer davantage en aucun accommodement, nous fûmes ainsi obligés de partir de la rade de Siam avec nos deux otages, dont le second ambassadeur en France en était un, et l'autre était gouverneur de la tabanque (7), première ville en entrant dans la rivière, et d'abandonner trente six pièces de canon, pour plus de six mille livres de vivres, et environ dix ou douze Français au triste sort qu'ils ont eu.

Fin de la relation anonyme BN Ms Fr 6105.

NOTES :

1 - On pourra lire sur ce site une version plus officielle de ce traité, tel qu'il a été rapporté par Louis Laneau, l'évêque de Métellopolis : Papier de répondance

2 - Delars, ou De Larre, était l'officier qui avait pris pour nom de guerre Sainte-Marie, nom sous lequel il est désigné dans la plupart des relations. 

3 - Le texte suit de très près la version de Vollant des Verquains – qui détestait Beauchamp – à propos des bijoux de Mme Constance. On pourra comparer avec la version donnée par Beauchamp. 

4 - Un écu valait 3 livres, il s'agissait donc d'un acompte de 500 livres sur 3 000 livres. 

5 - Le père Abraham Le Royer. 

6 - Cette version de la mort du fils de Phaulkon figure également dans la relation de Saint-Vandrille : Il est resté à Siam les mortiers, trois officiers, avec plus de trente français. Ils les ont tous enchaînés par le col, les pieds, et les mains, aussi bien que M. l’évêque. Nous avons été tous mis en cet état-là. On l’a appris par plusieurs Hollandais qui ont assuré l’avoir vu, et que Mme Constance servit de cuisinière au fils de Phetracha, qui lui a fait mille infamies et cruautés. Ils nous ont dit aussi avoir vu mettre le comte de Saint-Georges, son fils, attaché au devant d’un balon qu’ils ont fait nager de force, et l’ont fait mourir en cet état. (Archives Nationales, Colonies, C1 25, f° 117r°). Elle est formellement démentie par le père Alexandre Pocquet, professeur et intendant au séminaire des Missions Étrangères d'Ayutthaya, qui écrit dans une lettre du 25 octobre 1694 adressée à M. de Brisacier (citée par Launay, Histoire de la mission de Siam, I, p. 299) : J'ai lu dans une relation qu'on dit avoir couru en France que le fils de M. Constance, qu'on nomme dans cette relation le comte Saint-Georges, apparemment parce que son nom de baptême est Georges, avait été attaché à la tête d'un balon et noyé. Je vous assure qu'il est mon écolier depuis sept ou huit mois, que je viens de lui faire la leçon et à ses autres petits camarades, et que voilà actuellement un clerc tonkinois qui la leur fait répéter à côté de moi, et m'interrompt fort bien. Ce petit Georges a huit ou neuf ans, paraît faible de corps et de santé ; mais il a un bon esprit et de très bonnes inclinations pour sa âge ; depuis le peu de temps qu'il est ici, il ne me parle déjà qu'en latin, et m'entend dans la même langue, quoi que je lui dise ; il ne sait pourtant encore rien de la grammaire, si ce n'est un peu décliner.

Les Archives Nationales (AN, Col. C1/26) conservent des pièces relatives à un procès que les héritiers Phaulkon intentèrent à la Compagnie des Indes pour récupérer des sommes que M. Constance y avaient investies. Parmi ces héritiers, se trouvaient bien évidemment Marie Guimard, la veuve, mais aussi une dame Louisa Passagna, veuve de Georges Phaulkon, le fils de Constantin. On apprend par ces documents que Georges Phaulkon – qui était décédé en 1717 – laissait un fils prénommé Constantin, comme son grand-père. Sa veuve, la dame Louisa Passagna, se remaria avec un sieur de Crouly. 

7 - Du malais pabean, la douane. Il ne s'agissait pas d'une ville, mais d'une sorte d'octroi. Il y avait deux tabanques siamoises, l’une à Paknam (Samut Prakan), l’autre près d’Ayuthaya, à deux lieues en aval de la ville, où furent logées la première et la seconde ambassades françaises. Sur la rive droite, après l’embouchure du Chao Phraya, se trouvait un édifice de la Compagnie hollandaise appelé tabanque dans la relation de Saint-Vandsrille, mais qui n’était nullement un poste douanier. Il s'agissait d'un simple entrepôt de marchandises. Ce bâtiment, selon Engelbert Kaempfer (Histoire naturelle, civile et ecclésiastique de l'empire du Japon., 1729, I, p. 12) s'appelait Amsterdam. 

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