2ème partie.

Page de la relation de Beauchamp

Mme Constance, qui était gardée à vue dans sa maison, m'envoya le père Dolu (1) pour me prier de lui aller parler. Je dis à ce père que je le voulais bien, mais que je la suppliais que ce ne fût pas chez elle, afin d'ôter tout soupçon, qu'il prît la peine d'aller dans la chapelle et que j'y irais. Elle s'y rendit avec le père Le Royer. Je m'approchai d'elle ; elle me dit : — Seigneur [524v°] major, si M. Constance vous avait voulu croire, il n'en serait pas où il est. Je vous prie de ne le point abandonner. Je lui dis que j'étais sans pouvoir, mais qu'elle devait s'assurer que je ne manquerai jamais de bonne volonté.

Je m'en retournai à mon logis où, à peine fus-je arrivé, que le barcalon, qui était le premier des trois ambassadeurs venus en France (2), m'envoya une personne pour me prier de l'aller trouver dans une maison vis-à-vis de la sienne que M. Constance avait fait bâtir. Il me dit qu'il venait me trouver de la part du roi pour me dire que Sa Majesté donnait à M. le général toutes les charges de M. Constance, et qu'en cas qu'il ne voulût pas les accepter, il les donnait à un de ses fils ; qu'il voulait que tout l'État roulât sous sa conduite, et si je ne croyais pas qu'il vînt si j'allais lui dire de monter. Je lui répondis que je n'en doutais nullement, vu les grands biens qu'on lui voulait faire. Après il [525r°] me dit de venir avec lui parler à Phetracha, que nous trouvâmes dans une salle du palais, accompagné d'un grand nombre de mandarins qui avaient posé leurs sabres nus sur le plancher. Il était assis sur un coussin de velours, ayant trois sabres nus à chacun de ses côtés. Je m'approchai et, m'étant assis sur le tapis de Turquie vis-à-vis de lui, il me fit présenter du bétel qu'il mangeait et me dit la même chose que le barcalon m'avait dite, me répétant pour une seconde fois si je croyais que M. le général ne monterait pas s'il m'envoyait le quérir. Je lui répondis qu'il monterait. Il me répliqua qu'il attendait M. de Métellopolis, et qu'aussitôt qu'il serait arrivé, nous partirions ensemble.

Je sortis, et, le lendemain, M. l'abbé de Lionne arriva à la place de M. de Métellopolis, qui se trouva incommodé (3). Je l'allai aussitôt voir chez M. Paumard, missionnaire et médecin du roi, qui lui raconta tout ce qui était arrivé. Deux heures après nous allâmes ensemble au palais [525v°] où nous trouvâmes Phetracha dans le même lieu et de la même manière que je l'avais vu. Il nous fit asseoir, et dit à M. l'abbé de Lionne qu'il fallait bien qu'il allât avec moi trouver M. le général et qu'il lui dît bien de monter et s'il ne croyait pas qu'il montât. Il lui répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'il le lui dirait. Ils s'entretinrent plus d'une demi-heure et, sur la fin, il dit à M. l'abbé de Lionne qu'il fallait que M. le général montât, que c'était la volonté du roi et pour le bien de l'État, et qu'en cas qu'il ne voulût pas le faire, qu'il le ferait bien monter.

Le lendemain, M. de Lionne, le barcalon, le second ambassadeur et moi partîmes pour Bangkok. Comme je montais sur un éléphant, le père Dolu m'apporta deux paquets cachetés pour donner aux pères Comilh et Thionville (4), qui étaient à Bangkok. Comme nous fûmes arrivés au port, me trouvant obligé de me retirer un peu à l'écart, [526r°] j'aperçus derrière des haies quantité d'hommes qui défilaient. Cela me fit soupçonner quelque chose, c'est pourquoi, voulant reconnaître davantage, je descendis plus de cent pas, comme en me promenant le long de la rivière. En regardant à droite et à gauche, j'aperçus dans le fond des balons grand nombre de sabres et de boucliers que l'on y avait mis, ce qui me fit croire qu'on avait quelque mauvaise intention. Je les fis apercevoir à M. l'abbé de Lionne qui me dit qu'assurément ces gens-là avaient formé quelque dessein. En effet, tout le long de la route, on ne voyait que balons qui venaient de tous côtés au barcalon, à qui il donnait ses ordres, et que monde sur les bords de la rivière qui s'embarquaient dans des balons.

Je trouvai, à une lieue au-dessus de Siam, le 25 mai, le sieur Dacieux, capitaine, que M. Desfarges envoyait à Louvo pour demander à Phetracha le cordon de l'ordre de Saint-Michel que le roi avait [526v°] envoyé à M. Constance (5), qu'on avait mis à mort depuis quelques jours (6). Après avoir souffert la question, on l'avait fait sortir du palais, sur le soir, par une porte de derrière, porté dans une chaise ordinaire jusqu'à un quart de lieue de là, sans suite, où on le coupa en deux d'un coup de sabre par le travers du corps. Je quittai Dacieux après l'avoir averti de tout ce qui s'était passé à Louvo, qui continua son chemin, à qui on donna, au lieu du cordon de l'ordre, mille coups de rotins, non pas que ce fût pour échange, mais parce qu'il fut pris avec les officiers qui se sauvaient de Louvo, dont je parlerai ensuite, et qu'ils joignirent en chemin en s'en revenant à Bangkok (7).

Nous arrivâmes sur les neufs heures du soir à Siam. Je descendis avec M. de Lionne chez M. l'évêque de Métellopolis, à qui nous rendîmes compte de tout, qui nous dit que nous serions bien heureux si nous pouvions [527r°] sortir de cette affaire. Je lui dit qu'il serait bon que je m'abouchasse avec Véret et Charbonneau (8), pour les informer de ce que j'avais vu, et que je le priais de m'y faire conduire. Il me dit plusieurs raisons pour m'en détourner et me refusa même de me donner un homme, dans la crainte que cela ne me fît des affaires. Je persistai cependant dans mon dessein, et comme je vis qu'il n'y voulait pas consentir, je m'y en allai seul. C'était sur les onze heures du soir. Je trouvai Véret qui se faisait garder et qui avait posté un corps de garde à sa porte. Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé et ce que j'avais reconnu. Il me dit qu'il s'apercevait tous les jours que Constance était un traître et qu'il avait projeté, dès l'arrivée des ambassadeurs, de faire périr les Français. Il envoya quérir Charbonneau, qui nous dit qu'il venait d'apprendre que le barcalon faisait sortir 2 000 hommes de Siam pour Bangkok et que c'était pour le surprendre. Sur cet avis, je dis à [527v°] Véret de me donner son balon et de ses gens pour me conduire, que je voulais partir pour prendre le devant, afin d'informer M. Desfarges de tout ce qui se passait. Il me dit qu'il voulait venir avec moi. Nous nous embarquâmes aussitôt l'un et l'autre sans voir les évêques.

À six lieues de Siam, je fus bien surpris de trouver le barcalon qui donnait partout ses ordres, qui me demanda où j'allais et où était M. de Lionne. Je lui dis que je le croyais devant. Il me répliqua que non et de l'attendre, et qu'il ne fallait pas que je prisse les devants. Demi-heure après, il se sépara de moi pour continuer à donner ses ordres. Aussitôt que je le vis dans un des canots et hors d'état de connaître mes démarches, je donnai quelque argent à mes rameurs, en leur en promettant davantage s'ils faisaient diligence, et ainsi Véret et moi nous nous rendîmes à Bangkok deux heures devant le barcalon, le second ambassadeur et M. l'abbé de Lionne, où je trouvai [528r°] M. Desfarges sur les travaux, à qui je dis tout ce que j'avais vu et tout ce qui s'était passé dans tout le temps que j'étais resté à Louvo le plus succinctement qu'il me fut possible, me disant que j'allasse partout porter ses ordres, que tout fût en état afin de ne point se laisser surprendre et de résister vigoureusement en cas qu'on voulût nous attaquer, ce que l'on fit sans qu'on s'aperçût de rien.

Comme on nous vint dire que le barcalon arrivait, M. Desfarges m'ordonna de faire prendre les armes à la garde quand il entrerait et s'en alla dans sa maison pour le recevoir. Le barcalon, ayant salué M. Desfarges, commença par lui dire que le roi avait fait arrêter M. Constance parce qu'il avait malversé dans ses charges et dissipé les finances ; que Sa Majesté, pour reconnaissance des obligations qu'elle lui avait et pour l'estime singulière qu'elle faisait de sa personne, lui avait [528v°] ordonné de lui dire qu'elle voulait donner les charges de M. Constance à ses fils. M. Desfarges lui répondit qu'il était fort obligé au roi des sentiments d'estime qu'il avait pour lui et du bien qu'il voulait faire à ses enfants, mais qu'il le priait de dire à Sa Majesté qu'ils n'étaient pas capables de leur emploi, et que s'il les avait amenés à Siam, c'était pour sacrifier avec lui leurs vies pour la gloire de Sa Majesté. Le barcalon lui répliqua que le roi avait envie de le voir pour conférer avec lui sur quelque chose d'importance, et qu'il le priait, pour cet effet, de monter, et, comme il n'en avait fait aucun doute, il lui avait fait descendre tous les balons propres à monter un homme de son mérite et de sa distinction.

M. Desfarges, qui voulait conférer avec M. l'abbé de Lionne et moi avant que de s'engager à rien, dit au barcalon qu'il fallait songer à prendre quelques rafraîchissements, et qu'en [529r°] buvant ensemble ils parleraient mieux de cela. M. Desfarges, sous prétexte de donner quelque ordre, sortit de la chambre avec M. l'abbé de Lionne et moi, laissant le barcalon avec des officiers de la place à qui il dit qu'ils devaient s'adresser à lui pour tout ce qu'ils auraient besoin, qu'il voulait leur faire bâtir des maisons plus commodes que celles qu'ils avaient et qu'il apporterait tous ses soins pour leur donner toute sorte de satisfaction. Moi, qui avais vu tout ce qui s'était passé à Louvo et qui ne doutais plus qu'on ne voulût nous perdre, je dis à M. Desfarges que je ne lui conseillais pas de monter, qu'immanquablement on le couperait, lui et son fils, en morceaux ; que le plus sûr était de se tenir dans sa place et d'y périr plutôt que de monter. M. l'abbé de Lionne dit au contraire qu'il fallait qu'il montât, qu'il pouvait peut-être par sa présence ramener les esprits et raccommoder les affaires. M. Desfarges, se tournant de mon côté, me dit qu'il fallait qu'il se sacrifiât pour la gloire du roi son [529v°] maître et pour le public, et qu'il pourrait donner en montant le loisir à M. de Vertesalle, qui commandait en son absence, de faire mettre les canons sur les affûts qui commençaient d'être prêts, et d'achever de mettre la place en état ; que pour donner plus de confiance à Phetracha, il prendrait son fils aîné avec lui (9), ce qu'il ne croyait mieux faire pour le service du roi.

Aussitôt on rentra dans la salle où on avait laissé le barcalon avec le second ambassadeur. L'on servit à dîner, on se mit à table et l'on s'y réjouit comme si on eût eu de part et d'autre tout sujet d'être content. Quelque temps après le repas, M. Desfarges dit au barcalon qu'il partirait quand il voudrait, ajoutant qu'il le priait de lui dire s'il n'avait rien à lui demander de la part du roi de ce qui était dans sa place, parce que du moment qu'il en serait sorti, il n'y avait plus de pouvoir. Le barcalon, très ravi de l'avoir, lui dit que le roi ne lui avait donné d'autre ordre que de le prier de monter, et [530r°] qu'il s'en allait pour faire avancer les balons. Dans cet entretemps, M. Desfarges fit venir dans la salle tous les officiers de la place, et, se tournant vers M. De Vertesalle, il lui dit : — Monsieur, je m'en vais monter avec mon fils, ayez soin de faire presser les ouvrages et de vous mettre en état de vous bien défendre. Je ne doute point qu'on ne m'y amène devant avec mes enfants pour la faire rendre, et qu'on ne nous prépare pour cet effet les derniers supplices, mais, quelque chose qui arrive, je veux et vous ordonne qu'on me laisse pendre moi et mes enfants, et vous défendez jusqu'au dernier de vos hommes.

Tous les officiers furent comme au désespoir de le voir partir. Il s'embarqua aussitôt avec son fils et M. l'abbé de Lionne le 27 mai (10). À peine fut-il parti que M. de Vertesalle fit presser les travaux ; les officiers travaillaient comme les soldats. On fit planter une palissade du côté de la terre qui régnait depuis le [530v°] bastion de Dacieux jusqu'aux cavaliers, et l'on diligenta si bien qu'en dix jours de temps la place fut en état de se défendre, et afin que nous pussions avoir de quoi subsister, j'allai faire prendre et amener dans la place les cent vaches que M. Constance avait envoyées, qui étaient gardées par des Siamois.

J'allai trouver ensuite le père Comilh, à qui je rendis les deux paquets que le père Dolu m'avait donnés cachetés du cachet de la Société pour lui mettre entre les mains. Il les prit et s'en alla dans sa chambre seul les ouvrir. Quatre heures après il vint me trouver les paquets à la main, me disant que ce qui était dedans n'était pas à eux, et qu'ils ne s'en voulaient point charger, parce que s'ils s'étaient trouvés les avoir, cela leur pourrait faire des affaires. Il voulut me les donner, je lui dis que je ne voulais pas non plus que lui m'en charger, et comme il vit que je résistais, il me les laissa sur ma table, étant cachetés de son cachet, et s'en allant (11).

[531r°] Phetracha, sachant que M. Desfarges montait, mit en liberté son fils, le chevalier Fretteville, Saint-Vandrille, Delas et Des Targes. Ces trois derniers étaient les officiers qui montèrent avec moi à Louvo pour commander les Siamois. Ces cinq messieurs, quelque temps après que je fus parti de Louvo, voyant qu'on voulait nous faire périr, résolurent de se sauver pour se venir joindre à M. Desfarges, à Bangkok. Ils prirent l'occasion de la chasse, se rendirent tous au port à la faveur de leurs chevaux, se jetèrent dans un balon et contraignirent ceux qui étaient dedans de les mener.

À peine furent-ils une lieue avant dans la rivière, que les Siamois qui les menaient se jetèrent à la renverse dans l'eau. Eux, fort embarrassés pour ne pouvoir ramer, descendirent à terre ; mais comme ils eurent marché environ une lieue, ils trouvèrent 200 hommes qui se mirent en devoir de les arrêter, leur disant qu'ils se rendissent, qu'ils ne leur feraient point de mal, et qu'ils [531v°] devraient s'en retourner à Louvo. Ce qui ne fit aucun effet, jusqu'à ce qu'ils aperçurent les Mores, qui sont des troupes de cavalerie, qui venaient à eux à toute bride. Comme ils se furent rendus, à condition qu'on les laisserait retourner librement, on se moqua d'eux, on les lia et on les livra aux Mores, qui les attachèrent à la queue de leurs chevaux, les obligeant à grands coups de rotins de toujours courir. Bressy, ingénieur, mourut sous les coups pour ne pouvoir pas aller si vite que le cheval derrière lequel on l'avait attaché. Aussitôt qu'ils furent ramenés à Louvo, on les exposa au peuple qui leur fit mille outrages, chacun les souffletant et leur crachant au visage, et ce pendant plus d'une heure. Après quoi on les jeta dans les prisons, à demi-morts, où on les chargea de fers (12).

M. Desfarges apprit cette fâcheuse aventure pour son fils le chevalier, en arrivant à Louvo. Le barcalon mena [532r°] M. Desfarges dans le logis de M. Constance, où il fut autant de temps qu'il en fallait pour donner avis à Phetracha. Ensuite, il le mena avec son fils et M. l'abbé de Lionne au palais. Ils passèrent par une allée au milieu de plusieurs soldats assis à terre, qui avaient auprès d'eux leurs sabres nus. De là, ils entrèrent dans la salle où était Phetracha, assis dans le fond, sur un carreau de velours, ayant six sabres nus à ses côtés, avec un grand nombre de mandarins assis autour de lui avec chacun leur sabre. Phetracha l'ayant fait asseoir, son fils et M. de Lionne, lui dit fièrement qu'on se plaignait fort des Français ; que le roi l'avait mandé pour savoir à quel dessein il était venu dans son royaume, pourquoi il avait maltraité ses sujets dans Bangkok, qui l'avait porté à amener jusqu'à sa capitale des troupes, que son fils avait eu peur, que pour cela il s'était enfui, mais qu'il n'avait qu'à parler hardiment : que M. Constance était mort.

M. Desfarges, sans s'étonner et d'un air [532v°] d'un homme qui méprisait tout ce qui aurait pu effrayer un autre, lui répondit qu'il était venu dans ce royaume par l'ordre du roi son maître pour sacrifier le reste de ses jours et ceux de ses enfants pour le service et la gloire du roi de Siam ; qu'il avait fait pendre un Grec par l'ordre de sa Majesté, qui avait débauché cinquante de ses soldats pour les envoyer au Moghol, qu'il était venu jusqu'à Siam avec 84 hommes dans le dessein de monter jusqu'à Louvo, selon les ordres que le roi lui en avait donnés ; qu'il n'avait pas passé outre sur ce que tous les Siamois assemblés disaient que les Français allaient piller le palais, qu'il s'en était retourné avec ses troupes à Bangkok pour faire voir qu'ils étaient d'une nation qui ne cherchait que la gloire, et incapables de s'enrichir par des vols si infâmes, et que si son fils avait eu peur, il n'était pas son fils.

Phetracha lui répondit que puisque cela était ainsi, il avait ordre de lui dire, de la [533r°] part du roi, qu'il fît monter ses troupes pour aller faire la guerre aux Laos, ses ennemis. M. Desfarges lui dit qu'il ne le pouvait pas, que quand il était hors de sa place il n'y avait plus de pouvoir. Phetracha, indigné de cette réponse, donna ordre qu'on l'arrêtât. M. l'abbé de Lionne se leva aussitôt, alla joindre le barcalon et lui dit de se ressouvenir que M. Desfarges, en partant de Bangkok, lui avait demandé s'il n'avait rien à souhaiter de ce qui était dans la place, parce qu'aussitôt qu'il en serait dehors il n'y avait plus de pouvoir. Phetracha demanda au barcalon si ce que disait M. l'abbé de Lionne était véritable. Il lui répondit que oui. Il dit en même temps à M. Desfarges : — Si je vous renvoyais à Bangkok, reviendriez-vous ? M. Desfarges lui répondit que oui. Phetracha lui dit qu'il fallait qu'il écrivît à M. De Bruant, qui commandait dans Mergui, qu'il se trouvât dans un endroit qu'il lui nomma, qu'il y amenât ses troupes afin de se joindre aux siennes pour aller toutes [533v°] ensemble combattre les ennemis du roi. Et afin de l'obliger à écrire et lui ôter toutes sortes d'excuses, il lui fit apporter du papier et de l'encre. M. Desfarges, pour faire croire qu'il avait de la créance à ce que disait Phetracha, écrivit sur-le-champ une lettre qui n'était point signée, et d'une manière à faire croire à M. Bruant qu'il devait se tenir sur ses gardes et qu'il ne devait pas sortir, ce qu'il comprit parfaitement. Après quoi Phetracha envoya quérir trois pièces d'étoffes fort riches, en donna une à M. Desfarges et les deux autres à ses deux enfants, lui disant qu'il n'avait qu'à s'en aller à Bangkok, qu'il garderait ses deux fils avec lui, dont il aurait grand besoin.

M. Desfarges partit aussitôt de Louvo, accompagné de plusieurs mandarins et du second ambassadeur pour donner partout les ordres et faire tenir des balons prêts pour embarquer les troupes et les faire monter. À peine [534r°] M. Desfarges fut-il parti que Phetracha envoya tous les grands du royaume de la part du roi aux deux princes ses frères, qui étaient dans le palais de Siam, pour leur dire de monter, les assurant que Phetracha avait juré sur la grande pagode qu'il ne leur arriverait aucun mal. Ces jeunes princes, pressés par les prières de ces seigneurs et comme remis de leur crainte, montèrent à Louvo, où ils ne furent pas plutôt arrivés que Phetracha les fit mener à Thale Chubson, devant une pagode bâtie sur les bords de l'étang, et là, les ayant fait mettre dans des sacs de velours, les fit assommer à coups de bâton de santal, bois le plus précieux des Indes, et destiné pour de semblables meurtres. Ce supplice est pour les seuls princes du sang. Il fut fait en présence du fils de Phetracha, que son père avait envoyé pour l'assurer de la vérité de cette expédition.

M. Desfarges, avec le second ambassadeur, arriva à Bangkok le jour de la Pentecôte, 6 juin 1688.

[534v°] M. Desfarges fut ravi de trouver la place en état de se défendre pour ce qui concernait les ouvrages (13), et comme il vit une barque qui descendait chargée pour la Chine, il demanda à La Salle, commissaire, ce qui nous manquait. La Salle lui dit que nous n'avions que fort peu de sel, assez de riz, mais qu'il ne valait rien, peu de viande, à la réserve des cent vaches que j'avais fait mettre au-dedans, un peu de poisson de caboche, point d'épicerie et nul argent. Il dit à La Salle qu'il fallait prendre ce qui nous accommoderait de cette barque, et sur-le-champ il dépêcha un officier pour aller dire au capitaine de nous parler, ce qu'il refusa de faire. Aussitôt M. Desfarges donna ordre de tirer dessus des deux forteresses, voyant bien que c'était à des ennemis qu'il avait affaire, par le refus qu'ils lui faisaient des moindres choses et le mauvais traitement qu'ils avaient fait à ses officiers. Nous incommodâmes fort cette barque que nous ne pûmes [535r°] prendre faute d'avoir eu de quoi aller à elle. Ceux qui la conduisaient se jetèrent sur le ventre et la laissèrent aller au gré des eaux. Ce fut par cet acte d'hostilité que l'on déclara la guerre aux Siamois. Le second ambassadeur qui devait venir dîner avec M. Desfarges qui était sur le bord de la rivière donnant ses ordres pour l'embarquement de nos troupes qu'il croyait emmener, s'embarqua lui et tout son monde dès les premiers coups de canon qu'il entendit et monta à Louvo avec une précipitation extrême.

En même temps, M. Desfarges, pour se mettre en état de soutenir un siège qu'il prévoyait devoir être long, commença par faire prendre quarante Siamois qui étaient dans les balons qui l'avaient descendu de Louvo, qui nous ont beaucoup servi pour nos travaux pendant le temps qu'a duré le siège. Puis il envoya quérir Vollant, à qui il dit que n'ayant plus rien à ménager avec les ennemis, il fallait songer à se bien défendre, qu'ayant trop peu de troupes pour conserver les deux forteresses, [535v°] il fallait tirer de celle de l'ouest la compagnie qui y était commandée par M. de la Cressonière, et, après qu'on aurait tout fait transporter, la faire sauter.

Vollant lui dit qu'il n'y fallait pas songer, que cela était impossible. M. Desfarges fit partir sur l'heure une personne pour dire à M. de la Cressonnière qu'il eût à lui envoyer toutes les munitions de son fort, de faire crever les canons qui étaient aux Siamois que nous y avions trouvés en arrivant, et d'enclouer ceux qu'ils ne pourraient faire crever. Et afin de faire plus de diligence, il me dit de détacher vingt hommes que je lui envoyai. Il fit crever treize pièces de canon, encloua le reste, fit transporter toutes les munitions, et le tout dans l'espace de huit heures seulement.

Ce siège qui a commencé le 6 juin 1688, et qui n'a fini que le 2 novembre de la même année, a été le plus beau que les Indes aient jamais vu par les actions de valeur qui s'y sont faites, [536r°] pour avoir soutenu avec 200 hommes seulement les efforts de toutes les nations de ce grand royaume, s'être paré des ruses d'un peuple le plus artificieux du Levant, pour avoir contraint un roi au milieu de ses États, qui avait sur pied un nombre infini de milices, de donner à une poignée de monde des vaisseaux pour s'en retourner pour avoir obtenu une capitulation toute glorieuse au roi et toute utile à la religion.

Phetracha n'eut pas plutôt appris que les Français lui avaient déclaré la guerre, qu'il fit prendre les deux fils de M. Desfarges et les autres officiers qui étaient retenus à Louvo, les fit charger de fers, leur fit mettre la corde au col, les fit jeter dans les prisons et leur donna pour compagnie à chacun un bourreau pour les étrangler. D'abord que M. Desfarges eut fait tirer du fort de l'Ouest tout ce qui y était, il commença à le faire battre à coups de [536v°] canon afin de le raser. Deux jours après, prévoyant que les Siamois pourraient, à la faveur d'un bourg qui était proche de notre place, beaucoup nous incommoder, pour pouvoir venir à nous à couvert jusqu'à la portée du pistolet, envoya Des Rivières, capitaine, à la tête de 30 hommes, le brûler. Il y eut plus de 200 maisons réduites en cendres. Comme l'on faisait cette expédition, il songea que s'il avait les vaisseaux de Sainte-Marie et Suhart, il pourrait utilement s'en servir pour tenir la rivière libre et pour tirer de tous côtés des vivres dont nous avions besoin, et qu'il voyait dans une espèce d'impuissance de pouvoir avoir de nulle part, faute d'argent, parce que Véret, qui avait ordre d'en fournir, ne nous en avait point donné ; c'est pourquoi il fit venir un nommé Saint-Cricq (14), à qui il dit qu'il l'avait choisi pour monter une barque appartenant à Véret, pour aller chercher Sainte-Marie et Suhart, et leur dire, aussitôt [537r°] qu'il les aurait joints, de venir le plus diligemment qu'ils pourraient. Il lui donna huit soldats. Saint-Cricq monta la barque avec ses huit hommes, où il y en avait encore quatre, compris le pilote. Je lui donnai, par ordre de M. Desfarges, des grenades seulement, la barque étant munie de poudre autant qu'il lui en fallait. À peine Saint-Cricq fut-il une lieue avant dans la rivière qu'il fut entouré d'une infinité de balons, et comme les Siamois s'aperçurent que la plupart des soldats étaient en désordre pour avoir bu un peu trop d'eau-de-vie (15), après avoir hésité quelque temps, ils en vinrent à l'abordage.

Le pilote lâchement se jeta dans la rivière et s'alla rendre aux ennemis qui le mirent aux fers, et comme les Siamois crurent que ce qui paraissait sur la barque était trop faible pour leur résister, ils montèrent en foule dedans. Saint-Cricq, qui s'était aperçu de leur dessein, prévoyant bien qu'il ne serait pas assez fort pour eux, avait mis avec un de ses soldats nommé [357v°] La Pierre, une partie de ses poudres et de ses grenades sur le pont et fait une traînée de poudre du pont à sa chambre, où ils s'étaient retirés. Comme il vit qu'il y avait un assez grand nombre de Siamois, il mit le feu aux poudres, qui les fit tous sauter en l'air, la plupart tués et le reste blessés, ou fort étourdis. Saint-Cricq ni le soldat n'eurent point de mal. La barque fut fort endommagée et, faute de pouvoir être gouvernée, elle alla échouer à quelques 500 pas de là. Les Siamois, qui n'y croyaient plus de poudre, vinrent à elle et montèrent dessus en beaucoup plus grand nombre qu'auparavant pour la piller. Saint-Cricq qui, avec son soldat La Pierre et un petit garçon, s'était retiré dans la sainte-barbe, dit au petit garçon de l'avertir quand il y aurait beaucoup de monde ; et comme il lui eut dit que tout était plein, il fit sa prière, dit à La Pierre de se sauver, qui se jeta dans l'eau, son sabre à la main, puis prit par le bras le petit garçon, le jeta par un [538r°] sabord dans la rivière, où l'ayant vu assez loin de la barque pour n'en être pas endommagé, il mit le feu au reste de ses poudres qui firent périr, avec lui et sa barque, tous les Siamois qui étaient dedans. Le soldat fut tué au milieu de l'eau, et le petit garçon eut un coup de mousquet dans le bras, et se sauva à la forteresse où il dit ce qu'il venait de voir (16). Les Siamois présents à cette action se mirent à dire avec étonnement : — Quelle nation que ces Français qui se brûlent eux-mêmes ! il faut que ce soient des diables et non pas des hommes !

RELATION ORIGINALE DE LA RÉVOLUTION DE SIAM - 3ème partie.

NOTES :

1 - Le jésuite Charles Dolu, l'un des 14 astronomes mathématiciens envoyés par Louis XIV au roi Naraï. 

2 - Kosapan s'était dès le début rallié à la cause de Phetracha et fut nommé barcalon (Phra Khlang : พระคลัง), sorte de Premier ministre, avant de tomber en disgrâce. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée : Kosapan

3 - L'indisposition de Louis Laneau était sans aucun doute diplomatique. C'est ce qu'indique clairement le père Le Blanc (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, I, p. 168) : M. de Métellopolis, qui jugeait autrement de ces nouveautés, prétexta une indisposition pour ne point aller à Louvo. On y appela M. l'abbé de Lionne, nommé évêque de Rosalie. 

4 - Patrice Comilh (que Beauchamp orthographie Camille et François Thionville, deux prêtres jésuites qui faisaient partie des 14 mathématiciens et astronomes que Louis XIV avait envoyés au roi de Siam. Le paquet dont parle Beauchamp contenait une partie des bijoux de Mme Constance. 

5 - La Loubère avait apporté à Phaulkon de la part de Louix XIV le brevet de l'Ordre de Saint-Michel, des lettres de naturalité, le droit de porter trois fleurs de lys d'or dans ses armes, et pour son fils, le don d'une terre de trois mille livres de rente avec le titre de comte (Lanier, Étude historique […], 1883, p. 96). 

6 - D'après le père Le Blanc, l'exécution de Phaulkon, à laquelle auquel européen n'assista, eut lieu le samedi 5 juin 1688, veille de la Pentecôte. (Op. cit., p. 228). 

7 - Cette version n'est confirmée par aucun autre document. On sait que les fugitifs furent quelque peu malmenés, contraints de marcher attachés à la queue des chevaux, et que l'ingénieur Bressy en mourut. En revanche, la mention de ce supplice appliqué à l'officier D'Assieu paraît assez fantaisiste. Il est évident que personne ne survivrait à mille coups de rotin. 

8 - Beauchamp orthographie Charbonnot. René Charbonneau (vers 1643-1727), souvent appelé Frère René dans les lettres des missionnaires, n'était pas prêtre, mais auxiliaire laïc des Missions Étrangères. Il se maria au Siam et fut quelque temps gouverneur de Phuket. La Loubère l'évoque dans son ouvrage Du royaume de Siam (1691, I, pp. 351-352) : Il y a quelques années que le roi de Siam voulant faire faire un fort de bois sur la frontière du Pégou, n'eut pas de plus habile homme à qui il pût en commettre le soin qu'un nommé frère René Charbonneau, qui après avoir été valet de la Mission de Saint Lazare à Paris, avait passé au service des Missions étrangères et était allé à Siam. Frère René, qui pour toute industrie savait faire une saignée et donner un remède à un malade (car c'est pas de pareils emplois de charité, et par des présents que les missionnaires sont soufferts et aimés en ces pays-là) se défendit tant qu'il put de faire ce fort, protestant qu'il n'en était pas capable ; mais il ne put enfin se dispenser d'obéir, quand on lui eut témoigné que le roi de Siam le voulait absolument. Depuis, il a été trois ou quatre ans gouverneur de Jonsalam [Phuket] par commission, et avec beaucoup d'approbation ; et parce qu'il voulut retourner à la ville de Siam auprès des parents de sa femme, qui sont Portugais, le sieur Billi, maître d'hôtel de M. de Chaumont, lui succéda dans l'emploi de Jonsalam. 

9 - Le marquis de Desfarges, fils aîné du général. Le chevalier Desfarges, le cadet, était déjà prisonnier à Lopburi, ayant été repris après la tentative d’évasion au cours de laquelle l’ingénieur Bressy avait trouvé la mort. 

10 - l'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok pendant le siège de 1688 conservé aux Archives Nationales sous la cote Col. C1/24 (f° 153r°) indique le 31 mai, date confirmée par le père Le Blanc (op. cit. I, p. 215). 

11 - Ces paquets contenaient des bijoux appartenant à Mme Constance et seront les objets de toutes les convoitises. Vollant des Verquains rapporte dans sa relation (Histoire de la révolution de Siam arrivée en l’année 1688, 1691, pp. 126 et suiv.) : Dans le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet.

Ayant jeté les yeux sur ceux à qui elle pouvait confier ce dépôt, elle en donna deux au supérieur des jésuites, et le troisième fut mis à la discrétion d'un capitaine d'infanterie qu'elle connaissait homme d'honneur et de bonne foi [il s'agissait du chevalier de Fretteville]. Il ne contenait pas de moindres richesses que les deux autres, et l'opinion était qu'il y avait dedans des perles d'un prix considérable, et quinze bagues, dont la moindre était estimée vingt catis, le catis valant cinquante écus de notre monnaie.

Le père, qui n'était pas en sûreté pour lui-même à Louvo, crut qu'il n'y en aurait point pour le dépôt de Mme Constance que dans Bangkok : et le sieur Beauchamp major de la place y allant, il le pria de le donner aux pères de sa compagnie qui servaient d'aumôniers aux troupes de cette place. Quant à l'officier, il porta lui-même le sien, et ne s'en cachant pas, il déclara qu'il en serait le gardien fidèle jusqu'à ce qu'il plût d'en disposer à celle qui le lui avait commis. Mais le major, à qui des choses de cette conséquence donnaient une violente tentation, ne fit mine de rien, jugeant que cela valait bien la peine d'être demandé par ceux qui le voudraient avoir.

La commission qu'il avait reçue du père supérieur ne vint pas à la connaissance des jésuites que M. Desfarges n'en fût aussi averti. Il demanda que l'on remît à sa garde tout ce qui venait de Mme Constance, ce qui lui tiendrait lieu de gages pour une somme de mille écus que feu son mari avait à lui et qui avait subi le sort des autres biens de ce ministre dans la désolation de sa maison.

Le sieur Beauchamp néanmoins, qui croyait résister à son général, ne fut pas fâché de voir naître ce conflit qui lui offrait un beau prétexte de ne se pas dégarnir de ce dépôt en faveur des révérends pères jésuites, considérant que le temps amène bien des choses, que peut-être une jeune femme nourrie délicatement mourrait à la gêne ou serait faite esclave pour le reste de ses jours, et qu'étant muni du butin, il serait bien malheureux s'il ne lui en tombait le meilleur lot en partage ; mais M. Desfarges ne désista point qu'il ne fût en possession de ce qui le pouvait dédommager de son argent perdu, et vint pour cela à un point d'emportement contre le major si grand qu'il n'y eut rien d'outrageant qu'il ne lui dît sur sa naissance, trouvant étrange qu'un homme à qui sa faveur avait toujours tenu lieu de tout, osât lui tenir tête.

Le sieur Véret était revenu du fort des Siamois, chargé d'un mémoire que le barcalon lui avait mis entre les mains, qui contenait un détail de tous les bijoux que Mme Constance avait avoué d'avoir fait transporter dans Bangkok et dont il demandait la restitution. On se mit à l'examiner avec soin, et voyant qu'il n'était point fait mention des bagues, on dissimula la chose, et s'étant fait pour le reste plusieurs allées et venues, la conclusion fut que, laissant à part les intérêts de Mme Constance, le général commencerait par rendre ce qui était contenu dans le mémoire et que d'un autre côté le barcalon lui ferait payer ses mille écus, ce qui fut exécuté : ensuite de quoi le ministre partit pour se rendre à la ville capitale où le sieur Véret, qui avait été le médiateur de cette affaire, le suivit pour en négocier d'autres.

On a su depuis que le barcalon, ayant porté ses paquets fermés jusqu'à Louvo, où les révérends pères jésuites avec la plus grande partie du christianisme étaient depuis le commencement des troubles, il envoya quérir le père supérieur en la présence duquel et de quelque mandarin il fit l'ouverture des deux paquets, mais n'y ayant que le tiers au plus de ce que portait la déposition de Mme Constance, le père fut interrogé d'où pouvait venir une diminution si considérable, et lui qui la reconnaissait visiblement répondit qu'il en ignorait la cause. La relation anonyme conservée à la Bibliothèque Nationale sous la cote 6105 et qui reprend tous les éléments de la relation de Vollant des Verquains use d'une autre formulation (f° 61v°) : Mais le père qui s'en aperçut mieux que personne, sachant tout ce que contenait ces deux paquets, dit qu'il fallait qu'ils eussent été ouverts.

Beauchamp aura l'occasion de revenir sur ces bijoux quelques paragraphes plus loin dans sa relation. 

12 - Quelques années plus tard, dans une lettre du 27 décembre 1693 adressée à Jacques de Brisacier, le directeur du séminaire des Missions Étrangères, Kosapan, devenu phra khlang [Premier ministre] de Phetracha, donnera la version siamoise de cet incident : De plus, les fils de M. le général et les autres officiers qu'il avait laissés à Louvo pour gage de sa parole, étant allés se promener à cheval comme ils faisaient quand ils le désiraient, s'enfuirent et voulurent se rendre à Siam, et ne sachant pas que c'était les enfants de M. le général, ni des officiers français, mais croyant voir là quelques Anglais et gens de la faction de M. Constance, les poursuivirent, se saisirent de plusieurs d'entre eux qui s'étaient déjà embarqués sur la rivière et de plusieurs qui étaient encore à terre ; les ayant attachés, elles les ramenèrent à Louvo. Aussitôt que les mandarins eurent connus que ce n'étaient pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher, et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir, comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui ; on fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut. (Cité par Launay, Histoire de la mission de Siam), I, p. 285). 

13 - Il n'est pas sûr que Desfarges ait été ravi. Il avait au contraire donné l'ordre que ne fît rien pour fortifier la place pendant son absence : M. Desfarges étant retourné à Bangkok, y trouva la place en bonne défense, malgré les ordres qu'il avait donnés du contraire à celui qui commandait en son absence, et à l'ingénieur en chef de ne rien faire qui pût donner ombrage aux Siamois, mais de continuer le travail déjà commencé. (Relation anonyme 6105, Bibliothèque Nationale, f° 35v°). 

14 - Beauchamp orthographie Saint-Cry. On trouve de nombreuses épellations dans les relations : Saint-Cri, Saint-Christ, Saint-Cric, etc. Nous avons adopté l'orthographe des documents officiels. 

15 - La plupart des relations rapportent ce haut fait d'arme de Saint-Cricq, avec quelques variantes dans les détails. Le père Le Blanc (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, I, p. 217) note que les soldats embarqués étaient hors d'état de combattre, étant ivres morts : La frégate en se retirant avait reçu de la batterie des ennemis un coup de canon qui avait cassé une cave remplie d'eau-de-vie. Les soldats avaient recueilli cette liqueur avec trop de soin, et pour n'en laisser rien perdre ils s'étaient enivrés. 

16 - Le père Le Blanc (op. cit. pp. 271-272) contredit Beauchamp quant au sort du petit garçon : Un jeune Français ayant eu le bras cassé d'un coup de mousquet et le talon emporté d'un éclat de grenade, fut pris dans cette occasion ; un Portugais qui avait les bras tout brûlés eut le même sort, et tous deux avec le maître de la barque qui avait abandonné Saint-Cricq furent amenés dans les prisons de Louvo, où il nous racontèrent comme cette action s'était passée. 

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