Kosapan

Le premier ambassadeur est fort galant, il veut manger avec nous pendant le voyage : (…) Il veut, dit-il, se faire aux manières françaises. Je commence à lui apprendre des mots qu’il prononce fort bien, et je crois qu’avec ses dents noires il ne laissera pas de plaire. (Journal de Choisy – 13 novembre 1685).

Considéré – à tort ou à raison – comme le fondateur de la dynastie Chakri qui règne actuellement et depuis plus de deux siècles sur la Thaïlande, Kosapan (โกษาปาน) représente pour les Thaïs une personnalité considérable. Il serait un des deux fils de la nourrice Bua Dusit (บัวดุสิต), l’autre étant Lek (เหล็ก), qui deviendra le ministre principal – aussi appelé barcalon (Phra Klang : พระกลาง) - Kosathibodi (โกษาธิบดี), donc frère de lait du roi Phra Naraï et de Phetracha. Il prend le titre d’Okra Wisut Sunthorn (ออกพระวิสุทธิสุนทร) et est désigné par le roi pour assurer les fonctions de chef de la délégation des trois ambassadeurs qui arriveront à Brest le 18 juin 1686. Connu en France sous le nom de Ratchatchut, (ambassadeur), il séduit la cour par son esprit, son éloquence et ses bonnes manières et laissera une image fort positive de son pays. Après avoir été reçu par Louis XIV, il accomplit un voyage dans les villes du Nord et des Flandres, dont les places fortes symbolisent la puissance du roi de France. Nous sommes alors au mois d’octobre 1686, et l’on peut imaginer les ambassadeurs grelottant sous les rigueurs d’un climat qu’ils ignoraient jusqu’alors.

Pendant son séjour en France, Kosapan ne participe pas aux discussions politiques. C’est le domaine réservé du père Tachard et du marquis de Seignelay. Toutefois il n’approuve pas la décision française d’envoyer un corps d’armée à Bangkok et à Mergui. Lors du voyage de retour au Siam, les tensions sont vives entre l’ambassadeur et le père Tachard, qui changera même de bateau lors d’une escale à Batavia (sans doute aussi pour arriver le premier auprès de Phaulkon et organiser tranquillement la prise de possession des places fortes sans être désavoué par Kosapan).

À partir de ce moment, insensiblement, Kosapan se rapproche de Phetracha, et s’il est assez fin politique pour garder toutes les apparences de fidélité envers le roi Naraï, il n’hésite pas une seconde à se rallier au Grand éléphantier dès que celui-ci prend le pouvoir, « trahison » qui choquera beaucoup l’opinion française : Phetracha s’étant assuré du monarque et de son ministre, se déclara régent du royaume sous l’autorité du roi captif, auquel il voulut conserver cette ombre de la royauté pour rendre son usurpation moins odieuse. Toute la cour l’eut bientôt reconnu et les mandarins qu’on a vus en France, en qualité d’ambassadeurs, furent des plus prompts à lui rendre leurs hommages. (Histoire de Monsieur Constance par le père d’Orléans, 1690, p. 76).

Nommé Phra Klang par Phetracha, Kosapan mènera une politique plutôt hostile aux Français. Après la chute de Pondichéry en 1693, il refusera notamment au père Tachard l’autorisation de débarquer au Siam. Toutefois, il tombera vite lui-même en disgrâce. Suspecté de nourrir des ambitions trop personnelles, il subira à son tour la cruauté de Phetracha. Le barcalon ne s'est pas trouvé enveloppé dans la disgrâce des autres mandarins empalés ; il était mort deux mois auparavant, on peut dire à force de coups de fouet, et de chagrin d'être continuellement maltraité ; car depuis qu'une impétuosité royale lui coupa le bout du nez d'un coup de sabre il y a quatre ans, il n'eut plus que des persécutions de la part de la Cour à qui il était, comme on croit, un peu suspect. Une grande fille qu'il avait et deux ou trois garçons avec ses femmes ou concubines furent tous mis aux arrêts et questionnés ; ses biens furent saisis deux ou trois jours avant sa mort, et quelque bruit a couru que de désespoir, pour s'achever, il se plongea un couteau dans le sein. (M. Braud au directeur du séminaire des Missions Étrangères, août 1700, cité par Launay, II, p. 45).

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil