PRÉSENTATION

Page de titre de l'Histoire de Monsieur Constance

Pierre-Joseph d'Orléans (1641-1698) n'a jamais mis les pieds au Siam, et n'est même sans doute jamais sorti de France. Il faut donc moins chercher dans ce document le récit d'un témoin ou d'un acteur des événements de Siam qu'une œuvre de propagande jésuite.

Néanmoins, il est évident que Pierre-Joseph d'Orléans s'est appuyé sur une ou plusieurs sources authentiques pour rédiger son livre. Il écrit dans son avertissement : On n'a point vu de détail exact de la dernière révolution de Siam, qui fait la meilleure partie de cet ouvrage et qui est un événement des plus dignes de la curiosité publique qui soit arrivé de nos jours. On en trouvera dans le récit que j'en fais les particularités, soigneusement recueillies de diverses relations très fidèles. J'en ai lu de personnes si différentes, si hors de soupçon d'avoir écrit de concert, et je les ai trouvées à peu près si conformes les unes aux autres que je n'ai pu douter qu'elles ne fussent vraies. Quels étaient donc ses informateurs ? Ils ne devaient pas alors être si nombreux. La rédaction de l'ouvrage était achevée le 9 avril 1690, date à laquelle Jacques le Picart, Provincial des jésuites, avait donné son imprimatur. La nouvelle du coup d'État siamois n'était parvenue en France que cinq mois plus tôt. Première à livrer l'information, la Gazette du 12 novembre 1689 publiait un petit communiqué encore très vague : On a eu avis par des vaisseaux revenus des Indes orientales que le roi de Siam était mort, qu'un seigneur du pays s'était mis sur le trône après avoir fait massacrer la princesse et toute la famille du feu roi ; que le sieur Constance, son premier ministre, sa femme et ses enfants avaient été cruellement massacrés, que les sieurs de Fargue et du Bruant qui commandaient les Français qui étaient en garnison à Bangkok et à Mergui, après avoir été assiégés durant cinq mois par les troupes du nouveau roi, avaient obtenu une capitulation fort honorable, et qu'ils en étaient sortis avec 360 Français qui s'étaient retirés dans l'île de Jonçalam, près de Ténassérim. Deux vaisseaux de la Compagnie française ne sachant pas la déclaration de la guerre touchèrent au cap de Bonne-Espérance où ils ont été pris par les Hollandais. On n'en savait alors guère plus, et aucun témoin ou acteur directs des événements de 1688 qui aurait pu apporter des nouvelles de première main n'était encore revenu en France. Les uns s'étaient embarqués sur l'Oriflamme et étaient morts en route ou avaient péri dans le naufrage du navire, les autres, passagers du Coche ou de la Normande avaient été faits prisonniers par les Hollandais au cap de Bonne-Espérance et se trouvaient dans les geôles hollandaises. Une lettre écrite par l'officier Saint-Vandrille à la prison de Middelburg et datée du 30 décembre 1689 atteste que des français étaient encore en captivité en cette fin d'année. On ignore les dates précises où les captifs rentrèrent en France. Il est probable que ces retours furent étagés au gré des échanges de prisonniers.

Le Mercure Galant du 30 novembre 1689 laisse entendre que le jésuite Marcel Le Blanc fut l'un des premiers à rentrer, afin d'organiser les échanges de prisonniers : La nouvelle de la mort du roi de Siam est véritable, mais on ne convient pas encore bien de quelle manière se sont faits les grands changements qui sont arrivés après sa mort. Il y avait quatre ans qu'il avait un mal dont il ne pouvait espérer la guérison. Le grand-père de ce prince avait, dit-on, usurpé la Couronne de Siam, et parmi les talapoins il se trouvait un prince du sang, à qui elle appartenait. On prétend que ce prince talapoin a obtenu du secours de quelques princes voisins, et qu'avec ce secours et une intrigue qu'il avait avec des grands du pays, il a chassé celui que le défunt roi avait établi pour successeur. Voilà de quoi on convient le plus, mais l'on n'est pas bien d'accord de ce qui s'est fait pour exécuter toutes ces choses, ni de la manière dont on a fait mourir toute la famille royale. Les prisonniers qui sont en Hollande en savent des nouvelles assurées. On attend ici à tous moments le père Le Blanc, jésuite, pour travailler à l'échange, ainsi la vérité sera bientôt éclaircie. C'est donc vraisemblablement sur les informations fournies par ce jésuite que le père d'Orléans rédigea son livre, entre décembre 1689 et avril 1690. On en retrouvera d'ailleurs de nombreux passages assez similaires dans l'Histoire de la révolution de Siam arrivée en l'année 1688 que Marcel Le Blanc publiera en 1692.

Noblesse, grandeur d'âme, courage, abnégation, foi inébranlable et piété sans faille, rien ne manque à ce saint Phaulkon qu'une mort exemplaire élève au rang des grands martyrs. Il avait l'esprit et le cœur véritablement chrétien, fréquentant les sacrements et s'y préparant toujours avec un extrême recueillement, prenant plaisir à orner les églises et contribuant de tout ce qu'il pouvait à la solennité du service divin ; entendant presque tous les jours la messe et souvent la parole de Dieu, faisant faire chez lui régulièrement la prière le matin et le soir, nourrissant dans sa maison plus de quatre cents pauvres, donnant à toutes les communautés régulières, à diverses missions, et en particulier une grosse somme tous les ans au séminaire de Siam auquel il avait fondé un collège qu'on avait nommé de son nom. Ne sourions pas. Pourquoi pas, après tout ? Le personnage de Phaulkon est suffisamment complexe pour pouvoir être considéré sous une multitude de facettes, qui contiennent toutes sans doute une parcelle de vérité. On pourra comparer cette biographie du ministre grec avec celle rédigée 65 ans plus tard par André-François Boureau-Deslandes. À partir des mémoires de François Martin, son grand-père, et de la correspondance de son père, André Boureau-Deslandes, fondateur du premier comptoir du Siam, le petit-fils du gouverneur du comptoir de Pondichéry prétend s'appuyer sur des sources pures et bien différentes de celles où le père d'Orléans a puisé celle qu'il a donnée au public. Je ne crois pas me tromper, poursuit-il, en disant que son Histoire est un véritable roman. Il vante surtout l'attachement de M. Constance pour la religion catholique : mais à examiner sa vie et la conduite qu'il menait tant en public qu'en particulier, en verra que sa religion était toute extérieure et politique, semblable à celle des législateurs et des personnes qui gouvernent de puissants États.

L’ouvrage du père d’Orléans, Histoire de M. Constance, Premier ministre du Roy de Siam, et de la dernière révolution de ces Estats, a été publié à Tours chez Philibert Masson en 1690 (achevé d'imprimer, pour la première fois, le 20 avril 1690). Nous en avons modernisé l'orthographe et la ponctuation, nous l'avons divisé en quatre parties afin de faciliter le chargement des pages, et nous avons tâché de l'éclairer par quelques notes.

 

...Mais j'étais surtout venu à Lopburi pour voir ce qui restait de la splendide maison de Constantin Phaulkon, sans doute l'un des aventuriers les plus extraordinaires qui ont choisi l'Orient pour cadre de leurs exploits. Fils d'un aubergiste de Céphalonie, il se sauva de chez lui pour entrer dans la marine marchande anglaise, et arrivé au Siam, après avoir couru de multiples dangers, s'éleva jusqu'au rang de premier ministre du roi. On ne parlait dans le monde de l'époque que de son pouvoir absolu, de sa magnificence et de ses grandes richesses. Un petit livre du père d'Orléans, membre de la Compagnie de Jésus, lui est consacré, mais son propos d'édification fait qu'il s'étend à l'excès sur les tribulations de la veuve de Constantin lorsque, après la mort de son époux, elle s'employa à défendre sa vertu contre les avances inconvenantes d'un prince siamois. Dans ses efforts louables, elle fut soutenue par sa pieuse grand-mère qui, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, n'ayant rien perdu de sa foi, lui parlait constamment des célèbres martyrs japonais dont elle avait l'honneur de descendre. Ma fille, lui disait-elle, quelle gloire il y a d'être une martyre. Tu as le privilège d'avoir reçu en héritage la vocation de martyre. Tu dois donc t'en montrer digne !

On se réjouit d'apprendre qu'encouragée par ces conseils et fortifiée par les admonitions constantes des pères jésuites, la veuve résista à toutes les tentations d'habiter, couverte de bijoux, un sérail presque royal, et termina vertueusement sa vie comme laveuse de vaisselle dans la maison d'un bourgeois sans distinction.

Dommage que le père d'Orléans ait été avare de détails sur la carrière de son héros. Les péripéties qui l'élevèrent d'un rang humble à un tel sommet méritaient à coup sûr d'être sauvées de l'oubli. L'auteur le représente comme un pieux catholique et un ministre intègre, attaché à défendre les intérêts de son roi ; mais son récit de la révolution qui renversa à la fois le roi et sa dynastie et livra le Grec aux patriotes siamois indignés donne l'impression qu'un remaniement des fait lui avait paru nécessaire pour innocenter le grand roi et diverses personnes haut placées. Un voile décent est jeté sur les souffrances que dut subir le favori déchu, mais sa mort de la main du bourreau est fort édifiante. En lisant entre les lignes de ce texte ennuyeux, on retire néanmoins l'impression qu'il s'agissait d'une personnalité forte et brillante. Constantin Phaulkon était dénué de scrupules, cruel, cupide, déloyal, ambitieux ; mais c'était un grand homme. Son histoire fait penser à l'une des Vies de Plutarque.

(Somerset Maugham : The Gentleman in the Parlour - A record of a Journey from Rangoon to Haiphong. Traduction française de Joseph Dobrinsky, parue en 1993 au Éditions du Rocher sous le titre : Un Gentleman en Asie - Relation d'un voyage de Rangoon à Haiphong.

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12 mars 2019