Le barcalon à M. de Brisacier.
27 décembre 1693 (1).

Kosapan

La lettre que le père Brisacier m'a écrite, le père Ferreux et François Pinheiro (2) me l'ont expliquée, et m'ont fait connaître tout ce qu'elle contenait, dont j'ai eu bien de la joie (3).

Vous marquez dans cette lettre que vous avez appris les nouvelles des révolutions de Siam, savoir que Mgr de Métellopolis et tous les pères avaient souffert, et qu'on leur avait pris tout ce qu'ils avaient, quoiqu'ils fussent fort innocents, et qu'ils eussent toujours pris les intérêts des Siamois, et les eussent aidés en tout ce qu'ils pouvaient partout ; qu'enfin, après la sortie des troupes françaises du royaume de Siam, ils avaient été affrontés extrêmement ; que vous croyez que cela ne s'est point fait par aucun ordre du roi, mais seulement des mandarins, et que, lorsque j'étais en France, je vous avais promis qu'étant de retour à Siam, je protégerais Monseigneur et ses pères ; que sur cette promesse, vous espériez que j’intercéderais auprès du roi mon maître pour leur faire rendre tout ce qui leur a été pris.

Je vous avouerai que j'ai été extrêmement surpris de voir que votre manière de parler ne s'accordait point avec la haute et sage prudence et avec le jugement sublime du grand roi de France, qui n'ayant encore été informé que d'un seul parti, n'a pas voulu le croire, ni y ajouter foi ; et nonobstant ce qu'il en avait appris, ce grand roi eut toutes sortes de bontés pour les deux mandarins qui étaient en France alors (4), et même les voulut bien renvoyer à Siam, pour par là faire en sorte que l'amitié royale des deux rois fût en son comble de perfection pour toujours. Le grand roi de Siam, ayant eu nouvelle de cela, a loué publiquement la grande sagesse et étendue de jugement de ce grand prince, d'avoir d'abord connu le bien et le mal, et de n'avoir pas voulu ajouter foi à ce qui lui était rapporté par un seul parti, et il a dit qu'il n'y avait plus lieu de s'étonner s'il gouvernait si bien son peuple. Le jugement que le père Brisacier a porté de ces révolutions me paraît extraordinaire, puisque ce père écoute un seul parti et croit que les Siamois ont fait beaucoup de vexations à Mgr de Métellopolis et à ses missionnaires, ce qui est, comme j'ai dit, contraire au jugement qu'en a fait le grand roi de France, et ce qui ne convient point à l'amitié royale.

Quant à la promesse que je vous ai faite que je ferais en sorte que tout allât bien, je vous dirai qu'en cette considération je n'ai pas donné connaissance au grand roi de Siam de ce qu'il y avait dans votre lettre qui ne convenait pas à la royale amitié, avant que le grand roi de France fût informé au vrai de toutes ces révolutions. Or, comme je sais que vous êtes un homme sage, et qui avez de l'esprit, j'ai jugé à propos de vous mettre ici une copie de la lettre que j'écrivais l'année passée au père Tachard, où je racontais toutes les révolutions en abrégé ; voici cet éclaircissement :

Vous savez que le grand roi de Siam défunt favorisait beaucoup M. Constance, qu'il l'avait fait grand mandarin, et chargé de plusieurs affaires de son royaume pour les régler conjointement avec les autres mandarins. M. Constance tira de grandes sommes d'or et d'argent des magasins du roi, dont il disposait comme il voulait, et qui ont été perdues. Il avait même de mauvais desseins. Les mandarins qui le surent n'osèrent pas le dire, ne trouvant pas l'occasion favorable, mais leur application fut d'empêcher qu'il ne vînt à bout de ses mauvais desseins (5).

M. Constance, s'apercevant qu'on le suspectait, s'avisa de demander au grand roi de Siam d'envoyer M. de Beauregard, gouverneur de Mergui, et M. du Bruant, avec 120 soldats français pour aider à garder la forteresse de cette ville. Enfin, le grand roi de Siam étant tombé malade, M. Constance, conscient des maux qu'il avait faits, commença à avoir grand peur. Il voulut tenter d'appeler M. Desfarges avec ses troupes en secret, tant pour sa défense que pour exécuter les mauvais desseins qu'il avait dans l'esprit. Le général, étant monté jusqu'à la ville de Siam, redescendit à Bangkok sans qu'on en ait su la raison (6). On avait accusé M. Constance de s'être concerté avec M. de Vertesalle, MM. du Bruant et de Beauregard. M. Constance, ayant vu qu'il ne pourrait pas exécuter ses mauvais desseins, s'avisa d'envoyer les deux derniers à Mergui comme on a dit ci-dessus, l'un pour gouverneur de la place, et l'autre pour gouverneur de la forteresse, et le grand roi qui est présentement sur le trône, l'ayant appris, fit arrêter et examiner M. Constance et trouva que ses réponses s'accordaient avec les accusations. Pour lors, on s'avisa de faire venir par adresse le général à Louvo, lequel n'ayant point su que M. Constance avait été arrêté, ne manqua pas de venir. On lui donna connaissance des choses comme elles étaient et cela dans le dessein d'empêcher les Français de faire du bruit, craignant que MM. du Bruant et Beauregard, qui étaient du complot avec M. Constance, ne prissent l'alarme et ne fissent quelque chose qui pût altérer la royale amitié. On feignit près de M. le général d'avoir reçu des nouvelles des provinces du nord, que les ennemis menaçaient d'une guerre, et on lui dit qu'il fallait que M. du Bruant avec ses Français vinssent se réunir, dans un endroit qu'on lui marquait, aux troupes siamoises qu'on envoyait pour s'opposer aux ennemis et ainsi exécuter les ordres du grand roi de France qui les avait envoyés ici pour le service du roi de Siam. On fit donc écrire M. le général à M. du Bruant pour qu'il eût à exécuter ce plan aussitôt qu'il aurait reçu la lettre (7). S'ils avaient été innocents de ce dont on les accusait, ils n'auraient pas manqué d'accomplir les ordres du grand roi de France, et on leur aurait dit de ne rien faire qui pût rompre la royale amitié. M. le général ayant reçu sa lettre, bien loin d'obéir à M. Desfarges, se prépara à se battre. Les mandarins siamois, voyant une chose si extraordinaire, se mirent sur la défense. Les Français tirèrent pendant une nuit entière du canon et de la mousqueterie sur la ville, tuèrent quatre mandarins et blessèrent plusieurs autres personnes. Les Siamois ne se défendirent pas comme ils auraient pu, appréhendant d'aller contre les défenses qu'ils en avaient reçues. Ils ne faisaient que se mettre à couvert contre les Français pour n'altérer en rien la royale amitié. MM. du Bruant et Beauregard, voyant que les Siamois s'étaient mis à couvert des Français et qu'il leur était impossible de les atteindre, s'embarquèrent dans un bâtiment du roi armé de 16 pièces de canons et de 50 mousquets qui était au port, se saisirent aussi d'un autre bâtiment anglais qui était là, et s'enfuirent (8).

On raconta à M. Desfarges comment on avait accusé M. de Vertesalle et le major (9) qui étaient à Bangkok d'avoir comploté avec M. Constance pour faire ce qui ne convenait pas. On lui dit de les appeler à Louvo pour leur ordonner de ne rien faire qui ne fût convenable, afin de ne point rompre la royale amitié. M. Desfarges répondit que ces deux messieurs étaient des gens obstinés dans leurs sentiments ; que les appeler était inutile, car il appréhendait qu'on y perdît sa peine. Il demanda à aller lui-même les trouver, offrant de laisser ses deux fils pour gages avec les autres officiers qui étaient à Louvo. M. le général partit. On ne sait quelle résolution il prit avec les autres officiers, mais aussitôt les soldats français arrêtèrent les soldats siamois et portugais, tirèrent le canon, mirent le feu à une allée qui était près de la forteresse où résidait le général, firent éclater 13 pièces de canons de la forteresse du soleil couchant, et enclouèrent celles qu'ils n'avaient pu faire éclater (10). Ils prirent les armes et la poudre emmagasinée dans cette forteresse, et passèrent de l'autre côté. Les Siamois entrèrent aussitôt dans la partie abandonnée. Voyant cela, le général ordonna aux soldats français de la reprendre, mais après s'être battus quelque temps, ces derniers furent obligés de se retirer à leur forteresse, du côté du levant, où ils firent bien du mal. Le grand roi de Siam jugea que le grand roi de France ne savait pas ce que le général et ses troupes faisaient ; que si les Siamois voulaient se battre comme ils le pouvaient, on romprait la royale amitié, c'est pourquoi il prescrivit seulement aux mandarins d'élever des fortins autour de leur forteresse, de les bien garder, et par terre et par rivière, et d'empêcher les Français de sortir pour qu'ils ne fissent plus de mal à aucun Siamois.

De plus, les fils de M. le général et les autres officiers qu'il avait laissés à Louvo pour gage de sa parole, étant allés de promener à cheval comme ils faisaient quand ils le désiraient, s'enfuirent et voulurent se rendre à Siam, et de Siam à Bangkok. En chemin, les sentinelles siamoises les ayant trouvés, et ne sachant pas que c'étaient les enfants de M. le général, ni des officiers français, mais croyant voir là quelques Anglais et gens de la faction de M. Constance, les poursuivirent, se saisirent de plusieurs d'entre eux qui s'étaient déjà embarqués sur la rivière, et de plusieurs qui étaient encore à terre. Les ayant attachés, elles les ramenèrent à Louvo. Aussitôt que les mandarins eurent connu que ce n'était pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que tous les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui. On fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut (11).

Le grand roi de Siam, ne pensant qu'à continuer la royale amitié du grand roi de France, voulut bien renvoyer à M. le général ses fils, avec ses officiers laissés par lui-même pour gage de son retour à Louvo. Il croyait par-là faire rentrer le général et les autres Français en eux-mêmes, et les obliger à ne pas agir contre la royale amitié, mais tout fut inutile. Ils firent des gabionsPaniers cylindriques sans fond, remplis de terre ou de cailloux et faits de branchages entrelacés ou de grillage, qui servaient de protection dans la guerre de siège jusqu'au XIXe siècle. (Larousse). qu'ils placèrent sur les remparts, et qu'ils remplirent de terre. Ils firent dans la forteresse même un autre retranchement avec de gros cocotiers, qui formèrent comme une seconde forteresse, et ils y mirent des canons. Ils élevèrent deux batteries l'une sur l'autre, et tirèrent avec vigueur jusqu'à même abattre le pavillon et le magasin à poudre. Après cela, quelques soldats français descendirent dans le bateau de M. Véret, chef de la Compagnie, se rendirent en rade et allèrent chercher les deux bâtiments que M. Constance avait envoyés dehors il y avait quelques mois, pour, avait-il prétendu, surveiller les côtes (12). Les Siamois qui gardaient la rivière, ayant vu ce petit bâtiment, appelèrent les Français pour connaître leurs intentions. Au lieu d'aller vers eux, les Français les canonnèrent. Alors les Siamois s'avancèrent en grand nombre et montèrent dans le bateau pour les arrêter, mais les Français mirent le feu aux poudres et firent sauter le bâtiment. Les Siamois de leur côté élevèrent dans la forteresse du couchant un cavalier pour tirer le canon et pour envoyer des bombes dans la forteresse des Français, mais appréhendant de blesser les Siamois et de faire ce qui n'était pas convenable à la royale amitié, ils ne s'en servirent que pour répondre aux Français. De plus, les Français ayant fait prisonniers quelques Siamois qui s'étaient approchés de leur forteresse, ils les empalèrent et les exposèrent à la vue de la forteresse des Siamois (13), ce qui mécontenta tellement les mandarins siamois et d'autres étrangers, qu'ils demandèrent au roi de leur laisser élever des forteresses en terre, pour serrer de près les Français et les prendre. Le grand roi de Siam, en considération de la royale amitié de grand roi de France, ne voulut pas le leur permettre. Il ordonna seulement que les fortins serviraient à empêcher les Français de sortir de leur forteresse.

Les Français, voyant ces préparatifs contre eux, comprirent qu'ils n'auraient bientôt plus de vivres et mourraient de faim. Alors M. le général envoya M. Véret, chef de la Compagnie, à Louvo, et le chargea d'une lettre pour moi, par laquelle il demandait à emprunter un grand navire et 300 catis d'argent, qui font quarante-cinq mille francs, pour acheter deux autres petits bâtiments et des vivres. J'en fis la demande au roi, lui représentant que les retenir plus longtemps serait les condamner à mourir de faim, mais à condition que le général fît un acte d'accommodement, et trouvât des répondants pour les emprunts qu'il demandait. M. Desfarges fit l'acte (14). Mgr de Métellopolis, tous ses missionnaires et tous les Français qui restaient furent les répondants de ce traité, aussi bien que des emprunts. Le papier de répondance porte aussi que M. Desfarges, étant arrivé à Pondichéry avec ses troupes, renverrait à Mergui un bâtiment qui était parti du dit lieu pour Masulipatam, monté par des Français et des Siamois, un autre sorti de Siam, commandé aussi par un Français, et qui était allé de Banderabassi en Perse, et enfin celui que M. du Bruant avait pris en s'en allant, avec tous ses canons, ses armes, ses agrès et les matelots ; pour le grand navire qu'il empruntait d'ici, qu'il le renverrait à Siam, et pour les quarante-cinq mille livres, il les rembourserait quand les bâtiments que M. Véret avait envoyés à Pondichéry, Bengale et Surate seraient de retour. Quant aux jeunes Siamois qui étaient en France à apprendre différents métiers, on les renverrait. Il était encore marqué dans ce papier de répondance que M. le général, qui devait s'embarquer à Bangkok avec ses troupes, appréhendant que les Siamois en descendant à la rade ne lui jouassent quelque mauvais tour, demandait deux mandarins pour otages jusqu'au bas de la rivière, et de son côté donnait MM. le chevalier Desfarges, son fils, et le major, qui descendraient dans un ballon avec les mandarins siamois (15). Les Siamois, croyant donc fermement que les Français en agiraient comme ont coutume de faire toutes les nations, et ne s'imaginant pas qu'ils agiraient contre leur traité, accordèrent à M. le général ces deux mandarins.

M. Véret et François Pinheiro, interprète, étaient dans le même bâtiment. M. le chevalier Desfarges, le major et le second ambassadeur étaient dans un ballon qui suivait ce bâtiment. Mgr de Métellopolis et moi suivions dans d'autres ballons. Les vaisseaux étant près de l'embouchure de la rivière, le second ambassadeur se fiait au chevalier et au major, et sachant l'accord conclu avec M. le général, les laissa aller déjeuner au vaisseau de M. Desfarges. Il voulut lui-même les y accompagner. Le navire étant sorti de la rivière, M. le général emmena ces deux messieurs et ne renvoya point les deux mandarins comme il l'avait promis. Il garda aussi M. Véret, le second ambassadeur et le sieur François Pinheiro. On envoya lui faire des représentations, mais il ne renvoya qu'un mandarin, et écrivit qu'on envoyât Mgr de Métellopolis. J'envoyai pour lors le père Ferreux avec le mirouPetit bateau à rames réservé aux trajets côtiers. où étaient les malades, et un autre mirou chargé de rafraîchissements, et j'écrivis à M. Desfarges qu'il renvoyât l'autre mandarin otage, M. Véret qui était répondant, le second ambassadeur et l'interprète ; ensuite, Monseigneur irait au vaisseau, et tout le reste de ses canons et des bagages lui serait envoyé. Mais M. le général et les autres Français n'eurent aucun égard à ma lettre. Ils retinrent le père Ferreux, et dirent qu'ils allaient mettre à la voile. Néanmoins, quoique je visse bien que le général agissait contre sa promesse, et par-là voulait brouiller la royale amitié, je ne laissai pas d'ordonner d'envoyer tous les mirous. Le général ne les attendit pas. Il mit à la voile, et emmena le mandarin otage qui lui restait, le second ambassadeur, M. Véret qui était répondant, et l'interprète. Voyant cette conduite, je fis mettre les pièces de canons aux mains des mandarins et les en chargeai (16). On se saisit des Français restés dans les mirous, et on les conduisit à Siam. Quant à ce que le général avait fait contre le droit des gens, je jugeai, avec les mandarins, que les Français de Bangkok et de Mergui n'avaient pas agi selon les ordres du grand roi de France, car il est admis, par tout le monde, que dans un démêlé, on étudie qui a raison ou tort. La conduite des Français nous fit soupçonner qu'ils pouvaient bien s'être entendus avec ceux qui étaient coupables. Pour les Siamois, dans toute cette affaire, ils n'ont posé aucun acte qui puisse altérer la royale amitié, et je reconnais bien que Dieu a inspiré au grand roi de France de ne pas les croire, et de vouloir connaître celui qui avait tort ou raison, et ainsi il n'a pas voulu ajouter foi à tout ce qu'on disait.

Quant au papier de répondance signé par Mgr de Métellopolis, ses missionnaires et tous les Français restés à Siam, c'est la coutume dans le royaume de Siam que, si celui pour lequel on répond a manqué à sa promesse, et qu'on ne puisse le saisir, c'est le répondant qui paye pour lui. Or, Mgr de Métellopolis, M. Véret, chef pour la Compagnie, les prêtres missionnaires et tous les Français restés à Siam étaient répondants de M. Desfarges et de ses troupes. Ils étaient répondants des quarante-cinq mille francs qu'on avait prêtés pour acheter deux bâtiments et des vivres. Si donc on avait voulu agir selon la coutume du royaume de Siam, on aurait fait mourir tous les répondants. Pour moi, ayant expliqué au grand roi de Siam ces choses, le grand roi de Siam vit bien que le grand roi de France ne savait pas les fautes du général et des troupes, et qu'il ne fallait faire que ce qui convenait pour ne point rompre la royale amitié, jusqu'à ce que le grand roi de France eût une entière connaissance de tout. Quoique le général et ses gens eussent commis des fautes, dont sans doute le général ne donnerait pas connaissance, néanmoins le grand roi de France, doué d'une sagesse et d'un esprit tout divins, ne croira pas un seul parti, et il est à croire qu'il voudra examiner le tout au vrai. S'il veut bien examiner, il n'a qu'à faire réflexion à ces trois points :

Si le père Tachard vient, il connaîtra la vérité de toutes choses, et pourra examiner les fautes. Or si le père Tachard a la pensée qu'en venant ici pour régler les comptes, les officiers des magasins pourront lui faire de mauvais traitements, c'est contraire aux coutumes de toutes les nations, parce que quand même quelques royaumes sont en guerre, et qu'un des royaumes envoie un ambassadeur, jamais on ne lui fait aucun mal. Ni le grand roi de Siam, ni le grand roi de France n'ont rien fait de contraire à leur amitié royale ; seuls le général et ses soldats ont agi contre les ordres du grand roi leur maître.

Quant aux jeunes Siamois que nous avons envoyés en France apprendre des métiers, je vous les avais recommandés et je vous avais promis de rembourser à Mgr de Métellopolis tout ce que vous dépenseriez pour eux. Vous me marquez que vous avez dépensé 106 catis, 3 tailles, 1 ticab, 1 major. Je réponds que toute cette dette sera payée quand nous règlerons leurs comptes. On pense aussi que les Français paieront ce qu'ils doivent.

Nous nous en remettons beaucoup à votre sagesse et prudence, pour que l'amitié des deux grands rois de France et de Siam se renoue plus étroite et dure toujours.

Cette lettre a été écrite le 4ème jour de la lune, le 11ème mois, l'an 2237.

NOTES :

1 - La lettre est datée du 4ème jour de la lune, le 11ème mois, l'an 2237, ce qui dans le calendrier siamois correspondrait davantage au mois d'octobre qu'au mois de décembre. 

2 - Le fils de Vincent Pinheiro (ou Pinhero), tous deux interprètes au service des Missions Étrangères. 

3 - Adrien Launay indique en note que les Missions Étrangères conservent deux autres lettres de Kosapan, à peu près identiques à celle-ci, sauf les premières lignes et les dernières, l'une adressée à François Martin, gouverneur de Pondichéry, l'autre au père de La Chaize. (Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 283, note 1). 

4 - Trois envoyés siamois étaient venus en France avec l'ambassade de La Loubère : Ok-khun Chamnan Chaichong (ออกขุนชำนาญใจจง), Ok-khun Wiset Phuban (ออกขุนวิเศษภูบาล), et Ok-muen Phiphit Racha (ออกหมื่นพิพิธราชา). Ils étaient porteurs de lettres pour Louis XIV et pour le Pape. Ils arrivèrent à Brest le 4 août 1688 et repartirent pour le Siam avec l'escadre Duquesne-Guitton le 25 février 1690. Ok-muen Phiphit Racha mourut pendant la traversée.

ImageOk-khun Chamnam. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-khun Wiset Phuban. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689.
ImageOk-muen Phiphit Racha. Dessin de Carlo Maratta, décembre 1688 ou janvier 1689. 

5 - Rien n'est jamais dit clairement. Ces mauvais desseins ne pouvaient être que livrer le royaume aux Français, à moins que les Siamois n'aient suspecté Phaulkon de vouloir usurper le pouvoir. 

6 - Cette décision, qui a sans doute été déterminante pour la suite des événements, semble être restée incompréhensible pour les Siamois. On sait que Desfarges a renoncé à se rendre à Louvo sur les (fausses ?) informations que lui ont fournies Véret et les missionnaires. On lira à ce sujet la justification rédigée par l'abbé de Lionne : Mémoire sur une affaire sur laquelle on m'a demandé quelques éclaircissements

7 - Cette lettre, écrite dans un invraisemblable jargon, fit immédiatement comprendre à du Bruant qu'elle avait été rédigée sous la menace, comme l'explique Desfarges : On m'envoya ensuite la copie de la lettre que je devais écrire à M. du Bruant, que Phetracha même avait composée en siamois, ce qui traduit mot à mot en français faisait un galimatias qui ne pouvait que faire comprendre à M. du Bruant que j'étais arrêté et que nos affaires étaient en mauvais état ; et c'est ce qui me fit accepter de l'écrire avec toutes les manières siamoises, dont le grand mandarin se trouva satisfait, tout habile homme qu'il était ; mais il ignorait nos coutumes et s'imaginait que ce qu'il avait écrit en bonne forme en siamois ne pouvait être que bien en français. (Relation des révolutions arrivées dans Siam en 1688, 1691, pp. 30-31). 

8 - Cette frégate siamoise se nommait à l'origine l'Aigle noir et fut rebaptisée le Mergui par les Français. Selon le père Le Blanc, elle était armée de 24 pièces de canon. On ignore le nom du navire anglais, que Le Blanc désigne comme un petit navire anglais d'un particulier de Madras. (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, II, p. 282). 

9 - Le major désigne Beauchamp, qui avait été nommé gouverneur de Bangkok. 

10 - Vollant des Verquains explique que les hostilités furent déclanchées par l'attaque d'une somme chinoise qui passait sur le Ménam au pied de la forteresse : (Histoire de la révolution de Siam, 1691, pp. 80 et suiv.) : Sur l'heure même on commença de songer aux moyens de soutenir la guerre, puisqu'il fallait l'entreprendre, et de subsister dans la suite ; on délibéra de tuer 80 ou 100 vaches, dont on était redevable à la prévoyance de M. Constance, et de les saler, mais il se trouva qu'il manquait de sel dans les magasins. Dans l'embarras où l'on était, il passa devant Bangkok une somme chinoise, c'est un grand bâtiment à trois mâts fort relevé de bord, et fait à plate varangue afin d'entrer facilement dans toutes les rivières qui sont au-delà des détroits, lesquelles sont toutes barrées à leur embouchure.

Ayant eu avis que sa cargaison était de sel et de poivre, on envoya un officier avec quatre mousquetaires à bord de ce bâtiment pour y acheter ce qui était nécessaire, mais le capitaine en refusa à quelque prix que ce fût, et on n'en put rien obtenir, ni par prière ni par menaces ; au contraire l'officier lui ayant dit en le quittant qu'on allait tirer sur lui avec le canon de la forteresse, il répondit fièrement qu'il en avait aussi dans sa somme, se laissant néanmoins toujours dériver par la marée. Son refus ayant été rapporté à M. Desfarges, il ordonna de lui envoyer plusieurs volées de canon qui furent sans effet, mais le Chinois ne répondit pas des siens, comme il l'avait promis.

Bangkok, qui est la clé du royaume de Siam du côté de la mer du sud a deux forteresses, l'une à l'ouest de la rivière, l'autre vis-à-vis, qui avait été rebâtie de nouveau et fortifiée plus régulièrement par les Français. Les mandarins qui étaient demeurés dans le fort de l'ouest, ayant ouï le bruit du canon, jugèrent que c'était le signal de la guerre et partirent promptement pour en porter la nouvelle à Phetracha, pendant que le Siamois gouverneur de la contrée allait de tous côtés ramasser des milices et prendre les précautions nécessaires pour prévenir la suite des hostilités qui commençaient. 

11 - Saint-Vandrille, qui était l'un des fugitifs, relate ainsi l'événement (A.N., C1 25 f° 111v°) : Nous fûmes pris par sept ou huit cents hommes à une lieue de Siam, après avoir passé trois ou quatre corps de garde. La faim et la fatigue nous obligèrent de nous rendre à composition, car quoique nous ne fussions que six, ils n’osèrent nous approcher que de fort loin, voyant que nous avions nos pistolets. Ils nous promirent tout ce que nous leur demandâmes, et lorsque nous y songions le moins, ils se jetèrent sur nous et après nous avoir noircis de coups, ils nous menèrent à Louvo attachés à la queue de leurs chevaux et ils ne discontinuèrent pas pendant le chemin de nous maltraiter. Le sieur Bressy, ingénieur, en mourut. 

12 - Ces deux navires, partis le 1er mars 1688 et qu'on crut quelque temps perdus, étaient le Siam et le Louvo, commandés par M. de Sainte-Marie, nom de guerre du lieutenant de Larre ou Delars, et Suhart. Selon le père Le Blanc, ils avaient été envoyés par Phaulkon pour aller croiser sur un corsaire dans le golfe de Siam, avec un ordre secret qu'ils avaient de M. Constance d'interrompre leur course aux premiers bruits de guerre et de troubles qui pourraient arriver dans le royaume, et d'aller se mettre sous le canon de Bangkok, où il recevraient les ordres de M. Desfarges pour le service des deux rois. (Op. cit., I, p. 32). Le major Beauchamp donne une autre version de la mission qui leur était confiée, tout aussi vraisemblable que celle du père Le Blanc : M. Desfarges vit l'ordre que ces deux officiers lui montrèrent qui était d'aller après ces forbans, et un autre ordre que mon dit sieur Constance avait donné pour aller brûler les vaisseaux anglais qui seraient en rade de la ville de Madras, côte de Coromandel. Les sieurs de Sainte-Marie et Suhart écrivirent à M. de Constance que cela ne se pouvait, la saison étant contraire. M. Constance leur écrivit de sortir et qu'ils tinssent la mer et d'aller où ils voudraient et de ne revenir que dans quatre mois (A.N. Col. C1/25 f° 73v°). Desfarges, pour se justifier, accusa plus tard Sainte-Marie de lui avoir dissimulé ce second ordre mais il est vraisemblable, comme le laisse entendre François Martin, que le général et tous les Français étaient parfaitement informés de la mission des deux officiers et que d’ailleurs les personnes qui n’entraient point dans les sentiments de M. Constance étaient surpris de la facilité de M. Desfarges à permettre l’embarquement des troupes du roi pour faire la guerre aux Anglais. (Mémoires de François Martin, 1934, III, p. 17). L'expédition de Sainte-Marie et Suhart dura plus longtemps que prévue, puisque selon un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 (Archives Nationales, Col. C1/24 f° 140r°-171v°), les deux navires ne furent de retour que le 5 septembre. 

13 - Ce ne sont évidemment pas des atrocités dont on se vante dans des écrits destinés à être rendus publics, mais on ne trouve cette accusation confirmée dans aucun document français. Néanmoins, elle est également évoquée dans la Relation de ce qui s'est passé à Louvo, royaume de Siam (Archives Nationales, Col. C1/24, f° 156v°-157r°) : Le 4 du mois de juillet, on nous envoya M. l'évêque de Métellopolis pour nous faire des propositions de paix ; ensuite, MM. les évêques de Métellopolis et de Rosalie, abbé de Lionne, nous proposèrent, par la bouche de M. Desfarges, d'écrire tous en corps à Phetracha sur le retour de MM. Desfarges et des reproches qu'il lui faisait de ne lui avoir pas tenu sa parole, d'avoir empalé des Siamois et de laisser passer une somme de Chine. 

14 - Kosapan oublie de mentionner que l'arrivée du navire l'Oriflamme, lourdement armé, pesa fortement dans la décision des Siamois d'accepter un accommodement. 

15 - On pourra lire sur ce site ce traité de capitulation : Papier de répondance

16 - Pour un récit plus détaillé de cet épisode, on se reportera notamment à la relation de Beauchamp, qui était l'un des officiers désigné pour rester otage au Siam. 

17 - Tachard s'était effectivement embarqué sur un navire de l'escadres Duquesne-Guiton en février 1690 pour son troisième voyage dans les Indes Orientales, mais il ne put se rendre au Siam. Il fut contraint de demeurer à Pondichéry dans la vaine attente d'un vaisseau français qui l'y conduirait, mais la guerre de la Ligue d'Augsbourg rendait les mers d'Asie peu sûres pour les navires français, en conflit avec les Anglais et les Hollandais. Le jésuite était encore à Pondichéry lors du siège et de la prise de la ville par les Hollandais en 1693, et il y fut fait prisonnier. Il ne revint en France qu'à la fin 1694. Un dernier voyage à Ayutthaya à la fin de l'année 1698, où fut très mal reçu, marqua la fin des relations diplomatiques entre Louis XIV et le royaume de Siam. 

ImagePlan de Pondichéry. Nicolas de Fer, 1705. 

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