ÉPÎTRE

À Monseigneur Dugué, Chevalier, Seigneur de Bagnols, Conseiller d'État, Maître des requêtes honoraire, Intendant de justice, police, finances, et des armées du roi en Flandre (1).

Monseigneur,

L'histoire d'une révolution aussi fameuse que celle que je donne au public ne doit paraitre que sous le nom d'un homme qui a autant de part que vous en avez aux affaires de l'Europe. Les soins infatigables que vous prenez pour régler la police d'une armée victorieuse et pour distribuer à chaque membre de ce grand corps ce qu'il a besoin pour n'être occupé que du seul désir de la gloire nous fait assez connaître, Monseigneur, que le roi ne pouvait faire un plus digne choix que celui de votre personne pour se reposer d'un soin aussi important à l'État. Cependant si quelque loisir vous permettait de vous délasser d'une application si constante, la lecture de l'histoire que je vous présente, Monseigneur, ne saurait vous en éloigner, vu que le même esprit qui a porté le perfide mandarin à détrôner le légitime roi des Siamois n'a fait aux Indes que ce que nous avons vu, depuis deux ans, exécuté par le prince d'Orange. Et je ne trouve de différence entre ces deux usurpateurs que celle de leur nom, la ressemblance étant parfaite dans leur crime et dans leur dessein. Le public ne pourra refuser son approbation à cette histoire, si vous voulez bien, Monseigneur, lui donner la vôtre, et ce livre me sera d'autant plus précieux dans la suite qu'il m'aura servi de moyen pour vous assurer que je suis avec un très profond respect,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,
     Vollant des Verquains.

AVANT-PROPOS

Quoiqu'il semble qu'une histoire de la nature de celle que je donne au public perde une partie de son mérite avec sa nouveauté, il ne m'a néanmoins pas été possible de la mettre plus tôt au jour, l'exactitude avec laquelle je me suis attaché à rappeler ma mémoire sur toutes les circonstances de cette révolution a consommé un temps considérable, et le peu de sincérité que j'ai trouvé dans tous les mémoires qui sont venus de Hollande sur ce sujet m'a porté d'en faire connaître les véritables motifs. Il n'est pas toujours de la politique d'un ennemi d'avouer ses intrigues, parce qu'il survient des conjonctures qui les remettent sur le tapis.

Les Hollandais auraient pu mieux que personne donner au public une relation fidèle de la révolution de Siam, puisqu'ils en sont en quelque manière les auteurs et qu'ayant trouvé dans les deux vaisseaux qu'ils ont surpris au cap de Bonne-Espérance tous les mémoires qu'on envoyait à la cour sur ce sujet, ils ont jugé plus à propos d'en faire une à leur manière, parce que s'ils les avaient suivis exactement, ils n'auraient pu se dispenser de rendre public que le fidèle agent de leur nation, qu'ils avaient mis auprès de l'usurpateur pour porter ce puissant mandarin à tout entreprendre pour se mettre en état de ruiner les projets des Français et pour empêcher leur établissement dans les Indes, s'était dignement acquitté de la commission qu'il avait reçue de la Compagnie (2), et que cette affaire avait un très grand rapport avec celle de Bantam (3).

L'ambassade que l'usurpateur envoya après notre sortie du royaume au général de Batavia, accompagnée des présents les plus considérables que le roi avait envoyé au défunt roi de Siam fait assez connaître que Pitracha n'aurait osé tenter son entreprise si la Compagnie de Hollande ne lui eût assuré sa protection contre le ressentiment qu'il appréhendait du côté de la France pour une pareille perfidie (4). Car ce mandarin n'ignorait pas la puissance du roi et son fidèle ministre, le premier ambassadeur venu en France dans la seconde ambassade, était trop bien instruit par lui-même de la grandeur et du pouvoir de notre invincible monarque pour cacher à Pitracha qu'il avait besoin de toute la protection des Hollandais pour se soutenir dans le rang où il entreprenait de monter. Il parut assez dans la suite que le nouveau roi était très persuadé de cette vérité, par les présents considérables qu'il fit à l'agent du général de Batavia, et qu'il accompagna en plein divan d'amples remerciements, pour les bons avis qu'il lui avait donné devant et pendant le cours de son entreprise.

Ce n'est donc point sans fondement que j'accuse les Hollandais d'avoir épargné la vérité dans les relations qu'ils ont donné au public. Celle qui a parue du R. Père d'Orléans, jésuite, n'ayant été faite que sur des mémoires où les circonstances principales avaient été supprimées pour ne parler que de la chute de la maison de M. Constance et des cruels tourments que toute cette illustre famille a soufferts avant que de tomber dans le néant, aussi bien que de la persécution du christianisme, qui étaient la matière qui convenait le plus au caractère d'un homme qui, comme lui, est d'une profession à exposer sa vie pour aller porter l'Évangile dans les parties du monde les plus éloignées. J'écris comme témoin oculaire de la plus grande partie de ce que j'avance en cette histoire, et sachant le reste de ceux qui se sont trouvés dans les occasions, et je crois ne devoir pas laisser plus longtemps le public dans les fausses impressions qu'on produites les relations de nos ennemis, et de faire connaître dans toute l'étendue de la vérité un événément qui a tant éclaté par toute l'Europe.

On parle avec certitude de ce que l'on sait pour l'avoir vu, et il semble que c'est tout ce que l'on peut souhaiter d'un homme qui n'épouse autre parti que celui de la vérité pour donner tout le crédit à une histoire. On verra dans la suite de celle-ci que la trop grande facilité d'un chef à suivre les sentiments passionnés du plus mortel des ennemis de M. Constance (5) a été suivie de la plus sanglante catastrophe qui se soit vue de nos jours, que le trop de confiance qu'a eu depuis Mme Constance en celui qui avait si mal à propos abandonné son époux lorsqu'il s'agissait de le seconder pour l'établissement de la nation française dans les Indes, l'a mise au comble de tous ses malheurs, enfin on conjecturera aisément par la conduite qu'a tenue le mandarin pour se placer sur le trône de son maître que la nation siamoise n'est sauvage que de nom.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE SIAM - DÉBUT

NOTES :

1 - Dreux-Louis Dugué de Bagnols était intendant de la généralité de Lille entre 1684 et 1709. 

2 - Le personnage occulte désigné par Vollant est peut-être le médecin de la compagnie hollandaise Daniel Brouchebourde, qui joua un rôle assez trouble et fut même soupçonné d'avoir empoisonné le roi. Le directeur du comptoir de la VOC était alors Johannes Kejts, qui passa ses fonctions à Pieter van den Hoorn peu de temps après la révolution. Quant au directeur général établi à Batavia, c'était Joannes Camphuys. 

3 - Le conflit entre Sultan Ageng, le vieux roi Tirtayasa (1631–1695), et son fils, Sultan Haji ont permis en 1682 aux Hollandais de mettre la main sur Banten, plaque tournante d'une importance considérable pour le commerce dans les Indes orientales, et de battre en brèche les Portugais dont l'influence était encore grande dans cette région.

ImageLa prise de Banten. Gravure de Jan Luyken (1689).
ImageCommerce et marchandises à Bantam - La Galerie agréable du monde, 1729. 

4 - S'appuyant sur un rapport du 14 février 1689 rédigé par Johannes Keijts, directeur du comptoir de Siam de la VOC lors de la révolution, Bhawan Ruangsilp écrit (Dutch East India Company Merchants at the Court of Ayutthaya, 2007, p. 156) : Lors de la première rencontre entre les Hollandais et le nouveau roi Phetracha, ce dernier apparut sur un cheval, sa monture favorite, pour donner son audience de congé à Joannes Keijts. À cette occasion Keijts fut nommé Ok-luang Aphaiwari et reçut une boîte à betel pour ses compétences et ses qualités. En plus des insignes ordinaires, le roi lui donna deux vestes brodées de fleurs d'or et d'argent, une chaîne en or, un kriss en or et un chapeau de style siamois avec un ruban d'or. Van der Hoorn [qui allait lui succéder] reçut également le titre d'Okluang Wisitsakhon et une boîte à bétel en or, qu'il fut obligé d'apporter avec lui chaque fois qu'il assista à une cérémonie à la cour. Le roi demanda quel cadeau plairait au gouverneur général. Keijts et Van den Hoorn lui donnèrent la réponse d'usage, que quoi que le roi voulût offrir, cela serait grandement apprécié par leur supérieur. Cependant, dans une lettre envoyée à Batavia, ils confièrent qu'ils n'avaient pas voulu indiquer un cadeau précis pour le gouverneur général, non seulement parce qu'ils craignaient de donner aux Hollandais une réputation de cupidité, mais bien davantage parce qu'ils redoutaient que les obligations de la Compagnie envers le roi de Siam augmentent en fonction de la valeur des cadeaux reçus. Néanmoins, ils conclurent en affirmant que l'amitié du nouveau roi montrait clairement qu'il considérait les Hollandais comme des alliés et qu'il avait compris que la VOC était uniquement motivée par le commerce, et non par une intervention politique au Siam. 

5 - Vollant désigne ici très clairement Véret, le directeur du comptoir de la compagnie française à Ayutthaya. 

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