PRÉSENTATION

Page du manuscrit

Le 18 mai 1688, Phetracha prenait possession du palais royal d'Ayutthaya et arrêtait Phaulkon, qui fut exécuté le 5 juin. Le roi Naraï mourut le 10 ou le 11 juillet, et Phetracha fut couronné roi de Siam le 1er août. Les Français assiégés dans Bangkok durent capituler et abandonnèrent le royaume dans la confusion le 13 novembre. Le 3 février 1690, les débris de la garnison française arrivaient à Pondichéry, et le 16 février, les navires le Coche et la Normande levaient l'ancre pour porter en France la nouvelle du coup d'État. Ignorant que la guerre avait éclaté entre la France et les Provinces-Unies, les deux vaisseaux furent capturés au cap de Bonne-Espérance où ils avaient mouillé à la fin avril. Les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient les officiers Beauchamp, Saint-Vandrille, Vollant des Verquains, Delars, alias Sainte-Marie, les jésuites Marcel Le Blanc et Jean Colusson, furent envoyés fin juin dans les geôles de Middelbourg, en Hollande, où il arrivèrent à la fin octobre 1689. Pendant ce temps, depuis Pondichéry, le général Desfarges organisait une expédition aussi inutile que mal préparée vers l'île de Phuket.

Ces presque dix-huit mois d'événements qui marquaient la fin des relations franco-siamoises restèrent ignorés en France. Les envoyés extraordinaires La Loubère et Céberet étaient revenus du Siam fin juillet et début août 1688, porteurs de traités un peu décevants, certes, mais qu'on se proposait d'améliorer la prochaine fois. Le père Tachard, promu envoyé extraordinaire du roi de Siam, était revenu à Brest le 25 juillet, avec trois nouveaux envoyés siamois, une délégation de 18 mandarins, une lettre du roi Naraï à son bon ami Louis XIV, cinq enfants siamois destinés à être élevés dans le collège des jésuites à tous les exercices des gentilshommes français (1) et des présents considérables pour le roi et toute la maison royale (2). Tachard partit pour Rome le 5 novembre 1688 avec les trois envoyés siamois, eut audience avec le pape le 23 décembre, et revint en France en février 1689. L'agenda était serré : comme l'écrivait le jésuite, il fallait être de retour en France pour s'embarquer à Brest au mois de mars (3).

Car une nouvelle ambassade était prévue. Le 15 mars, Tachard, en sa qualité d'envoyé du roi Siam, signait un traité avec la France. Déjà, on gréait les navires et l'on recrutait les équipages, déjà, on donnait des instructions, déjà, on emballait des présents et l'on s'efforçait de satisfaire les moindres désirs du monarque siamois : Comme le roi de Siam souhaite avoir une compagnie de Français pour gardes du corps, on en a levé cent ici, et ils seront commandés par M. d'Éragny, que Sa Majesté a nommé, et qui a été autrefois capitaine au Régiment des gardes. Ils sont vêtus de rouge avec un gros galon d'or, et bien armés. Le roi de Siam leur fournira des chevaux qu'il entretiendra, en sorte que sans en avoir aucun soin, ils n'auront qu'à les prendre à l'écurie lorsqu'ils devront monter à cheval (4). Mais il était trop tard. Quelque effort qu'on fît pour être dans les temps, la saison était trop avancée, et le départ fut remis à l'année suivante.

Il fallut attendre le début du mois de novembre 1689 pour que la nouvelle du coup d'État de Phetracha fût enfin connue en France. Les prisonniers français détenus à Middelbourg, malgré l'interdiction qu'ils avaient d'écrire, rédigeaient des relations et des lettres. C'est sans doute une lettre de Beauchamp, datée du 1er novembre 1689, qui put être transmise clandestinement à Seignelay, ministre de la marine. Elle était fort brève et commençait ainsi : J'aurai l'honneur de vous marquer que M. Desfarges m'a envoyé pour vous porter les paquets de la révolution qui est arrivée dans le royaume de Siam le 18 mai 1688. Le roi est mort. Ses deux frères ont été mis dans deux sacs de velours et faits mourir à coups de [bouts] de bois de santal, et Mon Pi, son fils adoptif, coupé en trois, lequel fut pris dans la chambre du roi, M. Constance fut coupé en deux. Ok-phra Phetracha, qui était [vu] des plus grands du royaume, s'est fait roi, après avoir fait périr toute la Maison royale (5). La suite mentionnait en quelques lignes la capitulation de la garnison de Bangkok, la débâcle de Du Bruant à Mergui, l'expédition de Phuket menée par Desfarges et la prise du Coche et de la Normande au cap de Bonne-Espérance.

Paul Kaeppelin écrivait : Mais le 6 novembre 1689, arrivaient les pires nouvelles, qui faisaient crouler tous les projets et toutes les espérances conçus depuis deux ans : une lettre d'un officier français, ancien major de Bangkok et prisonnier à Middelbourg, révélait la révolution de Siam de 1688 et la prise au Cap, en mai, du Coche et de la Normande. En annonçant succinctement au père Tachard la ruine des entreprises françaises au Siam, Seignelay laissait voir sa profonde déception, avouait qu'il n'y avait plus rien à tenter (6).

La nouvelle s'était répandue un jour plus tôt. Dangeau écrivit dans son Journal du samedi 5 novembre 1689, à Versailles : On a eu nouvelles que le roi de Siam était mort de maladie, et qu'après sa mort on avait déchiré la princesse-reine, et le sieur Constance, son premier ministre et son favori. On a assiégé les Français qui étaient demeurés dans ce pays-là, et au bout de trois mois, ils se sont fait donner une capitulation fort honorable. Ils sont embarqués présentement pour revenir en France. Le premier des trois ambassadeurs qui était dans ce pays-ci a été fait barcalon dans la place de M. Constance (7).

La Gazette du 12 novembre confirmait l'information : On a eu avis par des vaisseaux revenus des Indes orientales que le roi de Siam était mort, qu'un seigneur du pays s'était mis sur le trône après avoir fait massacrer la princesse et toute la famille du feu roi ; que le sieur Constance, son Premier ministre, sa femme et ses enfants avaient été cruellement massacrés, que les sieurs de Fargue et du Bruant qui commandaient les Français qui étaient en garnison à Bangkok et à Mergui, après avoir été assiégés durant cinq mois par les troupes du nouveau roi, avaient obtenu une capitulation fort honorable, et qu'ils en étaient sortis avec 360 Français qui s'étaient retirés dans l'île de Jonçalam, près de Ténassérim. Deux vaisseaux de la Compagnie française ne sachant pas la déclaration de la guerre touchèrent au cap de Bonne-Espérance où ils ont été pris par les Hollandais (8).

Siège de deux mois, siège de cinq mois, la princesse-reine déchirée, 360 Français retirés à Phuket, on était encore dans les rumeurs et les imprécisions. Peu à peu, à mesure que parvenaient les courriers, que rentraient les Français détenus à Middelbourg à la faveur d'échanges de prisonniers et que les vaisseaux de retour des Indes apportaient des nouvelles plus fiables, les contours de la réalité se précisaient. Le Mercure Galant de décembre 1689 fut en mesure de publier un long article retraçant assez correctement le fil des événements.

Le témoignage du pilote de la Normande est entouré de nombreuses zones d'ombre. Le document ressemble fort à un procès-verbal d'interrogatoire, ou à ce que nous appelons aujourd'hui un débriefing. Malheureusement, nous ignorons tout de ce François Walch et nous n'avons pu déterminer à quelle date exacte le navire arriva en France. Il est vraisemblable que c'était dans la première quinzaine de novembre 1689, alors que les nouvelles du coup d'État de Siam commençaient à parvenir par bribes à la Cour. De toute évidence, l'homme était bien informé, tant sur les événements de Bangkok que de ceux de Mergui. En fut-il lui-même témoin direct ou rapportait-il des confidences glanées ça et là ? Et de qui tenait-il ses informations ? Et quelle était sa nationalité ? Nous en sommes réduits aux conjectures.

Le manuscrit que nous transcrivons ici est conservé à la Bibliothèque Nationale dans le dossier Relations de la France avec le Siam, sous Louis XIV ; mission du P. Tachard, BN Ms. Fr. 15476, folios 124r° à 127r°. L'écriture soignée et harmonieuse des premiers feuillets s'altère soudainement au verso du folio 135, qui semble écrit dans la précipitation par une autre main. On retrouve toutefois la calligraphie première, un peu relâchée, au verso du feuillet 136. Le catalogue des Archives Nationales mentionne un document semblable intitulé Mémoire des choses qui ont été rapportées par François Walch, pilote sur le vaisseau la Normande, venu de Zélande, pour suppléer à la lettre du père Le Blanc (1689) (Col. C1/25 ff° 102-105), au contenu à peu près identique, que nous n'avons pas pu consulter.

Nous avons retranscrit le texte en français moderne, nous en avons revu l'orthographe et la ponctuation, nous avons indiqué la numérotation des feuillets et nous nous sommes efforcés de l'éclairer par quelques notes.

LA DÉPOSITION DE FRANÇOIS WALCH

NOTES :

1 - Second voyage du père Tachard, 1689, p. 301. 

2 - Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, Michel Jacq-Hergoualc'h, 1998, p. 154. 

3 - Second voyage du père Tachard, 1689, p. 387. 

4 - Le Mercure Galant de mars 1689, pp. 145-146. 

5 - Nous avons trouvé ce document très peu connu dans la thèse de M. Predee Phisphumvidhi, La Révolution de 1688 au Siam d’après des sources militaires françaises, Mémoire d’études françaises, École des Études Supérieures Université Silpakorn, 2002. Il nous a malheureusement pas été possible de le localiser. M. Phisphumvidhi indique qu'il s'agit d'une Copie de la lettre de M. de Beauchamp aux prisons de Middelbourg, le premier novembre 1689, Archives Nationales, fonds Marine et Coloniale, 1. [p.217], hélas ces indications sont trop vagues et n'avons pu identifier la lettre dans le catalogue des Archives Nationale. Écrit quelques jours seulement après l'arrivée de Beauchamp à Middelbourg, ce document rapporte en quelques lignes les péripéties du coup d'État de 1688, qu'il développera plus amplement dans la Lettre du 17 novembre 1689 écrite de la prison de Middelbourg et dans la Relation original de la révolution de Siam et de la disgrâce de M. Constance

6 - Paul Kaeppelin, La Compagnie des Indes orientales et François Martin, 1908, p. 219. 

7 - Journal du marquis de Dangeau publié en entier pour la première fois, 1854, III, p. 18.

8 - La Gazette n° 47 du 12 novembre 1689, pp. 553-554.

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