[124r°] Pour suppléer à la lettre du père Le Blanc (1).

Page du manuscrit

Il a appris que lors de la révolution arrivée à Siam, les Français qui étaient à la ville se sont retirés dans la forteresse de Bangkok, tant missionnaires que jésuites, commis de la Compagnie et autres, à la réserve de M. de Métellopolis (2) et de trois de ses missionnaires, du jésuite confesseur de M. Constance qui a été retenu même après la capitulation de Bangkok (3), du nommé Coche, caissier de la Compagnie qui est resté à Siam de sa bonne volonté et demeuré libre du consentement du nouveau roi, comme étant marié avec une Portugaise devant et depuis la capitulation, des deux enfants de M. Desfarges (4) et du sieur de Saint-Vandrille (5), lieutenant dans l'infanterie siamoise, lesquels furent arrêtés prisonniers et beaucoup maltraités et rendus lors de la capitulation, et du sieur de Brécy, ingénieur, qui est mort prisonnier du mauvais traitement qu'il a reçu (6).

Il paraît, par le rapport dudit Walch, que les Siamois, qui pendant la tenue de M. Desfarges avaient exposé M. de Métellopolis dans le fort de l'est aux coups des français, leur ont fait proposer de se retirer et de leur donner pour cet effet tous les secours nécessaires, ne les voulant point regarder comme ennemis, mais sans souffrir de troupes étrangères chez eux, ce qui donna lieu ensuite à l'envoi [124v°] de M. de Métellopolis pour la capitulation, qui fut convenue, et les Français qui étaient à Siam ayant été renvoyés à Bangkok, la place fut évacuée, et les troupes avec les équipages et munitions chargées sur les trois bâtiments donnés par les Siamois, et qui furent joindre l'Oriflamme qui était alors à la barre (7).

On avait laissé derrière un bâtiment dans lequel il y avait des canons, des munitions et des vivres, lequel fut [coupé] et retenu par les Siamois, et laissé au préjudice de la capitulation.

Dans le cours du siège, le sieur de Saint-Cricq, enseigne d'infanterie, qui courait dans la rivière pendant le siège, ayant été surpris, a mis le feu à son bâtiment et a péri avec les Siamois qui s'étaient jetés depuis (8) ; le sieur de Fretteville a aussi été tué sur un autre bâtiment (9).

Ledit Walch rapporte que M. de Métellopolis, étant en liberté de revenir, a voulu demeurer à Siam après la capitulation avec trois missionnaires (10).

[en marge] : Le sieur Delars a été autrefois lieutenant de vaisseau, et qu'ayant eu de mauvaises affaires en France, il s'était embarqué sergent d'une des compagnies envoyées à Siam, où il avait été fait capitaine de vaisseau par M. Constance (11).

Peu de jours avant la capitulation, le sieur Delars ayant pratiqué une intelligence avec Mme Constance, fut [ ] dans un bateau audit Siam, d'où il la retira avec son fils, deux domestiques et tous ses bijoux (12), et l'a amenée à Bangkok. Elle a été livrée aux Siamois par la capitulation, contre l'avis du Conseil général tenu sur ce sujet par les officiers de la garnison, à la réserve de M. Desfarges, de son fils aîné et du sieur de Beauchamp, qui n'ont pas jugé à propos de retarder ni embarrasser la capitulation pour cette femme (13).

[En marge] : Le sieur Delars, que M. Desfarges envoie en France sur [125r°] la Normande, est demeuré au cap de Bonne-Espérance, dans le dessein d'aller servir les Hollandais à Batavia, pour éviter les suites des mauvaises affaires qu'il avait en France avant d'aller à Siam.

M. Desfarges fit arrêter le sieur Delars qui avait le [125r°] commandement du vaisseau le Siam, frégate de 40 canons, à cause de l'évasion de Mme Constance qu'il avait pratiquée, et donné le commandement de ce vaisseau au sieur Cornuel, capitaine en second sur l'Oriflamme.

Les deux autres bâtiments donnés par les Siamois étaient composés d'équipage partie français et anglais, et partie de Siamois et de lascarins, et commandés par des officiers français, gens assurés.

Ces trois vaisseaux devaient être renvoyés par les Français suivant la capitulation.

Le sieur de La Touche, enseigne d'infanterie, avait été suivant la capitulation envoyé à Mergui pour en donner avis à M. Du Bruant (14).

Le sieur de La Touche est revenu de Mergui à Pondichéry sur le navire le Coche, qui a hiverné audit Mergui depuis la retraite de M. Du Bruant, s'y est radoubé et y a négocié des marchandises fort avantageusement pour 3 600 livres (15).

Les quatre vaisseaux ayant mis à la voile de la rade de Siam le 1er novembre sont venus toucher à Malacca pour y prendre des vivres des Hollandais, et de là, ayant rencontré devant Paliacate la Normande qui revenait de Bengale, ils sont venus à Pondichéry le 10 février (16), où tous les Français ont été mis à terre, assistés pour les rafraîchissements par les [officiers] de la Compagnie.

Ils trouvèrent M. Du Bruant qui y était arrivé quelques jours auparavant.

[125v°] Mergui.

Sur les ordres du nouveau roi de Siam, M. Du Bruant ayant été attaqué à Mergui aussitôt après la révolution par les troupes siamoises et les habitants de la province de Ténassérim, et autres voisins, qui avaient tous été assemblés, s'est défendu jusqu'à l'extrémité, étant à découvert et dans un poste sans défense, en sorte qu'étant réduit à environ 30 hommes (17), et sans eau, la dernière de ses jarres ayant été cassée d'un coup de canon, il prit la résolution de passer de vive force au travers des ennemis, pour gagner le bord de la mer et essayer de se jeter dans des chaloupes que le sieur Changeon (18), capitaine d'un petit bâtiment dont le sieur de Beauregard, gouverneur de Mergui pour le roi de Siam (19), lui avait donné le commandement, tenait de plus près de terre qu'il pouvait pour avoir occasion d'assister les Français (20).

La chose fut exécutée, comme M. Du Bruant l'avait projeté, il passa sur le ventre des ennemis, leur tua beaucoup de monde et se [sauva lui vingtième ?], partie sur un bâtiment, et le sieur de Beauregard, avec le père d'Espagnac (21) et quelques officiers et soldats (22).

Les sieurs Hitton, capitaine d'infanterie (23), Cambiche, commissaire, Kerjulien, gentilhomme volontaire, et le sieur de Brécy, frère de l'ingénieur, avaient été tués dans des sorties sur les Siamois dont ils avaient fait grand carnage. Le sieur Sevin, lieutenant (24), et un autre officier, avaient été pris dans les mêmes occasions et dans des grandes avancées, et tués de sang froid par les Siamois.

[126r°] Le sieur Du Bruant étant dans un mauvais bâtiment appelé la Lorette (25), et avec des gens sans expérience de ces mers, avait été obligé de rester à une île du côté du Pégou, où il [vivait désarmé] avec ses gens, lorsqu'il vint mouiller à la même île un bâtiment de 200 tonneaux, appartenant au roi de Siam, pour le compte et [sous] commission de la Compagnie française, commandé par un nommé Duval, lequel s'était séparé du Coche allant de Pondichéry pour hiverner à Mergui (26).

M. Du Bruant s'étant mis dans la Lorette fut pris à Balassor à l'ancre, par deux vaisseaux anglais, prétendant que ce bâtiment appartenait au roi de Siam, avec lequel ils sont en guerre, ils ont renvoyé M. Du Bruant, ses gens et les marchandises à Pondichéry.

Le père d'Espagnac, les sieurs de Beauregard, de La Mare, ingénieur, du Halgouët, lieutenant de vaisseau et capitaine d'infanterie, sauvés dudit Mergui dans l'autre bâtiment (27), avec un sergent et quatre ou cinq soldats, manquant de vivres, abordèrent à la côte du Pégou, où ce sergent ayant été mis à terre, ceux du pays y ont attiré le père d'Espagnac et le sieur de Beauregard, l'un après l'autre, ils les ont retenus à terre, ce qu'ayant été aperçu par les sieurs de la Mare et du Halgouët, qui étaient demeurés à bord, ils ont quitté cette côte et sont venus à Arakan, où ayant été assistés abondamment de vivres et de présents de bagues à diamants par le sieur Péguchet, Français qui y est établi (28), ils se sont rendus à Pondichéry peu de jours après M. du Bruant.

[En marge] : On les retirera facilement du Pégou (29).

[126v°] Rapport de ce qui s'est passé à Pondichéry jusqu'au départ des vaisseaux la Normande et le Coche.

Les officiers et les troupes ayant été logés, il a été tenu un Conseil, où les capitaines et M. l'abbé de Lionne seulement ont été appelés (30).

Le sieur Walch a appris du secrétaire de M. Desfarges qu'il avait été résolu qu'il ne reviendrait point en France ni les troupes qu'après avoir reçu les ordres du roi, et que cependant il s'embarquerait avec les officiers et soldats sur le vaisseau l'Oriflamme et les trois vaisseaux de Siam (31) avec des [vivres] pour aller prendre Jonsalam (32), et que M. de l'Estrille reviendrait à Pondichéry en août ou septembre pour charger la marchandise de la Compagnie et revenir en France.

Il a été aussi résolu que les missionnaires et les jésuites demeureraient à Pondichéry jusqu'à de nouveaux ordres de France (33).

Il a été aussi résolu que le sieur de Beauchamp s'embarquerait sur la Normande pour venir rendre compte à la Cour de la part de M. Desfarges de ce qui s'était passé et [procurer] des ordres, le sieur Desfarges ayant ordonné aux capitaines des vaisseaux la Normande et le Coche de passer au cap de Bonne-Espérance où il croyait que se trouveraient des vaisseaux du roi pour Siam, afin de les empresser d'y aller (34).

Le père Royer, supérieur des jésuites, avait aussi [127r°] fait embarquer de sa part sur le vaisseau le Coche les pères Le Blanc et Colusson.

Le sieur Walch rapporte que les fortifications de Pondichéry étaient presque achevées ; elles consistent en un pentagone régulier, la muraille fort épaisse, faite toute de brique.

Il était aussi publié de sa connaissance que les pères jésuites étaient mal avec M. Desfarges devant et après la révolution, et qu'il ne leur a voulu donner aucune créance ni avis.

NOTES :

1 - Le jésuite Marcel Le Blanc était venu de Pondichéry au cap de Bonne-Espérance sur le navire le Coche, avait été capturé par les Hollandais et transféré avec les autres Français dans la prison de Middelbourg en Zélande. Il put rentrer en France dans le courant du mois de novembre 1689. Il publia en 1692 une Histoire de la révolution du royaume de Siam arrivée en l'année 1688 et de l'état présent des Indes en deux volumes. Nous n'avons pas trouvé trace de cette lettre qui apportait vraisemblablement des précisions sur le coup d'État de Phetracha et les déboires des Français. 

2 - Louis Laneau. On pourra lire une notice biographique de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Louis Laneau

3 - Le jésuite Pierre de Saint-Martin, l'un des quatorze jésuites-mathématiciens recrutés par le père Tachard. Il put quitter le Siam avec la garnison et mourut en mer peu après son départ. Tachard écrivait : … le père Saint-Martin expira en sortant de Siam ; sa mort fut aussi précieuse que sa vie avait été sainte par son zèle, par son recueillement intérieur et par ses continuelles mortifications. (Manuscrit B.N., Ms. Fr. 19030, Relation d'un voyage dans l'Inde (1690-1699), ff° 23/149r°-24/149v°). 

4 - Desfarges était venu au Siam avec ses trois fils, l'abbé, le chevalier et le marquis. L'abbé revint en France avec l'ambassade, le chevalier et le marquis demeurèrent avec leur père et périrent dans le naufrage de l'Oriflamme qui les ramenait en France. 

5 - Saint-Vandrille commandait notamment le détachement qui gardait la porte du palais du roi Naraï à Lopburi, poste où il fit montre d'un courage certain lors du coup d'État. Fait prisonnier par les Hollandais au cap de Bonne-Espérance, puis transféré à Middelbourg, il rédigea une relation des événements du Siam conservée aux Archives Nationales sous la cote Fr Anom C1/25 ff° 106-117 et intitulée Rapport au ministre sur les événements du Siam, par M. de Saint-Vandrille, neveu de M. d'Alvimare, pour remplacer un mémoire de ce dernier, égaré au Cap (Middelbourg, 30 décembre 1689). On pourra lire ce document sur ce site : La relation de Saint-Vandrille

6 - Cette tentative d'évasion de cinq ou six Français retenus à Louvo – dont les fils Desfarges – a été amplement rapportée dans la plupart des relations. Saint-Vandrille, qui était l'un des fugitifs, relate ainsi l'événement (A.N., C1 25 f° 111v°) : Nous fûmes pris par sept ou huit cents hommes à une lieue de Siam, après avoir passé trois ou quatre corps de garde. La faim et la fatigue nous obligèrent de nous rendre à composition, car quoique nous ne fussions que six, ils n'osèrent nous approcher que de fort loin, voyant que nous avions nos pistolets. Ils nous promirent tout ce que nous leur demandâmes, et lorsque nous y songions le moins, ils se jetèrent sur nous et après nous avoir noircis de coups, ils nous menèrent à Louvo attachés à la queue de leurs chevaux et ils ne discontinuèrent pas pendant le chemin de nous maltraiter. Le sieur Bressy, ingénieur, en mourut. Les Siamois présentèrent ce décès comme un malheureux accident : Aussitôt que les mandarins eurent connu que ce n'était pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que tous les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui. On fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut. (Lettre de Kosapan à M. de Brisacier datée du 27 décembre 1693, citée par Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 285). 

7 - Parti de France le 19 janvier 1688, le navire du roi l'Oriflamme de 750 tonneaux, amenait au Siam un renfort de 200 hommes de troupe, dont beaucoup avaient péri pendant la traversée. Il mouilla à la barre de Siam le 9 septembre 1688. Les trois navires mentionnés par Walch étaient le Siam, le Louvo et une barque que l'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok […] (A.N. A.N. Col. C1/24, f° 166r°) nomme le Rosaire. Selon Beauchamp, cette barque appartenait à Véret. C'était peut-être celle que François Martin appelait la Vérette dans ses mémoires ; toutefois d'après l'auteur de l'abrégé, cette embarcation aurait également été celle qui fut sérieusement endommagée, voire détruite par une ou deux explosions le 22 juin précédent, et il est peu vraisemblable qu'elle ait pu être remise en état pour faire un aussi long voyage. Peut-être faut-il davantage croire Vollant (Histoire de la révolution de Siam, 1691, p. 88) qui indique qu'il s'agissait d'un petit bâtiment qui, faisant voile à l'île de Bornéo et ayant été obligé de relâcher, était venu mouiller au pied de Bangkok deux jours avant la déclaration de la guerre. 

8 - Le texte orthographie Saint-Crist. On trouvera un récit détaillé de l'acte héroïque de cet officier dans la relation du père Le Blanc : Belle action du sieur Saint-Cry

9 - La mort de l'enseigne Fretteville fut accidentelle. Dans la relation manuscrite BN Ms. Fr. 8210, Beauchamp en donne les détails : … comme il sortait d'un des vaisseaux où tous les officiers allaient et venaient se promener et qu'il fut sur la planche d'où je ne faisais que de sortir, le vaisseau venant à éviter par un coup de marée laissa la planche de son côté qui tomba dans l'eau, le chevalier de Fretteville avec elle, que l'on ne revit plus au moment qu'il fut dans l'eau. (f° 555v°-556r°). Compte tenu du contexte trouble, de la coïncidence de cet accident avec l'arrivée de Mme Constance à Bangkok et des cupidités exacerbées par ses bijoux dont une partie avait été confiée à Fretteville, on peut se demander si cet accident n'avait pas été un peu provoqué, et dans quelle mesure Beauchamp lui-même n'avait pas un peu aidé l'officier à tomber dans l'eau... Le très probe chevalier, qui semble bien avoir été la seule personne honnête au milieu de cette brochette de canailles, aurait été un témoin fort embarrassant s'il avait éventé les filouteries du major. 

10 - Le Catalogue des prisonniers ecclésiastiques et laïques dans la prison d'enfer (Launay, op. cit., I, pp. 247 et suiv.) indique que plusieurs missionnaires étaient restés au Siam après le départ de la garnison française et avaient été emprisonnés. En 1690, étaient détenus Geffrard (Pierre Geffrard de Lespinay, 1643-1690), Antoine Monestier (1649-1690), Jacques Le Chevalier (1655-1691), Alexandre Pocquet (1655-1734), Étienne Manuel (1662-1693) et Charles Boisseret d'Estrechy (1652-1709). Un seul jésuite partageait leur sort : Charles de la Breuille (1653-1693). 

11 - Le sieur Delars, qui organisa la rocambolesque évasion de la veuve de Phaulkon et l'amena à Bangkok est mentionné dans la plupart des relations sous son nom de guerre, Sainte-Marie. 

12 - L'histoire des biens de Phaulkon et des bijoux de Mme Constance constitue un invraisemblable imbroglio. Il n'est pas un officier qui n'espère retourner en France avec une part du butin et il est bien difficile de démêler le vrai du faux, les uns et les autres déguisant la vérité et s'accusant mutuellement. Il semble qu'avant son arrestation, Mme Constance avait fait trois paquets de ses bijoux. Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer, et le troisième à l'officier Fretteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux et dangereux dépôt le remit à Beauchamp afin de les faire rendre à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, le général Desfarges, informé de cette commission, aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant que les Siamois ne lui auraient pas remboursé une somme de 400 pistoles que Phaulkon lui devait. Les Siamois ayant promis d'honorer cette dette, Desfarges aurait fait remettre les deux paquets au barcalon par l'intermédiaire de Véret. Connaissant la réputation plus que douteuse du chef du comptoir, on peut légitimement se demander si les bijoux ont jamais été rendus à leur propriétaire. Le contenu de ces deux paquets, révélé par Beauchamp, avait effectivement de quoi faire tourner les têtes : quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or. (Bibliothèque Nationale, manuscrit Fr 8210, f° 550r-550v). L'accusation à peine voilée de Vollant des Verquains qui indique que les paquets restitués ne renfermaient plus qu'à peine le tiers de leur contenu initial laisse à penser que certains se sont servis au passage.

Le sort du troisième paquet n'est pas plus clair. M. de Fretteville à qui il fut remis fut arrêté à Louvo lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp ici encore nous donne sa version : Quelques jours après Saint-Vandrille et M. Desfarges me vinrent trouver et me dirent qu'ils avaient sauvé des diamants que Mme Constance avait mis entre les mains de Fretteville, lorsqu'ils furent pris et fouillés quand on les ramena à Louvo, et que le chevalier Desfarges les avait, qu'ils me priaient de leur en faire donner leur part, puisque ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Je leur dis que je n'entrais point là-dedans, que c'était une chose qu'il fallait rendre à Mme Constance, et qu'il était indigne à des gens comme eux de vouloir profiter de son malheur. Comme Saint-Vandrille vit que je ne donnais point dans sa proposition, il en parla à M. Desfarges, qui lui dit que c'était infâme à lui de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu, et que s'il faisait son devoir, il le ferait mettre dans un cul de basse-fosse. Aussitôt il fit appeler le chevalier son fils, qu'il gronda très fort de ce qu'il ne lui avait rien dit de ces diamants, lui ordonna de les remettre entre les mains de Fretteville, puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés, et à Fretteville de les rendre à Mme Constance aussitôt qu'il pourrait, et que si les uns et les autres manquaient à la moindre de ces choses, il les mettrait tous en prison et commencerait par son fils. (Bibliothèque Nationale, manuscrit Fr 8210, f° 550v-551r). Les protestations vertueuses de Beauchamp ne suffisent pas pour nous convaincre. Quant à la famille Desfarges, à Beauchamp, à Saint-Vandrille, à Véret, il est plus que probable qu'ils ont tous plus ou moins participé au pillage des biens de Mme Phaulkon. 

13 - Les témoignages divergent quant aux résultats de cette consultation. Le père Le Blanc et Saint-Vandrille s'accordent sur le chiffre de deux voix en faveur du renvoi de Mme Constance, sans donner de nom. Une relation anonyme conservée aux Archives Nationales de Paris, intitulée Relation de ce qui s'est passé à Louvo [...], donne un résultat de deux voix, celle de Desfarges et celle de la Roche du Vigeay. Le père d'Orléans, s'appuyant sur des témoignages de jésuites, indique également deux voix et nomme les deux fils Desfarges. Beauchamp affirme vertueusement qu'il aurait préféré périr que de rendre Mme Constance, et indique cinq votes en faveur du renvoi, citant les noms des deux fils Desfarges, de M. de la Roche Vigeay et de Vollant des Verquains. Ce nouveau petit coup bas n'est pas forcément crédible, l'inimitié étant grande entre l'ingénieur et le major de Bangkok. Quant à François Martin, qui n'était pas présent et s'appuyait sur on ne sait quels témoignages, il parle comme Beauchamp de quatre avis contraires, et cite les deux fils Desfarges, un officier qui touchait le général d'une alliance de loin, (sans doute la Roche du Vigeay) et un autre qu'il avait attaché à son parti (et qui pourrait bien être Beauchamp). 

14 - L'enseigne La Touche a laissé une relation du coup d'État de Siam qu'on pourra lire sur ce site : La relation de La Touche

15 - François Martin note dans ses Mémoires (1934, III, p. 2) : Les habitants de Mergui et de Ténassérim, sur l'assurance qu'on leur donna qu'il n'y avait rien à craindre pour eux de venir au bord, il y passa des marchands qui y traitèrent des marchandises qu'on avait chargées à Pondichéry et qui étaient destinées pour Siam. Il y eut un profit raisonnable dessus. 

16 - Le 8 février, selon François Martin (op. cit., III, p. 2). 

17 - Le chiffre paraît très sous-évalué. Du Bruant était parti investir Mergui avec trois compagnies. Le père Le Blanc précisait : M. du Bruant partit de Bangkok vers le milieu de février de la même année 1688, avec un détachement de 120 hommes en trois compagnies sous les sieurs du Halgouët, Hiton et de Launay, capitaines, pour aller prendre possession de Mergui. (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, II, p. 263). Vollant des Verquains confirmait ce chiffre de trois compagnies françaises composées de 40 hommes chacune. (Histoire de la révolution de Siam, 1691, pp. 9-10). La Touche, qui faisait partie de la garnison, notait : Nous étions arrivés à Mergui le 27 mars 1688, trois compagnies qui faisaient 90 hommes, sous le commandement de M. Du Bruant (Bayerische StaatsBibliothek, BSB Cod.gall. 730, f° 13r°). Mais peut-être La Touche ne comptait pas les officiers qui encadraient les compagnies. Quoi qu'il en soit, il paraît improbable que les deux tiers de la garnison ait été tués dans les escarmouches. Le chiffre de 70 ou 72 hommes, tant officiers que soldats, donné par La Touche paraît plus crédible (op. cit., f° 15r°). 

18 - Ce sieur Changeon, ou Chanjon, capitaine de la Compagnie des Indes, est cité par François Martin (op. cit., II, p. 538) dans son Journal de mai 1688. Il se trouvait à Mergui au début de l'année 1688, et avait reçu l'ordre de commander un navire vers la cour de Perse. Il fut au dernier moment dépossédé de son commandement au profit d'un aventurier nommé Boyer, qui, par son incompétence, causa l'échec de l'expédition. 

19 - Le jeune Beauregard était arrivé au Siam avec l'ambassade du chevalier de Chaumont. Il n'était alors qu'un cadet. Remarqué par Phaulkon, il fut nommé gouverneur de Bangkok, puis de Mergui, et honoré du titre prestigieux d'Okphra, l'un des plus élevés dans la hiérarchie siamoise. On pourra consulter sur ce site la page qui lui est consacrée : Beauregard

20 - Ce navire était une frégate du roi de Siam armée de 24 canons nommée l'Aigle noir que les Français avaient rebaptisée le Mergui

21 - Pierre d'Espagnac (1650-1689 ?) était l'un des 14 jésuites-mathématiciens envoyés par Louis XIV au roi Naraï. 

22 - Le texte n'est pas clair. Il y avait en fait deux navires : le Mergui et un petit navire anglais d'un particulier de Madras (Le Blanc, op. cit., II, p. 282) dont Du Bruant avait réussi à s'emparer. La garnison se répartit sur ces deux vaisseaux, Du Bruant sur le Mergui, Beauregard, le père d'Espagnac et quelques soldats et officiers sur le navire anglais dont le nom n'est cité dans aucune relation. 

23 - Hitton figure sur la Liste des Officiers choisis par le Roi pour commander les Compagnies d'Infanterie que sa Majesté envoie à Siam (AN Col. C1/27 f° 46r° et suiv.) en qualité de capitaine de la 6ème compagnie. 

24 - Le chevalier Sevin figure sur la Liste des Officiers choisis par le Roi pour commander les Compagnies d'Infanterie que sa Majesté envoie à Siam (AN Col. C1/27 f° 46r° et suiv.) en qualité d'enseigne de la 1ère compagnie. 

25 - Il y a ici manifestement une erreur. Le mauvais bâtiment évoqué n'était pas la Lorette, mais le Mergui. Ce n'est que plus tard que Du Bruant embarquera sur le Notre-Dame-de-Lorette, navire évoqué dans la suite du paragraphe. 

26 - Le Notre-Dame-de-Lorette, un navire de la Compagnie des Indes, commandé par le sieur Duval. Ce navire, qui avait été acheté au Siam par la Compagnie, partit de ce pays le 25 février 1688 à destination de Surate, mais il ne put doubler le cap Comorin et relâcha à Pondichéry. Quelque temps après, le chef du comptoir, François Martin, l'expédia, au Bengale et c'est pendant la traversée qu'il rencontra le Mergui. (Julien Sottas, Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, 1905, p. 152, note 1). 

27 - Le navire anglais dont les Français s'étaient emparés à Mergui. Voir note 21. 

28 - Le père Le Blanc parle d'un Français nommé Le Duc, qui était ministre général du royaume. (op. cit., II, pp. 317-318). 

29 - Cette annotation en marge est optimiste. Non seulement on ne les retira pas du Pégou, mais il est très possible qu'ils y finirent leurs jours. François Martin notait dans ses Mémoires d'avril 1689 (op. cit., III, pp. 35-36) : On eut avis par des lettres d'un marchand particulier qui était au Pégou que le révérend père d'Espagnac, le sieur de Beauregard et les autres Français qui y avaient été arrêtés au voyage de M. de Bruant à la baie avaient été condamnés à la mort comme ennemis de l'État, accusés d'avoir envoyé des vaisseaux de Mergui faire des courses sur les sujets du roi d'Ava dont le Pégou dépend, d'en avoir pris et d'avoir fait main basse sur quelques-uns. Ils trouvèrent pourtant des gens qui représentèrent qu'ils étaient Français qui se retiraient de Siam après une guerre déclarée des gens du pays contre leur nation, qu'ils n'avaient aucun dessein et n'avaient point de part à ce qui avait été entrepris contre le royaume de Pégou et qu'ils y étaient venus chercher des vivres dont ils manquaient en les payant, que c'était là tout leur crime. Il y a apparence que le Conseil qui les avait condamnés fit attention sur ce qu'ils avaient fait représenter, il s'adoucit, la sentence de mort fut commuée en un esclavage perpétuel ; ils furent séparés ensuite et envoyés dans les terres, éloignés les uns des autres sans pouvoir se communiquer que par quelques lettres qu'ils hasardaient lorsqu'ils en trouvaient l'occasion pour se donner réciproquement de leurs nouvelles. Le marchand particulier qui écrivait donnait avis qu'on pouvait les retirer par un envoyé et des présents au roi d'Ava. Et dans les Mémoires de mars 1692 (p. 198) : Nous reçûmes des lettres de Pégou de la mort du père d'Espagnac, jésuite, et de celle du sieur de Beauregard ; il y avait déjà du temps que l'on en avait écrit, mais sans beaucoup d'assurance ; il n'y eut pas lieu d'en douter à présent ; ils avaient succombé à la misère où ils étaient réduits. 

30 - À propos de ce conseil où se décida l'expédition de Phuket, François Martin note dans ses Mémoires (op. cit., III, p. 27) : M. Desfarges fit assembler le Conseil le 6 [février 1689] ; les personnes qui le composèrent furent le général, M. de Bruant, M. de Vertesalles, M. de l'Estrille, capitaine du navire l'Oriflamme, M. de la Salle, commissaire général. Je fus de l'assemblée ainsi que le sieur J.-B. Martin, second du comptoir. Le sieur Véret y entra aussi avec le sieur de la Mare, ingénieur. Et plus loin (p. 31) : Lorsque le conseil fut tenu, on fit promettre aux personnes qui y avaient assisté de ne rien révéler de ce qui s'y était passé, mais l'humeur naturelle du Français prévalut sur la défense. Le dessein du voyage devenu public dans Pondichéry deux heures après la descente à terre de M. de l'Estrille, réveilla les contestations. 

31 - Outre l'Oriflamme, il n'y avait que deux navires : le Siam et le Louvo. François Martin note dans ses Mémoires (op. cit., III, p. 37) : … le général devait passer sur l'Oriflamme, M. de Bruant sur le navire le Siam et M. de Vertesalle sur le Louvo, les troupes dispersées suivant la grandeur des navires. Le révérend père Thionville, jésuite, fut de l'embarquement ainsi que M. Ferreux de la mission de Siam. Par ailleurs, un autre navire de la Compagnie des Indes, le Saint-Nicolas devait être chargé de vivres et envoyé à Phuket pour ravitailler les troupes. 

32 - Junk Ceylon, ancien nom de l'île de Phuket, dans le sud de la Thaïlande. 

33 - Le père Tachard, arrivé à Pondichéry en août 1690 avec l'escadre Duquesne-Guitton, écrivait : Des treize jésuites que j'avais laissés à Siam, je n'en retrouvai que trois qui furent les pères Le Royer, Richaud et Dolu, les autres étaient répandus en divers endroits des Indes. (Manuscrit BN Ms. Fr. 19030, f° 23 - 149r°). 

34 - Les deux navires, qui ignoraient que la guerre avait été déclarée entre la France et les Provinces-Unies, furent capturés par les Hollandais lors de leur escale au cap de Bonne-Espérance, puis détenus à Middelbourg, en Hollande. 

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