LETTRE DU 15 JANVIER 1690

Monsieur,

Page des Lettres sur les matières du temps

Quoique l'affaire de Siam dont j'ai promis de vous entretenir ne paraisse pas avoir beaucoup de rapport avec celles qui sont le sujet ordinaire de ces lettres, et que les incidents qui arrivent dans des pays si éloignés nous touchent peu en comparaison de ce qui se passe autour de nous, cependant comme cette affaire nous est devenue familière par tant de relations publiques qui nous ont instruits des mœurs, des coutumes et des intérêts de ce pays-là, et que d'ailleurs, à l'examiner de près, on y trouve des enchaînements et de grandes liaisons avec les intérêts de nos voisins et avec les nôtres, j'ai cru qu'il était à propos de n'y passer pas si légèrement et qu'elle méritait qu'on y donnât une juste étendue, en parcourant les commencements, les progrès et la fin d'une entreprise qui a tant fait d'éclat. Peut-être même que cette variété sera plus agréable au goût du public. On y verra un mélange assez curieux d'intérêts de commerce, d'État et de religion, car on sait aujourd'hui faire marcher toutes ces choses à la fois avec plus de raffinement que dans les siècles précédents, et il semble que la politique qui les dirige a été ingénieuse à trouver de nouvelles routes à mesure qu'on a découvert des pays nouveaux et des terres inconnues. Il ne s'agissait pas moins que de convertir un roi païen, dont l'exemple devait entraîner celui de tout un grand royaume, et de gagner en même temps, avec sa confiance, la possession de ses forteresses et de ses postes les plus importants, c'est-à-dire d'acquérir un pied assez puissant dans les Indes pour y rendre le nom Français redoutable aux autres nations, de même qu'il l'était alors en Europe. Les commencements en ont été heureux et magnifiques. Si la fin a fauché tout d'un coup de si belles espérances, ce malheur ne diminue rien de la grandeur du projet.

C'est le fort des humains d'agir et d'entreprendre,
Une suprême loi conduit l'événement.

Je commencerai par une narration la plus brève qu'il me sera possible de ce qui s'est passé de plus remarquable dans l'exécution de ce vaste dessein, avant que d'en venir à la révolution qui l'a fait échouer, afin que présentant aux yeux des lecteurs une idée générale de l'affaire, on la puisse envisager plus facilement dans toute son étendue.

Quand on examine les Mémoires qui ont été publiés sur ce sujet, il paraît que l'espérance de cette entreprise a été fondée principalement sur ces trois choses :

Au premier égard, la trêve conclue en 1684 (1) avait mis la Cour de France en état de pousser ses anciens projets et d'en former et exécuter de nouveaux avec moins d'obstacles que jamais. Les réformés de ce royaume en sentirent les effets l'année suivante par la révocation des édits (2), après tous les autres moyens qu'on avait mis en usage pour en aplanir et forcer les difficultés. On jugeait à propos de finir cette affaire avant que de passer à d'autres entreprises qui ne menaçaient pas moins tous les États réformés, s'il en fallait juger par ces éloges qu'on faisait retentir, Que Dieu avait donné ce grand roi à l'Europe pour être le défenseur et le restaurateur de la vraie foi. On passait même plus avant, car on réservait à ce monarque la gloire d'abattre l'empire turc en l'assurant qu'il était destiné suivant toutes les prophéties à la destruction du mahométisme (3). Cette prophétie, dans la bouche d'un confesseur de Sa Majesté aussi accrédité qu'est celui-ci, signifiait sans doute beaucoup plus que dans la bouche d'un autre. La suite a fait voir ce qu'on méditait alors contre l'Allemagne et contre ses voisins, et les vues qu'on avait du côté du Rhin pour s'assurer d'un puissant suffrage dans l'Empire. L'Angleterre, bien loin d'être un obstacle, donnait les mains à tout et fournissait même de nouveaux sujets d'espérance, par le grand crédit du duc d'York, lequel ayant succédé en 1685 au roi Charles son frère, serra de plus fort les nœuds de cette union. D'ailleurs, l'affaire survenue à Banten et le démêlé qui s'en était ensuivi entre les Compagnies anglaise et hollandaise (4) faisait naître un nouveau prétexte pour agir contre les Provinces-Unies, aussi prenait-on soin de le cultiver, comme une semence propre à éclore en son temps. Ainsi, tout semblait alors concourir aux vastes desseins que la Cour de France méditait. Quoi qu'il en soit, c'est au milieu de ces conjonctures qu'elle embrassa, avec plus de chaleur qu'elle n'avait fait jusqu'alors, la résolution de soutenir et d'agrandir son commerce dans les Indes, de s'y acquérir une puissante retraite, et en un mot de s'y mettre en état de protéger ses amis et de nuire à ses ennemis.

Les bonnes dispositions où était alors le roi de Siam favorisaient extrêmement ce projet. Il donnait un libre accès en son palais à tous les étrangers, il permettait aux missionnaires catholiques et s'y établir et d'y exercer leurs fonctions, mais par-dessus tout cela, il était si avantageusement prévenu de la grandeur du roi de France, qu'il avait été jusqu'à rechercher son amitié en lui envoyant des ambassadeurs dès l'année 1681, desquels n'ayant point reçu de nouvelles depuis leur départ (parce qu'ils étaient péris dans un naufrage, ainsi qu'on l'a appris dans la suite), il avait fait dépêcher de nouveau deux mandarins avec M. le Vachet, prêtre des Missions Étrangères, pour en apprendre des nouvelles (5). On lui avait fait entendre quel était le pouvoir de ce monarque en Europe, et que l'ayant pour ami et pour allié, il en pouvait attendre un grand secours en cas de besoin, qu'il en serait même beaucoup plus craint et considéré de tous les Européens qui avaient des établissements dans les Indes, et particulièrement des Hollandais, avec lesquels il appréhendait alors d'entrer dans quelque démêlé, et qu'ils ne vinssent à se saisir de l'embouchure de sa rivière pour se rendre maîtres du commerce (au moins les Français en parlaient ainsi) (6). On l'avait même disposé à faire passer ces ambassadeurs à Rome, afin de lier correspondance avec le Pape, dont il avait reçu un bref par l'évêque d'Héliopolis, et c'est ce qui faisait concevoir une grande espérance de la conversion de ce prince, et ensuite de celle de son royaume, où l'on se flattait que son pouvoir très absolu obligerait ses peuples à suivre aveuglément son exemple (7).

Mais le principal fondement de ces espérances et le grand mobile de la persuasion du roi de Siam était le seigneur Constance, qui possédait entièrement la faveur de son maître, duquel comme du principal personnage de la catastrophe qui est arrivée, il est à propos de dire quelque chose de plus particulier.

Il s'appelait Constantin Phaulkon, et c'est ainsi qu'il signait, quoique connu dans le pays sous le nom et dignité d'Oya Vitchaigen (8). Il était grec de nation, né à Céphalonie d'un noble vénitien (9). Le mauvais état des affaires de sa Maison l'obligea vers l'année 1660 de passer en Angleterre âgé seulement de 12 ans, et de se mettre au service de la Compagnie d'Orient. C'est pas ce moyen qu'il eut occasion de s'établir à Siam, où quelques années après il quitta ce service pour négocier en son particulier. Mais il fut malheureux et fit naufrage par trois fois. À la dernière, accable de tristesse et de fatigue, il se coucha sur le rivage. Alors, soit qu'il fût endormi ou éveillé, (car il a protesté au père Tachard qu'il ne le savait pas lui-même), il crut voir une personne pleine de majesté, qui le regardant d'un œil riant, lui dit avec beaucoup de douceur : — Retourne, retourne sur tes pas. Le lendemain, se promenant au bord de la mer et rêvant à cette vision extraordinaire, qui était un présage de sa grandeur future, et au jugement de quelques personnes, un pierre d'attente

Pour l'élever un jour aux honneurs immortels,

il vit venir à lui un homme qu'un pareil accident avait jeté sur cette côté, mais n'ayant rien pu sauver que sa vie. C'était un ambassadeur de Siam qui revenait de Perse. Le sieur Constance, touché de son malheur, s'offrit de le ramener à la Cour, avec l'argent qui lui restait (car il avait sauvé la valeur de 2 000 écus). La reconnaissance de l'ambassadeur le fit connaître au barcalon, qui est le Premier ministre du royaume. Ce ministre le prit à son service et le fit connaître au roi, lequel ayant éprouvé sa fidélité et sa capacité, le prit en affection, et après la mort du barcalon, le voulut mettre en sa place. Mais il s'en excusa, se contentant de posséder en effet toute l'autorité, avec les bonnes grâces du roi, sans s'attirer l'envie de cette première dignité, quoique d'ailleurs il vécût avec beaucoup de splendeur, et que même il eût chez lui une garde de 24 Européens pour la sûreté de sa personne. Mais la principale circonstance de son élévation fut qu'ayant conservé jusqu'alors les sentiments de la religion protestante dans laquelle il avait été élevé parmi les Anglais, sa conquête parut digne des soins des pères Thomas et Maldonat, jésuites (10), lesquels y travaillèrent avec tant de zèle qu'ils en vinrent à bout, en sorte qu'il devint bientôt l'un des frères de la Société, car c'est ainsi qu'il les appelait. En quoi, si cette Société a eu l'avantage de se ménager un puissant appui, lui, de son côté, qui était étranger et dont toute la fortune n'avait d'autre soutien que l'amitié de son maître, n'était pas marri sans doute de s'appuyer le crédit d'un corps si considérable, comme la suite l'a fait voir. On lui avait ouvert les yeux, et il était habile, vigilant et attentif à tout ce qui pouvait contribuer à ses desseins. On en peut croire la remarque de l'auteur du Journal qui dit qu'en un mot, c'était un drôle qui aurait eu de l'esprit à Versailles (11).

Par toutes ces circonstances, il est facile de juger combien naturellement et nécessairement les pères jésuites entraient dans l'exécution de ce projet, qui était déjà en quelque manière leur ouvrage, et qui avait besoin d'eux pour cultiver l'esprit d'un ministre leur confrère, et l'âme de cette grande entreprise. D'ailleurs, on n'y pouvait pas employer des gens plus habiles, plus diligents ni plus attachés par leur propre intérêt à faire réussir cette affaire, laquelle devait acquérir à leur ordre une nouvelle gloire et un nouveau crédit à la Cour de France aussi bien qu'en celle de Rome, qui sont aujourd'hui les deux pôles de leurs vastes desseins. Chacun sait quel est leur talent pour les conversions, et comment ils savent s'insinuer chez les grands et parmi les peuples et manier les ressorts qui meuvent les uns et les autres. Le cardinal d'Ossat (12) les regardait de son temps comme des gens qui étaient utiles, mais aussi qui étaient à craindre et à ménager, comme étant tenus pour les plus éminents en doctrine et instruction de la jeunesse, et défense de la religion catholique et de l'autorité du Saint Siège ; et comme ayant eux seuls plus d'industrie, de dextérité et de moyen pour contenir les peuples en l'obéissance et dévotion que les sujets doivent à leur roi, que n'ont possible tous les autres ordres et religions ensemble. D'ailleurs, étant prudents et accorts, aimant leur sûreté et profit, et sachant très bien connaître où il gît (13). Depuis ce temps-là, ils n'ont rien diminué de ces grands talents, au contraire, ils ont su les faire profiter avec un merveilleux accroissement, selon la louange qu'un poète leur donne :

Leur sainte ambition et leur zèle s'étend
Du bout de l'Orient au bout de l'Occident ;
Et dans tous les climats que le soleil éclaire,
Se faisant tout à tous, de tout font leur affaire (14).

C'est sur cela qu'on les accuse de courir à grands pas à la monarchie universelle, non à la manière des anciens Romains, mais selon la politique de ceux qui leur ont succédé, c'est-à-dire que de même que Rome a su établir un empire sur les autres empires, eux aussi aspirent à devenir les intelligences motrices de ce grand tout, en se rendant les liens nécessaires de la mutuelle correspondance des uns et des autres, et à faire en sorte que leur Société croissant avec l'Église, l'une et l'autre n'aient plus d'autres bornes que celles de l'univers. Mais sans vouloir pénétrer le secret de leurs desseins, on ne peut s'empêcher de convenir que leur Société est une académie pratique à l'égard des sciences, dont les autres académies n'ont en comparaison que la théorie, puisqu'elle a trouvé le moyen de s'ouvrir le chemin des Indes et de s'y faire des établissements considérables par le canal des sciences jusqu'à s'ériger un Tribunal des Mathématiques dans le vaste empire de la Chine, lequel Tribunal a ses présidents qui se succèdent les uns aux autres, comme nous voyons qu'en dernier lieu le père Grimaldi a été choisi pour succéder au père Verbiest, mort le 28 janvier 1688, aux funérailles duquel deux des principaux mandarins assistèrent de la part de l'empereur, et apportèrent un éloge écrit de sa main, qui fut attaché au cercueil ; et les relations (15) qui nous ont appris ce détail n'ont pas oublié de marquer que le père Grimaldi lui a succédé en la charge de président du Tribunal des Mathématiques, ce qui fait voir que les sciences acquièrent entre leurs mains des droits utiles et des privilèges tout particuliers, comme si, dès ce moment, elles devenaient de leur juridiction et de leur domaine. Il ne faut dont pas s'étonner si le roi leur a confié une entreprise si avantageuse à la religion et aux sciences en les envoyant à Siam avec le passeport et la qualité de ses mathématiciens (16). On verra dans la suite de quelle manière ils s'en sont fait honneur dans les deux Cours. Il suffit de placer ici cet échantillon du père Tachard dans le remerciement qu'il en fit au roi : que c'est pas la piété, par la puissance et par la sagesse de Sa Majesté que le ciel a destiné d'établir le seul vrai culte de la divinité dans toute la terre ; et que c'est pour cela que la sagesse suprême qui fit connaître autrefois aux peuples d'Orient Jésus-Christ naissant et mourant, pour une nouvelle étoile et par une éclipse extraordinaire, a voulu qu'entre mille glorieux avantages dont elle comble tous les jours le règne de Sa Majesté, ce fût par son moyen que les cieux annonçassent en ce temps-ci la gloire de Dieu d'une façon particulière.

Quant à ce qui s'est passé dans l'exécution de cette entreprise, les deux mandarins envoyés par le barcalon dont il a été parlé ci-dessus, étant arrivés à la Cour de France, le roi prit la résolution, sur les avances que faisait celui de Siam, et dans l'espérance que ce prince se ferait chrétien si on lui envoyait un ambassadeur, de faire partir M. le chevalier de Chaumont en cette qualité, avec M. l'abbé de Choisy, lequel devait demeurer en la même qualité auprès du roi de Siam jusqu'à son baptême en cas qu'il se convertît. Outre cela, six jésuites français furent choisis dans le collège de Louis-le-Grand pour passer à la Chine par cette voie en qualité de Mathématiciens de Sa Majesté dans les Indes (17), mais ce ne fut pas sans les charger de quelques instructions pour Siam, comme la suite l'a fait voir.

Cette ambassade fut accompagnée de présents magnifiques et de tout ce qui la pouvait rendre éclatante et agréable dans une Cour étrangère, où il s'agissait de soutenir les impressions avantageuses qu'on y avait données de la grandeur de la France. Les deux vaisseaux destinés pour cet effet mirent à la voile à la rade de Brest le 3 mars 1685, et le 23 septembre suivant ils mouillèrent à trois lieues de la barre de Siam, qui est un banc de vase qu'on trouve à l'embouchure de la rivière.

La réception se fit pareillement avec tous les agréments, honneurs et distinctions que M. le chevalier de Chaumont pouvait souhaiter. Le principal point de sa commission, qui regardait la conversion du roi de Siam, ne trouva pas à la vérité les dispositions dont on s'était flatté. Quelques bonnes intentions qu'eût le sieur Constance à cet égard, il fit ce qu'il put pour en détourner la proposition. M. de Chaumont ne laissa pas d'y insister dans sa harangue en disant : Que la plus agréable nouvelle qu'il pût porter au roi son maître, était que le roi de Siam, persuadé de la vérité, se faisait instruire dans la religion chrétienne (18). Mais ce prince fit répondre quelques jours après par son ministre qu'il était bien fâché que le roi de France, son bon ami, lui proposât une chose si difficile, et dont il n'avait pas la moindre connaissance ; qu'il s'en rapportait lui-même à la sagesse du roi très chrétien, afin qu'il jugeât de l'importance et de la difficulté qui se rencontrait dans une affaire aussi délicate qu'était le changement d'une religion reçue et suivie dans tout son royaume sans discontinuation depuis 2229 ans (19).

Cet obstacle qu'on trouva sur ce premier point en fit moins rencontrer dans les autres. Selon la remarque du Journal, qu'on devait insister d'abord sur la religion, afin que si on n'obtenait rien sur ce point-là, on se fît accorder amplement tout le reste (20), et c'est ce qui arriva, car on obtint plusieurs avantages considérables pour le commerce de la Compagnie française, par un traité particulier, une entière protection pour la religion, et de grands privilèges pour les missionnaires apostoliques, savoir : 1. Liberté de prêcher la loi de Dieu, à condition de n'insinuer aucune nouveauté contraire au gouvernement et aux lois du pays. 2. Permission d'enseigner les naturels du royaume à leur volonté en quelque science que ce fût, et de les recevoir dans leurs couvents, écoles et habitations, avec les mêmes privilèges des autres couvents de Siam, en enseignant les sciences, lois et autres études qui ne sont point contraires au gouvernement et aux lois du royaume à peine, comme au précédent article, de se voir déchus du privilège, et le coupable renvoyé en France sans pouvoir jamais retourner à Siam sur peine de la vie. 3. Exemption de service les dimanches et jours de fête pour les Siamois qui se feraient chrétiens et autres grâces de cette nature contenues dans le traité fait à Louvo, le 10 décembre 1685, entre M. de Chaumont et M. Constance au nom des deux rois (21). On prit outre cela de grandes résolutions et liaisons pour l'avenir, et même on trouva moyen de faire passer pour des grâces la plupart des choses qu'on avait à demander (22). M. le chevalier de Forbin fut retenu au service du roi de Siam (23). Il retint aussi un ingénieur pour fortifier ses places (24), lequel M. de Chaumont lui avait offert sur ce qu'il avait trouvé ces places en mauvais état, et il se chargea de le faire approuver en France, ce qui sans doute ne lui fut pas difficile, aussi était-ce une galanterie qu'il fit au roi de Siam.

Quant aux pères mathématiciens, ils furent reçus du roi avec des marques d'estime et de bienveillance (25), et dès que M. Constance lui eut fait connaître leurs manières et les vues qui les faisaient agir, ce prince les a favorisés en toutes rencontres, malgré les mauvaises impressions qu'on avait tâché de lui donner des jésuites. Ils furent admis à une audience particulière à Louvo, dans laquelle ils présentèrent leur harangue au roi, pour lui faire entendre le sujet de leur voyage, et pour lui insinuer en même temps ce que Louis le Grand faisait en faveur des sciences, jusqu'à leur élever des observatoires superbes, et à donner son auguste nom au collège de la Compagnie dans lequel on les enseigne. Qu'il les avait cultivées dès leur jeunesse, et particulièrement l'astronomie, qui est plus conforme à leurs inclinations, parce qu'elle porte leurs esprits à penser souvent au ciel, le séjour des bienheureux, et leur véritable patrie. Ils savaient que cet exemple était d'un grand poids sur l'esprit du roi de Siam. Aussi la harangue produit son effet. M. Constance fit goûter au roi un projet qu'il méditait depuis longtemps, de faire bâtir un observatoire à l'imitation de ceux de Paris et de Pékin, et de le donner aux pères de la Compagnie de Jésus, et pour cet effet de faire venir au plus tôt à Siam douze jésuites mathématiciens.

Le père Tachard fut nommé pour aller presser en France cette affaire, qui paraissait d'une extrême conséquence pour la religion (26). Outre l'observatoire, M. Constance communiqua une autre vue, de faire encore bâtir une Maison des Jésuites, où l'on menât autant qu'il se pourrait la vie austère et retirée des talapoins, qui sont les religieux de ce pays-là, qu'on prît leur habit, qu'on les vît souvent et qu'on tâchât d'en attirer quelqu'un à la religion chrétienne, parce qu'on savait combien cette conduite avait réussi aux jésuites portugais qui sont à Maduré vers Bengale. Après cela, le roi leur fit l'honneur d'observer une éclipse de lune avec eux dans son palais le 11 décembre, et tandis qu'on lui expliquait diverses questions d'astronomie, il les fit régaler d'un présent de six soutanes et d'autant de manteaux de satin à fleurs. Il leur permit de se lever et d'être debout en sa présence, faveur rare et très singulière. Il fit régaler en particulier le père Tachard de deux fort beaux crucifix (27), avec ordre d'en présenter un au père de La Chaize, et de lui dire qu'il ne pouvait lui rendre un service plus agréable, ni plus utile à son État, qu'en obtenant du roi douze mathématiciens, et qu'à leur arrivée, ils trouveraient à Louvo un observatoire, une maison et une église aussi bien qu'à Siam (28). Enfin, il recommanda au même père Tachard les ambassadeurs qu'il envoyait en France, comme étant peu instruits des manières de l'Europe, et qu'il comptait fort sur ses bons conseils et sur tous les bons offices qu'il leur rendrait. M. Constance lui remit en même temps une lettre pour le père de la Chaize dans laquelle il l'informait de tout ce détail, et qu'il avait chargé le père Tachard de certaines affaires qu'il devait communiquer à Sa Paternité. À quoi il ajoute : Si les six pères mathématiciens et mes frères, ont été capables de faire de si belles choses en deux mois, que n'en feront pas cinquante ou davantage dans l'espace de 20 années (29).

Voilà quel fut le succès du premier voyage auquel les pères jésuites, qui ne paraissaient destinés que pour la Chine, eurent bonne part, comme l'on voit. M. l'abbé de Choisy, lequel le roi appelait le talapoin français, n'ayant plus occasion de demeurer à Siam puisque la conversion du roi n'avait point eu d'effet, devait aller à Rome pour porter de sa part quelques présents au pape, et le roi lui-même le lui avait fait espérer. Mais les présent ne s'étant pas trouvés assez convenables pour la magnificence d'un si grand roi, cet honneur fut réservé au père Tachard à son second voyage. Cependant, pour les consoler en quelque manière sur la conversion qui avait manqué, M. COnstance rapporta à l'ambassadeur que le roi, en plein Conseil, avait dit ces paroles : Le roi de France a pour moi une amitié désintéressée. Il m'envoie proposer de me faire chrétien ; quel intérêt y a-t-il ? Il demande que je m'instruise de sa religion ; il ne faut pas le mécontenter, il faut le faire, et voir (30). La même chose fut confirmée par le barcalon, lequel apparemment pour faire sa cour, en parla encore plus fortement, et dit que la religion des pagodes était près de sa fin. Mais selon la remarque du Journal, on n'était pas assez innocent pour croire cela tout droit. Au reste, les présents pour la Cour de France furent magnifiques, mais beaucoup plus à estimer par les Chroniques du royaume de Siam et par les livres de l'histoire de la Chine que le roi avait pris soin de ramasser avec une grande dépense, et qu'il voulut bien donner aux missionnaires pour les traduire en français, afin d'en régaler le roi de France, son bon ami. Tout étant prêt pour l'embarquement, on partit de la barre de Siam le 22 décembre, et on arriva à Brest le 18 juin 1686.

La suite a mieux fait connaître le progrès de ces négociations, et des importants projets des deux monarques pour la religion et pour le commerce (31).. Car après la réception faite en France aux ambassadeurs de Siam, avec tout l'éclat et splendeur imaginable, la Cour prit la résolution, en les renvoyant, de faire embarquer des troupes sous le commandement de M. Desfarges, pour le service du roi de Siam. Deux envoyés extraordinaires furent chargés de nouvelles instructions, et le père Tachard de les accompagner avec 14 pères mathématiciens selon la demande du roi de Siam (32). Les ambassadeurs siamois avaient eu ordre de prier le père de La Chaize de s'intéresser auprès de Sa Majesté et de se joindre à eux pour obtenir cette grâce si souhaitée du roi leur maître. Et le père Tachard ajoute : que ce père prit volontiers la commission d'en parler au roi, et qu'il ne lui fut pas si difficile d'obtenir cette grâce d'un monarque si zélé pour la religion. On voit par là de quel prix les pères étaient dans les deux Cours. Les deux lettres suivantes le marquent encore mieux. Elles sont toutes deux écrites au roi de Siam.

La première est du roi de France du 20 janvier 1687. Elle contient la satisfaction de Sa Majesté sur l'envoi et bonne conduite des ambassadeurs siamois ; les démarches qu'elle faisait pour affermir l'amitié et l'union réciproque, ses offres de secours au roi de Siam pour détourner ses ennemis d'effectuer les mauvais desseins qu'ils pourraient avoir contre ses États, et sa recommandation en faveur des pères mathématiciens, comme des personnes qui lui sont chères, et dont les services contribueraient encore beaucoup à affermir de plus en plus l'alliance royale des deux Cours, et à unir les deux nations en leur inspirant le même esprit et les mêmes connaissances (33).

La seconde est du père de La Chaize, par laquelle il recommande pareillement ces pères qui sont ses frères et qu'il chérit plus que lui-même, ajoutant que le roi son maître a consenti d'autant plus volontiers au départ de ces pères qu'il ne pouvait envoyer à Sa Majesté des gages plus chers ni plus sûrs de son amitié royale. Et qu'il a renvoyé le père Tachard à leur tête, afin qu'étant mieux informé sur cela des intentions de Sa Majesté, il pût aussi lui rendre un meilleur compte de l'exactitude et du soin avec lequel on avait tâché d'y correspondre (34).

Six navires furent destinés à porter tous ces préparatifs. On partit de Brest le 1er mars 1687, et on arriva à la rade de Siam le 27 septembre suivant (35).

Dans le cours de ce voyage, il arriva deux incidents qui méritent d'être remarqués. Vous me permettrez, Monsieur, cette petite digression qui ne sera pas inutile pour faire comprendre combien le zèle des pères de cette Société est privilégié, soit du côté des récompenses qui couronnent leurs travaux, soit en les élevant au-dessus de certains scrupules qui pourraient embarrasser des gens moins habiles qu'eux. Le premier regarde la mort du père Rochette, l'un des douze de cette heureuse troupe d'élus. Il s'était signalé par ses soins auprès des malades qu'il servit toujours dans le vaisseau où il était. Il y gagna une fièvre maligne dont il mourut. Le grand respect qu'il s'était attiré par la sainteté de ses mœurs, fit qu'après sa mort, il se trouva des gens qui l'invoquèrent en particulier, comme un saint, jusque-là qu'un capitaine des plus considérables des troupes, étant malade à l'extrémité, s'écria à la nouvelle de cette mort : Saint homme, priez Dieu pour moi, c'est par votre intercession qu'il me fait à présent sentir les effets de sa miséricorde, et ce que vous n'avez pu sur moi durant votre vie par vos sainte exhortations, vous l'obtenez de Dieu après votre mort par vos puissantes et efficaces prières. Et afin qu'on ne puisse pas imputer ce mouvement à quelque saillie d'esprit, ou agitation de cerveau causée par la maladie, le père Tachard a pris soin de remarquer que ce capitaine s'écria ainsi se trouvant touché de Dieu, et que deux ou trois jours après, il mourut, avec toutes les marques d'un prédestiné. Ainsi voilà une invocation exaucée dans les formes, et une pierre d'attente sur laquelle on peut sûrement édifier.

L'autre incident regarde une conversation que le père Tachard eut avec M. Speelman, général de Batavia, lequel avait reçu les pères avec beaucoup d'honnêteté au précédent voyage (36), mais il fut en quelque réserve cette seconde fois, à cause des nouvelles qu'on avait reçues du mauvais traitement fait en France aux réformés. Cela obligea le père Tachard de s'en expliquer avec ce général, lequel lui en découvrit la cause, disant qu'on avait si maltraité ceux de leur religion en France, qu'on trouverait à redire si on traitait si favorablement les jésuites à Batavia, outre qu'il ne pouvait répondre de la fureur du peuple irrité contre les personnes de leur Compagnie, mais qu'à l'égard du père Tachard, il pourrait le venir voir quand il voudrait, et qu'il serait toujours bien reçu. Ce compliment était un peu embarrassant, car de nier un fait aussi éclatant que celui-là, c'était s'exposer à être démenti par des preuves accablantes, et d'un autre côté d'en convenir, cela ne se pouvait qu'en approuvant ou désapprouvant la chose. Il ne fallait pas attendre l'un du père jésuite, et l'autre avait ses épines. Mais ce père ne se trouva nullement embarrassé de prendre le premier parti, en répondant qu'il était surpris de ce que le général disait sur le chapitre de ceux de leur religion, puisque le roi ne les avait pas traité durement comme on lui avait fait entendre, mais au contraire avec toutes sortes d'égards et de témoignages de bonté, et qu'au reste si ce qu'avait fait le roi pour rappeler à la religion catholique ses sujets de la religion prétendue réformée était la raison qui excluait les pères de Batavia, ils estimaient comme le plus grand bonheur de leur vie de ne les voir jamais. Voilà comment il se tira d'affaire en prenant congé en même temps. Mais le général, qui en usa avec son honnêteté ordinaire, ne laissa pas de lui accorder ce qu'il demandait. Le jugement des lecteurs n'a pas besoin sur cela de mes réflexions. Je reprends la suite du voyage.

Comme les envoyés de France avaient ordre de ne point débarquer avant les troupes et qu'il s'agissait de régler plusieurs choses avant que de les introduire dans les places du royaume de Siam, ce fut le père Tachard qui fit les allées et venues pour porter les propositions de part et d'autre, et pour cet effet, ayant pris les devants pour aller trouver M. Constance, et l'ayant rencontré en chemin, il ne manqua pas de lui faire valoir la manière dont les ambassadeurs de Siam avaient été reçus en France, la considération que le roi avait témoignée pour lui en particulier, et l'approbation que Sa Majesté avait donnée à ses desseins. Il ajouta qu'il avait des choses particulières à lui communiquer, sur quoi ils entrèrent dans un grand balon couvert, où ils passèrent seuls le reste du jour et la nuit suivante. Ce ministre parut également attaché aux intérêts de son roi, et zélé pour ceux du roi très chrétien. Il examina les propositions des envoyés, en fit en mémoire raisonné, l'envoya au roi qui le fit lire en son Conseil, où il fut approuvé, et M. Constance revêtu d'un plein pouvoir, avec ordre exprès du roi de ménager dans les traités qui se feraient, la gloire du roi très chrétien et les intérêts de la nation française avec le même soin que les siens propres.

Ce ministre ayant reçu une autorité si étendue, s'en servit fort utilement pour le bien de la religion et celui des deux nations. Il projeta un traité avantageux aux deux Couronnes, et sans attendre qu'il fût signé, il logea près de 200 soldats malades dans des maisons commodes qu'il avait fait bâtir exprès. Le père Tachard porta ensuite aux envoyés un mémoire signé contenant les principaux points du traité ; ils en choisirent ceux qu'ils voulurent, et ce fut sur cela que le traité fut fait, en conséquence duquel M. Desfarges fut reçu avec ses troupes à Bangkok, M. Constance ayant ordonné à la garnison portugaise et siamoise de le reconnaître pour leur général et pour gouverneur de la place. Outre cela, des officiers français furent mis à la tête des compagnies siamoises, M. de Fretteville, enseigne de vaisseau, déclaré colonel des troupes du roi de Siam, et M. de Bruant destiné gouverneur de Mergui. C'est-à-dire que les Français se virent maîtres tout d'un coup des principales forces et forteresses du roi de Siam. Après tous ces préliminaires, MM. de La Loubère et Céberet, envoyés extraordinaires, furent reçus et conduits à l'audience du roi à Siam, avec la même magnificence que l'avait été M. le chevalier de Chaumont.

À l'égard des pères mathématiciens, ils furent pareillement reçus avec tous les agréments qu'ils pouvaient souhaiter. Le roi leur envoya un balon magnifique pour les conduire, avec 19 rameurs et un mandarin qui les commandait. Ils eussent refusé de s'y mettre si M. Constance ne leur eût dit qu'il l'envoyait par ordre du roi, lequel voulait recevoir avec quelque distinction les ministres de la Loi chrétienne, ajoutant que l'honneur que le roi faisait en cette occasion, servirait à l'œuvre de Dieu. Après l'audience de Siam, ils eurent ordre de suivre la Cour à Louvo, où ils furent défrayés pour la table, pour les habits, et pour tout leur entretien, avec une profusion, une bonté et des soins incroyables. Leur modestie souffrit par la richesse des ameublements qu'on leur avait destinés, et ils voulurent s'en plaindre et les refuser, mais il fallu enfin obéir. M. Constance ne se contentant pas de leur avoir procuré par son crédit la bienveillance, la tendresse, la protection et la faveur du roi son maître, il renchérissait encore lui-même par ses bienfaits sur toutes les bontés de ce prince. Trois de ces pères furent destinés pour apprendre la langue du palais (37), qui n'est connue que des grands qui approchent la personne du prince, et des talapoins. Deux sancras (38) eurent ordre de recevoir les pères chez eux pour cet effet. Ces ordres ne furent pas très agréables à ces prélats des talapoins, mais il fallut y obéir sans réplique. Ils eurent ensuite une audience particulière du roi, lequel ayant reçu leurs compliments et les présents du père de La Chaize, il leur dit qu'il estimait beaucoup ces présents par leur valeur et par le mérite de la personne qui les lui envoyait, mais qu'il estimait infiniment davantage cet autre présent (montrant tous les pères) qu'il savait bon gré au père Tachard de s'être si bien acquitté de sa commission, et qu'il tâcherait de leur faire oublier toutes les douceurs qu'ils avaient laissées en Europe pour l'amour de lui ; que peut-être ils ne trouveraient pas toutes les facilités qu'on pourrait espérer pour réussir dans le principal motif qui les amenait, mais que la patience et la douceur venaient à bout avec le temps des choses les plus difficiles. Après l'audience, il leur envoya un dîner magnifique préparé par ses officiers, et outre cela il leur accorda par une faveur extraordinaire et sans exemple, des lettres patentes par lesquelles, outre les collèges, maison et observatoires qu'il leur faisait bâtir à Siam et à Louvo, ce prince leur assignait encore cent personnes avec tous leurs descendants, pour les servir à perpétuité, et c'était par ces personnes qu'on devait commencer d'établir le christianisme. Enfin, pour dernière marque de sa faveur, il résolut d'envoyer en France 12 enfants de mandarins pour les faire élever dans le collège de Louis-le-Grand, et de députer le père Tachard avec trois mandarins pour aller de sa part porter ses lettres et ses présents au roi et au pape, et particulièrement pour ménager une voie sûre et libre, afin de faire venir le plus grand nombre de pères qu'il se pourrait, pour être comme les gages de la bonne et royale correspondance qu'il souhaitait ardemment d'entretenir avec le roi de France, son bon ami et allié. Ainsi, après les audiences de congé, ce père s'embarqua avec les mandarins et l'un des envoyés le 3 janvier 1688, l'autre envoyé étant allé faire un voyage vers la côte de Coromandel. Ils arrivèrent à Brest le 27 juillet suivant.

Voilà en abrégé quels ont été les progrès surprenants de ces ambassades, et de l'envoi des pères mathématiciens au royaume de Siam. On ne peut sans doute regarder qu'avec étonnement tant de choses amenées en si peu de temps : des privilèges considérables pour le commerce, de même que pour les missionnaires apostoliques sous l'inspection d'un prélat français évêque de Métellopolis, des églises et des chapelles magnifiques pour la religion, des collèges, maisons et observatoires pour les sciences, outre le collège du séminaire nommé Constantinien, la garde du royaume confiée aux Français, les jésuites devenus les instruments et le canal de la correspondance des deux rois, et honorés de tant de marques d'estime et de tendresse que le père Tachard, tout confus, avoue lui-même qu'il ne lui serait pas bienséant de les rapporter., et enfin, pour comble d'honneurs, ce même père devenu l'ambassadeur d'un roi païen auprès du pape et du roi très chrétien. Ce sont là sans doute des bruits nouveaux et inconnus de l'usage des mathématiques, qui n'étaient réservés qu'à cette fameuse société, surtout quand on fera réflexion avec ce père que toutes ces choses se sont faites au milieu du paganisme, dans une ville capitale de la plus superstitieuse nation de l'Orient, où la Cour du prince réside, et qui est dévouée d'une manière toute particulière à l'idolâtrie. Aussi n'a-t-il pu s'empêcher de témoigner, que comme M. Constance ne lui avait jamais paru si content que le jour qu'il vit recevoir à Bangkok les envoyés extraordinaires, par le général français à la tête de sa garnison, lui, de même, n'a guère senti en sa vie plus de joie qu'il en eut en voyant une négociation si difficile et si délicate terminée avec tant de facilité. Car (ajoute-t-il), quiconque fait réflexion que le roi de Siam, en donnant la garde de Bangkok et de Mergui aux Français, leur a confié les deux postes les plus importants de ses États, et les clés de son royaume, avec une confiance à la générosité du roi, qui ne lui permit pas de prendre presque aucune précaution. Qui ne sera pas surpris que ce prince indien qui ne manque ni de lumières nécessaires pour prévoir les suites de cet engagement, ni de force pour se dispenser de le prendre, ait si facilement conclu et exécuté un pareil traité ?

Cette réflexion n'était sans doute que trop bien fondée, comme la suite l'a fait voir, et il était bien difficile que tant de distinctions n'attirassent une grande jalousie ; il est vrai qu'on ne s'attendait pas que la fin du roi serait si proche, et qu'elle renverserait tous ces desseins avant que de leur avoir laissé le temps de s'affermir. C'est ce que nous verrons dans la lettre suivant, ne m'ayant pas été possible de tout renfermer dans une seule.

Je suis, Monsieur, votre, etc.

Ce 15 janvier 1690.

PAGE SUIVANTE : LETTRE DU 1er FÉVRIER 1690

NOTES

1 - La Trêve de Ratisbonne, conclue en août 1684 entre Louis XIV et Léopold 1er de Habsbourg. Cet accord reconnaissait les conquêtes de Louis XIV en Alsace et dans la Sarre pour une durée de 20 ans. Cette trêve ne durera pas si longtemps. Elle sera rompue en 1688 par la Guerre de la Ligue d'Augsbourg. 

2 - L'Édit de Nantes, promulgué le 30 avril 1598 par Henri IV, fut révoqué par Louis XIV le 18 octobre 1685. 

3 - Ces deux citations sont extraites d'une lettre du père de La Chaize, confesseur de Louis XIV, à Ferdinand Verbiest (1623–1688), missionnaire Président du Tribunal des mathématiques à Pékin. Elle est reproduite dans le Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard (1686, p. 21). 

4 - En 1684, à la faveur d'une guerre civile qui opposait le vieux sultan de Banten à son fils, les Hollandais prirent le contrôle de ce sultanat de l'île de Java et chassèrent les Européens qui y commerçaient, dont les Anglais qui y avaient établi un comptoir dès 1603. 

5 - On pourra lire sur ce site les savoureux passages des Mémoires de Bénigne Vachet relatant les détails de cette expédition. 

6 - Cette menace n'était pas vaine. En 1663, un conflit commercial opposa la VOC au roi Naraï, qui ordonna la fermeture du comptoir hollandais d'Ayutthaya. En riposte, trois navires de la Compagnie bloquèrent le Chao Phraya, ce qui paralysa la capitale et obligea le roi à revoir sa position et à trouver des accommodements. 

7 - Citation du Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard (1686, p. 314) : … on ne doit pas désespérer de lui faire connaître et embrasser la vérité, et s'il l'a une fois connue, comme il est le maître de ses peuples qui l'adorent, toutes les nations qui lui sont soumises suivront aveuglément son exemple. 

8 - Okya Wichayen (ออกญาวิชเยนทร์). 

9 - Jean Tronchin du Breuil reprend ici assez fidèlement la biographie – discutable – dressée par le père Tachard dans le Voyage de Siam des pères jésuites : Constantin Phaulkon 

10 - Antoine Thomas, (1644-1709), jésuite flamand, fut un remarquable mathématicien, astronome et cartographe. Il s'embarqua pour l'Extrême-Orient en 1680 et atteignit Goa, avant d'essayer en vain de gagner le Japon, alors fermé aux étrangers. Il se trouva au Siam en 1681 et c'est vers cette époque qu'il convertit Phaulkon. On le retrouve à Pékin en 1686 où il occupe les fonctions de collaborateur et secrétaire de Ferdinand Verbiest, président du Tribunal des mathématiques à la Cour de l'empereur Khang Xi. Il succède à son compatriote à la mort de ce dernier en 1688, puis laisse la place à Claudio Filippo Grimaldi en 1694. Il continuera son œuvre apostolique en Chine, réalisant de nombreuses cartes géographiques jusqu'à sa mort à Pékin en 1719.

Jean-Baptiste Maldonat, (1634-1699) jésuite né à Mons, s'établit au Siam en 1673 et se trouve dès cette époque au cœur de la querelle qui oppose les Portugais aux évêques apostoliques français, à qui tous les religieux sont tenus de prêter serment. Le père Maldonat, d'abord réticent se range finalement aux consignes de Rome et fait allégeance à Mgr Laneau en 1681. Il se trouve au Siam en 1686 et entretient d'excellentes relations avec les six jésuites mathématiciens. Lors de la révolution de Siam et des persécutions qui la suivent, il assiste les prisonniers, parmi lesquels ne se trouve qu'un seul jésuite français, le père de la Breuille.

Son ralliement précoce aux ordres de Rome lui vaudra en 1691 d'être en butte à l'hostilité des Portugais. On trouve dans une lettre de Mgr Laneau datée du 25 octobre 1691 et adressée au séminaire des Missions Étrangères de Paris l'évocation de ces difficultés : Il est arrivé une fâcheuse affaire aux deux pères Maldonat et Suarez, accusés qu'ils avaient obéi, et cela de la part de l'Inquisition et Vice-roi de Goa, lesquels ont donné l'ordre qu'on les retînt d'ici pour ce sujet, les traitant avec des paroles fort indignes. Nous avons cru les devoir assister, et quoi que notre pouvoir ne fût guère grand, nous avons néanmoins retenu le père Maldonat au séminaire et empêché que l'on ne l'emmenât à Macao, et l'avons fait embarquer pour Manille pour de là s'en aller à Rome. Pour le père Suarez, nous n'avons pu lui donner aucun secours, comme il a déjà perdu la vue de vieillesse et qu'il ne sort plus, il n'a pu venir ici. Il est cependant resté, ayant protesté qu'il ne pouvait s'embarquer à cause de ses infirmités et de sa grande vieillesse. (Lettre de Louis Laneau du 25 octobre 1691, Archives des Missions Étrangères). 

11 - Référence au Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686 de l'abbé de Choisy. La phrase citée se trouve dans le Journal du 18 octobre 1685. 

12 - Berger dans la région de Castelnau-Magnoac, remarqué par un gentilhomme local du nom de Thomas de La Marque pour son intelligence, il devint le précepteur des deux enfants de ce dernier et les accompagna à Paris où il put compléter ses études et commencer une formidable ascension. Cardinal et homme politique, il débuta comme secrétaire de Paul de Foix, évêque de Toulouse. Il fut à partir de 1584 ambassadeur à Rome et obtint du Saint-Siège l'absolution d'Henri IV, puis l'approbation de l'édit de Nantes et l'annulation du mariage du roi avec Marguerite de France. Évêque de Rennes, puis de Bayeux, il est élevé au cardinalat par Clément VIII lors du consistoire du 3 mars 1599, le chapeau de cardinal récompensant ses succès diplomatiques. (Wikipédia). 

13 - Lettre du cardinal d'Ossat à M. de Villeroy (Lettres de l'illustrissime et révérendissime cardinal d'Ossat, évêque de Bayeux, au roi Henri le Grand et à M. de Villeroy, 1624, p. 324). 

14 - Épigramme de Charles-Didier Royer, Contre un missionnaire intéressé. (Caroli Desiderii Royeri de Nommeceio, Musarum Juvenilium, Pars prima, selectorum epigrammatum, Paris : 1690, pp. 125-126). 

15 - De Paris, 19 novembre 1689. (note de l'auteur). C'est effectivement au mois de novembre 1689 que furent connus en France la mort du roi Naraï et le coup d'État du Siam. La Gazette du 12 novembre publiait : On a eu avis par des vaisseaux revenus des Indes orientales que le roi de Siam était mort, qu'un seigneur du pays s'était mis sur le trône après avoir fait massacrer la princesse et toute la famille du feu roi ; que le sieur Constance, son Premier ministre, sa femme et ses enfants avaient été cruellement massacrés, que les sieurs de Fargue et du Bruant qui commandaient les Français qui étaient en garnison à Bangkok et à Mergui, après avoir été assiégés durant cinq mois par les troupes du nouveau roi, avaient obtenu une capitulation fort honorable, et qu'ils en étaient sortis avec 360 Français qui s'étaient retirés dans l'île de Jonçalam [Phuket], près de Ténassérim. Deux vaisseaux de la Compagnie française ne sachant pas la déclaration de la guerre touchèrent au cap de Bonne-Espérance où ils ont été pris par les Hollandais. Le Mercure Galant reprenait l'information, mais avouait ne pas savoir grand-chose sur les détails, ce qui montre que la relation mentionnée par Jean Tronchin du Breuil ne devait pas être très explicite. 

16 - Les citations de ce paragraphe sont extraites de l'Épitre au roi qui ouvre le Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard. 125-126). 

17 - Ces six jésuites étaient Jean de Fontaney (1643-1710), Guy Tachard (1648-1712), Claude de Visdelou (1656-1737), Louis Daniel Le Comte (1655-1728), Joachim Bouvet (1656-1730) et Jean-François Gerbillon (1654-1707). 

18 - Cette harangue est notamment reproduite dans la Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la Cour du roi de Siam, Paris, 1686, pp. 59 à 63. Dans son Mémoire du 1er janvier 1686 rédigé à bord de l'Oiseau, l'abbé de Choisy rapporte une conversation qu'il eut avec Phaulkon qui lui avoua qu'il n'avait pas traduit au roi Naraï le passage de la harangue de Chaumont ayant trait à la religion, conscient que le monarque n'avait nullement l'intention de se convertir : Il continua, et me dit qu'à la première audience il n'avait osé dire au roi tout ce que M. l'ambassadeur lui avait dit sur la religion, à cause des mandarins présents, et que jusqu'à la lecture de la lettre du roi de France, Sa Majesté n'avait point su que toute cette grande ambassade n'avait pour but que sa conversion. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 165) 

19 - Propos rapportés par Tachard, op. cit., pp. 308-309). 

20 - Journal de l'abbé de Choisy du 29 septembre 1685. 

21 - Ce traité religieux a été reproduit par l'abbé de Choisy dans son Journal du 30 novembre 1685. Il semble qu'il ait été daté à l'origine du 2 décembre et non du 10 (Launay, op. cit., I, p. 169, note 1), toutefois il ne fut remis au chevalier de Chaumont que le 30 décembre, jour de son départ, alors qu'il n'y avait plus de temps pour négocier. Les missionnaires jugèrent ce traité très insatisfaisant, ainsi qu'en atteste une note anonyme conservée dans les archives des Missions Étrangères et reproduite par Andrien Launay (op cit., I, pp. 170-171) : Les conditions choquantes auxquelles les privilèges ont été accordés dans le traité fait à Louvo le 2 décembre 1685 ont été ajoutée par M. Constance. Il n'y a qu'à voir le mémorial que présenta M. de Chaumont. Si ce traité avait été fait par quelque autre du royaume que par M. Constance, les conditions, selon toutes les apparences du monde, n'y auraient pas été insérées. Le respect que tous les grands du royaume et le roi même ont pour les talapoins va si loin, qu'ils n'oseraient pas parler de les châtier, exiler, etc. Or, il traitait les missionnaires du moins aussi honorablement que les talapoins. Si M. Constance eût donné ce traité de bonne heure, M. de Chaumont eût eu le temps de discuter ces sortes de conditions ; mais on lui donna ce traité lorsqu'il partait, et la crainte sans doute que son ambassade n'aboutît pas, le lui fit recevoir tel qu'il était ; encore le lui donna-t-on si mal écrit, avec tant de ratures, qu'à peine eut-on le temps d'en faire une copie nette. 

22 - Journal de l'abbé de Choisy du 29 septembre 1685. 

23 - Forbin ne souhaitait nullement rester au Siam, pays qu'il exécrait. Il ne s'y résigna qu'après avoir reçu un ordre écrit du chevalier de Chaumont. 

24 - Le sieur La Mare, ou Lamare. Dans son ouvrage L'Europe et le Siam du XVIe siècle au XVIIIe siècle - Apports culturels, L'Harmattan, 1993, Michel Jacq-Hergoualc'h énumère les projets de fortifications élaborés par l'ingénieur : Nakhon si Thammarat (Ligor), Phattalung (Bourdelun), Songkhla (Singor), Inburi (Inbourie) Lopburi (Louvo), Mergui, etc. Mais c'est Bangkok, la clé du royaume, qui devrait constituer pour lui une priorité. Toutefois, les travaux n'avancèrent guère, et lorsque l'ambassade Céberet - La Loubère arriva au Siam en 1687, presque rien n'était fait. L'ingénieur Vollant des Verquains, particulièrement imbu de lui même, accabla de reproches et de sarcasmes le pauvre La Mare, accusé de grave incompétence. 

25 - Les citations de ce paragraphe sont extraites du Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard, p. 318 et 279. 

26 - Tachard, op. cit., p. 281-282. 

27 - L'un des deux aurait dû revenir à l'abbé de Choisy, ainsi qu'il l'explique dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, pp. 44-45) : … je laissai faire le père Tachard, qui par là me souffla un beau crucifix d’or que le roi de Siam me devait donner à l’audience de congé, et dont le bon père fut régalé avec justice, puisque le chevalier de Chaumont et moi n’étions plus que des personnages de théâtre et qu’il était le véritable ambassadeur, chargé de la négociation secrète. Je ne sus tout cela bien au juste qu’après être arrivé en France. Mais quand je me vis dans mon pays, je fus si aise que je ne me sentis aucune rancune contre personne. 

28 - Tachard, op. cit., p. 330. 

29 - Lettre de Phaulkon au père de La Chaize, reproduite dans le Voyage de Siam des pères jésuites de Guy Tachard, p. 339. 

30 - Journal de l'abbé de Choisy du 19 novembre 1685. Les deux citations qui suivent sont du même jour. 

31 - Guy Tachard, Second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam, 1689, p. 9. Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin de la lettre sont tirées du même ouvrage. 

32 - Outre Tachard, ces jésuites étaient Claude de Bèze, Jean Venant Bouchet, Charles de la Breuille, Jean Colusson, Patrice Comilh, Charles Dolu, Jacques Duchatz, Pierre d'Espagnac, Marcel Le Blanc, Jean Richaud, Louis Rochette, qui mourut en mer avant d'arriver au Siam, Abraham le Royer, qui prit les fonctions de supérieur après le départ du père Tachard, Pierre de Saint-Martin et François Thionville. 

33 - Cette lettre a été reproduite dans le Second voyage […] de Guy Tachard, pp. 6 à 9. On pourra la lire sur ce site : Lettre de Louis XIV à Phra Naraï

34 - Cette lettre a été reproduite dans le Second voyage […] de Guy Tachard, pp. 10-11. On pourra la lire sur ce site : Lettre du père de La Chaize à Phra Naraï

35 - L'Oiseau et la Maligne levèrent l'ancre le 3 mars 1685 et mouillèrent à la barre de Siam le 24 septembre suivant. 

36 - Tachard n'avait jamais vu le général Cornelis Janszoon Speelman, qui était mort en 1684, avant le passage de l'ambassade de Chaumont. Le gouverneur général que Tachard avait rencontré lors de ses deux voyages était Joannes Camphuys. 

37 - Les pères Marcel Le Blanc, Jean Venant Bouchet et Charles de la Breuille. 

38 - sangkha rat (สังฆราช) : supérieur d'une communauté monastique. 

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