NOVEMBRE 1685

Page de novembre 1685

1er novembre.

La fête a été grande chez M. Constance, on a été trois heures à table. D'abord on a bu la santé du roi de Portugal, c'est le roi de la fête. Tous les vaisseaux français, anglais, hollandais ont répondu de tout leur canon. On a bu ensuite la santé du roi, celle du roi de Siam et celle du roi d'Angleterre. Mgr le Dauphin, M. le duc de Bourgogne et M. le duc d'Anjou ont suivi, tout cela au bruit du canon. On a fini par la santé de Mme la Dauphine. Après le dîner une foule de plaisirs, assez peu plaisirs, mais qui avaient la grâce de la nouveauté.

D'abord il y a eu une comédie à la chinoise. Les habits sont beaux, les postures assez bonnes, ils sont alertes ; la symphonie détestable : ce sont des chaudrons qu'on bat en cadence. Ensuite est venu un opéra siamois : le chant est un peu meilleur que le chinois. Les comédiennes sont bien laides, leur grande beauté est d'avoir des ongles d'un demi-pied de long (1). Les danseurs de corde ont fait merveilles. Ils mettent de longs bâtons l'un au bout de l'autre, hauts comme trois maisons, et se tiennent debout au-dessus sans contrepoids, quelquefois les pieds en haut. Ils se couchent sur des pointes d'épées et de gros hommes leur marchent sur le ventre à nu.

Les Pégouans ont une danse assez plaisante. La fête a fini par une tragédie chinoise, car il y a des comédiens de la province de Canton et d'autres de la province de ChincheoLa province de Fujian, au sud-est de la Chine.. Les Chincheo sont plus magnifiques et plus cérémonieux. Quand un homme les vient voir, ils commencent par le saluer au milieu et aux quatre coins de la chambre. Ils saluent ensuite la chaise du maître de la maison et celle de celui qui vient le voir, et après avoir fait plusieurs tours compassés, ils s'assoient et font encore autant de compliments avant que d'entrer en matière. Ces gens-là ont bien du temps à perdre.

Je viens d'apprendre que le roi de Siam a un nom d'un aune. Chaque roi a le sien et il est défendu sur peine de la vie de prononcer le nom du roi vivant (2). Les plus grands mandarins ont aussi de grands noms que le roi leur donne. Voici ce que veut dire en français celui qu'il a donné à M. l'évêque de Métellopolis : Divin, Religion, Justice, Excellent en diverses manières, Lumineux, Éclatant, Dom Louis Évêque français.

2 novembre.

J'ai acheté aujourd'hui de bons thés, mais on m'en a donné d'admirable, de ce thé dont se sert l'empereur de la Chine. On n'en vend jamais. J'ai aussi fait provision de porcelaines communes. On ne trouve rien chez les marchands et le peu qu'il y a, les Anglais, les Hollandais, les Français se l'arrachent des mains et les bons Siamois le salent bien (3).

3 novembre.

J'ai aujourd'hui aidé M. Constance à choisir des présents pour le roi et pour Mgr le Dauphin, pour Mme la Dauphine et pour les princes ses enfants. Si les présents ne sont pas beaux, ce sera ma faute. J'ai été à même, et de longtemps n'ai vu tant de richesses. J'ai dîné chez M. Constance, qui s'est venu loger vis-à-vis de M. l'ambassadeur et qui tient une grande table. Nos gentilshommes français lui font grand plaisir d'aller boire de son vin.

4 novembre.

Je ne sais par où commencer. Il n'y a point de paroles assez magnifiques pour exprimer ce que je viens de voir. Le roi est sorti en balon. Cela ne lui arrive pas souvent, mais aussi quand il veut bien se faire voir à son peuple, c'est avec une pompe digne du roi de l'éléphant blanc. Le cortège était de plus de 200 balons, chacun selon sa dignité. Les gentilshommes marchaient devant, suivaient les barons, les comtes, les marquis, et les ducs du pays, chacun dans des balons plus ou moins dorés. Ils ont des noms que vous d'entendriez point, Ok-ïa, Ok-pra, Ok-louangvan, Ok-quun, Ok-mun, etc (4). Les balons du roi étaient riches et galants au-dessus de l'imagination. Il y avait à la plupart cent cinquante rameurs avec des rames toutes dorées. Le roi était tout couvert de pierreries. Tous ses rameurs avaient un corselet, des brassards et un bonnet d'or massif, et chacun avait à ses pieds une lance, un sabre et un mousquet. J'aurai un mémoire exact de la marche, avec le nom et la dignité des mandarins (5). Le roi est allé à une maison de plaisance qu'il a à deux grandes lieues d'ici : il y a dîné. Après dîner, tous les balons se sont placés chacun à son rang pour retourner à la ville, et celui qui arrivera le premier au palais doit avoir un prix considérable. C'est une chose à voir que la vitesse avec laquelle ils remontent une grosse rivière fort rapide. Le balon où était le roi a gagné le prix (6) et Sa Majesté a fait donner à chacun de ses rameurs un cati, qui vaut cinquante écus (7). Il n'a gagné dans une course de deux grandes lieues que de la longueur de quinze brasses. Nous avons vu la fête ce matin dans une salle préparée exprès pour M. l'ambassadeur, et après dîner nous étions au passage dans des balons. Le roi en passant s'est tourné plusieurs fois de notre côté avec un visage riant. Oh mon Dieu, qu'il m'a fait pitié ce pauvre roi, quand je l'ai vu dans cette pompe, passant entre 200 000 personnes qui bordaient la rivière et qui les mains jointes et le visage contre terre lui rendaient les honneurs divins ! Hé, le moyen qu'un pauvre homme accoutumé à ces adorations ne s'imagine pas être quelque chose au-dessus de l'homme ! Et qu'il sera difficile de lui persuader de se soumettre à toutes les humiliations de la religion chrétienne !

M. Constance, qui ne nous a point quittés de toute la journée, a fait tirer ce soir un feu devant sa maison pour l'exaltation du roi d'Angleterre. Il avait fait élever une double muraille de bambou avec des arcades des deux côtés de sa rue, qui est fort longue, et sur chaque pièce de bois il y avait de demi-pied en demi-pied une lampe d'une lumière fort brillante. Cela faisait un fort bel effet. Les fusées volantes, les pots à feu, la pluie dorée et lumineuse, tout a été galant et singulier : surtout de petites fusées dont je vous porterai une demi-douzaine.

5 novembre.

J'ai oublié à vous dire qu'avant-hier un des Siamois nommé Antonio Pinto (8) soutint dans le palais de M. l'ambassadeur des thèses en théologie dédiées au roi ; c'est au nôtre. On ne peut pas répondre avec plus de capacité. Nos jésuites disputèrent. M. Basset et M. Manuel l'attaquèrent vertement, mais il y eut un diacre cochinchinois qui fit merveilles et qui ne voulait point se taire, on avait beau battre des mains. L'archevêque talapoin de Siam y vint et se mit vis-à-vis du répondant. Il nous aurait fait grand plaisir de disputer, mais sa gravité l'en empêcha. M. de Métellopolis aurait pris la parole s'il avait été nécessaire. Remarquez en passant qu'il est assez beau à nos missionnaires de faire des écoliers capables de répondre en Sorbonne. Pour moi, je voudrais qu'ils en envoyassent quelqu'un en France pour faire une expectativeActe de théologie soutenu par un étudiant licencié briguant le titre de docteur (Dictionnaire de l'Académie française, 1835). à Paris. Cela ferait grand plaisir à M. Grandin (9) de voir une face noire parler si juste de Deo uno & trino (10).

Nous avons été aujourd'hui cinq heures à table. M. Constance a fort bien solennisé la fête du roi d'Angleterre. On a bu toutes les santés royales et particulières, et même la mienne. Je n'aurais jamais cru que cela pût arriver : ma santé a fait tirer plus de cinquante coups de canon.

Plus j'entretiens M. Constance, plus je le trouve habile et de bonne foi et d'une conversation charmante. Il a la répartie aussi prête qu'homme qui sait.

6 novembre.

Toute la journée a été encore employée à faire le choix des présents. Ils seront assurément très magnifiques. M. Constance en son particulier en fait au roi, qui ne sont pas si riches que ceux de son maître, mais qui du moins sont aussi agréables. Cet homme a l'âme grande, aussi faut-il avoir bien du mérite pour s'être élevé au poste qu'il tient ici. Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres. À dix ans il prit parti sur un vaisseau anglais et a passé par tous les degrés de la marine. Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il s'attacha au barcalon de Siam qui, lui trouvant de l'esprit et de la capacité pour les affaires, l'employa et le fit connaître au roi, et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucunes charges, il les fait toutes (11). Le roi plusieurs fois l'a voulu faire grand Chacri, qui est la première charge de l'état. Il a toujours refusé, en faisant connaître à Sa Majesté que ces grands honneurs l'obligeraient à tant d'égards qu'il en deviendrait inutile à son service et ne pourrait plus aller partout comme il fait sans conséquence. Les plus grands mandarins sont devant lui en respect.

7 novembre.

La liste des présents ne finit point, on en apporte toujours de nouveaux. On y vient d'ajouter un très petit tapis de Perse, qui coûte en Perse 1 800 écus. M. Constance a dit à M. l'ambassadeur que le roi lui donnait toutes les porcelaines qui sont dans son divanMot probablement d'origine arabe désignant ici une salle de conseil garnie de coussins.. Elles sont toutes chinoises : il peut y en avoir pour 2 000 écus et c'est assez qu'elles soient sorties du palais pour n'y rentrer jamais. C'est un commencement de présent. M. de Vaudricourt, bien qu'il n'ait point encore paru, aura aussi son présent, et nos gentilshommes ne seront point oubliés. J'ai coulé à M. Constance dans mes conversations ce qu'il fallait faire là-dessus. Je n'avais garde de parler pour moi, mais j'ai affaire à un homme d'esprit. Il m'a conté une assez plaisante chose : quand il entra dans le ministère, il y avait dans le royaume beaucoup de sorciers qui payaient au roi certain petit tribut pour avoir permission de parler au diable. Cela pouvait monter à 600 écus par an. M. Constance proposa d'abord à Sa Majesté de les chasser, et n'ayant pu y réussir, il proposa d'augmenter le tribut, ce qu'il a fait jusqu'au point de leur faire payer présentement 16 000 écus et la somme est si exorbitante qu'ils commencent à déserter.

8 novembre.

Le roi est parti ce matin en balon pour Louvo. Il y a douze grandes lieues d'ici. Il y passe tous les ans sept ou huit mois et il s'y fait une grande ville. On dit qu'il y mène une vie plus commode qu'ici. Il sort tous les jours, va à la chasse et est plus visible. M. Constance, qui est l'âme des affaires, n'ira que dans trois ou quatre jours, quand nous aurons achevé les présents, que le rôle en sera fait, qu'ils seront emballés et envoyés aux vaisseaux. Il y aura un prodigieux nombre de ballots, et bien plus qu'en venant : aussi y aura-t-il plus de place à fond de cale. Nous avions pour un an de vivres et il n'y en aura que pour six mois. M. l'ambassadeur ira à Louvo avec M. Constance.

Aujourd'hui s'est fait le mariage d'un Français subalterne de la Compagnie avec la fille d'un Portugais capitaine de navire. Le Français se nomme M. Coche et le Portugais Jean d'Abreo, grand ami des missionnaires qu'il a transportés plusieurs fois au Tonkin et à la Cochinchine. Les amants étaient accordés depuis dix-huit mois et ne s'étaient point encore vus. On ne se marie dans les Indes ni par amour, ni par intérêt. La dot est légère : on ne se voit point auparavant et ce n'est que par nécessité qu'on se soumet au joug pesant du ménage.

9 novembre.

Nous avons commencé ce matin le mémoire des présents du roi. Ce sera un livre, car un homme qui a eu l'honneur de présider dans votre école ne fait pas un mémoire comme un marchand de la rue Saint-Denis. Il faut qu'il y ait pour tout un peu d'esprit, et j'espère que vous serez content de l'histoire des porcelaines. Je vous dirai : Ce vase est de l'empereur Cachien (12), qui le fit faire il y a 380 ans, cet autre est du conquérant de la Chine (13), cet autre est de Camhi (14). Et si vous voulez entrer dans un plus grand détail, je vous dirai : Ce rouleau est fait de la matière de porcelaine proposée par l'empereur Sontec (15), mais la façon est à la persienne et les fleurs à la siamoise. Je vous apprendrai que sur la plupart des anciennes porcelaines, le nom de l'empereur régnant est écrit, hormis sur celles qui ont été faites à la fantaisie des étrangers, car les Chinois ne mettent jamais la date si tout n'est à la chinoise. Et par-là si vous voulez, vous pourrez dresser sur les porcelaines des tables chronologiques de l'histoire de la Chine. Assurément le présent du roi est magnifique et augmente à toute heure. Je crois vous l'avoir déjà dit, j'en suis honteux, et plus de quatre fois j'ai dit à M. Constance, basta, mais il en fait encore davantage, et comme il n'a qu'à prendre dans les magasins et que son pouvoir est sans bornes, il ajoute tout ce qu'il croit être digne du roi (16). Il n'y a pas jusqu'à la manière d'emballer qui ne soit à remarquer. Toutes les pièces d'or et d'argent sont dans de grandes bourses de brocart de Perse, celles-là sont dans d'autres toiles de Hollande, le tout dans des coffres de Japon, qui sont dans des coffres de bois commun couverts d'une toile cirée reliée de petites rotes de bambou. Et par-dessus le ballot, une peau de vache couverte de chaux, afin d'empêcher les vers et les fourmis du vaisseau.

10 novembre.

Le roi de Siam, en arrivant à Louvo, est allé à la chasse des éléphants (17). Il avait envoyé deux catanes ou sabres du Japon garnis de tambac pour le présent du roi et sur ce que M. Constance lui avait mandé qu'il y en avait deux pareils dans le présent qui est allé en France par Goa, Sa Majesté lui a répondu qu'il les envoyait donc à Monseigneur le Dauphin.

Je vous écrivis l'autre jour que le roi de Siam avait donné à M. l'ambassadeur toutes les porcelaines qui sont dans son divan. Nous n'en avions pas fait grand cas, mais il est arrivé un petit incident qui les a bien embellies. M. Constance avait chez lui des montresCe qu'on montre pour faire juger du reste, échantillon.. de porcelaines avec un écrit à chacune qui marquait le nombre qu'il y en avait dans les magasins. Nous en avions choisi les plus belles pour les présents : on va les chercher dans les magasins, on ne les trouve point et l'on dit qu'ils sont dans le divan de M. l'ambassadeur. Là-dessus force bastonnades aux magasiniers, et depuis nous avons admiré ce qui avait passé pour médiocre. Nous disons présentement qu'il y en a pour quatre mille écus à bon marché. Je n'en crois rien.

11 novembre.

Le mémoire des présents du roi est achevé. Si vous n'en êtes pas content, ce sera votre faute. Mgr le Dauphin va paraître sur la scène et déjà, nous avons travaillé deux heures pour son service. Je serai bien aise de ne pas porter plus loin, de peur d'oublier beaucoup de choses particulières que M. Constance vient de m'apprendre. Les missionnaires qui sont ici depuis vingt-cinq ans ne les savent pas. Le roi se lève tous les matins à cinq heures, donne l'aumône de sa main au premier talapoin qui se trouve à la porte du palais. À sept heures commence l'audience pour les femmes, eunuques et autres gens de l'intérieur du palais. Ensuite il donne le mot aux capitaines de la garde et les écoute, s'ils ont quelque chose à lui dire. Après eux, viennent les mandarins et les officiers étrangers qui demeurent dans le palais, le juge civil qui lui rapporte les procès de conséquence et les jugements que Sa Majesté approuve ou réforme comme il lui plaît. Après quoi on fait entrer vers les onze heures tous les grands mandarins. À midi, Sa Majesté va dîner avec la princesse, ses sœurs et ses tantes. Ses frères ne le voient que deux fois l'année. En dînant, on lui rapporte les procès criminels, et je crois qu'il condamne ou absout selon qu'il a bon appétit.

Après dîner, il se retire dans sa chambre, se met sur des carreaux et s'endort pendant que le Breteuil siamois lui lit les annales de ses ancêtres (18). M. le lecteur lit d'abord fort haut, peu à peu abaisse la voix et quand Sa Majesté ronfle, le lecteur se tait et s'en va. Mais à quatre heures, il revient sans qu'on l'appelle et commence à le prendre d'un ton si perçant qu'il faut bien que le roi s'éveille. À six heures du soir commence l'audience des grands mandarins, qui dure jusqu'à neuf, et c'est là que les grands officiers de la couronne présentent requête pour avoir des audiences du roi. Sa Majesté leur marque une heure, ils n'oseraient autrement approcher du palais, et c'est pourquoi M. Constance n'a pas voulu être grand Chacri.

À dix heures du soir le Conseil secret s'assemble. Ce conseil est composé du tuteur du roi, qui a 80 ans, est sourd et a encore une bonne tête, du grand chambellan, du juge criminel qui a aussi la surintendance des médecins, d'un jeune homme que le roi aime (19) et qu'il fait entrer au Conseil pour crier à l'oreille du vieux tuteur tout ce qui se dit, et enfin de M. Constance, qui, à proprement parler, est l'âme du Conseil puisqu'il a toute l'autorité au-dehors et que les plus grands officiers reçoivent l'ordre de lui. Ce Conseil dure ordinairement jusqu'à deux heures après minuit. Il n'y a dans le royaume que le premier médecin qui ait le pouvoir d'y entrer, non qu'il soit du secret, mais il vient quelquefois avertir le roi de s'aller coucher. Il est aussi à la porte de la chambre du roi et visite tous les plats qu'on lui porte à dîner, ne laissant passer que ce qu'il croit bon à sa santé. Voilà la vie du roi quand il est à Siam. Il y a un peu moins de Conseils quand il est à Louvo et beaucoup plus de chasse, aussi s'y aime-t-il beaucoup mieux et y demeure huit mois de l'année (20).

12 novembre.

Les présents de Monseigneur et de Mme la Dauphine sont sur le rôle. Ils ne sont pas si riches que ceux du roi, mais il ne s'en faut guère. La princesse vient encore d'envoyer des porcelaines. J'arrache toujours quelque nouvelle connaissance à M. Constance, et tout cela parce que vous êtes curieux. Le roi n'a qu'une fille unique qui a vingt-sept ans. Elle a le rang et les revenus de la reine depuis que sa mère est morte et les aura jusqu'à ce que son père se remarie. Il y a deux frères du roi : l'un qui a trente-sept ans et est impotent, fier et capable de remuer, si son corps lui permettait d'agir ; l'autre qui n'a que vingt-sept ans est bien fait et muet (21). Il est vrai que l'on dit qu'il fait le muet par politique. Ils ont chacun un palais, des jardins, des concubines, des esclaves, et ne sortent presque jamais. La sœur du roi et ses tantes sont fort vieilles.

Tous les grands officiers de la couronne font leurs charges avec une dépendance entière de M. Constance, à qui ils obéissent aveuglément. Il y a un an que le barcalon ne lui ayant pas voulu obéir fut chassé et eut encore, par ordre du roi, cinquante coups de rote, qui est une petite baguette pliante qui ne rompt jamais. Vous savez que dans toutes les Indes on mange du bétel et de l'arec. Le roi vend tous les ans pour 75 000 écus de bétel, pour 100 000 écus d'arec vert et pour 50 000 écus de sec. Le gouvernement de Bangkok, avec ses jardins, vaut quatre millions cinq cent mille livres. Celui de Tenasserim coûte plus qu'il ne vaut, à cause des fortifications que le roi fait faire dans l'île de Mergui, à l'entrée du port de Tenasserim. Tous les peuples sont esclaves et obligés à travailler pour le roi (22). Il y a quelques provinces qui payent la taille en argent ou en marchandises et qui par là se sont exemptées de la corvée.

13 novembre.

Mgr le duc de Bourgogne a aussi son petit rôle en or, en argent et en ouvrages de vernis de Japon. Mgr le duc d'Anjou (23) a aussi de petits joujoux. Messieurs les ministres de France ont aussi des présents. Le barcalon leur en avait envoyés l'année passée, ils ont fait riposte, voila une affaire finie. C'est aujourd'hui M. Constance qui leur en envoie comme Premier ministre du roi de Siam. Il a de quoi en envoyer, le roi de Siam ne lui donne point d'appointements et il ne laisse pas de faire une grande dépense. Il a cinq ou six vaisseaux à lui, qui vont et viennent à la Chine et au Japon, et son garde meuble est bien garni.

Tout s'avance. À mesure que les présents sont choisis, on les met à part, on les emballe et on procède à autre chose. Il y a déjà 150 ballots. Les ambassadeurs siamois portent en France des paravents, des porcelaines, des ouvrages de Japon, du thé. Vous pouvez avertir les dames que toutes ces jolies choses seront pour les plus modestes. Les Siamois aiment la modestie. Qu'elles ne manquent pas, en les venant voir, de porter des éventails, de grandes coiffes et de se bien cacher et de ne se montrer qu'après s'en être bien fait prier. Celles qui en useront ainsi remporteront quelque chose. Le premier ambassadeur est fort galant, il veut manger avec nous pendant le voyage : avec nous m'a échappé, car je crois et j'espère que je vous embrasserai dans sept ou huit mois. Il veut, dit-il, se faire aux manières françaises. Je commence à lui apprendre des mots qu'il prononce fort bien et je crois qu'avec ses dents noires il ne laissera pas de plaire. Le second est une bonne tête qui a été deux fois en ambassade à la Chine. Le troisième est un jeune homme, mais on ne croit pas qu'il vienne parce que depuis huit jours on a présenté une requête au roi contre lui, et Sa Majesté veut que ses ambassadeurs soient exempts même du soupçon.

J'ai envie de vous expliquer une affaire qui fait ici grand bruit. Il faut reprendre les choses d'un peu loin. Vous savez que les Portugais, suivant une concession du pape Alexandre VI, prétendent que les Indes et même la Chine sont de leur domaine et qu'ils ont droit seuls d'y envoyer des missionnaires (24). C'est ce qui fait que depuis vingt-cinq ans ils s'opposent aux vicaires apostoliques. Ils sont en cela fort mal fondés. La bulle ne leur accorde ces pouvoirs que dans les lieux où ils sont les maîtres, comme à Goa, à Macao. Or jamais ils n'ont été maîtres à Siam, au Tonkin, en Cochinchine, à la Chine. Comment donc peuvent-ils empêcher le pape d'envoyer des missionnaires dans des pays abandonnés qu'ils ne sont pas en état de secourir ? Ils ne laissent pas de le faire autant qu'ils peuvent et l'archevêque de Goa a ici un vicaire qui ne veut point connaître les vicaires apostoliques. Il s'appelle vicaire de Varre (25) : Varre veut dire baguette, et il en fait porter une devant lui pour marquer qu'il a la juridiction extérieure dans les choses ecclésiastiques. Ce vicaire, par sa désobéissance, a encouru l'excommunication fulminée par le pape. Il va son chemin, et sur ce qu'il a appris que M. Coche, ne se croyant pas bien marié par lui, a été se remarier à l'église de M. l'évêque, il l'a excommunié, la mariée, son père Jean d'Abreo, la mère, les tantes et toute la famille, sans aucune admonition, sans les interroger, sans entendre de témoins, contre toutes les formes. M. Constance, qui l'a su, l'a envoyé arrêter pour avoir osé excommunier un homme qui est du roi et qui allait mettre à la voile pour un grand voyage, sans au moins en avertir Sa Majesté ou ses ministres. Nos jésuites, qui ont de l'esprit et de la charité, ont fait l'accommodement. Le vicaire s'est dédit par écrit et a avoué que son excommunication était nulle et qu'il avait été mal informé. Mais une conduite si téméraire et qui marque une ignorance si grossière justifie extrêmement les vicaires apostoliques, à qui depuis vingt ans les Portugais ont fait de pareils tours, qu'ils ont toujours soufferts avec une patience évangélique.

14 novembre.

M. Constance m'a fait un fort beau présent de la part du roi : quantité de belles porcelaines pour Gournay et de fort beaux cabinets de Japon. Ce sera à vous à en prendre ce qu'il vous plaira et à donner le reste. Il est venu des nouvelles de Tenasserim. L'ambassadeur de Perse y est arrivé avec un grand train. J'aurais bien voulu qu'il fût arrivé ici avant notre départ pour voir son minois. On dit dans des livres que ces Persans ont l'air Français. Nous aurions fait alliance avec eux et ils nous auraient donné du vin de Shiraz pour le boire le matin dans le voyage. Il aurait bien encore le temps de venir, mais je crois que M. Constance ne voudra pas faire un conflit d'ambassadeurs et qu'il nous laissera partir avant que de faire au Sophi les mêmes honneurs qu'à Louis le Grand. Les mêmes lettres ont appris qu'un vaisseau du roi de Siam a pris un vaisseau de Golconde dont la charge est estimée plus de 100 000 écus et qu'il l'a emmené à Tenasserim. Le roi de Siam, depuis qu'il a déclaré la guerre au roi de Golconde, a fait armer six vaisseaux dont trois sont commandés par un Français et trois par un Anglais. Ils courent les côtes de Golconde et prennent tout ce qu'ils trouvent. Le sujet de la guerre est venu de ce qu'à Golconde on a maltraité des Siamois et qu'on n'en a pas voulu faire raison au roi de Siam, qui l'a demandée trois ou quatre ans durant. À la fin, il s'est mis en colère.

M. Martin, directeur de la Compagnie française à Surate, mande qu'on y est fort en peine de Goa, que depuis longtemps on n'en a eu de nouvelles et que tous les chemins sont bouchés par terre et par mer par les gens de Sevagi.

Les Portugais sont à présent si faibles dans les Indes qu'on peut tout craindre pour eux. Le gouverneur de Daman écrit la même chose.

Je finirai la journée en vous disant, qu'on voit passer les soirs sur la rivière de petites lampes allumées qui vont à vau-l'eau (26). C'est une dévotion siamoise.

15 novembre.

M. Constance, je parle souvent de lui, est parti ce matin pour Louvo. M. l'ambassadeur est parti à une heure après midi. M. l'évêque, l'abbé de Lionne et moi l'avons accompagné dans son balon. Le cortège était le même qu'à l'entrée de la rivière : les mandarins dans leurs balons et toute la suite en bon ordre. Nous avons trouvé à un quart de lieue de la ville la pompe funèbre du grand talapoin de Pégou. Cela était en vérité fort singulier et je voudrais pouvoir vous en faire une bonne description. La scène était dans une grande campagne d'eau, bornée de tous côtés par de beaux arbres verts chargés de fruits. Au milieu s'élevait une représentation fort haute et fort dorée, avec une pyramide d'architecture chargée de banderoles. Au bas de la pyramide étaient quarante ou cinquante talapoins marmottant certaines moralités qu'ils croient soulager l'âme du défunt. D'autres racontent les principales actions de sa vie. Il y avait d'autres petites pyramides autour de la grande, toutes dorées et en huit endroits différents on avait préparé des feux d'artifice pour le soir. On les aime fort en ce pays-ci. Mais ce que j'ai trouvé de plus beau, c'est un nombre innombrable de balons chargés de peuples qui étaient venus au service et qui tous gardaient un silence profond et respectueux. Pas un ne parlait à son voisin. Plus loin étaient plusieurs balons chargés de présents pour les talapoins officiants. Il y avait aussi deux théâtres où des farceurs masqués faisaient force postures diaboliques. On fait ici de furieuses dépenses au brûlement des corps. Quand il meurt quelque grand mandarin qui a eu soin des affaires du roi, on partage sa succession en trois lots : Sa Majesté en a un, les héritiers l'autre et le troisième est destiné aux frais des funérailles. M. l'ambassadeur s'est arrêté un moment devant le mausolée. On a suivi la route par le plus court au travers des riz. Nous avons trouvé un grand pieu avec deux marques qui marquaient deux lieues de chemin, et de temps en temps des salles publiques couvertes pour reposer les voyageurs. Nous avons laissé à droite une maison de plaisance du roi et sommes arrivés de bonne heure à une maison faite exprès pour M. l'ambassadeur, toute pareille à celle de la tabanque. Le terrain est élevé, on se promène à pied. Il y a de grands arbres chargés de fruits et l'on pourrait y faire des jardins admirables. Le pays est beaucoup plus beau à mesure qu'on remonte la rivière et n'est presque plus inondé.

16 novembre.

Nous allions partir quand M. Paumard, aide de camp de M. Constance, est venu prier M. l'ambassadeur de demeurer ici deux jours parce que sa maison à Louvo n'est pas encore prête. Il y aura des coups de rote donnés. Notre jeunesse est allée à la chasse.

17 novembre.

Ce M. Constance est alerte. Tout est prêt à Louvo et nous partirons à midi. Il en fait plus en vingt-quatre heures que tous les mandarins en quinze jours.

Nous avons été voir une maison de plaisance du roi. Elle est à peu près comme les autres : de grandes cours pleines d'arbres avec des manières de halles où les mandarins sont prosternés quand le roi donne audience, trois ou quatre corps de logis avec des dômes couverts de calin (27). Nous avons entré dans les cours, mais pour l'intérieur du palais, tout était barricadé. M. l'ambassadeur a fort pressé pour entrer : ces bonnes gens montraient leur cou et nous faisaient fort bien entendre qu'il y allait de leur tête. On a remonté en balon, et à huit heures du soir nous sommes arrivés à Louvo. Les faubourgs ont une demi-lieue de maisons, comme à Siam. Le gouverneur de la ville est venu recevoir M. l'ambassadeur à la porte et l'a conduit à sa maison. Vingt mandarins marchaient devant avec des flambeaux. La maison est fort riante, meublée à l'ordinaire : un salon parfaitement beau avec un grand portrait du roi. Tout le monde est bien logé. M. Constance est venu faire les honneurs.

18 novembre.

M. de Vaudricourt est arrivé, l'Oiseau est prêt à mettre à la voile. Il n'a point voulu venir ici qu'il n'eût tout mis en état, en cela fort louable de préférer son devoir à son plaisir. Joyeux et Chamoreau sont aussi venus. Ce sont deux bons officiers bien appliqués à leur métier.

Je fourre dans le journal tout ce que j'apprends, ce sera à vous à ranger tout cela à sa place. Il y a dans le royaume de Siam des mines de cuivre, de calin et de fer, et beaucoup d'antimoine. On trouve aussi dans les montagnes des minéraux d'or et d'argent qui paraissent quelque chose et deviennent à rien quand on les met au feu. On compte ici par rai, de même que nous comptons par lieue : la brasse est de cinq pieds et demi, vingt brasses font une corde et cent cordes font un rai (28). Je vous ai déjà dit qu'on trouve sur les chemins des pieux où les rais sont marqués.

Je n'ai point encore vu de bossu ni de boiteux, mais seulement deux borgnes. J'ai pourtant vu bien du peuple.

19 novembre.

M. l'ambassadeur a eu ce matin audience particulière du roi ; elle a duré deux heures et demie. Sa Majesté était dans un fauteuil de tambac, M. l'ambassadeur sur son placetPetit siège qui n'a ni bras ni dossier. (Littré). Nous dirions aujourd'hui un tabouret., M. l'évêque à sa droite et moi à sa gauche. Tout s'est passé au contentement réciproque des parties, et comme vous êtes honnête homme, je m'en vais vous dire toutes les choses qui ne sont pas d'une extrême conséquence. Après avoir parlé amplement d'affaires, le roi a dit que tous les rois ses voisins lui demandaient son amitié, mais qu'il faisait une extrême différence d'eux au roi de France : que la plupart ne songeaient qu'à leur intérêt, au lieu que le roi de France, dans les propositions qu'il lui faisait, ne pouvait avoir en vue que le bien du roi et du royaume de Siam : que par-là il le regardait comme son bon voisin, et tous les autres comme s'ils étaient au bout du monde. Il a dit ensuite qu'il aimait fort feu M. d'Héliopolis, que le voyant vieux et cassé, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour l'empêcher d'aller à la Chine. M. l'ambassadeur a répondu que les missionnaires chrétiens se sacrifiaient volontiers pour la gloire de leur Dieu. Sa majesté a repris que M. de Métellopolis et tous les missionnaires français avaient deux choses en vue, l'avancement de leur religion et la gloire de leur roi. Il a dit que M. d'Héliopolis serait rajeuni de dix ans s'il avait vu arriver à Siam un ambassadeur de France. Ensuite M. l'ambassadeur lui a fait les compliments de Monsieur. Il a répondu par des compliments, en ajoutant qu'il était ravi de voir la grande union de la maison de France, que c'était la force. Que quand les princes n'avaient de volonté que celle du roi, un État était invincible, que la désunion dans les Maisons royales de Mataran et de Bantam les avait perdues, et en levant les yeux au ciel, il a ajouté d'un air sérieux et triste qu'il ignorait ce que le grand Dieu ordonnerait de la sienne. Je crois vous avoir dit qu'il n'a que deux frères, tous deux fort inquiets et qu'il tient sous la clé (29). Enfin ce roi a beaucoup d'esprit et est fort habile. Depuis plus de trente ans qu'il règne, il a toujours fait toutes les affaires de son royaume, est tous les jours plus de huit heures à différents conseils, est l'homme du monde le plus curieux. Je ne l'avais pas encore si bien vu. Il était fort près de nous et se levait quelquefois debout. Il est assez maigre, a de grands yeux noirs, vifs, pleins d'esprit. Il parle vite et bredouille, a une physionomie d'un bon homme. Il ne sera point damné, il connaît à demi la vérité : Dieu lui donnera la force de la suivre. Il nous a fait entendre que M. d'Héliopolis et les missionnaires n'étaient entrés à la Chine que par son moyen, et cela est vrai. Il a témoigné de la joie d'apprendre la réunion des missionnaires à la Chine et dans les Indes. Il fait bâtir des églises, il va accorder incessamment de grands avantages pour la religion. Il a un crucifix dans sa chambre, il lit l'Évangile que M. de Métellopolis lui a donné traduit en siamois, il parle de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grand respect, il va avoir des conférences avec M. l'évêque. Tout cela ne suffit pas pour me faire demeurer ici comme ministre du roi, mais cela suffit pour nous donner une grande consolation. Prions bien Dieu pour ce bon roi de Siam. Je suis assuré que si vous l'aviez vu, vous l'aimeriez de tout votre cœur.

Il est temps que je vous dise ce qui me regarde. Je ne suis point maître des secrets de l'ambassade, c'est à M. l'ambassadeur à en disposer, mais je suis maître de mon secret et il m'est impossible de vous le porter plus loin. Il y a quelques jours que le roi de Siam, en causant avec M. Constance, lui demanda s'il avait souvent des conférences avec M. l'ambassadeur. Il lui dit que oui, et encore plus souvent avec moi, parce que M. l'ambassadeur avait un caractère à soutenir qui empêchait la familiarité. Sa Majesté lui dit : Mais comment parlez-vous avec le talapoin français ? Il ne sait pas le siamois. Il répliqua qu'il me parlait portugais et que je lui parlais italien, que j'avais été plusieurs fois en Italie et que même j'avais été au Conclave au couronnement du pape. Là-dessus ce roi qui pensait à tout, lui dit : Puisqu'il ne veut pas demeurer ici, et qu'il s'en retourne en Europe, si je le priais d'aller à Rome faire mes compliments au saint Pape et lui porter quelques présents de ma part ; qu'en dis-tu ? M. Constance lui répondit qu'il ne doutait pas que je ne me chargeasse volontiers des ordres de Sa Majesté, et que je me ferais un grand honneur de porter à Sa Sainteté des marques de l'estime particulière d'un grand roi, principalement si Sa Majesté voulait bien assurer le saint Pape par ma bouche qu'à sa considération et à celle du roi très chrétien, elle donnerait à l'avenir dans tous ses États une protection particulière à la religion chrétienne. Le roi lui dit : Bon, bon, je le ferai. Et de ce fait, hier après avoir parlé d'affaires et de compliments avec M. l'ambassadeur, Sa Majesté me demanda s'il était vrai que je connusse le saint Pape. Je lui répondis que oui, et que même j'étais le premier homme du monde qui lui eut baisé les pieds un peu avant son exaltation. Puisque cela est, me dit-il, je vous prierai de faire à Rome quelques commissions pour moi. Il n'en dit pas davantage, et ce sera à l'audience de congé qu'il me parlera en forme. Ô ça, avouons la vérité : ne suis-je pas bienheureux ? Et ne pouvant pas demeurer ici, pouvais-je retourner en Europe d'une manière plus agréable et plus convenable à un ecclésiastique ? J'ai eu le service de Dieu en vue en venant, et je l'aurai encore en retournant. Il est beau pour notre religion qu'un roi idolâtre témoigne du respect pour celui qui en est le chef en terre et lui envoie des présents des extrémités du monde, et je crois que le roi sera bien aise de voir le vicaire de Jésus-Christ honoré par le roi de Siam et qu'un de ses sujets soit chargé d'une pareille commission. Adieu, bon jour. M. l'ambassadeur me fait appeler pour monter un éléphant. Ce n'est pas raillerie, il y a cinquante éléphants devant la porte et nous allons au cours de Louvo.

La promenade a été fort belle. M. l'ambassadeur était monté sur un éléphant et moi fièrement sur un autre. On est dans une chaise à bras sur des carreaux, il y a un homme sur le cou, un autre sur la queue et qui gouvernent l'éléphant avec un bâton d'argent à pointe de fer. L'allure est un peu rude, mais sûre. Ce ne sont que des femelles, qui se mettent à genoux quand on veut et qui ne demandent qu'à se promener gravement. Toute la suite de M. l'ambassadeur était aussi sur des éléphants, et cela était fort beau à voir. M. Constance était sur le cou du sien, qu'il gouvernait lui-même. Il le faisait aller quelquefois fort vite. Nous avons été nous promener dans une grande plaine qu'on a défrichée. La vue en est fort agréable, de beaux arbres verts, beaucoup de gibier, des perdrix. La montagne n'est pas éloignée de plus d'une lieue. Nous avons passé autour d'un jardin du roi où il y a force figuiers, des allées, des canaux. Le jardinier est un Français qui fait bien ses petites affaires.

J'ai appris de M. Constance que la guerre de Cambodge ne va pas bien. Il y a deux rois, l'un soutenu par le roi de Siam et l'autre par le roi de Cochinchine. Les Siamois ont été bien battus et il y en a cinq cents assiégés qui mangent la terre et ne veulent point se rendre. On a envoyé ordre sur la frontière de faire tout marcher à leur secours. Les armées de ce pays-ci ne sont pas autrement bien disciplinées.

Ne croyez pas que je vous oublie : on travaille de tous côtés à vous faire des mémoires et j'espère vous rendre assez compte des royaumes de Siam, de Tonkin, de Cochinchine, de Cambodge, de Chiampa.

Je ne vous ai pas dit que M. l'ambassadeur obtint hier une chose qui sera fort agréable au roi, c'est les chroniques du royaume de Siam. Il y a peine de la vie à les avoir chez soi, et Sa Majesté les accorda agréablement quand on lui dit que cela ferait plaisir au roi. Mais voici quelque chose qui vous plaira encore davantage. Depuis que ce roi-ci règne, il a eu un soin particulier de ramasser les livres de l'histoire de la Chine : il y a envoyé des ambassadeurs presque exprès, il n'a point épargné la dépense pour satisfaire la curiosité. Il a tout cela bien conditionné et il nous le donnera, c'est à dire qu'il en donnera des livres l'un après l'autre aux missionnaires pour les traduire en français et les envoyer au roi. N'est-ce pas un bon homme qui ne trouve rien de difficile, dès qu'on lui parle de son bon ami le roi de France ? De bonne foi, à le voir agir et parler, on peut croire qu'il aime le roi de tendresse.

J'ai oublié mille choses qui ont été dites dans l'audience. Le roi a dit que la plupart des ambassadeurs n'étaient que des porteurs de lettres et de compliments. Par exemple, a-t-il dit, l'ambassadeur de Perse qui est arrivé à Tenasserim m'apportera de belles étoffes ; cela est bon pour s'habiller, mais l'ambassadeur de France, il vient pour de vraies affaires. Il a dit à M. l'ambassadeur qu'il avait fait réponse à son dernier mémoire et que s'il avait quelque chose à lui proposer, il le pouvait faire librement. M. l'ambassadeur a répondu qu'il verrait la réponse de Sa Majesté et qu'il la suppliait très humblement de lui nommer quelqu'un de ses ministres avec qui il pût conférer. Sa Majesté a nommé M. Constance et a dit à M. l'ambassadeur qu'il pouvait toujours parler et qu'il n'y avait là personne de suspect. M. l'ambassadeur a répondu qu'il n'avait rien de secret pour M. l'évêque, et a dit, sans rien particulariser, que le roi l'avait chargé d'assurer Sa Majesté de son amitié, et qu'en toutes occasions il lui en donnait des marques. Il veut les voir venir.

Or il est bon de remarquer qu'à la première audience il y avait quarante mandarins, à la seconde vingt, et aujourd'hui il n'y en avait que huit, tous confidents du roi. Son tuteur y était aussi. C'est, comme je pense vous l'avoir déjà dit, un bon vieillard de quatre-vingts ans, sourd, que le roi aime et respecte beaucoup. Sa Majesté a parlé d'affaires importantes et a fini en disant que le commerce n'était pas une affaire, et qu'il donnerait là-dessus au roi et à la Compagnie toute sorte de satisfaction.

M. Constance est venu voir M. l'ambassadeur et lui a dit que le roi, en plein conseil, avait dit ces paroles : Le roi de France a pour moi une amitié désintéressée. Il m'envoie proposer de me faire chrétien : quel intérêt y a-t-il ? Il demande que je m'instruise de sa religion : il ne faut pas le mécontenter ; il faut le faire, et voir. Grande parole pour un roi des Indes qui ne sait point dissimuler et qui croit qu'il y va de son honneur de ne dire que ce qu'il pense ! Ce rapport de M. Constance est très véritable : la même chose a été rapportée à un missionnaire par le barcalon qui parla encore plus fortement et dit que la religion des pagodes était près de sa fin. Nous ne sommes pas assez innocents pour croire cela tout droit. Mais enfin il est bon que les principaux mandarins s'accoutument à ces discours et ne s'effraient point d'une pareille nouvelle. Quoi qu'il en puisse arriver, si l'ambassade ne produit pas dans le moment la conversion actuelle du roi, elle fera toujours un bon effet.

20 novembre.

J'ai été ce matin remercier M. Constance de tout ce qui se passa hier à mon égard. Car outre tout ce que je vous ai déjà écrit, le roi me dit qu'il était persuadé que j'apporterais aux affaires tout le soin et toute l'application dont j'étais capable. M. Constance me l'expliqua en portugais. J'en fus assez aise, et ne fis pas semblant de l'entendre, et pour cause.

J'ai eu aujourd'hui une grande conférence avec M. de Métellopolis sur mon état spirituel et après avoir bien pesé toutes choses et m'être soumis aveuglément à sa volonté, il a résolu de me donner les ordres ici avant que je retourne en France. Il y a longtemps que je m'y dispose. Quand on est faible, il ne faut pas s'exposer au danger, et je crois que ces saintes chaînes me fixeront dans le bon chemin. Je n'aurai plus envie d'aller à l'opéra, et prêtre, j'espère que Dieu me fera la grâce de vivre en prêtre. J'ai des bénéfices, je ne les veux pas quitter, ne suis-je pas obligé à mener une vie réglée ? Ce qui me détermine encore, c'est que je vois devant moi sept ou huit mois de vie innocente, et cela ne sera pas mauvais avec la compagnie des missionnaires pour bien m'imprimer les devoirs de ma profession. Dieu veuille que M. l'abbé de Lionne soit du voyage ; ce serait une grande consolation pour moi. Il m'apprendra bien des choses que je ne sais point, et je n'aurai pas de peine à me soumettre à sa direction : il a tout l'esprit qu'il avait en France avec une humilité angélique. M. l'ambassadeur, M. l'évêque, les Français, les Siamois, tous voient clairement qu'il est à propos qu'il fasse le voyage. Lui seul s'y oppose. Il a peur peut-être que dans sa patrie sa grande barbe ne lui attire des respects qu'il méprise beaucoup, et ne veut pas voir que Dieu en tirera sa gloire. S'il persiste à être opiniâtre, nous lui ferons commander par le roi d'accompagner ses ambassadeurs. Il sait leur langue et fera une interprète illustre. M. le grand prieur et Poligomolin ne seront pas fâchés de le voir (30).

J'ai été ce soir deux heures avec M. Constance.

21 novembre.

Je prévois que M. de Vaudricourt n'aura point l'honneur de voir Sa Majesté siamoise. Il faudrait qu'il ôtât ses souliers et qu'il mît la tête sur ses coudes, manières orientales qui ne conviennent point à la noblesse française. J'oppose aux raisons de M. Constance l'exemple récent de nos gentilshommes qui ne l'ont point fait et il me répond qu'on les a regardés comme la robe de M. l'ambassadeur, pour qui on a passé par-dessus toutes les coutumes. S'ils sont fermes et qu'ils protestent que les Anglais et Hollandais n'en font point de difficulté, nous leur dirons que toute la terre roule entre un capitaine de vaisseau de guerre du roi et tous ces marchands qui courent les Indes, et bien heureusement M. de Vaudricourt retournera à son navire. Il en meurt d'envie et est à terre comme un poisson hors de l'eau. Les ballots des présents sont allés à bord : voilà une belle excuse pour y retourner incessamment. M. Constance m'a fait voir les présents que le roi lui voulait faire ; ils sont magnifiques.

22 novembre.

J'ai employé toute la journée à songer à ma conscience. Je m'en vais me charger d'un caractère pesant. Il est vrai que j'y songe depuis longtemps, mais quand le moment approche, on y songe encore plus fort. Avec cela, plus j'y songe et plus je me confirme dans la pensée que cela m'est nécessaire pour mon salut.

23 novembre.

M. Constance vient d'envoyer à M. de Vaudricourt un présent magnifique pour un particulier. Ce sont de belles porcelaines, des chocolatières, des tasses d'or et d'argent de Japon, des vernis admirables, une robe de chambre et un fort joli cabinet. Joyeux a eu aussi son présent.

Les nations anglaises et hollandaises ont eu aujourd'hui audience du roi qui leur a donné de belles vestes. M. Veret chef de la Compagnie française ne l'a point encore eue. Les jésuites ont salué Sa Majesté dans le palais le plus intérieur et en ont été fort bien reçus.

À quatre heures après midi le roi est sorti du palais sur son éléphant. Toutes les rues étaient bordées de gardes à pied et à cheval. Les gardes à pied avaient un pot, une cuirasse et un bouclier doré. Les Maures étaient à cheval bien montés et avaient fort bonne mine. Les mandarins allaient devant et après le roi, avec leur bonnet de cérémonie fait en pyramide entourée de plusieurs cercles d'or, chacun suivant sa dignité. Après le roi marchait l'éléphant de parade qui portait une chaise d'or massif, et puis venait le jeune mandarin que le roi traite comme s'il était son fils. Il avait seul la tête haute, tout le reste avait la tête baissée sur le cou de son éléphant. Je vous assure que ce cortège était royal et fort singulier et je crois que Pharaon sur les bords du Nil se promenait à peu près avec la même pompe. Le roi s'est arrêté hors la ville dans une petite plaine pour voir combattre des éléphants. M. l'ambassadeur, M. l'évêque et moi étions chacun sur un éléphant à dix pas du roi. Le reste des Français était aussi sur des éléphants un peu plus loin. Le combat a commencé. Deux éléphants se sont donnés quelques coups de dent et de trompe. Le roi les a fait bientôt séparer et a repris le chemin de la ville. Il a passé devant nous avec un visage riant et s'est arrêté auprès de la troupe des Français. M. Constance a fait avancer M. de Vaudricourt sur son éléphant. Il a salué le roi qui lui a souhaité un heureux retour et lui a fait donner en sa présence une veste de toile d'or de Perse avec des boutons d'or, une chaîne d'or et un sabre de Japon dont la poignée est d'or et le fourreau garni d'or. Il faut remarquer qu'il y a des sabres de trois sortes, et celui-ci est de ceux que le roi donne à ses généraux d'armées. Sa Majesté a dit à M. de Vaudricourt qu'il était persuadé que si on l'attaquait, il se défendrait bien, et il a répondu qu'il se servirait de l'épée que le roi lui venait de donner. Voilà des manières honnêtes qui ne sont guère d'un roi indien qui se croit une divinité, mais aussi ne les a-t-il que pour les Français. Ce présent est beau et vaut au moins deux mille écus (31). M. Joyeux a fait aussi la révérence au roi et a eu pour présent un sabre d'or, une chaîne et une veste, le tout au moindre prix, ainsi qu'il convient au capitaine d'une frégate. Il faut avouer que M. Constance a bien fait les choses, et quand dans une affaire difficile il ne trouve pas les expédients, c'est qu'il n'y en a point. Après que le roi a été passé, M. Constance nous a mené voir un éléphant sauvage que des éléphants traîtreusement ont amené dans un parc où il est prisonnier. Il est encore un peu hagard. On en prend souvent de cette manière. Une femelle va crier dans les bois : quelque éléphant sauvage l'entend, vient au bruit, la trouve à son gré et la suit jusqu'à ce qu'il soit pris dans une cage de bois. Elle y passe la première, il suit, on baisse la trappe et il demeure enfermé, et en trois jours il est apprivoisé. On le met entre deux éléphants de guerre, qui sont stylés à l'exercice. Deux hommes montent sur le sauvage, l'un sur le cou, l'autre sur la queue et lui font sentir un bâton ferré avec lequel ils veulent le gouverner. S'il regimbe, ils le battent bien, et s'il se tourne à droite ou à gauche, les éléphants de guerre lui donnent de bons coups de dent. On le fait jeûner, et quand il a bien obéi, ceux qui le montent lui donnent un peu d'herbe. Il devient doux comme un mouton.

24 novembre.

M. de Vaudricourt est retourné à bord fort content et M. de Forbin est allé à Siam par ordre de M. l'ambassadeur pour faire châtier quelques Français qui ont fait des insolences et pour les renvoyer tous au vaisseau. On n'en a point fait de plaintes, mais M. l'ambassadeur, pour faire justice, n'attend pas qu'on se plaigne.

Le roi a vu prendre ce soir l'éléphant sauvage qui était dans la petite enceinte. Tous les éléphants privés qui l'accompagnaient sont sortis par un passage fort étroit. Il a demeuré quelque temps sans les suivre, se promenant fièrement dans l'enceinte. Des hommes faits à cela l'allaient agacer et il les poursuivait d'une manière terrible en criant et levant sa trompe. Cependant les éléphants qui étaient sortis faisaient du bruit et battaient la terre avec leur trompe pour l'attirer au passage. Il y est venu en poursuivant un homme qui lui disait des injures ; il y est entré et s'est trouvé pris au trébuchet. Aussitôt plus de trente hommes au travers des barreaux lui ont attaché des cordes aux jambes, au cou, à la queue, et lui ont fait une manière de selle avec des sangles avec une adresse admirable. Il se débattait et faisait de grands efforts. On lui a amené plusieurs vieux éléphants qui passaient leur trompe au travers des barreaux et l'allaient flatter. Il était froid aux uns et donnait sa trompe aux autres, les baisait et leur rendait caresse pour caresse. On lui jetait beaucoup d'eau sur le corps pour le rafraîchir. Quand toutes les cordes ont été préparées, on l'a fait sortir de sa niche. Il croyait être en liberté et a voulu faire le méchant, mais deux gros éléphants de guerre se sont approchés de lui, l'un à droite et l'autre à gauche, et lui ont donné de bons coups de défense. Un autre éléphant le poussait par derrière pour le faire avancer vers un poteau auquel on voulait l'attacher. Il a bien fallu marcher ; quoique grand et terrible, il n'était pas le plus fort. On l'a attaché au poteau avec des cordes passées dans des poulies, en sorte que quand il fait effort, les cordes obéissent, il tourne autour du poteau et ses efforts viennent à rien. Sans cette invention, il abattrait le poteau et la maison et se tuerait. Il est aussi sanglé par-dessous le ventre, de peur qu'il ne se couche, parce qu'il s'il s'était couché, il ne voudrait plus se relever, le chagrin le prendrait et il mourrait. Il sera quinze jours ainsi traité. Quand on le mènera à l'eau, les deux éléphants de guerre seront à ses côtés pour le régenter. Après cela il régentera les autres. On lui donna hier vingt-quatre hommes pour le servir, huit par quatre mois. M. Constance nous a dit une chose bien difficile à croire, qu'il y avait dans le royaume de Siam 20 000 éléphants privés, dont chacun a plusieurs hommes à son service selon sa grandeur. Le roi en a toujours mille à sa suite. Nous avons vu la chasse fort commodément. M. l'ambassadeur y est allé sur un cheval de Perse fort beau dont la selle était d'or massif. Toute sa suite avait de beaux chevaux, mais comme ils ont presque tous la bouche forte et que nos gentilshommes sont bons matelots et mauvais écuyers, quelques-uns ont pensé être démâtés et ils allaient souvent à la bouline. M. l'évêque a pris le parti d'aller sur un éléphant, et moi aussi. Quand l'éléphant sauvage a été pris, le roi a mandé à M. l'ambassadeur qu'il s'était pressé de lui en donner le plaisir, quoiqu'il ne soit pas encore temps d'aller à la chasse à cause que présentement les éléphants gâtent les riz, et que cela l'empêcherait d'en voir un grand nombre. M. Constance a ramené M. l'ambassadeur chez lui et on a parlé d'affaires.

25 novembre.

J'ai eu la consolation de voir ce matin faire un chrétien : c'est un homme de la côte de Coromandel que M. du Carpon a amené ici. Dimanche prochain on baptisera deux familles de Siamois que M. le Clerc (32) instruit depuis dix-huit mois.

M. Constance nous a dit que le roi était fort en colère contre l'ambassadeur de Perse. Il est à Tenasserim et y fait mille impertinences. Il y a passé sur un vaisseau anglais et n'a rien donné au capitaine. Le gouverneur de Tenasserim lui a donné 600 écus pour Son Excellence. On lui a fait de grands honneurs en mettant pied à terre. Il ne trouve rien de bien fait. Son maître d'hôtel rebute toutes les viandes qu'on lui présente, et un jour, l'ambassadeur de Siam qui revient de Perse lui ayant dit qu'on ne lui faisait pas si bonne chère à Ispahan, il se mit en colère et ordonna à ses gens d'aller au marché acheter tout ce qu'il lui fallait. Le gouverneur donna ordre aussitôt qu'on lui livrât tout ce qu'il demanderait, et sans argent. Cela fut fait, mais le lendemain, les femmes du marché craignant de n'être pas bien payées du gouverneur, désertèrent, et les Persans furent obligés à revenir demander leur pitance au gouverneur. Cet ambassadeur a déclaré que s'il passait des femmes devant sa maison, il les ferait charger à balle et qu'il ferait encore pis s'il apprenait qu'on vendît du vin dans les lieux où il passerait. Le roi de Siam, qui n'aime pas ces manières hautaines, voulait le faire rembarquer sans lui donner audience, et s'il continue, il lui arrivera quelque avanie. Voyez, disait hier le roi en plein Conseil, voyez l'ambassadeur de France : il ne demande que des choses raisonnables, et dans son quartier cent jeunes Français n'y font pas plus de bruit que feraient cent missionnaires.

M. de Forbin a fait justice à Siam et a renvoyé à bord tous les Français. Ils n'avaient pas fait grand mal : seulement quelques poules plumées. Un verre de raque (33), qui est l'eau de vie du pays, enivre, et quand on est ivre, on se bat, on crie, on fait du bruit, et les Siamois, qui sont d'une humeur paisible, croient que tout est perdu.

26 novembre.

Tous les jours plaisirs nouveaux. Nous avons vu le combat de trois éléphants contre un tigre (34). La partie n'était pas égale. Les éléphants avaient sur le nez un masque de cuir derrière lequel ils cachaient leur trompe et la recoquillant, et ils attaquaient le tigre avec leurs défenses. Le tigre se jetait quelquefois sur le masque. Il a mordu à la jambe un éléphant qui a beaucoup crié. Enfin le tigre, ou fatigué ou poltron, s'est rendu et a fait le mort. Les éléphants l'allaient tourner doucement et quelquefois il se relevait. Ces pauvres éléphants obéissaient à la voix de leurs conducteurs et poussaient fort quand on leur disait. Les relations sont pleines d'histoires d'éléphants : je m'en vais pourtant vous en conter une, dont M. l'évêque de Métellopolis est garant. Il y avait dans un couvent de Franciscains à Ceylan un petit éléphant qui venait dîner et souper au réfectoire. Sa mère, trop grande, demeurait à la porte et l'observait, et quand il faisait quelque sottise, qu'il renversait quelque portion, elle l'appelait rudement et lui donnait cinq ou six coups de trompe, plus ou moins selon sa faute. Mais entre Siam et PorceloncPhitsanulok (พิษณุโลก), dans le nord de la Thaïlande., il y avait un éléphant voleur de grands chemins. Il se jetait sur les passants, les renversait et les dépouillait fort adroitement. Quelquefois il les tuait. Il portait tout ce qu'ils avaient sur eux dans une caverne où tout était rangé en fort bon ordre. Un jour un marchand cochinchinois fut surpris et renversé par l'éléphant, qui, au lieu de lui faire mal, lui présentait un pied et criait fort. Le Cochinchinois reprend courage, regarde ce pied et en arrache une grosse épine. Aussitôt l'éléphant le flatte, le prend avec sa trompe, le met sur son dos, le mène sa caverne, et après lui avoir montré tout son trésor, le laisse-là et s'en va. Le marchand en fit son rapport aux magistrats de Porcelonc qui lui adjugèrent une partie de ce qui était dans la caverne. Le reste fut rendu à ceux qui reconnurent leur bien.

M. Constance vient de me dire que le roi lui a montré ce matin la lance, la cuirasse, et le bouclier d'un roi de Siam qui dans une bataille tua de sa main un roi de Pégou, et par cette action presque seule mit en fuite tous ses ennemis. Il m'a appris quelques particularités de la vie du roi régnant. Il a plusieurs fois commandé ses armées en personne. En 1667, il assiégea une ville sur les frontières de Laos et la prit après un long siège. Ses troupes ne mangeaient plus que de l'herbe et des racines, et un jour plus tard il était obligé à lever le siège. J'en saurai davantage. L'éléphant blanc qui est dans le palais n'y est que depuis 24 ans. Mais ne seriez-vous point bien aise de savoir l'histoire de ce vieux éléphant blanc dont on a tant parlé ? La voici.

Le roi de Pégou, ayant appris que le roi de Siam avait sept éléphants blancs, lui en envoya demander un : on refusa net. Il renvoya et menaça de le venir quérir lui-même à la tête de 200 000 hommes : on se moqua de ses menaces. Il vint, assiégea longtemps la ville de Siam, la força, n'entra pourtant pas dans le palais du roi, fit dresser deux théâtres égaux à la porte du palais, l'un pour lui et l'autre pour le roi de Siam, et là, en grande cérémonie, fit des demandes qui étaient autant de commandements. Il demanda d'abord six éléphants blancs, qui lui furent livrés. Il dit avec beaucoup d'affection au roi de Siam qu'il aimait son second fils et qu'il le priait de le lui mettre entre les mains pour avoir soin de son éducation. Ainsi avec beaucoup de civilité, il prit tout ce qu'il voulut et retourna à Pégou avec des richesses immenses et un nombre infini d'esclaves. Il ne toucha point aux pagodes parce que la religion des Siamois et celle des Pégous est la même. Seulement un de ses soldats, étant entré dans la pagode du roi, coupa une main de la grande statue d'or. On en a depuis remis une autre, et j'en ai vu la cicatrice.

27 novembre.

M. Constance apporta hier au soir à M. l'ambassadeur la réponse à un mémorial qu'il présenta au roi il y a plus d'un mois. Il paraît que le roi de Siam n'est pas encore assez instruit pour embrasser la religion chrétienne et il promet de s'en instruire. Que lui peut-on demander davantage ? Il a donné ce matin audience particulière à M. l'ambassadeur. Plus je vois ce bon prince, plus je l'entends raisonner et plus je l'aime. Il s'en va à la chasse dans les bois pour dix jours. M. Constance a plein pouvoir d'arrêter toutes choses ; au retour de sa Majesté, nous aurons audience de congé, e poi in Franza per la via delle poste (35). Le roi dans l'audience a prié M. l'ambassadeur de visiter les fortifications de Louvo et de voir avec M. l'évêque un lieu propre à bâtir une église pour les chrétiens. Cet après-dîné nous avons eu une grande conférence avec M. Constance sur les affaires de la religion. Nous obtiendrons de grands privilèges pour les chrétiens et M. l'évêque espère que dans quatre ans il faudra bâtir partout de nouvelles églises.

Le soir nous avons été au palais voir une illumination. Toutes les fenêtres étaient pleines de lanternes et de lampes : force machines brillantes, des paravents de verre à fleurs naturelles avec des bougies derrière qui faisaient un effet admirable. Toutes les fenêtres du roi étaient fermées avec des paravents faits de paille de riz : l'or et l'argent ne paraissent rien auprès. Tous les mandarins sont venus rendre leurs respects, ou plutôt leurs adorations au roi. Sa Majesté était à sa fenêtre et leur a fait donner à chacun une veste plus ou moins belle selon leur qualité. Les femmes ont fait la même chose à la princesse. La fête se fait tous les ans le premier jour de la lune de novembre et ce jour commence le premier mois de l'année siamoise (36). Remarquez pourtant qu'ils ne changent leur ère qu'au mois de mars, c'est à dire au cinquième mois. Par exemple, ils comptent présentement l'an 2229 de l'établissement de leur religion. Au mois de mars, ils commenceront à compter 2230 (37). Ils comptent par lunes, et quand il se trouve treize lunes entre les deux équinoxes de mars, leur année est de trois cent quatre-vingt quatre jours : elle n'est ordinairement que de douze lunes, qui font trois cent cinquante-quatre jours.

28 novembre.

M. Constance m'avait déjà fait voir à Siam quelques-uns des présents que le roi me voulait faire. Il me les vient de faire tout ensemble et j'ai été surpris de leur richesse et de leur nombre : des vases d'or, d'argent, des cabinets de Japon, plus de cinq cents porcelaines admirables. Nos jésuites qui les ont vus croient qu'il y en a pour plus de deux mille écus : cela n'est-il pas honnête ?

29 novembre.

Je croyais que les présents étaient finis, au moins pour ce qui me regarde. Je vous demande pardon : M. Constance m'en vient d'envoyer un de sa part qui n'est pas, à beaucoup, si magnifique que celui du roi, mais il vaut toujours plus de deux cents pistoles. Si j'avais ici quelque chose de bien curieux à la française, assurément je lui en ferais présent. Il attendra, s'il lui plaît, le retour des ambassadeurs siamois, je fais ce que je peux. J'ai envoyé à sa femme tout ce qui me restait de bagatelles françaises : des tableaux, des bourses, des montres, des rubans, des gants, de petits miroirs, de petites bouteilles de cristal, des lunettes d'approche, et sur le tout, deux bagues qui sont assez belles. Ils ont en ce pays-ci de gros diamants mal taillés qui ne paraissent rien. Il a envoyé en même temps à M. l'ambassadeur un présent qui vaut assurément plus de quatre cents pistoles : à tous seigneurs tous honneurs. Vous croyez que c'est tout, mais non. Il a envoyé à chacun des gentilshommes un présent en particulier, quelque petite pièce d'argent de Japon, une robe de chambre, des bandègesPlateaux à bords relevés, sans pied. (La Loubère). de vernis et bon nombre de porcelaines. M. de Forbin et le chevalier du Fay ont été distingués et leur présent était plus fort. Sérieusement je ne sais pas comment nous ferons pour mettre tout cela dans les deux vaisseaux. Il y a déjà trois cents ballots, et cependant on ne veut pas qu'il y ait rien sur les ponts, point d'embarras et les batteries bien libres afin de bien défendre si on nous attaque. Je disais cela tantôt à M. Constance qui s'est mis à rire en disant que cela serait plaisant que deux vaisseaux français ne pussent pas porter les présents du roi de Siam, et pour me faire enrager, il est allé quérir un bassin d'or, une écritoire d'or et une coupe d'or pour ajouter au présent de Mgr le Dauphin. Qu'avez-vous à dire à cela ? Monseigneur sera-t-il en colère contre moi si je tiens encore de pareils discours ?

Le roi, qui est à quatre lieues d'ici, vient d'envoyer chercher M. Constance. Il est parti sur-le-champ en relais d'éléphants. Je lui ai donné avant qu'il partit, un mémoire pour obtenir des privilèges pour la religion. S'il le peut faire passer au Conseil, M. l'évêque aura dans peu bien des gens sous sa juridiction.

30 novembre.

M. Constance est revenu ce matin. Le roi lui voulait parler des affaires de Cambodge. Il en est venu un courrier qui a vu partir 16 000 hommes qui vont faire leurs efforts pour dégager ces pauvres 500 Siamois dont je crois vous avoir parlé. Il n'a point perdu de temps et a présenté au roi le mémorial de M. l'ambassadeur sur la religion. Sa Majesté l'a accordé en tous ses points. Il est trop important pour que vous en perdiez rien. Je m'en vais le mettre ici tout du long.



TRAITÉ

Fait entre M. le Chevalier de Chaumont, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté très chrétienne, et M. Constance Faulkon, commissaire avec amples pouvoirs de Sa Majesté de Siam pour accorder en son royal nom des privilèges aux missionnaires apostoliques dans tous ses royaumes.

I

Le sieur ambassadeur de France supplie très humblement Sa Majesté de Siam de faire publier dans toutes les villes de son royaume de la 1. 2. 3. 4. 5. et 6. classe, permission aux missionnaires de prêcher la loi chrétienne, et aux peuples de les entendre, sans que les gouverneurs y puissent mettre aucun empêchement.

Sa Majesté de Siam fera publier dans toutes les villes de son royaume de la 1. 2. 3. 4. 5. et 6. classe que les missionnaires apostoliques peuvent prêcher la loi chrétienne dans toutes lesdites villes et les peuples les entendre, chacun suivant son inclination, sans que les gouverneurs ou autres officiers, de quelque qualité qu'ils soient, puissent les molester en quelque manière que ce soit, directement ou indirectement : à condition que lesdits missionnaires prêcheront la loi de Dieu sans insinuer aucune nouveauté dans le cœur du peuple contre le gouvernement et les lois du pays, sous quelque prétexte que ce soit. En ce cas que lesdits missionnaires le fassent, le présent privilège sera et demeurera nul et le missionnaire coupable arrêté et renvoyé en France, sans que jamais, sur peine de sa vie, il puisse remettre le pied dans le royaume de Siam.

II

Le sieur ambassadeur de France demande, que les missionnaires puissent enseigner les naturels du pays et les rendre capables de bien servir Sa Majesté de Siam, tant dans les affaires du gouvernement, que dans celles de la bonne conscience ; et que pour cela ils aient pouvoir de les recevoir dans leur couvent, et lieux de leurs habitations, avec les mêmes privilèges des autres couvents, sans que personne puisse les inquiéter là-dessus : Sa Majesté voulant que toutes les requêtes qu'on pourra présenter contre eux sur ce sujet soient renvoyés à un mandarin particulier qui sera nommé à cet effet.

Sa Majesté le roi de Siam accorde que les missionnaires apostoliques puissent enseigner les naturels de son royaume à leur volonté, en quelque science que ce soit, et qu'ils puissent le recevoir dans leurs couvents, écoles et habitations avec les mêmes privilèges des autres couvents de Siam, sans que personne puisse les empêcher ; et que lesdits missionnaires puissent leur enseigner les sciences, lois et autres études qui ne sont point contraire au gouvernement et aux lois du royaume. Et en cas qu'on découvre par la voix certaine de deux témoins qu'ils y aient contrevenu, le présent privilège sera et demeurera nul, et le maître d'école et le disciple seront traités ainsi qu'il est marqué dans le premier article. Mais au cas que lesdits missionnaires apostoliques se conservent dans leurs privilèges, toutes les affaires qu'ils auront seront jugées par un mandarin que M. l'évêque présentera et que le roi nommera, pourvu qu'il soit capable de cet emploi.

III

Le sieur ambassadeur de France demande à Sa Majesté que tous ses sujets qui se feront chrétiens soient exempts, les dimanches et jours de fête marqués par l'église, de tous les services qu'ils doivent à leurs mandarins, si ce n'est dans une nécessité pressante.

Sa Majesté de Siam accorde que tous ses sujets qui de bonne volonté se feront chrétiens, jouissent du privilège des chrétiens en la manière demandée par le sieur ambassadeur. Et comme il faudra juger de la nécessité pressante, pour éviter tous différends sur ce sujet, Sa Majesté nommera un mandarin de son côté et M. l'évêque nommera du sien une personne d'autorité, et ce qu'ils règleront ensemble sera reçu et ponctuellement exécuté par les parties.

IV

Le sieur ambassadeur de France demande à Sa Majesté le roi de Siam que si quelques-uns de ses sujets chrétiens, par vieillesse ou infirmité deviennent incapables de servir, ils puissent être délivrés de service en se présentant à un mandarin que Sa Majesté nommera à cet effet.

Sa Majesté de Siam accorde que si quelques-uns de ses sujets chrétiens, par vieillesse ou infirmité, sont évidemment incapables de service, en se présentant à un mandarin que Sa Majesté nommera à cet effet, ils pourront être dispensés du service jusqu'à leur guérison.

V

Le sieur ambassadeur de France demande encore que pour éviter les injustices et les persécutions qu'on pourrait faire aux nouveaux chrétiens, Sa Majesté ait la bonté de nommer quelque mandarin siamois qualifié, homme de bien et de justice, pour entendre et juger tous lesdits procès sans que ledit mandarin puisse rien prendre pour le jugement des procès, en sorte que les amendes soient partagées à la fin de chaque année, partie au mandarin et à ses officiers, et partie aux pauvres, ce qui empêchera que ledit mandarin ne vende la justice.

Sa Majesté le roi de Siam accorde que le mandarin dont il est parlé au deuxième article soit juge desdits procès, suivant que le demande le sieur ambassadeur de France ; et pour éviter toute dispute, requête et longueur de procès, Sa Majesté ordonne que le mandarin, après s'être instruit de l'affaire, demandera l'avis de l'un des juges du roi avant que de passer sentence, afin qu'on n'en puisse point appeler.

Et Sa Majesté de Siam ordonnera que tous les articles ci-dessus soient publiés par tous ses royaumes, en sorte que tous ses peuples connaissent que sa royale volonté est que les missionnaires apostoliques jouissent desdits privilèges.

Fait à Louvo le dixième jour du mois de décembre mil six cent quatre-vingt cinq (38).

On va le faire publier dans toutes les villes du royaume et présentement il ne faut plus que des missionnaires. Je crois qu'à cette grande nouvelle il en viendra ici de tous les endroits du monde. Vous voyez que M. Constance ne sert pas mal la religion, il mérite que le pape et le roi lui en témoignent leur reconnaissance. Il ne lui faut que des honneurs, il se soucie peu d'argent. Nous venons d'achever le mémoire des présents qu'il envoie au roi ; ils sont magnifiques et galants, et il a affecté de ne rien envoyer de tout ce qu'envoie le roi de Siam. Il y a plusieurs choses qui ne sont que pour la montre et il m'a prié de supplier très humblement Sa Majesté de lui envoyer un mémoire de toutes les choses qui lui plairont, afin qu'il en fasse faire autant que Sa Majesté en voudra. Ce qui lui sera très facile, parce que les vaisseaux du roi de Siam vont tous les ans à la Chine, au Japon, à Bengale, en Indouistan et dans tous les autres lieux d'où il vient des curiosités, et ce qu'il dit, il le fera avec une exactitude admirable. Pour moi, je vous l'ai déjà dit, j'aime cet homme de passion et ne m'étonne point du tout qu'il soit fort aimé de son roi. M. de Métellopolis m'a dit plusieurs fois que la Mission lui avait les dernières obligations, que c'était par son moyen que M. d'Héliopolis était entré à la Chine, qu'il leur faisait tous les ans de grandes charités, qu'en toutes occasions il les protège. C'est une providence de Dieu qu'ayant de si bons sentiments il soit élevé au poste où nous le voyons. Je crois que sans lui nous aurions été bien embarrassés, et comment aurions-nous fait s'il avait fallu passer par les mains du barcalon ? Je ne finis point sur le chapitre de M. Constance. Avec tout l'esprit du monde et la pénétration, il est prudent, rien ne l'embarrasse. Il écoute cent hommes et répond cent requêtes en une demi-heure : décisif, va au fait, coupe court avec les gens qui n'ont que du verbiage, également capable dans les matières de politique et dans les bagatelles, bon négociateur, bon architecte. Je crois que si M. de Lou.. (39) le connaissait, il l'aimerait passionnément.

PAGE SUIVANTE - DÉCEMBRE 1685

NOTES

1 - Ces ongles longs, aujourd'hui faits en métal doré, se portent notamment dans les danses classiques du nord de la Thaïlande (fon lep : ฟ้อนเล็บ).

ImageFon lep, danse traditionnelle thaïe.
ImageDanse traditionnelle thaïe. 

2 - Le père Tachard rapporte cette coutume dans sa seconde relation (Second voyage du père Tachard, 1689, pp. 146-147) : Je n'omettrai pas une circonstance assez particulière, qui fera connaître une partie du caractère et de l'éducation des Siamois. Tandis que notre mandarin recevait les respects des habitants de la première tabanque, je m'informai en langue du pays de la santé du roi de Siam. À cette demande, chacun regarda son voisin, comme étonné de ma demande, et personne ne me fit de réponse. Je crus manquer à la prononciation ou à l'idiome même des gens de cour. Je m'expliquai en portugais par un interprète, mais je ne pus rien tirer du gouverneur, ni d'aucun de ses officiers. À peine osaient-ils prononcer entre eux et fort secrètement le nom de roi. Quand je fus arrivé à Louvo, je racontai à M. Constance l'embarras où je m'étais trouvé en demandant des nouvelles du roi de Siam, sans avoir pu obtenir aucune réponse : j'ajoutai que le trouble de ceux auxquels je m'étais adressé, et la peine qu'ils avaient eue à me répondre, m'avaient causé beaucoup d'inquiétude, dans la crainte qu'il ne fût arrivé à la cour quelque changement considérable. Il me répondit qu'on avait été fort étonné de mes questions, parce qu'elles étaient contraires aux usages des Siamois, auxquels il est si peu permis de s'informer de la santé du roi leur maître, que la plupart ne savent pas même son nom propre, et que ceux qui le savent n'oseraient le prononcer ; qu'il n'appartient qu'aux mandarins du premier ordre de prononcer un nom qu'ils regardent comme une chose sacrée et mystérieuse ; que tout ce qui se passe au dedans du palais est un secret impénétrable aux officiers du dehors, et qu'il est rigoureusement défendu de rendre public ce qui n'est connu que des personnes attachées au service du roi dans l'intérieur du palais ; que la manière de demander ce que je voulais savoir était de m'informer du gouverneur si la Cour était toujours la même, et si depuis un certain temps il n'était rien arrivé d'extraordinaire au palais ou dans le royaume ; qu'alors, si on m'avait répondu qu'il n'était arrivé aucun changement, c'eût été m'assurer que le roi et ses ministres étaient en parfaite santé ; mais qu'au contraire, si la face du gouvernement eût été changée par quelque révolution, on n'eût pas fait difficulté d'en parler, parce qu'après la mort des rois de Siam, tout le monde indifféremment peut apprendre et prononcer leur nom.

Plus près de nous, en 1880, la mort tragique de la princesse Sunandha Kumaritana, fille de Rama IV et l'une des épouse de son successeur, le roi Chulalongkorn, illustre bien le caractère sacré de la royauté au Siam. Lorsque le bateau de la princesse chavira sur le Chao Phraya, il eût été facile de la sauver, car de nombreux témoins assistaient à la scène sur les rives du fleuve. Mais comme il était interdit, sous peine de mort, de toucher à une personne de sang royal, personne n'osa faire un geste pour secourir la princesse qui se noya avec sa fille. 

3 - Ce n'était effectivement pas la meilleure période pour faire de bonnes affaires. Comme le notait Paul Kaeppelin (La Compagnie des Indes orientales et François Martin, 1908, p. 247), on avait tout intérêt à acheter les marchandises chinoises ou japonaises dès leur arrivée, de février à avril, où elles coûtaient de 20% à 50% moins cher que d'août à octobre, au moment de la venue au Siam des vaisseaux du Bengale, de Coromandel et Surate. Là encore, les renversements de la mousson déterminaient les saisons des voyages, et par conséquent les conditions du commerce. 

4 - L'abbé de Choisy énumère, dans l'ordre hiérarchique, 5 titres de noblesse du système féodal siamois, conformes à ceux qui sont listés dans le Dictionnaire de l'Institut royal de Thaïlande, 2011, p. 651, qui indique huit niveaux hiérarchiques, dans l'ordre décroissant : Chao Phraya (เจ้าพระยา), Phraya (พระยา), Phra (พระ), Luang (หลวง), Khun (ขุน), Muen (หมื่น), Phan (พัน) et Nai (นาย) ou Mu (หมู่). Le préfixe Ok était peut-être une marque de respect, l'équivalent des formules françaises : Sa Seigneurie ou Son Excellence. C'est la thèse que défend Francis H. Giles dans son Analysis of van Vliet's Account of Siam part VII and VIII, Journal of the Siam Society, vol 30.3, 1938, p. 358) : « J'incline à pense que le mot Ok (ออก) est purement thaï, ayant la signification de Grand, Excellent, Honorable qui était utilisé pour s'adresser à une personne d'un statut supérieur, afin de lui rendre hommage et de montrer son respect. Au fil du temps, ce mot fut utilisé en combinaison avec d'autres mots pour désigner un titre dans la hiérarchie officielle. Le mot Ok du passé avait la même valeur que notre actuel Khun (คุณ). Le titre Okya (ออกญา) peut être une forme abrégée de Okphraya (ออกพระยา), ainsi les titres de Okya, Okphra, Okluang, Okkhun, seraient en langage moderne : Khun Phraya, Khun Phra, Khun Luang, etc. Il m'a été suggéré que les titres portant le préfixe Ok étaient d'un rang supérieur à ceux qui ne le portaient pas. Je ne pense pas que cela soit le cas, car j'ai déjà établi, même après le règne du roi Narai, que ces titres n'étaient jamais utilisés sans le préfixe Ok ». 

5 - Compte tenu de la date et de la régate qui a suivi, il s'agissait évidemment de la cérémonie de Thod kathin (ทอดกฐิน) qui, généralement en novembre, suit Ok phansa (ออกพรรษา), la fin du carême bouddhiste. Au cours de cette cérémonie particulièrement importante dans l'année liturgique bouddhiste, il est de tradition d'offrir des robes aux bonzes.

ImageLe roi Phumiphon Adunyadet faisant des offrandes aux bonzes à l'occasion de la fête de Kathin. 

6 - Ce n'était pas forcément une bonne chose, comme le note H. G. Quaritch Wales dans son ouvrage Siamese State Ceremonies (1931, p. 211) : « Pendant la période d'Ayutthaya jusqu'en 1767, cette fête prenait la forme d'une régate dans laquelle les bateaux du roi, de la reine et d'un certain nombre de dignitaires prenaient place. Des pronostics étaient tirés du résultat : si le bateau du roi perdait, c'était le présage de la prospérité du royaume, mais s'il gagnait, c'était un signe de prochaines calamités et et de famine. Ces divinations étaient évidemment des survivance Brahmaniques, car nous trouvons de tels rites liés à de nombreuses cérémonies hindoues. » 

7 - Le cati, ou catti, mot probablement d'origine malayo-javanaise, n'était pas le nom d'une monnaie, mais le terme employé dans les relations occidentales pour désigner l'unité d'un poids d'argent, le chang (ชั่ง). Aujourd'hui, en Thaïlande, le chang est fixé officiellement à 600 g. On peut penser qu'il était légèrement supérieur au XVIIe siècle. 

8 - Antonio Pinto, dit « Monsieur Antoine » était un élève du séminaire des missionnaires, fils d'un Portugais et d'une Siamoise. Parlant couramment quatre langues, il était de ceux qui se rendent précieux, voire indispensables pour leurs traductions. C'est pour cette raison que l'abbé de Lionne lui demanda de l'accompagner en France, où il servit de traducteurs aux ambassadeurs siamois et soutint une thèse en Sorbonne en décembre 1686. 

9 - Martin Grandin (1604-1691), théologien, docteur en Sorbonne, principal du Collège de Dainville et supérieur de plusieurs communautés religieuses. 

10 - Dieu un en trois, le dogme de la Trinité dans le christianisme : Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

11 - L'abbé de Choisy reprend ici la trame biographique de Phaulkon tissée par le père Tachard, et largement enjolivée. On pourra consulter sur ce site la page consacrée à M. Constance : Phaulkon

12 - L'indication de date fournie par l'abbé de Choisy nous reporte en 1305, époque où régnait sur la Chine la dynastie Yuan, fondée par Kubilai Khan (Shìzǔ - 1215-1294), petit-fils de Gengis Khan. Le monarque régnant en 1305 était Chéngzōng (1265-1307). 

13 - Plusieurs empereurs pouvaient revendiquer le titre de conquérant de la Chine : Gengis Khan, bien sûr, mais aussi Kubilai Khan (1215-1294), fondateur de la dynastie Yuan, ou encore Shunzhi (1638-1661), premier empereur mandchou à monter sur le trône impérial de Pékin. 

14 - K'ang-Hi (1654-1722), empereur de la dynastie Qing qui régna sur la Chine de 1661 à 1722.

ImageCam-Hy, empereur de la Chine et de la Tartarie orientale. 

15 - Sans doute Huang Taiji (1592-1643), 2ème empereur de la dynastie Qinq qui régna de 1636 à 1643 sous le nom de Chóngdé. 

16 - Le chevalier de Forbin avait accusé Phaulkon d'avoir littéralement pillé le trésor du roi de Siam dans le seul but de servir ses propres intérêts : La magnificence des présents destinés au roi et à la cour pouvant contribuer au dessein que le ministre se proposait, il épuisa le royaume pour les rendre en effet très magnifiques. Il n'y a qu'à voir ce qu'en ont écrit le père Tachard et l'abbé de Choisy ; on peut dire dans la vérité qu'il porta les choses jusqu'à l'excès, et que non content d'avoir ramassé tout ce qu'il put trouver à Siam, ayant, outre cela, envoyé à la Chine et au Japon, pour en rapporter ce qu'il y avait de plus rare et de plus curieux, il ne discontinua à faire porter sur les vaisseaux du roi que lorsqu'ils n'en purent plus contenir. (Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, pp. 115-116). Cette accusation paraît un peu exagérée : des meubles, des tapis, des coffres, des poteries, de la vaisselle, quelques bibelots curieux, on peut penser que le trésor royal n'eut pas trop à souffrir de ces prélèvements. 

17 - C'était la grande passion de Phra Naraï. L'éléphant était, avec le buffle, le principal animal domestique des Siamois, et sa chasse était libre. Les femelles étaient utilisées pour la monte et pour les tâches usuelles. Les mâles étaient généralement réservés pour la guerre. Le père Tachard note qu'il y en avait plus de vingt mille dans l'armée siamoise. Le chiffre paraît largement exagéré. Le roi Phra Naraï qui entretenait deux mille chevaux dans son palais jugeait plus noble de se déplacer à dos d'éléphant. Les mythiques éléphants blancs étaient, depuis le règne du roi Ramkamhaeng au XIIIe siècle, les symboles de la puissance royale. Considérés comme sacrés, ces animaux avaient droit aux plus grands honneurs. Phetracha, qui prendra le pouvoir à la mort de Phra Naraï était général des éléphants, ce qui représentait une charge considérable. À noter que l'éléphant blanc figura jusqu'en 1917 sur le drapeau siamois.

ImageLe roy monte sur son éléphant. Gravure coloriée.
ImageÉléphants pour la princesse et pour les étrangers. Gravure coloriée.
ImageMarchepied permettant au roi de monter sur son éléphant. Site de Thale Chubson.
ImageDrapeau officiel du Siam entre 1855 et 1916.

18 - Louis Nicolas Le Tonnelier de Breteuil (1648-1728) fut lecteur de Louis XIV avant d'occuper la charge d'Introducteur des ambassadeurs. 

19 - Il s'agit de Mom Pi (หม่อมปีย์), le jeune page favori de Phra Naraï. 

20 - Parmi les raisons qui poussèrent Phra Naraï à adopter Louvo comme résidence secondaire, peut-être la sécurité qu'offrait une résidence plus éloignée de la côte qu'Ayutthaya, peut-être les nombreux éléphants sauvages qui peuplaient les forêts environnantes et permettaient des parties de chasse dont le roi raffolait, peut-être le climat moins torride que la capitale du fait du lac qui rafraîchissait la ville, et sans doute un peu des trois. Aujourd'hui Lopburi offre l'aspect d'une petite bourgade de province, à l'écart des grands axes touristiques, et sans charme particulier, si ce n'est les milliers de singes qui circulent en toute liberté dans les rues. Quatre sites principaux témoignent du passé : le Phra Naraï Ratchanivet (พระนารายณ์ราชนิเวศน์), palais du roi Naraï, la maison Chao Praya Wichayen (บ้านเจ้าพระยาวิชเยนทร์), la résidence de Phaulkon dans laquelle étaient logés les ambassadeurs, le Phra Prang Sam Yot (พระปรางค์สามยอด) et le Wat Phra Si Rattana Mahattat (วัดพระศรีรัตนมหาธาตุ), deux constructions datant de la période Khmère. Notons que l'empreinte du roi Naraï est visible dans le Wat Phra Si Rattana Mahattat, il y fit en effet construire un curieux corps de bâtiment (wihan - วิหาร) très inspiré par nos églises occidentales.

ImagePlan de Louvo. Fin du XVIIe siècle.
LE PHRA NARAI RATCHANIVET :
ImageLe pavillon Chantara Phisan (พระที่นั่งจันทรพิศาล).

Ce pavillon fut restauré au XIXe siècle sous le règne du roi Mongkut (Rama IV).

ImageLe pavillon Chantara Phisan, vu de la cour extérieure.
ImageLe pavillon Phra Chao Hao (ตึกพระเจ้าเหา).

Situé à l'extrême gauche de l'enceinte du palais, c'est ce pavillon que Phetracha utilisa comme quartier général du coup d'État de 1688, et c'est de là qu'il proclama sa prise de pouvoir.

ImageRong chang luang (โรงช้างหลวง), l'enceinte des éléphants royaux .

Il reste aujourd'hui les fondations de dix bâtiments semblables, destinés à abriter chacun un éléphant.

ImageLe pavillon Dusitsawan Thanya Mahaprasart (พระที่นั่งดุสิตสวรรค์ธัญญมหาปราสาท).

C'est dans ce pavillon que Phra Naraï recevait les ambassadeurs étrangers.

ImageL'intérieur du pavillon Dusitsawan Thanya Mahaprasart.

Le trône du roi Phra Naraï était installé dans la fenêtre centrale surélevée, on y accédait par les deux escaliers situés à gauche et à droite. Étant donné l'état de délabrement de l'édifice, il est impossible de se faire une idée de la richesse de décoration qui existait à l'époque. Nicolas Gervaise décrivait ainsi ce pavillon (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, p. 53) : Ses murailles sont couvertes de belles glaces, dont on chargea les deux mandarins d'acheter en France, et le plafond est partagé en quatre carrés égaux, enrichis de fleurons d'or artistement travaillés à jour et garnis de certains cristaux de la Chine qui y font le plus bel effet du monde ; dans le fond de cette salle s'élève de terre à la hauteur de quatre ou cinq coudées, un trône assez magnifique.

ImageLe pavillon Suthasawam (พระที่นั่งสุทธาสวรรค์).

C'est tout ce qui reste aujourd'hui de l'appartement de Phra Naraï. Les murs en ont été démolis sous le règne de Phra Nang Klao (Rama III) pour fournir les pierres nécessaires à l'édification d'un temple. Nicolas Gervaise décrit ainsi ce pavillon (op. cit. p. 54) : Un peu plus loin, en descendant quinze ou vingt marches, on trouve l'appartement du roi. Il consiste en un corps de logis d'une assez grande étendue, l'or y brille de tous côtés, aussi bien que dans ceux de la seconde cour, et comme il est couvert de tuiles jaunes vernissées, dont la couleur est assez approchante de celle de l'or, quand le soleil y donne, il faut avoir de bons yeux pour pouvoir en soutenir l'éclat ; il est entouré d'un parapet qui, à ses quatre coins, a quatre grands bassins remplis d'une eau très pure, où Sa Majesté siamoise a coutume de se laver sous de riches tentes qui les couvrent ; celui de ces bassins qui est sur la droite est proche d'une petite grotte artificielle couverte d'arbrisseaux toujours verts, et d'une infinité de fleurs qui la parfument en tous temps ; il en sort une claire fontaine qui distribue ses eaux à ces quatre bassins. C'est dans ce pavillon que Phra Naraï mourut le 11 juillet 1688, alors que Phetracha, depuis le pavillon Phra Chao Hao, avait déjà pris le pouvoir.

ImageLa Siamoise de ma vie posant avec quelque désinvolture dans l'allée de la cour extérieure.
BAN WICHAYEN - LA RÉSIDENCE DE PHAULKON :

Émouvante promenade dans le lieu où résidèrent le chevalier de Chaumont, le père Tachard et Monsieur Constance. Il ne reste aujourd'hui que des vestiges, la mort de Phra Naraï et la chute de Phaulkon marquèrent la fin de Lopburi. Phetracha retourna à Ayutthaya, dont il fut le 28ème roi.

ImageL'entrée de la résidence de Phaulkon et des ambassadeurs, en face de la rue de France.
ImageLa résidence de Phaulkon.

Un autel en ruine se dresse devant l'église catholique. À droite était la résidence des prêtres catholiques, et à gauche un autre bâtiment à l'usage des résidents.

ImageLes deux petits bâtiments au fond était la cuisine et la salle à manger.

À gauche, derrière le transept de l'église, se trouve un puits, et ce qui demeure de la résidence personnelle de Phaulkon.

ImageLes ruines de l'église catholique.
ImageVue de la résidence de Phaulkon.
LE WAT PHRA SI RATTANA MAHATTAT :
ImageEntrée du Wat.
ImageVue du Wat.
ImageLe wihan d'inspiration européenne bâti sous le règne de Phra Naraï.
ImageVue du Wihan de Phra Naraï.
PRANG SAM YOT :
ImageVue du Prang Sam Yot (พระปรางค์สามยอด).
ImageLes singes de Lopburi dans le Prang Sam Yot.
ImageVue du Prang Sam Yot. 

21 - Ces deux frères n'étaient en fait que des demi-frères du roi Naraï. L'aîné, Chao Fa Apai thot (เจ้าฟ้าอภัยทศ), boiteux, ivrogne et colérique, fut assigné à résidence pour avoir comploté. Le cadet, Chao Fa Noi (เจ้าฟ้าน้อย), fut condamné à mort pour avoir eu une liaison avec une concubine de son frère le roi. Gracié, il subit néanmoins une formidable correction qui le laissa à moitié paralysé. Tous deux furent exécutés lors de la révolution de 1688. 

22 - Seuls les roturiers du rang le plus bas, les phrai luang (ไพร่หลวง), qui constituaient tout de même l'essentiel de la population, étaient astreints aux corvées, qui pouvaient les mobiliser six mois de l'année. Toutefois, ils pouvaient s'en affranchir en acquittant une contrepartie en nature ou en espèces (ngoen kha ratchakhan : เงินค่าราชการ). On les appelait alors phrai suay (ไพร่ส่วย). Ils pouvaient également être affectés à l'armée, ils étaient dans ce cas phrai tahan (ไพร่ทหา). Les corvées d'État et l'esclavage furent abolis par le roi Chulalongkorn en 1905. 

23 - Louis de France, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, était né le 6 août 1682, et son frère Philippe, de France, duc d'Anjou, le 19 décembre 1683.

ImageLouis et Philippe de France, petits-fils de Louis XIV. Détail d'un almanach de 1687. 

24 - À la fin du XVIe siècle, nombre de conflits étaient nés entre l'Espagne et le Portugal pour la possession des nouvelles terres découvertes tant vers l'Amérique que vers l'Orient. Par une série de bulles, la papauté tenta d'apporter des arbitrages à ces différends, et instaura le système du Padroado, qui fixait les zones géographiques où les deux puissances pouvaient établir leur autorité. En 1491, la bulle Æterni regis attribuait au Portugal toutes les terres situées au sud des îles Canaries. En 1493, le pape Alexandre VI, par la bulle Inter cætera divisait le monde en deux parties, avec pour frontière un méridien situé à 100 lieues des îles du Cap-Vert. Toutes les terres à l'ouest de ce méridien relevaient de l'autorité de la Castille, et celles située à l'est étaient du ressort du Portugal. Sous la pression du roi Jean II de Portugal, qui s'estimait lésé par ce découpage, le traité de Tordesillas déplaça cette frontière de 270 lieues vers l'ouest – ce qui eut pour conséquence de placer le Brésil sous la domination portugaise. D'autres bulles, d'autres arrangements, d'autres traités firent évoluer la situation au gré des rapports de force, mais ces dispositions devenaient caduques au fur et à mesure que d'autres puissances européennes développaient leurs flottes et cherchaient à installer leur influence dans le monde. Ni les Français, ni les Anglais, ni surtout les Hollandais n'entendaient accepter les limitations imposées par Rome et que ni l'Espagne, ni le Portugal, n'avaient plus les moyens de faire respecter. 

25 - Vicaire de Vara. Par vicaire de Vara, il faut entendre non pas un nom propre, mais une charge. C'était un délégué de l'archevêque de Goa qui exerçait en son nom les droits de juridictions. (H. Bosman, Correspondance de Jean-Baptiste Maldonado, Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, 3ème série (6), 1910, p. 46 note 1). 

26 - Il s'agit de la fête de Loi Krathong (ลอยกระทง), qui tombe à la pleine lune du 12ème mois du calendrier lunaire thaï, dans le courant du mois de novembre du calendrier occidental. En ce mois de novembre 1685, la pleine lune tombait le dimanche 11. Les krathong sont de petits bateaux en feuilles de bananier ou en osier décorés sur lesquels on plante une bougie et qu'on lâche à la nuit tombée sur les eaux des rivières et des fleuves dans le but d'honorer Mae Khongkha (แม่คงคา), la déesse des eaux. Une façon de se débarrasser de ses soucis en les envoyant promener au fil de l'eau...

ImageUn krathong traditionnel.
ImageCélébration de loy krathong.

27 - Une gravure insérée dans la relation de La Loubère donne une idée de ces royales résidences :

ImageAppartement du roi - Salon de l'audience.

28 - Bien que la Thaïlande ait adopté le système métrique en 1923, certaines anciennes unités de mesure sont toujours en usage, notamment pour le calcul des surfaces. Toutefois ces unités, si elles ont gardé leur nom ancien, ont été malgré tout alignées sur le système métrique et n'ont sans doute plus grand-chose à voir avec ce qu'elles mesuraient autrefois. Ainsi, le rai (ไร่) n'est plus aujourd'hui une unité de longueur, comme il semblait l'être du temps du l'abbé de Choisy, mais une unité de surface valant 1 600 m2, soit 16 ares. Si l'on s'en réfère aux conversions de l'abbé, un rai siamois en 1685 valait 11 000 pieds, soit approximativement 3 500 mètres.

29 - Le jésuite Claude de Bèze se trouvait au Siam pendant la révolution de 1688 et ses connaissances en histoire naturelle et en médecine lui permirent d'occuper une place privilégiée dans l'intimité du palais royal. Son Mémoire sur la vie de Constance Phaulkon et sa triste fin, écrit autour de 1689-1690 et publié par J. Drans et H. Bernard S.J. en 1947 aux Presses Salesiennes, Tokyo, nous donne de nombreuses et très précieuses précisions sur des épisodes peu connus ou mal connus de l'histoire siamoise. C'est à ce texte que sont empruntés les passages en italique de ce paragraphe.

La tradition siamoise veut que, sauf disposition contraire arrêtée par le roi, le pouvoir se transmette entre frères, c'est donc l'un des frères du roi Naraï qui aurait dû hériter de la couronne, car les Siamois regardent les frères du roi comme plus proche de la tige du sang royal que les enfants et ils succèdent ordinairement à moins que le roi n'en dispose autrement par son testament, les Siamois ayant beaucoup de déférence pour ses dernières volontés. (p. 35). Le plus âgé des deux, Chao Fa Apai thot (เจ้าฟ้าอภัยทศ) semblait d'emblée disqualifié. Le père de Bèze en dresse un portrait peu flatteur : ... mal fait de corps, il avait les jambes de travers dont à peine pouvait-il se servir et était d'ailleurs d'un naturel fort emporté et fort adonné au vin. (p. 67). Accusé – à tort ou à raison – d'avoir conspiré, il fut assigné à résidence dans le palais dont il ne pouvait sortir. Le frère cadet Chao Fa Noi (เจ้าฟ้าน้อย) partait avec de meilleures chances. Toujours selon de Bèze, le peuple, qui l'aimait tendrement, à cause de ses belles qualités, le regardait avec joie comme le successeur de la couronne et il avait en effet tout ce qui peut rendre un prince aimable : il était bien fait de sa personne et assez blanc, ce que les Siamois estiment beaucoup ; il était affable et populaire, l'esprit agréable et les manières fort engageantes, ce qui le rendait les délices de la cour et du peuple. (p. 69). Le roi Naraï songea à en faire son héritier au préjudice de l'aîné et, afin de rendre son choix plus solide, il songea à lui faire épouser la princesse son unique fille. (p. 69). Laquelle princesse Yotathep, follement éprise de son oncle, ne demandait pas mieux. Las pour le petit prince, une liaison qu'il eut avec une des principales concubines de son père entraîna sa disgrâce. La concubine fut condamnée à être dévorée par le tigre, qui est un des exécuteurs ordinaires des Siamois. (p. 72). Le prince fut également condamné à mort, puis gracié, il dut néanmoins subir une sévère correction qui lui laissa une grande faiblesse des jambes avec une espèce de paralysie sur la langue qui l'empêchait de parler ; quelques-uns, cependant, ont prétendu qu'il contrefaisait le muet pour ne pas donner d'ombrage au roi à qui l'attachement que les grands du royaume et sa fille même conservaient encore pour ce prince, était suspect. (p. 73). Les deux frères désormais hors course, restait le favori Mom Pi (หม่อมปีย์). D'origine roturière, recueilli dès son plus jeune âge par le roi, il avait été choyé et élevé comme un fils, si bien qu'il ne retint rien de la bassesse de son extraction, mais il prit tout l'air et les manières d'un homme de naissance et devint un parfait courtisan. Il n'avait pas l'esprit fort vif et fort brillant mais il compensait cela par son bon air, ses manières aisées et engageantes et surtout par sa complaisance à l'égard du roi et son application à étudier et à prévenir tout ce qu'il pouvait souhaiter. (p. 74). Toutefois, transmettre le trône à un roturier n'étant guère envisageable, le roi Naraï essaya en vain de marier Mom Pi à sa fille Yotathep, qui refusa catégoriquement, soit par fierté, soit, nous dit encore le père de Bèze, parce qu'elle était engagée d'inclination et même par les liens du mariage, au prince son oncle ; car c'était un bruit constant que, malgré la défense du roi et l'infidélité de ce prince qui s'était trouvé dans d'autres engagements, elle n'avait pas laissé, depuis sa disgrâce, de consommer avec lui le mariage que Sa Majesté avait d'abord projeté. (p. 74). Aucun successeur n'ayant été formellement désigné, et la santé du roi déclinant, c'était au plus ambitieux et au plus téméraire de mettre à profit les évènements pour s'emparer de la couronne. Phetracha sera celui-là. Sans la moindre goutte de sang royal, d'une naissance à servir sur un balon plutôt qu'à monter sur un trône, il sut habilement tisser sa toile, se rendre populaire auprès des mandarins et des talapoins influents, et pour tuer dans l'œuf toute opposition, il fit exécuter les deux frères du roi et Mom Pi. Épousa-t-il ensuite la princesse Yotathep ? C'est ce qu'on lit dans quelques relations. Le père de Bèze dément cette information : Il voulut en ce temps-là épouser cette jeune princesse pour s'affermir davantage sur le trône par ce mariage ; mais elle eut assez de fierté pour n'y vouloir pas consentir et pour lui reprocher qu'il avait mauvaise grâce de lui offrir une main trempée dans le sang de son père et de ses oncles. Elle était surtout inconsolable de la mort du plus jeune des princes qu'elle aimait tendrement et elle ne pouvait voir Phetracha qu'avec horreur, qu'elle en regardait comme le bourreau. (p. 147). 

30 - Toute ma gratitude est d'ores et déjà acquise à qui pourra identifier ces mystérieux personnages. Les pistes que j'ai explorées n'ont mené jusqu'ici qu'à des impasses. Parmi les hypothèses qui me semblent recevables, le grand prieur pourrait désigner le frère aîné de l'abbé Artus de Lionne, Jules-Paul de Lionne, prieur de Saint-Martin-des-Champs. Dans cette hypothèse, l'énigmatique Poligomolin pourrait être le surnom de l'autre frère encore vivant de l'abbé, Louis-Hugues de Lionne, marquis de Berny. Hypothèses fragiles qui ne reposent que sur des intuitions, donc sans grande valeur. 

31 - Le présent que reçut M. de Vaudricourt fut estimé valoir 400 pistoles pour le moins. (J.C Gatty, Voiage de Siam du père Bouvet, 1963, p. 144). 

32 - Guillaume Le Clergues, missionnaire (vers 1647-1686). On pourra consulter une biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Guillaume Le Clergues 

33 - Alcool de riz, ainsi décrit par Gervaise (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, p. 107) : Ils ont une liqueur fort chaude et fort piquante qu'ils appellent laau, et nous autres raque, qu'ils aiment presque autant que le vin. Elle est composée d'eau de riz et de chaux, et pour la rendre plus agréable, les Européens y mêlent du sucre et de la cannelle. Ils la laissent longtemps exposée au soleil qui la purifie et qui lui ôte un certain goût d'amertume qu'elle a ordinairement. Comme elle est fort chaude et fort subtile, elle monte bientôt à la tête et enivre plus aisément que le vin. 

34 - La Bibliothèque nationale conserve un recueil de dessins coloriés anonyme intitulé Usages du Royaume de Siam, cartes, vues et plans : sujets historiques en 1688. Il est mentionné sur la page de garde : Acquis du père Pourchot lors de la dissolution des Jésuites en 1762. Il apparaît donc que l'auteur de ces dessins faisait partie de l'ambassade Céberet - La Loubère qui arrivera au Siam en septembre et octobre 1687. Ces 36 dessins sont des bijoux de fraîcheur et de naïveté. L'un est consacré au combat d'un éléphant et d'un tigre, avec cette légende : Combat d'un tigre avec des éléphants. Quelquefois l'on voit l'éléphant prendre avec sa trompe le tigre par le milieu du corps et le jeter en l'air quand son cornac ou l'homme qui est dessus lui ordonne. Il le foule avec les pieds ou le reçoit sur ses dents. Le tigre tâche principalement de prendre la trompe avec ses griffes et l'éléphant [illisible].

ImageCombat d'un éléphant avec un tigre. Dessin colorié anonyme. 1688. 

35 - Et puis en France par la route des postes. 

36 - La nouvelle lune tombait le 26 novembre 1685. Il s'agissait de la fête de con parian, le hissage des lanternes, évoquée dans l'ouvrage Siamese State Ceremonies de H. G. Quaritch Wales, London, 1931. Gerolamo Emilio Gerini lui consacre un paragraphe dans Encyclopædia of Religion and Ethics, Hastings, volume V, Edinburgh, New York, 1912 : Les lampes sont hissées sur des mâts le jour de la nouvelle lune et allumées à la nuit, jusqu'au deuxième jour du déclin. Elles sont gardées allumées pour éloigner les esprits, et aussi pour empêcher l'eau d'envahir les rizières alors que les épis de riz n'ont pas atteint leur maturité. Gerini voit dans cette fête une transposition du Dipavali, la fête des lumières qui marque le passage du nouvel an hindou. 

37 - L'entrée de Bouddha dans le Parinirvana, le dernier stade du Nirvana, est fixé en 543 av. J. C., année qui marque le commencement de l'ère bouddhiste. Ainsi, l'année 2000 de notre calendrier correspondait à l'année 2543 en Thaïlande. Ce système est toujours utilisé, mais avec le développement des relations et du commerce international, il n'est plus qu'à usage interne. 

38 - Dans son mémoire du 1er janvier 1686, l'abbé de Choisy révèle que ce traité était antidaté, et qu'il ne fut signé qu'au tout dernier moment, le 20 décembre, alors que l'ambassade s'apprêtait à mettre à la voile. Le roi de Siam s'était engagé lui-même, dans une audience, de me charger de présents pour le Pape ; il [Phaulkon] l'en a empêché sous prétexte qu'il n'avait pas d'assez beaux présents, et quand il a rapporté à M. l'ambassadeur les privilèges de la religion et le traité pour la Compagnie, je n'ai point été appelé, et en cela il n'a pas eu grand tort, car assurément je ne les aurais pas laissé passer comme ils sont. Le roi avait tout accordé, et M. Constance a mis à chaque article des conditions qui leur ôtent beaucoup de force. M. l'ambassadeur n'avait qu'à insister et à refuser toutes ces conditions ; jamais M. Constance n'aurait osé renvoyer cela au roi. Mais qu'a fait M. Constance ? Il a toujours remis à donner les papiers par écrit, en disant qu'il les faisait copier, et qu'en s'en allant, il donnerait tout en bonne forme. M. l'ambassadeur l'a cru, et dans l'audience de congé a dit positivement au roi de Siam qu'il était content sur tous les chefs, qu'il le remerciait des grands privilèges qu'il avait accordés à la religion chrétienne, et de tout ce qu'il faisait en faveur de la Compagnie française. Et ce qui est plaisant, il n'avait encore rien par devers lui, et n'a rien eu par écrit qu'à la rade, prêt à mettre à la voile, dans le temps qu'il n'y avait plus moyen de disputer, et qu'il fallait bien prendre ce qu'on lui voulait donner. Ce n'est pas que je fusse bien d'avis que M. l'ambassadeur fît au roi de Siam tous les petits plaisirs qu'il pouvait, sans engager le roi ; mais je voulais qu'il se fît un peu valoir, et que, si le ministre lui refusait quelque chose, il s'adressât au roi qui lui aurait tout accordé : car il est certain que ce bon roi croit avoir fait tout ce qui est en lui.  (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 168). 

39 - Monsieur de Louvois (François Michel Le Tellier, marquis de Louvois - 1641-1691, un des principaux ministres de Louis XIV). 

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