2ème partie.

Pendant qu’on était à disposer les choses pour le départ de la garnison de Bangkok, le navire l’Oriflamme jeta l’ancre à la rade de l’embouchure de la rivière de Siam. Les Siamois avaient pris les mêmes précautions que pour le retour des deux vaisseaux ; une barque fut à bord avec des mandarins qui y portèrent des rafraîchissements. Ces gens-là dirent encore merveilles de la santé du roi de Sim, de M. Constance et du bon état des Français dans Bangkok. On y donna la croyance, n’ayant pu prévoir les changements qui étaient arrivés. M. Cornuel, deuxième capitaine de l’Oriflamme, s’embarqua dans la barque pour porter les paquets. Il était accompagné du premier lieutenant et de quelques officiers qu’on envoyait de France pour servir dans les troupes. Ils entrèrent en rivière, mais comme elle a divers bras, les mandarins suivant leurs ordres firent prendre un canal qui les éloignait de Bangkok. M. Cornuel, qui avait fait deux voyages à Siam, reconnut bien qu’ils ne passaient pas devant les lieux qu’il avait remarqués autrefois ; il en parla aux mandarins qui lui faisaient croire qu’ils prenaient une route de traverse et plus courte. Enfin ils arrivèrent à Siam où ils furent surpris de voir qu’ils ne rencontraient aucun Français et qu’on les avait menés chez le barcalon.

Il y avait pourtant alors des officiers de Bangkok dans la ville qui y avaient été envoyés pour faire charger les victuailles, les agrès et les autres choses nécessaires pour le voyage. Le sieur des Rivières, capitaine d’une compagnie, en était un. Sur l’avis qu’il eut qu’il était arrivé un navire français à la rade et qu’il y avait des officiers chez le barcalon, il y fut, passa dans une salle où il les trouva et leur apprit les changements qui était arrivés et le traité qui avait été arrêté. On donna en même temps à M. Desfarges avis de l’arrivée des vaisseaux et du secours qui y avait été embarqué. Il eut par la même voie les paquets qui lui étaient adressés. Tout cela n’apporta point de changement aux affaires. La résolution qu’on avait prise de se retirer fut suivie et l’on continua de faire diligence pour partir.

Le traité portait que les Français abandonneraient la forteresse de Bangkok, qu’ils en retireraient le canon, les armes, les munitions qu’il y avaient débarqués et généralement tout ce qui leur appartenait, qu’ils sortiraient avec tous les honneurs qui s’observent dans les capitulations les plus honorables, qu’on fournirait deux vaisseaux agréés de tout le nécessaire et les victuailles dont ils avaient besoin pour passer à Pondichéry, que le comptoir de la Compagnie resterait à Siam et tous les avantages et tous les privilèges pour le commerce dans les formes qu’on avait accordés avec Messieurs les envoyés, que les deux vaisseaux seraient renvoyés de Pondichéry et que Mgr l’évêque de Métellopolis et le sieur Véret, chef de comptoir, qui devaient rester, seraient garants du traité et resteraient pour otages du renvoi des deux navires ainsi que du remboursement pour le paiement de ce que les Siamois avaient avancé pour l’achat des victuailles et des autres nécessités du voyage, que la paix serait rétablie par-là entre les deux nations et le commerce ouvert aux Français dans tous les ports du royaume de Siam. Les Siamois convinrent aussi de donner des otages pour l’exécution du traité.

Tentative d’évasion de Mme Constance. – Conduite de Desfarges dans cette affaire.

Mme Constance, qui était à Siam, informée que les Français devaient se retirer et appréhendant une suite de mauvais traitements et de persécutions des Siamois et particulièrement du fils de Pitracha, ne crut pas que les précautions qu’on avait prises pour sa santé (en obligeant les députés siamois pour le traité de promettre qu’on la laisserait vivre en repos dans sa famille) eussent tout l’effet de cet engagement, prit la résolution de se retirer à Bangkok avec un fils qui lui restait (1), sous le pavillon du roi. Elle en communiqua aux personnes à qui elle crut pouvoir s’en ouvrir, il y a apparence qu’ils ne s’opposèrent pas à un dessein si louable. cette dame, ou d’autres pour elle, en parlèrent au sieur de Sainte-Marie, officier qui était pour lors à Siam. Il s’offrit d’abord. La partie liée et un bateau prêt, Mme Phaulkon se déguisa, elle s’embarqua avec son fils et l’officier et passa ainsi à Bangkok. La surprise de M. Desfarges est extraordinaire lorsqu’il apprit l’arrivée de cette dame. Il s’emporta hautement contre l’officier qu’il fit mettre aux arrêts et Mme Phaulkon dans une maison particulière, sentinelle à la porte, afin que personne ne lui parlât sans sa permission. Cette évasion fut aussitôt sue à la Cour de Siam, les Français qui étaient dans la ville arrêtés et de grandes plaintes de la part des Siamois de ce que l’on contrevenait au traité. Le barcalon, qui s’était employé le plus pour sa conclusion, faisait aussi plus de bruit, déclarant que tout était rompu si l’on ne rendait la dame.

M. Desfarges fit assembler le conseil là-dessus. M. de Vertesalles et les capitaines des troupes le formaient. Le général parla avec chaleur de l’action de M. de Sainte-Marie de s’être chargé sans ordre d’amener Mme Constance à Bangkok, exagéra les suites qu’il prévoyait qui arriveraient de cette espèce d’enlèvement (mais que la plupart des officiers de l’assemblée ne crurent pas être bien fondées) et ajouta ensuite que son avis était de la remettre aux Siamois afin de ne point interrompre l’exécution du traité. Il est à remarquer que ses deux fils étaient du nombre des capitaines, un troisième de ces mêmes officiers qui le touchait d’une alliance de loin et un quatrième qu’il avait encore attaché à son parti. Ces gens-là furent de son avis de rendre la dame. On assure pourtant que l’un de ses fils, le chevalier Desfarges, y résista et qu’il ne donna sa voix à la fin que par une obéissance aveugle aux intentions de son père. M. de Vertesalles, M. de la Salle, commissaire général dans les troupes et le reste des capitaines soutinrent hautement qu’on ne la devait point remettre, que cette dame étant venue sous le pavillon du roi et implorer sa protection qu’il lui fallait accorder, qu’il y allait de l’honneur de la nation, et plutôt périr que de faire une action qui ferait crier les autres nations contre nous ; que M. Constance avait obtenu du roi des lettres de naturalité, que Sa Majesté avait encore écrit des lettres par le navire l’Oriflamme qu’elle le prenait et sa famille sous sa protection et qu’ainsi étant censé pour Français et les gens qui lui appartenaient, il y avait de l'injustice et de la cruauté de refuser à cette dame l’asile qu’elle demandait et qui lui était dû. M. Desfarges ne goûta pas ce dernier avis et n’ayant pu faire changer de sentiments à aucun des officiers, le conseil fut congédié.

Ce général entretint ensuite ces capitaines en particulier ; il y a apparence qu’il crut en avoir détaché de leurs premiers sentiments. Le conseil fut assemblé une deuxième fois, mais tous demeurèrent fermes pour retenir Mme Phaulkon. M. Desfarges ne laissa pas de passer outre et déclara qu’il remettrait cette dame aux Siamois et qu’il prenait cette affaire sur lui.

Comme cette affaire a fait beaucoup de bruit en France, que l’on a engagé des personnes de mérite et de distinction dans l’affaire que l’on dit avoir été du sentiment du général, je dirai ce que j’en sais et qui est connu publiquement. La fuite de Mme Phaulkon fit grand bruit à la Cour de Siam. On s’adressa à Mgr l’évêque de Métellopolis dont la sainteté de vie est vénérée de toutes les nations. Il n’y a que les Siamois assez barbares pour s’être portés aux violences et aux mauvais traitements où ce grand prélat a été exposé pendant le siège de Bangkok et qu’ils lui ont fait souffrir encore depuis. Après les menaces que l’on fit à son égard où les missionnaires étaient compris de les faire mourir dans les tourments, on passa à la famille de Mme Phaulkon, on arrêta tous ses parents, on leur fit les mêmes menaces, on porta même jusqu’à y embrasser tous les chrétiens qui étaient à Siam. Mgr l’évêque en écrivit à M. Desfarges ; il lui représenta que si l’on s’arrêtait à emmener cette dame, ce serait la perte de la religion dans le royaume. Il écrivit en pasteur et en prélat qui appréhende la perte de ses ouailles, mais sa lettre finissait par un aveu qu’il faisait que n’étant point de son caractère [de ses attributions] dans ce qui touchait l’honneur et la réputation du roi et des nations, qu’il s’en rapportait au général qui en devait être mieux instruit que lui. J’ai vu sa lettre, je ne rapporte pas les paroles mais c’est le sens. S’il y eu des choses plus particulières, je n’en ai pas eu connaissance.

M. Desfarges ayant résolu de rendre Mme Phaulkon et son fils, en fit donner avis à cette dame, dont il est aisé à se persuader ce qu’elle ressentit d’un ordre auquel elle s’était si peu attendue. Elle le reçut néanmoins en femme de courage. Sa naissance est japonaise (2) ; ces peuples sont d’une intrépidité pour les coups de malheur. On a plusieurs exemples qu’ils envisagent la mort avec une fermeté qui tient même de l’insensibilité. Elle sortit avec son fils de la maison où elle avait été logée à son entrée dans Bangkok ; elle trouva à sa sortie des révérends pères jésuites qui lui dirent quelques paroles de consolation. Il y avait aussi des officiers et entre eux M. de la Salle, commissaire général. Mme Constance le connaissait par son caractère et son emploi ; elle le chargea de rapporter au roi le traitement qu’on lui faisait, alors qu’elle avait des lettres de ce grand prince qu’il prenait M. Constance et sa famille sous sa protection ; elle fit civilité ensuite aux officiers. Elle reconnut bien par leurs visages qu’il n'avaient point de part à cette action. Elle fut remise ensuite aux bras-peints (3) qui étaient venus pour l’emmener – c’est le nom des bourreaux de Siam – et dont la suite me donne de l’horreur. Elle sortit ainsi du fort sans jeter une larme, d’un visage et d’une démarche fière, pendant que les Français étaient dans la douleur de voir remettre une personne de même entre les mains de ses ennemis. Les officiers qui avaient été arrêtés à Siam furent relâchés et l’on se disposa ensuite au départ. On a su que les Siamois s’étaient opiniâtrés à retenir cette dame pour deux raisons : l’une dans la pensée qu’ils pourraient découvrir encore par son moyen où défunt M. Constance avait des effets, l’autre raison que la passion du fils de Pitracha continuait toujours. On a soupçonné M. Desfarges de quelque intérêt de s’être opiniâtré à rendre cette dame (4).

Départ des Français de Bangkok - leur arrivée à Pondichéry.

L’embarquement fut le 2 décembre 1688, un an jour pour jour de l’entrée des troupes dans Bangkok. On chargea plusieurs mirous – c’est le nom de bateaux du pays – de canons, de munitions et de victuailles. Il y avait des Français pour garder sur ces bateaux. Mgr l’évêque était dans un pour aller conduire M. Desfarges jusqu’au bas de la rivière et le sieur Véret sur un autre sous le même prétexte. Il y eut beaucoup de précipitation à descendre la rivière. Les otages siamois étaient sur le vaisseau de M. Desfarges au nombre de trois. Le sieur Véret, qui avait lié sa partie, y fit aborder son bateau et y monta aussi. Cette sortie était une espèce de confusion pour ne pas dire quelque chose de pire. Les Siamois, remarquant qu’on passait la barre de la rivière, qu’on emmenait leurs otages et que le sieur Véret, un de ceux qui devaient rester à Siam, était embarqué, arrêtèrent les bateaux restés derrière. Il y avait dessus trente pièces de canon de fer, des vivres et les Français qui y avaient été mis pour gardes, mais pas en assez grand nombre pour pouvoir passer par force. Mgr l’évêque était aussi resté.

Les navires arrivés en rade et mouillés avec les autres bateaux qui avaient suivi, les Siamois demandèrent l’exécution du traité, le retour de leurs otages et celui du sieur Véret pour rester à Siam. M. Desfarges demanda les bateaux que l’on avait arrêtés et qu’alors il les renverrait. Les plaintes furent portées en haut. Mgr l’évêque en écrivit au général ; il le priait de tenir sa parole et d’envisager l’état où il laissait à Siam les Français qui y étaient restés s’il y contrevenait. M. Desfarges ne se relâcha que sur l’envoi de l’un des otages et promesse qu’il rendrait les deux autres en laissant venir à bord Monseigneur et les Français qui étaient sur les bateaux. C’était une proposition que l’on prévoyait bien que les Siamois ne recevraient point, puisque renvoyant ce prélat et le sieur Véret déjà embarqué, ils n’avaient plus de garants des vaisseaux qu’ils avaient fournis et des avances qu’ils avaient faites pour l’achat des vivres. Après quelques jours de conversation où l’on ne put convenir de rien, les Siamois s’arrêtant à demander l’exécution du traité, les vaisseaux mirent à la voile, l’Oriflamme, le navire le Louvo et une petite barque nommée la Vérette. M. l’abbé de Lionne et … missionnaires y étaient embarqués. On laissait à Siam Mgr l’évêque et encore … missionnaires. Le révérend père de la Breuille, jésuite, y resta seul de leur compagnie ; les autres pères étaient embarqués (5). On laissa aussi deux officiers, des soldats et des gens du commerce et des ouvriers. Nous reviendrons à eux dans la suite de cette relation.

Les navires battirent la mer quelques jours après. Sur l’avis que le sieur Véret donna de quelques îles d’autour où il disait qu’il y avait du girofle et de la muscade, on y fut mouiller. On en a parlé diversement : quelques-uns ont rapporté y avoir trouvé des muscades, mais comme on n’en a point vu et que les rapports peuvent être suspects, on n’y a pas donné de créance et il n’y a aussi aucune apparence. La mousson ouverte pour lors pour la côte, les vaisseaux passèrent le détroit de Malacca et mouillèrent quelques jours devant cette place. Ils remirent à la voile de là et vinrent jeter l’ancre devant Pondichéry, ainsi que je l’ai rapporté.

Conseil tenu à Pondichéry. – Un voyage à Joncelang résolu.

M. Desfarges fit assembler le Conseil le 6 (6) ; les personnes qui le composèrent furent le général, M. du Bruant, M. de Vertesalles, commissaire général. Je fus de l’assemblée ainsi que le sieur Jean-Baptiste Martin, second du comptoir (7). Le sieur Véret y entra aussi avec le sieur de la Mare, ingénieur. Le point était sur ce qu’on ferait des vaisseaux et des troupes. On parla d’abord d’aller à l’île de Joncelang. Le sieur Véret en avait entretenu M. Desfarges qui donnait fort dans ses sentiments. Les officiers n’avaient point de connaissance de cette île, ils suivirent les intentions du général qui marquait y être porté. Le sieur de la Mare, qui n’en savait que par un rapport confus, et qu’on avait fait entrer dans l’assemblée (quoiqu’il ne fut pas d’un caractère à y avoir voix), mais pour pousser au voyage, exagéra extraordinairement la fertilité, l’abondance et la richesse de Joncelang. J’étais informé du contraire, ainsi que le sieur Jean-Baptiste Martin, par quatre ou cinq voyages qu’on y avait faits de Pondichéry pour les intérêts de la Compagnie. Je pris la parole sur cette exagération opposée entièrement à la vérité. Je fis aussi appeler le sieur Germain qui avait eu l’emploi de capitaine sur les vaisseaux que nous avions envoyés à cette île, qui contredit hautement l’ingénieur ; cependant il soutint toujours sa thèse, appuyé du sieur Véret. Je n’ai pu comprendre les raisons qui portèrent ces deux hommes à un voyage si mal dirigé. Je repris la parole et je dis à M. Desfarges que, s’il y avait une entreprise à tenter dans les Indes, c’était celle de Mergui, le poste le meilleur et le plus à la bienséance de la Compagnie, qu’on avait assez de forces pour s’y soutenir et douze ou quinze jours au plus de traversée de la côte, où l’on pouvait aller et sortir presque en toutes saisons. Cette ouverture ne plut pas à toutes les personnes de l’assemblée. On en revint à Joncelang, il fallut suivre le torrent. On en passa une délibération de douze ou quinze lignes où l’assemblée signa. On prit des mesures ensuite à disposer les choses nécessaires pour le voyage. On acheta du riz et d’autres légumes pour les équipages et les soldats. Comme on n’a pas la liberté de tuer des vaches dans les terres des Gentils (8), on s’accommoda avec les brahmes pour un achat de buffles que l’on fit saler. On envoya des gens à Madras pour acheter des agrès. Les vaisseaux étaient en mauvais état, particulièrement le Siam, on le remit en état le mieux que l’on put et autant que les commodités le pouvaient permettre dans une rade foraine.

Mesures prises contre les déserteurs. – Mission de Jean-Baptiste Martin auprès du naïque de Tanjore.

Le chef des Anglais du comptoir de Congimer (9) me donne avis par une lettre que j’en reçus qu’il y avait cinquante soldats français dans le dessein de déserter, qu’ils lui avaient fait demander si on les recevrait à Madras et qu’il ne leur avait rien répondu. J’en avertis M. Desfarges pour y donner ordre. Les soldats avaient été débarqués pour les rafraîchir, il était nécessaire de les remettre, la fatigue et la mauvaise nourriture les avaient rendus en un état misérable, presque languissants. Il n’y avait point de lieu fermé à Pondichéry pour en retirer un aussi grand nombre. La précaution que l’on prit fut de mettre des soldats du pays sur toutes les avenues pour arrêter tous les Français qui passeraient et l’on fit un ban, défense de s’écarter au-delà des lieux que l’on marqua sous peine de la vie. Les précautions n’empêchèrent pas que quatre soldats et un bombardier désertèrent le 23. Sur l’avis que les gens du pays en donnèrent et qui les avaient rencontrés à un quart de lieue de Pondichéry, plusieurs officiers partirent pour aller après. Ils les rencontrèrent à l’entrée d’un bois où ils s’allaient jeter. Un des soldats, homme déterminé qui avait son mousquet coucha en joue le chevalier du Halegoit. L’officier qui avait son fusil ne le ménagea pas, il tira son coup, la balle porta dans le col qu’elle traversa et le fit tomber. Il fut apporté à la loge, le bombardier et les trois autres y furent aussi amenés, ceux-ci envoyés ensuite à bord du navire l’Oriflamme, le soldat blessé pendu le 25 (10). On trouva aussi à propos, pour engager les gens du pays de veiller à la désertion, de promettre un écu pour chaque soldat qu’ils ramèneraient et qu’à l’égard de ceux dont ils ne pourraient pas être les maîtres, qu’on les satisferait des avis qu’ils donneraient.

La flûte la Normande et le navire le Coche bien chargés mirent à la voile pour France la nuit du 16 au 17 ; ils s’embarqua dessus deux révérends pères jésuites (11), le sieur Beauchamp, capitaine, que M. Desfarges envoyait en France porter un paquet pour la cour, le sieur de Sainte-Marie ; c’est celui qui avait conduit Mme Phaulkon de Siam à Bangkok, que le général renvoyait ainsi que le sieur Vollant, ingénieur. M. Desfarges chargeait celui-ci de n’avoir pas fait son devoir, cependant il avait des attestations contraires des autres officiers et il est sûr aussi qu’il y avait de la passion dans ce renvoi. Comme on avait assuré M. Desfarges qu’il y aurait du secours de France cette année, la résolution fut prise de donner des ordres à M. de Courcelles, capitaine de la Normande et au sieur d’Armagnac, capitaine du Coche, de passer au cap de Bonne-Espérance avec des lettres pour le commandant de l’escadre qu’on attendait. On lui donnait avis des révolutions de Siam et de passer à Pondichéry où il trouverait des ordres pour aller joindre le général. Cette précaution que l’on crut être obligé de prendre fut la cause de l’accident qui arriva depuis aux deux vaisseaux. (…)

Fin de la relation de François Martin.

NOTES :

1 - Phaulkon avait perdu son fils aîné, Jean (Juan ou Jaoa) en 1688. Le cadet, Georges, né vers 1685-86 fut, d'après certaines relations, tué après le coup d'État, affirmation qui fut formellement démentie par le père Alexandre Pocquet, professeur et intendant au séminaire des Missions Étrangères d'Ayutthaya, qui écrivit dans une lettre du 25 octobre 1694 adressée à M. de Brisacier (citée par Launay, Histoire de la mission de Siam, I, p.299) : J'ai lu dans une relation qu'on dit avoir couru en France que le fils de M. Constance, qu'on nomme dans cette relation le comte Saint-Georges, apparemment parce que son nom de baptême est Georges, avait été attaché à la tête d'un balon et noyé. Je vous assure qu'il est mon écolier depuis sept ou huit mois, que je viens de lui faire la leçon et à ses autres petits camarades, et que voilà actuellement un clerc tonkinois qui la leur fait répéter à côté de moi, et m'interrompt fort bien. Ce petit Georges a huit ou neuf ans, paraît faible de corps et de santé ; mais il a un bon esprit et de très bonnes inclinations pour son âge ; depuis le peu de temps qu'il est ici, il ne me parle déjà qu'en latin et m'entend dans la même langue, quoi que je lui dise ; il ne sait pourtant encore rien de la grammaire, si ce n'est un peu décliner. Sa mère l'aurait mis bien plut tôt ici, si on ne l'en avait détournée ; quoique nous nourrissions et enseignions ce pauvre enfant par charité comme les autres, il n'y a rien qu'on ait fait auprès de la mère et de l'enfant pour nous le retirer ; mais la mère s'en est rapportée à ses yeux, et l'enfant à son inclination. Croiriez-vous qu'après tout cela, on a trouvé des personnes qui ont accusé cette pauvre veuve désolée de je ne sais quelle nouvelle conspiration avec les Français, sur ce qu'elle avait mis son enfant avec nous. Elle fut arrêtée quelque temps. Les Siamois qui permettent qu'un chacun vive suivant sa religion, et qui ont coutume de mettre leurs enfants chez les talapoins, ne lui firent pas grande peine sur ce qu'elle avait mis le sien ici. Elle s'est tirée d'affaire, et l'enfant, qui avait été cependant obligé de s'absenter, revint vers le 20 août avec autant de joie qu'il avait versé de larmes lorsqu'il fut obligé de s'en aller. 

2 - Son nom, Maria Guyomar de Pina, alias Marie G[u]imard, ne permet pas de dire si elle appartenait à une famille luso-japonaise, ou seulement à une famille japonaise ayant pris un patronyme portugais lors de sa conversion. Sa grand-mère paternelle, dénommée Inès Martins aurait été la petite fille du premier Japonais baptisé par François Xavier ; son père, dont le nom est donné comme « Phanick », avait pris pour épouse au Siam une certaine Ursule Yamada, peut être une descendante de Yamada Nagamasa. (…) Tout cela illustre bien le cosmopolitisme de cette communauté japonaise du Siam. (Christian Pelras, La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686, Archipel, volume 56, 1998, note 11 p. 168). 

3 - Ces bras-peints (ken laï : แขนลาย), ainsi appelés parce leurs bras scarifiés avaient été recouverts de poudre à canon, ce qui, en cicatrisant, leur donnait une couleur bleue mate, sont ainsi décrit par La Loubère (Du royaume de Siam, I, p. 371-372) : Ils sont les exécuteurs de la justice du prince, comme les officiers et les soldats des cohortes prétoriennes étaient les exécuteurs de la justice des empereurs romains. Mais en même temps, ils ne laissent pas de veiller à la sûreté de la personne du prince, car il y a dans le palais de quoi les armer aux besoin. Ils rament le balon du corps, et le roi de Siam n'a point d'autre garde à pied. Leur emploi est héréditaire comme tous les autres du royaume, et l'ancienne loi porte qu'ils ne doivent être que six cents, mais cela se doit sans doute entendre qu'il n'y en doit avoir que six cents pour le palais, car il en faut bien davantage dans toute l'étendue de l'État parce que le roi en donne, comme j'ai dit ailleurs, à un fort grand nombre d'officiers. 

4 - C'est ce que sous-entend l'auteur anonyme de la relation manuscrite BN Ms Fr 6105 f° 58v° : Mais M. Desfarges, qui avait plus que personne envie de sortir de Bangkok, se relâchant même sur bien de petits endroits qu'il aurait dû obtenir pour la gloire de son maître, voyant que l'arrivée de cette dame y apportait du retardement, et le mettait peut-être à la veille de recommencer la guerre, aussi bien que de lui rendre ses bijoux, desquels il s'était emparé depuis qu'il sut qu'elle les avait sauvés dans sa place ; cependant se voyant fortement sollicité par les principaux officiers de la garnison de ne la point laisser davantage dans ce navire, il consentit enfin qu'elle fût introduite dans la forteresse à la nuit fermée, déclarant hautement qu'il ne voulait ni la voir, ni savoir où elle pouvait être. 

5 - Par recoupements, il est possible de dresser une liste des missionnaires restés au Siam après le départ des troupes : Louis Laneau, Pierre Geffrard de Lespinay, Antoine Monestier, Jacques Le Chevalier, Alexandre Pocquet, Étienne Manuel, Charles Boisseret d'Estréchy, Étienne Paumard, Pierre Ferreux, Louis Chevreuil et Bernard Martineau. On peut également citer François Pérez, qui sans être membre des Missions Étrangères, était agrégé à la Mission de Siam. On pourra consulter le Catalogue des prisonniers au Siam en 1690 établi par Bernard Martineau. 

6 - Le 6 février 1689. l'Abrégé de ce qui s'est passé à Bangkok pendant le siège de 1688 (A.N. Col. C1/24 f° 169r°) indique une date postérieure au 12 février et mentionne comme participants à ce conseil : Desfarges, du Bruant, Vertesalle, le commissaire de La Salle, Courcelles, Beauchamp, Lamare, Véret et de l'Estrille. 

7 - Jean-Baptiste Martin n'avait aucun lien de parenté avec François Martin. 

8 - Se dit des anciens polythéistes, par opposition aux juifs ou aux chrétiens. (Littré). 

9 - Aujourd'hui Koonimedu, dans l'État de Tamil Nadu, sur le golfe du Bengale, à une vingtaine de kilomètres au nord de Pondichéry. 

10 - Trois de ces déserteurs sont nommés dans une lettre inédite de Desfarges adressée sans doute à M. de Seignelay et datée de Pondichéry le 27 février 1689 : un bombardier provençal nommé Antoine, un soldat nommé Du Clos et le soldat La Tulipe qui coucha en joue le sieur du Halgoüet, mais cet officier plus prompt à tirer que le soldat lui tira un coup qui le mit par terre, dont il demeura fort blessé. Les autres furent pris dans le même temps et furent ramenés à Pondichéry et on m'apporta le blessé que j'ai fait pendre à la vue de tous les soldats. Desfarges, chez qui l'avarice ne perdait jamais ses droits, poursuit sans vergogne : De tous les frais qu'il a fallu faire, je n'ai fait prendre de l'argent du Roi que six écus pour payer l'exécuteur et j'ai fait servir l'argent du déserteur mort pour les autres frais et pour faire prier Dieu pour lui (A.N. Col. C1/25 f° 50v°). De la part d'un homme qui venait d'empocher les richesses immenses que M. Constance lui avait confiées (Robert Challe, Journal d'un voyage aux Indes orientales III, p. 327), l'aveu frise l'indécence. 

11 - Les pères Marcel Le Blanc et Jean Colusson. 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil