Constantin Phaulkon

Sa modestie, sa facilité pour les affaires, sa diligence à les expédier, sa fidélité dans le maniement des finances et son désintéressement qui lui faisait refuser et les appointements de sa charge et tous les présents des particuliers, ont encore beaucoup augmenté la confiance du roi à son égard. Tout lui passe présentement par les mains et il ne se fait plus rien sans lui. Cependant sa faveur ne l'a point changé, il est aisé à aborder, doux et affable à tout le monde, toujours prêt à écouter les pauvres et à faire justice aux moindres du royaume. Il est le refuge des affligés et des misérables, mais les grands et les officiers qui ne font pas leur devoir le trouvent sévère et sans complaisance. (1).

C'est une gageure que de vouloir brosser en quelques lignes le portrait de Phaulkon, tant le personnage est complexe, fascinant, ambigu, et tant les points de vue et les jugements divergent. Dans la très abondante littérature qu'il a suscitée, on le retrouve tantôt sous les traits du martyr chrétien, tantôt sous ceux, plus noirs, de l'aventurier sans scrupule ou du traître qui sacrifie les intérêts du Siam aux siens propres ; on évoque Machiavel, on pense à Shakespeare ; Phaulkon est quelque part entre le sordide et le sublime.

Ses origines sont des plus obscures. On sait qu'il a vu le jour dans l'île grecque de Céphalonie, sous le nom de Constantin Géraki, ou Yeraki, qui signifie « faucon » en grec. W.A.R. Wood dans son History of Siam le fait naître vers 1650 (2). Le jésuite Claude de Bèze rapportait qu'il avait 40 ans au moment de sa mort en 1688 (3), et le père d'Orléans indiquait 41 ans (4), ce qui le ferait naître en 1647 ou 1648. Quant à sa famille, l'abbé de Choisy notait dans son Journal du 6 novembre 1685 : Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres. Le père Tachard assurait qu'il était fils d'un noble vénitien, fils du gouverneur de cette île, et d'une fille des plus anciennes familles du pays (5). Sans doute ne s'agit-il là que d'une légende forgée par le jésuite pour doter Phaulkon d'un passé présentable. Le chevalier de Forbin contestait formellement cette noble ascendance et affirmait que M. Constance était fils d'un cabaretier d'un petit village appelé la Custode, dans l'île de Céphalonie (6). Quant à Phaulkon lui-même, il avouait tout ignorer de ses origines et s'en soucier comme d'une guigne. Il quitta très tôt la maison familiale, vers 10 ans, selon Wood, un peu plus tard, selon le père Tachard : il eut assez de discernement pour connaître le mauvais état où ses parents avaient mis les affaires de sa maison. Cette vue lui fit prendre une résolution qu'on n'eût pas dû attendre d'un enfant de cet âge. Ne pouvant soutenir sa qualité dans son pays, il s'embarqua avec un capitaine anglais qui retournait en Angleterre (7). Disons qu'il s'engagea comme mousse sur un navire anglais de l'East India Company. Cette période de la vie de Phaulkon qui s'étend de son départ de Grèce jusqu'aux années 1670 est mal connue ; il aurait vécu à Londres, s'y serait converti au protestantisme (né en Grèce, il était vraisemblablement de religion orthodoxe), et c'est là qu'il aurait anglicisé son nom en Falcon (nom qui sera à nouveau hellénisé en Phaulkon). Nous retrouvons sa trace aux côtés des frères White, deux aventuriers véreux qui servent l'East India Company pour mieux la gruger. À partir de 1670, il aurait entrepris plusieurs voyages en Asie comme employé de la compagnie anglaise et se serait fixé un temps à Java où il aurait appris le malais et le siamois. Phaulkon, incontestablement, avait le don des langues ; il parlait également l'anglais, le portugais, et un peu le français, connaissances qui lui seront précieuses dans l'avenir.

Trafics d'armes, trafics d'éléphants, naufrages, c'était le quotidien des aventuriers, des interlopes qui sillonnaient ces mers pleines de périls et infestées de pirates ; peu s'enrichissaient et la plupart mouraient jeunes, malades, noyés ou assassinés. Aptitudes exceptionnelles ou volonté inébranlable, Phaulkon échappa au sort commun. L'hypothèse la plus souvent évoquée est qu'il serait arrivé à Ayutthaya avec les frères White, sur le navire le Phoenix, commandé par le capitaine Richard Burnaby. Cette thèse est sujette à caution, et la date de l'arrivée de Phaulkon au Siam reste un objet de controverse. Jean-Baptiste Pallegoix évoquait le fameux Constance, qui parvint à la dignité de premier ministre en 1658 (8). John Anderson indiquait que Phaulkon arriva au Siam en 1675, pour assister George White dans ses opérations commerciales (9). Michel Jacq-Hergoualc'h, qui exprimait l'opinion la plus couramment admise, écrivait : Richard Burnaby, le présenta, vers 1679-1680, au phra khlang Phraya Kosa Thibodi pour lui servir d'interprète auprès des Anglais (10).

La date de 1658 évoquée par Jean-Baptiste Pallegoix est évidemment erronée (Phaulkon n'aurait eu alors qu'une dizaine d'années), mais elle est reprise des Chroniques royales, sur lesquelles s'appuie largement aujourd'hui encore l'histoire officielle thaïlandaise. Phaulkon y apparaît comme un marchand français qui s'illustre par ses compétences et son habilité : En 1019 de l'ère (11), une année du coq, la neuvième de la décennie, un Français, capitaine d'un navire chargé de marchandises vint les négocier dans la grande métropole céleste. À la même époque, le saint monarque du royaume faisait construire un navire. Après qu'il fut achevé et sur le point d'être sorti de son ber, on ordonna à un interprète d'aller interroger là-dessus le marchand français : « Dans le pays de France, comment fait-on pour extraire facilement les vaisseaux de leur berceau ? » Ce Français étant une personne de grande intelligence et expert dans l'utilisation des treuils et des poulies, dit à l'interprète d'aller se prosterner devant Sa Majesté et de lui dire qu'il serait volontaire pour accomplir l'opération. Il prépara alors un assemblage de poulies et de treuils mus par un mécanisme, et put sortir sans difficulté le navire de son ber et le mener au port. Le saint monarque du royaume manifesta son contentement en lui faisant de grands cadeaux et en lui offrant des récompenses en grand nombre. Il eut ensuite le plaisir de le nommer Luang Wichayen, et de lui offrir une résidence, ainsi que les attributs liés à son rang et une charge officielle dans la capitale. Comme Luang Wichayen s'acquittat de ses fonctions avec loyauté et diligence, il acquit de nouvelles faveurs auprès du roi et fut nommé Phra Wichayen. Plus tard, ayant encore gagné en estime, il fut élevé à la dignité de Phraya Wichayen (12).

Peut-être Phaulkon fit-il de nombreux déplacements dans les pays voisins entrecoupés de courts séjours au Siam, mais un document fiable et qui semble passé inaperçu indique qu'il se trouvait dans le royaume dès 1673 : le journal des prêtres des Missions Étrangères reproduit par Adrien Launay (13) : Février 2 [1674]. – L'évêque de Bérythe écrivit une lettre de remerciement au roi de Siam pour toutes les bontés qui lui avaient été témoignées de sa part pendant sa maladie ; elle fut portée le même jour à la Cour à Mgr de Métellopolis, pour la traduire et la présenter ou faire présenter au roi. (…) Février 8 - M. Constance est revenu de la Cour ; il a rapporté que les lettres de remerciement que l'évêque de Bérythe écrivit au roi ont été bien reçues, et que Mgr de Métellopolis y négocie avantageusement les affaires de la religion. Le texte laisse entendre que Phaulkon avait alors ses entrées à la Cour, ce qui implique qu'il se trouvait dans le pays depuis un certain temps et bénéficiait déjà des faveurs royales.

On sourira en lisant le récit très onirique du père Tachard relatant la manière dont Phaulkon gagna ses entrées à la Cour. Après avoir quitté la Compagnie anglaise, il acheta un navire pour tenter sa chance dans le commerce, et fit malheureusement naufrage trois fois. Après son troisième voyage, ayant réussi à gagner la terre ferme en ne sauvant que 2 000 écus, découragé, abattu, accablé de tristesse, de fatigue et de sommeil, il se coucha sur le rivage. Alors soit qu'il fût endormi ou éveillé, car il m'a protesté plus d'une fois qu'il ne le savait pas lui-même, il crut voir une personne pleine de majesté qui le regardant d'un oeil riant, lui dit avec beaucoup de douceur : Retourne, retourne sur tes pas. Ces paroles le frappèrent si vivement qu'il lui fut impossible de dormir tout le reste de la nuit et il ne songea plus qu'à trouver les moyens de revenir à Siam. Le lendemain, comme il se promenait au bord de la mer, rêvant à ce qu'il avait vu pendant la nuit et incertain de ce qu'il en devait croire, il vit venir à lui un homme tout dégoûtant d'eau avec un visage triste et abattu. C'était un ambassadeur du roi de Siam, qui en revenant de Perse avait fait aussi naufrage sans avoir rien pu sauver que sa vie. Comme ils parlaient tous deux siamois, ils se communiquèrent bientôt leurs aventures. L'ambassadeur se fit connaître et exposa l'extrême nécessité où il était réduit. Le seigneur Constance touché de son malheur, s'offrit de le ramener à Siam. Il acheta, des 2 000 écus qui lui étaient restés de son naufrage, une petite barque, des habits pour lui et pour l'ambassadeur, et des vivres pour faire le trajet. Cette conduite si obligeante charma l'ambassadeur de Siam, qui ne pensa depuis qu'aux moyens d'en témoigner sa reconnaissance (14). L'ambassadeur le présenta au premier ministre, qui le présenta au roi. Phaulkon s'illustra en mettant à jour les malversations des Mores qui pillaient le trésor royal, sa carrière était lancée. Dans son journal du 6 novembre, l'abbé de Choisy note : Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il s'attacha au barcalon de Siam, qui lui trouvant de l'esprit et de la capacité pour les affaires, l'employa, et le fit connaître au roi ; et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucune charge, il les fait toutes.

Un épisode des Chroniques royales, sans doute largement embelli (ou peut-être tout simplement inventé), montre en quelle estime le roi Naraï tenait son favori. Voulant démontrer aux mandarins et aux érudits du royaume la supériorité du ministre grec, il les mit au défi de calculer le poids du Phra Phirun, un énorme canon qui défendait Ayutthaya. Les mandarins entreprirent de construire une balance monumentale, mais ils ne purent jamais y hisser le canon, et durent avouer leur échec. Phaulkon résolut le problème en faisant charger le canon sur une barge et en marquant la ligne de flottaison sur la coque du bateau. Il remplaça ensuite le canon par des briques et des pierres jusqu'à ce que la barge s'enfonce au même niveau. En pesant individuellement les briques et les pierres, il put déterminer le poids du canon (15).

Depuis l'Antiquité, les Grecs ont – chez les latins, tout au moins – fort mauvaise réputation. La græca fides des Romains était synonyme de duperie, trahison, fourberie, timeo danaos, etc. Et en France, dans l'argot des joueurs, c'est ainsi qu'on appelait les tricheurs : des Grecs. Notre langue a des richesses que les autres de l'Europe n'ont point. Par exemple, dans tous les idiomes du monde, un homme qui vole de l'argent au jeu s'appelle un fripon ; mais en France, aujourd'hui cela se nomme un Grec (16). Ce n'est évidemment pas cette propension à la duplicité que mettait en avant A. Sioris, ancien consul de Grèce au Siam, lorsqu'il écrivait à propos de Phaulkon : Je crois que beaucoup de traits considérés traditionnellement comme grecs l'accompagnèrent tout au long de sa vie : soif d'aventure, fierté, générosité, hospitalité, reconnaissance envers ses bienfaiteurs, sens politique aiguisé, sentiment de dignité mêlée de morgue, ego surdimensionné, goût immodéré pour le pouvoir, mépris, et un caractère querelleur (17). Après tout, ces traits de caractère ne sont pas inconciliables : un tricheur peut être le plus généreux des hommes, et un traître se montrer tout à fait hospitalier. Pour compléter le portrait, nous rajouterons l'âpreté au gain, l'avarice même, et une admirable capacité à juger des situations et des hommes, qui lui permit de manipuler adroitement les uns et les autres, jouant selon les circonstances tantôt les Anglais contre les Hollandais, les Hollandais contre les Portugais, les jésuites contre les missionnaires, Tachard contre Chaumont, et dissimulant toujours une carte maîtresse dans la manche.

signature de Phaulkon

La position de Phaulkon auprès du roi était assez précaire. Il n'avait aucune fonction officielle, et n'était après tout qu'un favori qui ne pouvait se prévaloir d'aucune légitimité. Il n'était pas barcalon, pas même ministre, mais il cumulait de fait tous les pouvoirs. Au sommet de sa carrière, c'était véritablement le numéro un du royaume, celui sans qui rien ne se décidait et qui avait la main haute sur la politique intérieure et extérieure, le commerce et la police. Il était, selon les termes de George A. Sioris, un premier conseiller aux pouvoirs exorbitants. Une telle situation ne pouvait bien entendu perdurer sans créer de profonds mécontentements parmi les mandarins, les ministres et les pairs du royaume. À quel moment ce mécontentement commença-t-il réellement à se manifester, puis à se structurer ? Les Chroniques royales racontent comment Sorasak, le fils de Phetracha, frappa Phaulkon et lui cassa deux ans, sous le motif qu'il portait atteinte à la religion. On peut comprendre que les mandarins et les personnages forts de l'État furent déconcertés, puis choqués, et enfin irrité par l'accueil somptueux réservé aux ambassadeurs français, les entorses inouïes faites au protocole pour satisfaire les exigences arrogantes des sujets de Sa Majesté très chrétienne, les présents magnifiques envoyés à Louis XIV. Dans son Journal du 13 octobre 1685, l'abbé de Choisy notait : Ce matin le roi de Siam a fait assembler tous ses grands mandarins, et leur a fait dire par M. Constance qu'ils ne devaient point s'étonner s'il faisait des choses extraordinaires et inouïes pour honorer l'ambassadeur de France ; qu'il connaissait parfaitement combien le roi de France et par sa puissance et par son mérite personnel était au-dessus des autres rois et qu'il ne croyait pas pouvoir donner trop de marques de distinction à son ambassadeur. Tous les mandarins ont mis ces royales paroles sur le sommet de leur tête et s'en sont allés contents : car on dit qu'il y en avait quelques-uns qui murmuraient et qui faisaient difficulté d'aller au-devant de M. l'ambassadeur, alléguant qu'on ne l'avait jamais fait aux ambassadeurs de l'empereur de la Chine, ni à ceux du Moghol et du roi de Perse. Phaulkon certes ne devait pas se montrer tendre envers ces mandarins qui murmuraient. Il n'est pas interdit de penser qu'après avoir joué la carte française pour contrer une éventuelle menace hollandaise et musulmane, il n'ait continué à la jouer plus que jamais pour défendre ses propres intérêts contre l'opposition intérieure siamoise qui s'organisait lentement.

L'ambassade du chevalier de Chaumont en 1685 repartit surchargée de présents. On a reproché à Phaulkon d'avoir pillé le trésor royal pour faire triompher ses projets. Si le mémoire des présents publié par l'ambassadeur (18) peut paraître aujourd'hui dérisoire - deux canons, des tables, des paravents, des salières, des automates, des boîtes, des coffres, des tapis, des services de porcelaine – selon le mot de Louvois, tout cela vaut-il bien quinze cents pistoles ? (19) - gardons à l'esprit que tout cela constituait une véritable fortune dans un pays pauvre. Monsieur Constance ne reculait devant aucune largesse pour éblouir les Français, entretenant soigneusement leurs doutes quant à une possible conversion de Phra Naraï au catholicisme – qu'il savait impossible –, n'hésitant pas à l'occasion à déformer ou à passer sous silence les propos du monarque lorsqu'il les traduisait aux ambassadeurs. En outre, il leur offrit les places fortes de Bangkok et de Mergui, les deux clés du royaume. À cet effet, la dernière ambassade française de Ceberet et La Loubère en 1687 amenait au Siam, outre les ambassadeurs et les prêtres de rigueur, également six cents soldats, leurs officiers et leurs armes. Louis XIV avait parfaitement reçu le message, et ses instructions à Desfarges, le général des troupes, étaient sans ambiguïté : Si le changement de gouvernement qui peut être arrivé depuis le départ des ambassadeurs, ou celui de la volonté du roi de Siam, leur ôtait toute espérance de réussir dans leur négociation, Sa Majesté a résolu en ce cas de faire attaquer Bangkok et de s'en rendre maître à force ouverte et elle donnera ses ordres au sieur Desfarges sur ce sujet, par lesquels elle lui expliquera qu'il ne doit en venir à cette extrémité qu'après que les dits sieurs de La Loubère et Céberet lui auront fait connaître qu'il n'y a pas d'autre moyen de réussir (20).

Le Siam en 1688 était entre les mains des Européens, les places fortes étaient investies par les soldats français, le chef du gouvernement était un Grec catholique, une police impitoyable opprimait également le peuple et la noblesse, le roi lui-même était suspecté de sympathie catholique ; toutes les conditions étaient réunies pour un coup d'État. Quelle nation aujourd'hui accepterait sans protester de telles ingérences ? L'opposition s'était structurée, le mécontentement avait grandi tant chez les mandarins et les moines que dans le peuple, il ne manquait que l'occasion, le détonateur qui mettrait le feu aux poudres. La maladie du roi Naraï fournit cette occasion. Dès lors que le monarque ne fut plus en état de gouverner, la vie de Phaulkon ne pèsa pas lourd.

Phetracha prit le pouvoir et Phaulkon fut arrêté le 18 mai 1688. La garnison française casernée à Bangkok ne fit rien pour intervenir et sauver celui qui avait pourtant été élevé à la dignité de comte de France (il semble que l'abbé de Lionne et Véret aient pesé lourd dans cette trahison.) Nul ne sait quelles tortures il endura pendant deux semaines, la tête de son « complice » Phra Pi attachée à son cou, selon la coutume siamoise, jusqu'au 5 juin, jour où il fut condamné à mort et décapité dans les fossés de Thale Chupson.

Dans le courant du mois de mai 1682, Phaulkon avait abjuré le protestantisme et s'était converti au catholicisme, la religion de son enfance. Les jésuites flamands Jean-Baptiste Maldonat et Antoine Thomas n'y furent pas étrangers, et peut-être, comme l'affirme le père de Bèze, une lettre de sa mère contribua-t-elle à remettre l'hérétique dans le « droit chemin » : Cette vertueuse dame lui mandait que la joie qu’elle avait eue d’aprendre qu’il commençait à s’avancer dans le royaume de Siam avoit été bien moindre que la douleur dont elle avoit été prénétrée d’aprendre en même temps qu’il n’y vivait pas en bon catholique ; qu’elle eût bien mieux aimé le savoir pauvre et dénué des biens temporels, mais dans le chemin qui mène aux éternels, que de le voir hors de cette voie avec tous les biens du monde (21). Plus certainement, son mariage avec la luso-japonaise Maria Guyomar de Pinha, (Marie Guyomar, ou encore Marie Guimard), fervente catholique, descendante du premier chrétien que saint François Xavier eut baptisé dans le Japon (22), n'était possible qu'à la condition de cette conversion. Le couple aura deux fils : l'aîné; Jean, mourra en janvier 1688, le cadet, Georges en 1709, laissant un fils nommé Constantin, comme son grand-père.

Alexandre Pocquet, professeur et intendant au séminaire des Missions-Etrangères d'Ayutthaya, écrivait dans une lettre du 25 octobre 1694 adressée à M. de Brisacier (23) : J'ai lu dans une relation qu'on dit avoir couru en France que le fils de M. Constance, qu'on nomme dans cette relation le comte Saint-Georges, apparemment parce que son nom de baptême est Georges, avait été attaché à la tête d'un balon et noyé. Je vous assure qu'il est mon écolier depuis sept ou huit mois, que je viens de lui faire la leçon et à ses autres petits camarades, et que voilà actuellement un clerc tonkinois qui la leur fait répéter à côté de moi, et m'interrompt fort bien. Ce petit Georges a huit ou neuf ans, paraît faible de corps et de santé ; mais il a un bon esprit et de très bonnes inclinations pour son âge ; depuis le peu de temps qu'il est ici, il ne me parle déjà qu'en latin et m'entend dans la même langue, quoi que je lui dise ; il ne sait pourtant encore rien de la grammaire, si ce n'est un peu décliner. Sa mère l'aurait mis bien plut tôt ici, si on ne l'en avait détournée ; quoique nous nourrissions et enseignions ce pauvre enfant par charité comme les autres, il n'y a rien qu'on ait fait auprès de la mère et de l'enfant pour nous le retirer ; mais la mère s'en est rapportée à ses yeux, et l'enfant à son inclination. Croiriez-vous qu'après tout cela, on a trouvé des personnes qui ont accusé cette pauvre veuve désolée de je ne sais quelle nouvelle conspiration avec les Français, sur ce qu'elle avait mis son enfant avec nous. Elle fut arrêtée quelque temps. Les Siamois qui permettent qu'un chacun vive suivant sa religion, et qui ont coutume de mettre leurs enfants chez les talapoins, ne lui firent pas grande peine sur ce qu'elle avait mis le sien ici. Elle s'est tirée d'affaire, et l'enfant, qui avait été cependant obligé de s'absenter, revint vers le vingtième d'août avec autant de joie qu'il avait versé de larmes lorsqu'il fut obligé de s'en aller.

Les Archives Nationales conservent un très volumineux dossier contenant les pièces d'un interminable procès que les héritiers Phaulkon, c'est-à-dire sa veuve et son fils Georges, intentèrent à la Compagnie des Indes pour récupérer des sommes que Phaulkon avait investi dans la société. Un arrêt du 26 juin 1717 (24) condamnait la Compagnie à payer à Marie Guimard et à son fils (qui était mort depuis huit ans) une pension alimentaire annuelle de 3 000 livres, mais condamnait à leur tour les héritiers à rembourser de lourdes sommes que Phaulkon s'était engagé à payer à la Compagnie.

On retrouve un (arrière-arrière ?) petit-fils et une (arrière-arrière ?) petite-fille de Phaulkon parmi les prisonniers capturés par les Birmans lors de la prise d'Ayutthaya en 1767. Comme le note Wood en 1924, il est plus que possible qu'il puisse y avoir des descendants de Phaulkon vivant encore au Siam aujourd'hui (25).

Dans son ouvrage Louis XIV et le Siam, Dirk Van der Cruysse notait : Ses amis français l'avaient supplié de s'enfuir, et il en avait eu amplement le temps. (…) Puisqu'on ne peut lui nier ni lucidité, ni imagination, il faut bien conclure que Phaulkon n'a pas voulu abandonner son roi, et qu'il a accepté son destin, regardant la mort bien en face sans sourciller (26). De son côté, Wood écrit : Fidèle à son nom, il s'éleva haut, et l'on doit admettre que ce fut un grand homme, avec peut-être de nobles desseins. Il n'a jamais été prouvé qu'il ait eu l'intention d'amener le Siam sous la domination française même si, à terme, sa politique ne pouvait qu'avoir un tel résultat (27).

Jamais prouvé ? Les instructions secrètes remises au père Tachard le 18 décembre 1685, au moment où l'ambassade de Chaumont quittait le royaume, constituent un document accablant qui, sous n'importe quel latitude et sous n'importe quel gouvernement conduirait son auteur en prison pour le reste de ses jours ou devant un peloton d'exécution pour crime de haute trahison. Il s'agissait ni plus ni moins que de noyauter le gouvernement jusque dans ses plus hautes instances, et de livrer le royaume aux Français :

Vous aurez soin de menager auprès du roi qu'il envoie en ce pays 60 ou 70 personnes sages et habiles pour le gouvemement militaire et civil, modestes, fidèles et secrètes. Il serait à desirer que chacun d'entre elles parût avoir une subsistance honnête et n'attendre rien du roi de Siam dans les commencements, parce que cette marque de desintéressement leur acquerrait d'abord les bonnes grâces du roi et la bienveillance du peuple. J'aurai soin cependant que rien ne leur manque, et mon exemple et ma propre expérience doit leur répondre de leur fortune. II serait à souhaiter que parmi elles, il y eût quelques pères jésuites en habit deguisé et qui ne fussent point connus de ces séculiers, ni même, s'il se pouvait, presque entre eux pour ce qu'ils seraient.

Il ne faudrait choisir pour ce nombre de 60 personnes que des gens vigilants, circonspects, et de bon sens, en sorte qu'on les trouvât capables d'exercer quelque charge que ce soit dans le royaume, car après quelques expériences, je les mettrai suivant leurs talents dans le conseil du Roi, dans les charges de guerre et des finances, dans les gouvernements, dans les intendances des provinces, des places et des vaisseaux et enfin dans les plus grands emplois du royaume. (…) Afin que cela s'exécute plus aisément et se maintienne plus sûrement en cas de révolution, Sa Majesté très chrétienne enverra incessamment fortifier la place de Singor, la garnir de soldats et d'artillerie, avec les vaisseaux et les autres choses nécessaires pour un grand établissement. Tout cela dans la suite sera ainsi que je vous l'ai fait voir, pour prendre un tel accroissement que le Roi se procurera un avantage considérable aussi bien qu'aux États de Siam, surtout si Sa Majesté veut établir deux colonies sur ces mers (28).

 

Lettres de naturalité de Phaulkon

Louis, par la grâce de Dieu, roi de france et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

Les soins empressés que le sieur Constance Phaulkon, premier ministre du roi de Siam, a pris de favoriser en toutes circonstances les missionnaires apostoliques que nous avons introduits dans les États de ce prince pour y amener l'Évangile, le rang que ledit sieur Constance tient auprès dudit roi, notre ami et allié, les offres qu'il a rendues à ceux de nos sujets que le commerce a attiré dans la ville capitale et autres lieux dudit royaume de Siam, et enfin le nom connu et distingué dudit sieur Constance, nous ont fait avoir beaucoup d'estime et de considération pour sa personne, c'est pourquoi, et pour lui en donner des marques ostensibles, nous avons estimé devoir y ajouter des titres d'honneur capables de l'illustrer lui et sa famille, et non seulement nous avons trouvé à propos de le faire chevalier de notre ordre, mais de plus nous aurions désiré pouvoir l'attirer avec sa famille dans nos États pour nous servir comme il en est très capable ès charges auxquelles nous le destinerions, et pour et ces offres désirons-nous de faire donner et expédier nos lettres de naturalité en les faisant registrer en nos cours les 12 et 26 mars et suivant, mieux d'autant que l'on pourrait prétendre que l'offre en doit être restreinte à sa personne et à ses enfants régnicoles seulement et que avant que d'avoir pu former les résidences et établissements dans les lieux de notre obéissance, il serait à craindre que nos officiers ou fermiers de nos domaines ne voulussent troubler ceux d'entre eux qui ne seraient pas encore régnicoles dans la succession et jouissance des biens meubles ou immeubles et biens acquis par les autres qui seront déjà résidents dans les pays de notre obéissance (29).

Mais nous laisserons le dernier mot au comte de Forbin, qu'on ne peut en aucun cas suspecter de complaisance envers Monsieur Constance : On a ignoré le genre de mort qu'il [Phetracha] lui fit souffrir. Ceux qui étaient à Siam pendant la révolution, assurent qu'il supporta tous ces revers avec des sentiments très chrétiens et un courage véritablement héroïque. Malgré tout le mal qu'il m'a fait, j'avouerai de bonne foi que je n'ai pas de peine à croire ce qu'on en a dit ; M. Constance avait l'âme grande, noble, élevée ; il avait un génie supérieur, et capable des plus grands projets, qu'il savait conduire à leur fin avec beaucoup de prudence et de sagacité. Heureux, si toutes ces grandes qualités n'avaient pas été obscurcies par de grands défauts, surtout par une ambition démesurée, par une avarice insatiable, souvent même sordide, et par une jalousie qui, prenant ombrage des moindres choses, le rendait dur, cruel, impitoyable, de mauvaise foi, et capable de tout ce qu'il y a de plus odieux (30).

 

Note sur C. Phaulkon (sans nom d'auteur, de l'écriture de M. de Lionne) (31)

Un esprit qui veut dominer sur tout, hardi, entreprenant, généreux à dépenser pour paraître, fier emporté, inégal, sur qui on ne peut faire aucun fond ; inventant mille choses et les donnant comme véritables, avec mille circonstances superbes ; vindicatif, vain, promettant tout et ne tenant rien ; qui ne se soucie que de lui ; éclairé pour connaître le faible des gens et les prendre par là ; d'une humeur hautaine et insupportable à tout le monde, et par là ne s'étant pas pu conserver un ami ; à qui l'on ne peut rien confier de peur qu'il ne le déclare étant en colère ; se choquant des moindres choses, et dans sa colère disant les choses du monde les plus dures ; d'un esprit chicaneur et pointilleux qui se plaît à faire de la peine aux gens ; qui a été souple quand il a été peu de chose, mais qui présentement prend un air de hauteur qui révolte tout le monde contre lui ; détesté de toutes les nations qui sont en Siam et aux environs ; qui a rompu avec tous par ses manières insupportables ; qui n'a pas un ami et n'en peut avoir ; qui par le commerce qu'il a avec les Français fait que les Siamois, qui le croient uni aux Français, haïssent les Français à cause de lui ; qui, ayant rompu avec toutes les nations, ne se peut conserver auprès du roi de Siam que par les Français, le roi de Siam croyant qu'il contribue beaucoup à cela ; qui est détesté de tout le peuple de Siam pour les impositions qu'il fait mettre sur les habitants ; qui, si le roi venait à mourir, serait déchiré en mille pièces par les Siamois ; avec qui on ne gagnera jamais rien par amitié, mais selon qu'il espèrera ou craindra, si on lui remet les choses ; qui fera échouer le voyage à venir comme les autres et trouvera moyen de se conserver toute l'autorité ; qui, s'il peut, ne manquera point de faire revenir les Anglais et de les mettre en parallèle avec les Français, pour dominer sur tous les deux ; enfin vrai grec de nation et de naturel.

Le portrait qu'on envoie de M. Constance pourra beaucoup servir à établir cette proposition :
En passant par le canal de M. Constance, on se met hors d'état de savoir jamais les véritables sentiments et dispositions du roi, car il est bon de savoir que :
    M. Constance fait un des principaux points de sa politique d'empêcher qu'aucun Européen puisse parler au roi immédiatement.
    Se servant de M. Constance, les Siamois croient qu'on est fort uni avec lui, et qu'on approuve tout ce qu'il fait, ce qui produit une grande aversion des Siamois pour les Français, les Siamois haïssant à mort M. Constance.
    Le roi de Siam ne trouvera point mauvais que les Français soient indépendants de tout, je dis même de lui, dans les postes qu'il leur donnera, ainsi que les Anglais sont à Madras ; et le roi ne l'a jamais entendu que comme cela, quand il a songé à donner une place aux Français dans ses États. Tant qu'on écrira par M. Constance, non seulement il prétendra qu'on soit soumis au roi de Siam, mais encore à lui, comme il peut paraître par les patentes qu'il a données aux officiers français qui sont à Bangkok, et par la manière dont il en use avec le général qu'il retient toujours auprès de lui, et avec les autres officiers qu'il fait appeler quand il veut.
    M. Constance est connu pour vouloir tout gouverner et dominer à sa volonté.

NOTES

1 - Guy Tachard, Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, pp.192-193. 

2 - W.A.R. Wood, A History of Siam, p. 198. 

3 - Drans et Bernard, Histoire de M. Constance, premier ministre du roi de Siam, 1947, p. 134. 

4 - Pierre-Joseph d'Orléans, Histoire de Monsieur Constance, Premier ministre du roi de Siam, et de la dernière révolution de ces États, 1754, p. 110. 

5 - Guy Tachard, op. cit., p. 187. 

6 - Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, p. 117. 

7 - Guy Tachard, op. cit., p. 188. 

8 - Description du royaume thaï ou Siam, 1854, I, p. 95. 

9 - English Intercourse with Siam, 1890, p. 164. 

10 - L'Europe et le Siam du XVIe au XVIIIe siècle, 1993, p. 62. 

11 - Il s'agit de l'ère Chulasakarat, qui débutait le 22 mars 638, ce qui nous porte effectivement en 1657-1658. 

12 - Richard D. Cushman, David K. Wyatt, The Royal Chronicles of Ayutthaya, 2006, p. 269. 

13 - Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, pp. 52-53. 

14 - Guy Tachard, op. cit., pp. 189-190. 

15 - Richard D. Cushman, David K. Wyatt, op. cit., pp. 306-307. 

16 - Ange Goudar, L'Histoire des Grecs ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu, 1757, p. 1. 

17 - George A. Sioris, Phaulkon, A Personal Attempt at Reconstituting A Personality, Journal of the Siam Society, Vol. 80.1, 1992, p. 59. 

18 - Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam, 1686, pages 1 à 29 à la fin de l'ouvrage. Voir sur ce site : Le mémoire des présents

19 - Abbé de Choisy, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, p. 51. 

20 - Manuscrit Archives Nationales, C1/27, f° 12r°. 

21 - Drans et Bernard, op. cit., p. 20. 

22 - Claude de Bèze, Drans et Bernard, op. cit., p. 25. 

23Citée par Launay, op. cit., I, p. 299. 

24Archives Nationales, Colonies C1/26, f° 239r° et suivants. 

25Op. cit., p. 214. 

26Louis XIV et le Siam, Fayard, 1991. Page 450 dans la traduction anglaise de Michael Smithies, Siam and the West, Silkworm Books, 2002. 

27Op. cit., p. 213. 

28Archives Nationales, C1/22, f° 177-178. 

29Archives Nationales, Col. C1/26, f° 135r° et 135v°. 

30Op. cit., I, p. 264-265. 

31Reproduit par Launay, op. cit., I, pp. 124-125. 

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12 septembre 2019