Constantin Phaulkon

De la facilité pour les affaires, de la diligence pour les expédier, de la fidélité dans le maniement des finances, et un désintéressement qui lui faisait refuser jusqu'aux appointements de sa charge. Tout lui passait par les mains : cependant sa faveur ne l'avait pas changé ; il était d'un accès facile pour tout le monde, doux, affable, toujours prêt à écouter les pauvres et à leur faire justice, mais sévère pour les grands et pour les officiers qui négligeaient leur devoir. (Tachard, Voyage des pères jésuites, 1686, pp.192-193).

C'est une gageure que de vouloir brosser en quelques lignes le portrait de Phaulkon, tant le personnage est complexe, fascinant, ambigu, et tant les points de vue et les jugements divergent. Dans la très abondante littérature qu'il a suscitée, on le retrouve tantôt sous les traits du martyr chrétien, tantôt sous ceux, plus noirs, de l'aventurier sans scrupule ou du traître qui sacrifie les intérêts du Siam aux siens propres ; on évoque Machiavel, on pense à Shakespeare ; Phaulkon est quelque part entre le sordide et le sublime.

Ses origines sont des plus obscures. On sait qu'il a vu le jour dans l'île grecque de Céphalonie, sous le nom de Constantin Géraki, ou Yeraki, qui signifie « faucon » en grec. W.A.R. Wood dans son History of Siam le fait naître en 1650 mais la plupart des historiens avancent 1647, voire 1648. Dans son journal du 6 novembre, l'abbé de Choisy note : Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres. Le père Tachard assure qu'il est fils d'un noble vénitien, fils du gouverneur de cette île, et d'une fille des plus anciennes familles du pays. Certainement ne s'agit-il là que d'une légende que le père Tachard avait forgée de toutes pièces pour doter Phaulkon d'un passé décent et présentable. Le chevalier de Forbin conteste formellement cette noblesse et affirme que Monsieur Constance est fils d'un cabaretier d'un petit village appelé la Custode, dans l'île de Céphalonie. Quant à Phaulkon lui-même, il avoue tout ignorer de ses origines et s'en soucier comme d'une guigne. Il quitte très tôt la maison familiale, vers 10 ans, selon Wood, un peu plus tard, selon le père Tachard : il eut assez de discernement pour connaître le mauvais état où ses parents avaient mis les affaires de sa maison. Cette vue lui fit prendre une résolution qu'on n'eût pas dû attendre d'un enfant de cet âge. Ne pouvant soutenir sa qualité dans son pays, il s'embarqua avec un capitaine anglais qui retournait en Angleterre. (Op. cit. p.188). Disons qu'il s'engagea comme mousse sur un navire anglais de l'East India Company. Cette période de la vie de Phaulkon qui s'étend de son départ de Grèce jusqu'aux années 1670 est mal connue ; il aurait vécu à Londres, s'y serait converti au protestantisme, et c'est là qu'il aurait anglicisé son nom en Falcon (nom qui sera à nouveau hellénisé en Phaulkon). Nous retrouvons sa trace aux côtés des frères White, deux aventuriers douteux qui servent l'East India Company pour mieux la gruger. À partir de 1670, il aurait entrepris plusieurs voyages en Asie comme employé de la compagnie anglaise et se serait fixé un temps à Java où il aurait appris le malais et le siamois. Phaulkon, incontestablement, a le don des langues. Outre sa langue natale, il parle l'anglais, le portugais, le français, connaissances qui lui seront précieuses dans l'avenir.

Trafics d'armes, trafics d'éléphants, naufrages, c'est le lot des nombreux aventuriers, des interlopes qui sillonnent ces mers pleines de périls et infestées de pirates ; peu s'enrichissent et la plupart meurent jeunes, malades, noyés ou assassinés. Aptitudes exceptionnelles ou ambitions démesurées, Phaulkon échappe au sort commun. C'est avec les frères White qu'il arrive à Ayutthaya sur le navire le Phoenix, commandé par le capitaine Richard Burnaby. Là encore, la date de son arrivée est l'objet de polémique. On peut penser qu'elle se situe entre 1675 et 1680.

Phaulkon ne se contente pas de l'argent, encore que le chevalier de Forbin évoque son avarice insatiable. Il a soif de pouvoir. Présenté au barcalon Kosathibodi – sorte de premier ministre du roi Naraï – il éblouit le Phra Khlang par sa perspicacité, ses connaissances du monde du commerce et ses projets ambitieux. Dans son journal du 6 novembre, l'abbé de Choisy note : Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il s'attacha au barcalon de Siam, qui lui trouvant de l'esprit et de la capacité pour les affaires, l'employa, et le fit connaître au roi ; et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucune charge, il les fait toutes.

Le commerce au Siam à cette époque est presque tout entier aux mains des musulmans. De leur côté, les Hollandais ont installé sur l'Asie une très puissante compagnie. Le risque est donc réel pour le roi Naraï qu'une alliance entre les musulmans et les Hollandais ne débouche sur une déstabilisation du royaume, et pourquoi pas, sur la prise du pouvoir. Sans doute conscient de cette menace, le roi croit la parer en jouant la carte anglaise. Mais les Anglais n'ont nulle envie d'intervenir politiquement sur la scène du Siam, et se contentent des quelques profits commerciaux qu'ils en retirent. C'est Phaulkon qui, après avoir dénoncé au roi les noirs projets des musulmans – Il a découvert les friponneries des mahométans, qui étaient les maîtres des affaires avant qu'il s'en mêlât (journal de Choisy) – lui suggère une solution : la France. Les missionnaires français sont déjà présents depuis longtemps, il ne s'agit que de convaincre le roi Louis XIV de l'intérêt qu'il y aurait pour son pays à nouer d'étroites relations avec le Siam. Ce sera le début des ambassades ; il s'agit purement et simplement d'en mettre plein la vue des Français, de leur jeter de la poudre aux yeux.

signature de Phaulkon

La position de Phaulkon auprès du roi est assez inconfortable. Il n'est pas ministre, pas barcalon, encore qu'à la mort de Kosathibodi, il en ait de fait les pouvoirs, il n'a aucune fonction officielle, comme le souligne l'abbé de Choisy, et il ne peut se prévaloir d'aucune légitimité, mais il est partout présent. C'est le numéro un du royaume, celui sans qui rien ne se décide et qui a la main haute sur la politique, le commerce et la police. Il est, selon le terme de George A. Sioris un Premier conseiller aux pouvoirs exorbitants. Une telle situation ne pouvait bien entendu perdurer sans créer de profonds mécontentements parmi les mandarins, les ministres et les pairs du royaume. À quel moment ce mécontentement commence t-il réellement à se manifester, puis à se structurer ? Il est vraisemblable que, dans les premiers temps, les personnages forts de l'État sont déconcertés par la vitesse où vont les évènements. Dans son journal du 13 octobre 1685, l'abbé de Choisy note : Ce matin le roi de Siam a fait assembler tous ses grands mandarins, et leur a fait dire par M. Constance, qu'ils ne devaient point s'étonner s'il faisait des choses extraordinaires et inouïes pour honorer l'ambassadeur de France ; qu'il connaissait parfaitement combien le roi de France et par sa puissance et par son mérite personnel était au-dessus des autres rois et qu'il ne croyait pas pouvoir donner trop de marques de distinction à son ambassadeur. Tous les mandarins ont mis ces royales paroles sur le sommet de leur tête et s'en sont allés contents : car on dit qu'il y en avait quelques-uns qui murmuraient et qui faisaient difficulté d'aller au-devant de M. l'ambassadeur, alléguant qu'on ne l'avait jamais fait aux ambassadeurs de l'empereur de la Chine, ni à ceux du Moghol et du roi de Perse. Phaulkon certes ne devait pas se montrer tendre envers ces mandarins qui murmuraient. Il n'est pas interdit de penser qu'après avoir joué la carte française pour contrer une éventuelle menace hollandaise et musulmane, il n'ait continué à la jouer plus que jamais pour défendre ses propres intérêts contre l'opposition intérieure siamoise qui s'organisait lentement.

Dans le courant du mois de mai 1682, Phaulkon abjure le protestantisme et se convertit au catholicisme, la religion de son enfance. Les causes de cette conversion font l'objet de nombreuses hypothèses. Il est naturel que, cherchant à séduire les Français au travers des jésuites, il se débarrasse d'une mauvaise image d'hérétique, peut-être les efforts des pères missionnaires Maldonado et Thomas n'y sont pas étrangers, peut-être encore, comme l'affirme le père de Bèze, une lettre de sa mère le remet dans le « droit chemin », mais plus certainement, son mariage avec la luso-japonaise Maria Guyomar de Pinha, Marie Guyomar ou Marie Guimard n'est possible qu'à la condition de cette conversion. Les relations du couple paraissent avoir été assez explosives. Ils auront deux fils ; l'aîné; Jean, mourra en janvier 1688, le cadet, Georges en 1709, laissant un fils nommé Constantin, comme son grand-père.

Alexandre Pocquet, professeur et intendant au séminaire des Missions-Etrangères d'Ayutthaya, écrivait dans une lettre du 25 octobre 1694 adressée à M. de Brisacier : J'ai lu dans une relation qu'on dit avoir couru en France que le fils de M. Constance, qu'on nomme dans cette relation le comte Saint-Georges, apparemment parce que son nom de baptême est Georges, avait été attaché à la tête d'un balon et noyé. Je vous assure qu'il est mon écolier depuis sept ou huit mois, que je viens de lui faire la leçon et à ses autres petits camarades, et que voilà actuellement un clerc tonkinois qui la leur fait répéter à côté de moi, et m'interrompt fort bien. Ce petit Georges a huit ou neuf ans, paraît faible de corps et de santé ; mais il a un bon esprit et de très bonnes inclinations pour son âge ; depuis le peu de temps qu'il est ici, il ne me parle déjà qu'en latin et m'entend dans la même langue, quoi que je lui dise ; il ne sait pourtant encore rien de la grammaire, si ce n'est un peu décliner. Sa mère l'aurait mis bien plut tôt ici, si on ne l'en avait détournée ; quoique nous nourrissions et enseignions ce pauvre enfant par charité comme les autres, il n'y a rien qu'on ait fait auprès de la mère et de l'enfant pour nous le retirer ; mais la mère s'en est rapportée à ses yeux, et l'enfant à son inclination. Croiriez-vous qu'après tout cela, on a trouvé des personnes qui ont accusé cette pauvre veuve désolée de je ne sais quelle nouvelle conspiration avec les Français, sur ce qu'elle avait mis son enfant avec nous. Elle fut arrêtée quelque temps. Les Siamois qui permettent qu'un chacun vive suivant sa religion, et qui ont coutume de mettre leurs enfants chez les talapoins, ne lui firent pas grande peine sur ce qu'elle avait mis le sien ici. Elle s'est tirée d'affaire, et l'enfant, qui avait été cependant obligé de s'absenter, revint vers le vingtième d'août avec autant de joie qu'il avait versé de larmes lorsqu'il fut obligé de s'en aller. (Archives des Missions-Étrangères, vol. 864, p. 130).

On retrouve un (arrière ?) petit-fils et une (arrière ?) petite-fille de Phaulkon parmi les prisonniers capturés par les Birmans lors de la prise d'Ayutthaya en 1767. Comme le note Wood en 1924,il est plus que possible qu'il puisse y avoir des descendants de Phaulkon vivant encore au Siam aujourd'hui.

L'ambassade du chevalier de Chaumont en 1685 repartira surchargée de présents. On a reproché à Phaulkon d'avoir pillé le trésor du Siam pour faire triompher ses projets. Si le mémoire des présents dressé par les ambassadeurs peut paraître aujourd'hui dérisoire - deux canons, des tables, des paravents, des salières, des automates, des boîtes, des coffres, des tapis, des services de porcelaine – selon le mot de Louvois, il y a en bien pour quinze cents pistoles - il ne faut pas oublier que tout cela constituait une véritable fortune dans un pays pauvre. Il est certain que Monsieur Constance ne recule devant aucune largesse pour éblouir les Français. Il entretient soigneusement les doutes quant à une possible conversion de Phra Naraï au catholicisme, n'hésitant pas à l'occasion à déformer les propos du roi lorsqu'il les traduit aux ambassadeurs. En outre, il leur offre d'occuper les places fortes de Bangkok et de Mergui, les deux clés du royaume. À cet effet, la dernière ambassade française de Ceberet et La Loubère en 1687 amènera au Siam, non seulement les ambassadeurs et les prêtres de rigueur, mais également six cents soldats.

Il faut se mettre à la place des Siamois de l'époque pour comprendre les causes de la révolution de 1688. Leur pays est entre les mains des Européens, leurs places fortes sont investies par les soldats français, le chef de leur gouvernement est un Grec, une police impitoyable poursuit également le peuple et la noblesse, le roi lui-même est suspecté de sympathie catholique. Quelle nation aujourd'hui accepterait sans protester de telles ingérences ? L'opposition s'est structurée, le mécontentement a grandi tant chez les mandarins que dans le peuple, il ne manque que l'occasion, le détonateur qui mettra le feu aux poudres. Cette occasion, ce sera la maladie du roi Naraï. Dès lors que le monarque n'est plus en état de gouverner, la vie de Phaulkon ne pèse pas lourd.

Phetracha prend le pouvoir et Phaulkon est arrêté le 18 mai 1688. La garnison française stationnée à Bangkok ne fait rien pour intervenir et sauver celui qui avait pourtant été élevé à la dignité de comte de France. (Il semble que l'abbé de Lionne et M. Véret aient pesé lourd dans cette trahison.) Nul ne sait quelles tortures il endure pendant deux semaines, la tête de son « complice » Phra Pi attachée à son cou, selon la coutume siamoise, jusqu'au 5 juin, jour où il est condamné à mort et décapité. Dans son ouvrage Louis XIV et le Siam, Dirk Van der Cruysse note : Ses amis français l'avaient supplié de s'enfuir, et il en avait eu amplement le temps. (…) Puisqu'on ne peut lui nier ni lucidité, ni imagination, il faut bien conclure que Phaulkon n'a pas voulu abandonner son roi, et qu'il a accepté son destin, regardant la mort bien en face sans sourciller. De son côté, Wood écrit : Fidèle à son nom, il s'éleva haut, et l'on doit admettre que ce fut un grand homme, avec peut-être de nobles desseins. Il n'a jamais été prouvé qu'il ait eu l'intention d'amener le Siam sous la domination française même si, à terme, sa politique ne pouvait qu'avoir un tel résultat.

Louis, par la grâce de Dieu, roi de france et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

Les soins empressés que le sieur Constance Phaulkon, premier ministre du roi de Siam, a pris de favoriser en toutes circonstances les missionnaires apostoliques que nous avons introduits dans les États de ce prince pour y amener l'Évangile, le rang que ledit sieur Constance tient auprès dudit roi, notre ami et allié, les offres qu'il a rendues à ceux de nos sujets que le commerce a attiré dans la ville capitale et autres lieux dudit royaume de Siam, et enfin le nom connu et distingué dudit sieur Constance, nous ont fait avoir beaucoup d'estime et de considération pour sa personne, c'est pourquoi, et pour lui en donner des marques ostensibles, nous avons estimé devoir y ajouter des titres d'honneur capables de l'illustrer lui et sa famille, et non seulement nous avons trouvé à propos de le faire chevalier de notre ordre, mais de plus nous aurions désiré pouvoir l'attirer avec sa famille dans nos États pour nous servir comme il en est très capable ès charges auxquelles nous le destinerions, et pour et ces offres désirons-nous de faire donner et expédier nos lettres de naturalité en les faisant registrer en nos cours les 12 et 26 mars et suivant, mieux d'autant que l'on pourrait prétendre que l'offre en doit être restreinte à sa personne et à ses enfants régnicoles seulement et que avant que d'avoir pu former les résidences et établissements dans les lieux de notre obéissance, il serait à craindre que nos officiers ou fermiers de nos domaines ne voulussent troubler ceux d'entre eux qui ne seraient pas encore régnicoles dans la succession et jouissance des biens meubles ou immeubles et biens acquis par les autres qui seront déjà résidents dans les pays de notre obéissance.

(Archives Nationales, Col. C1/26, f° 135r° et 135v°)

Mais nous laisserons le dernier mot au comte de Forbin, qu'on ne peut en aucun cas suspecter de complaisance envers Monsieur Constance : On a ignoré le genre de mort qu'il [Phetracha] lui fit souffrir. Ceux qui étaient à Siam pendant la révolution, assurent qu'il supporta tous ces revers avec des sentiments très chrétiens et un courage véritablement héroïque. Malgré tout le mal qu'il m'a fait, j'avouerai de bonne foi que je n'ai pas de peine à croire ce qu'on en a dit ; M. Constance avait l'âme grande, noble, élevée ; il avait un génie supérieur, et capable des plus grands projets, qu'il savait conduire à leur fin avec beaucoup de prudence et de sagacité. Heureux, si toutes ces grandes qualités n'avaient pas été obscurcies par de grands défauts, surtout par une ambition démesurée, par une avarice insatiable, souvent même sordide, et par une jalousie qui, prenant ombrage des moindres choses, le rendait dur, cruel, impitoyable, de mauvaise foi, et capable de tout ce qu'il y a de plus odieux.

Note sur C. Phaulkon. (archives des Missions Étrangères - vol. 880 page 15 - sans nom d'auteur, de l'écriture de M. de Lionne.)

Un esprit qui veut dominer sur tout, hardi, entreprenant, généreux à dépenser pour paraître, fier emporté, inégal, sur qui on ne peut faire aucun fond ; inventant mille choses et les donnant comme véritables, avec mille circonstances superbes ; vindicatif, vain, promettant tout et ne tenant rien ; qui ne se soucie que de lui ; éclairé pour connaître le faible des gens et les prendre par là ; d'une humeur hautaine et insupportable à tout le monde, et par là ne s'étant pas pu conserver un ami ; à qui l'on ne peut rien confier de peur qu'il ne le déclare étant en colère ; se choquant des moindres choses, et dans sa colère disant les choses du monde les plus dures ; d'un esprit chicaneur et pointilleux qui se plaît à faire de la peine aux gens ; qui a été souple quand il a été peu de chose, mais qui présentement prend un air de hauteur qui révolte tout le monde contre lui ; détesté de toutes les nations qui sont en Siam et aux environs ; qui a rompu avec tous par ses manières insupportables ; qui n'a pas un ami et n'en peut avoir ; qui par le commerce qu'il a avec les Français fait que les Siamois, qui le croient uni aux Français, haïssent les Français à cause de lui ; qui, ayant rompu avec toutes les nations, ne se peut conserver auprès du roi de Siam que par les Français, le roi de Siam croyant qu'il contribue beaucoup à cela ; qui est détesté de tout le peuple de Siam pour les impositions qu'il fait mettre sur les habitants ; qui, si le roi venait à mourir, serait déchiré en mille pièces par les Siamois ; avec qui on ne gagnera jamais rien par amitié, mais selon qu'il espérera ou craindra, si on lui remet les choses ; qui fera échouer le voyage à venir comme les autres et trouvera moyen de se conserver toute l'autorité ; qui, s'il peut, ne manquera point de faire revenir les Anglais et de les mettre en parallèle avec les Français, pour dominer sur tous les deux ; enfin vrai grec de nation et de naturel.

Le portrait qu'on envoie de M. Constance pourra beaucoup servir à établir cette proposition :
En passant par le canal de M. Constance, on se met hors d'état de savoir jamais les véritables sentiments et dispositions du roi, car il est bon de savoir que :
M. Constance fait un des principaux points de sa politique d'empêcher qu'aucun Européen puisse parler au roi immédiatement.
Se servant de M. Constance, les Siamois croient qu'on est fort uni avec lui, et qu'on approuve tout ce qu'il fait, ce qui produit une grande aversion des Siamois pour les Français, les Siamois haïssant à mort M. Constance.
Le roi de Siam ne trouvera point mauvais que les Français soient indépendants de tout, je dis même de lui, dans les postes qu'il leur donnera, ainsi que les Anglais sont à Madras ; et le roi ne l'a jamais entendu que comme cela, quand il a songé à donner une place aux Français dans ses Etats. Tant qu'on écrira par M. Constance, non seulement il prétendra qu'on soit soumis au roi de Siam, mais encore à lui, comme il peut paraître par les patentes qu'il a données aux officiers français qui sont à Bangkok, et par la manière dont il en use avec le général qu'il retient toujours auprès de lui, et avec les autres officiers qu'il fait appeler quand il veut.
M. Constance est connu pour vouloir tout gouverner et dominer à sa volonté.

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