Le cadet aux gardes - Gravure de Sébastien Leclerc, XVIIe siècle.

Étonnant destin que celui de ce jeune garçon qui accompagnait l'ambassade du chevalier de Chaumont en qualité de cadet, qui devint général du roi de Siam, gouverneur de Bangkok et de Mergui, esclave à Pégou, et dont nous ne connaissons même pas le prénom. Un cadet, nous dit Furetière, est un jeune homme qui se met volontaire dans les troupes sans prendre de paye, ni être mis sur le rôle, et à qui on ne peut refuser le congé. Il sert seulement pour apprendre le métier de la guerre et se rendre capable de quelques emplois. Bleu bite, donc, garçon à tout faire, peut-être bousculé et moqué par les vétérans, houspillé par les officiers supérieurs, il peut espérer, par le mécanisme de l'avancement, accéder au grade d'enseigne, mais guère davantage. Le cadet est issu de la petite noblesse, si bien que la particule qui précède parfois le nom de Beauregard est tout à fait légitime.

Chronologiquement, c'est l'abbé de Choisy qui nous le présente pour la première fois dans son Journal en mars 1685, quelques semaines après le départ de l'ambassade : Pour moi, quand j'ai quelque difficulté sur la manœuvre, je consulte un petit cadet nommé Beauregard, fils d'un commissaire de marine. Vous qui aimez les gens appliqués à leur métier, vous vous accommoderiez assez bien de lui. Il n'a pas vingt ans et a fait six campagnes, et l'année passée eut un bon coup de mousquet au travers du corps ; et cependant cela n'est pas encore garde-marine (1).

Que faisait-il là, ce gamin ? Son statut au sein de l'expédition n'était pas très clair. Manifestement, il ne faisait pas partie des gentilshommes que le chevalier de Chaumont avait emmenés avec lui pour étoffer et magnifier sa délégation. D'ailleurs, Chaumont le présente comme un accompagnateur de l'abbé de Choisy, ce qui est plausible, mais qui n'apparaît nulle part dans le Journal de l'abbé. Le cadet semblait n'avoir aucune fonction officielle à bord de l'Oiseau.

Beauregard resta au Siam après le départ de l'ambassade. Michael Smithies, qui lui a consacré un article très documenté (2), suggère que c'était par choix personnel, dans l'espoir d'améliorer sa condition. Quoi qu'il en soit, il semble avoir été remarqué par Phaulkon, comme l'indiquait Chaumont : M. l'abbé de Choisy a aussi laissé deux de ses gens, l'un appelé Beauregard, qui était cadet dans le vaisseau. M. Constance a promis de faire quelque chose pour lui : je crois qu'il le mettra dans la marine. Il est bien demeuré douze ou quinze Français au service du roi et du ministre (3).

Forbin, l'un de ces Français restés au Siam – mais lui, sur ordre de Chaumont, et bien contre son gré – s'aperçut vite des capacités du jeune cadet et lui confia le commandement des troupes siamoises de la forteresse de Bangkok. Et voilà le cadet devenu commandant. Lors de la révolte des Macassars en septembre 1686, Beauregard fut grièvement blessé d'un coup de kriss, ce redoutable poignard malais à la lame ondulée : Le sieur de Beauregard, capitaine français, voyant que le capitaine macassar, quoique percé de plusieurs balles, avait encore un reste de vie, défendit à son sergent de le tuer, et s'approchant de lui, il se mit en devoir de lui ôter son kriss. Il prit le fourreau au lieu de la poignée, ce que cet homme presque mort ayant senti, il eut encore assez de force pour le tirer et lui en fendre le ventre (4).

S'il faut en croire les Mémoires de Forbin, le cadet ne dut la vie après cet éventrement qu'aux talents de chirurgien du chevalier. L'histoire est extraordinaire et mérite d'être citée dans son intégralité : Comme je voulus entrer dans le pavillon pour me reposer un moment, car j'en avais grand besoin après les fatigues que j'avais eu à essuyer, je fus frappé d'un spectacle d'autant plus triste que je m'y attendais moins. Outre les cadavres des Macassars et des Siamois, qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever, je trouvai étendu sur le bord de mon lit un jeune officier nommé Beauregard, fils d'un commissaire du roi à Brest. Il était demeuré à Siam et je l'avais fait major de toutes les troupes siamoises. En le voyant dans cette situation, je le crus mort et j'en eus le cœur serré de douleur.

On ne croira peut-être pas ce que je vais dire, car en effet, il a bien plus l'air d'une fable que de toute autre chose. Je puis pourtant assurer que je n'y ajouterai rien du mien, et que je ne rapporterai que la pure vérité. M'étant approché du lit et ayant examiné ce jeune homme de plus près, je vis qu'il respirait encore, mais il ne parlait plus, et il avait la bouche toute couverte d'écume. Je lui trouvais le ventre ouvert, toutes les entrailles et l'estomac même qui étaient sortis pendaient en s'abattant sur les cuisses. Ne sachant comme faire pour lui donner quelque secours, car je n'avais ni remède ni chirurgien, je me hasardai de le traiter comme je pourrais.

Pour cet effet, ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place et je cousis la plaie, comme j'avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures que je joignis, et après avoir battu du blanc d'œuf que je mêlai avec de l'arack qui est une espèce d'eau-de-vie, je m'en servis pour panser le malade, ce que je continuai pendant dix jours. Mon opération réussit parfaitement bien, et Beauregard fut guéri. À la vérité, il n'eut jamais la fièvre ni aucun autre symptôme fâcheux. Je remarquai en lui remettant les entrailles dans le ventre qu'elles étaient déjà sèches comme du parchemin et mêlées avec du sang caillé. Mais tout cela n'empêcha pas la parfaite guérison qui suivit peu de jours après (5).

Après le départ de Forbin au début de l'année 1687, Beauregard fut nommé par Phaulkon gouverneur de Bangkok, puis quelques mois plus tard, après le massacre des Anglais à Mergui, gouverneur de cette place et général de cette mer-là avec le pouvoir de traiter avec les Anglais (6), et honoré du titre prestigieux d'Okphra, l'un des plus élevés dans la hiérarchie siamoise. Tachard nous précise que Beauregard était allé par ordre du roi de Siam à Ténassérim pour apaiser les troubles qui s'y étaient excités entre les Anglais et les Siamois (7). Et voilà le cadet devenu gouverneur, puis général, et l'un des dignitaires les plus titrés du Siam.

Après le coup d'État de mai 1688, lors de la débâcle de la garnison française de Du Bruant à Mergui, Beauregard s'embarqua en catastrophe avec les débris des troupes à bord de l'Aigle noir, une frégate du roi de Siam que les Français avaient capturée et rebaptisée le Mergui. La disette sévissant à bord, le navire mouilla à la côte de Martaban et Beauregard descendit à terre avec le jésuite Pierre d'Espagnac et quatre soldats pour essayer d'acheter des vivres. Le père Le Blanc relate le piège ourdi par les Pégouans, qui obligea le navire à fuir, abandonnant ses compatriotes à terre.

La côte de Martaban est sous la domination du roi de Pégou. On entra avec le pavillon blanc dans la rivière. Le sieur de Beauregard, accompagné d'un missionnaire jésuite fut à la première ville chercher des vivres. Ils remontrèrent qu'ils étaient sortis de Mergui pour n'avoir pas voulu aller faire la guerre aux Laos, sujets du roi de Pégou, avec lesquels les vaisseaux français qui naviguaient dans ces mers s'étaient toujours entretenus en paix, et pour témoignage de la vérité de ce qu'ils disaient, ils produisirent l'ordre de la Cour de Siam qui contenait l'ordre de l'expédition contre les Laos. Le gouverneur du lieu leur dit qu'il allait les faire conduire à Syriam, capitale du Pégou, selon la coutume du royaume pour parler au roi, leur promettant que ce prince les recevrait bien et leur accorderait avec plaisir ce qu'ils demandaient, mais qu'en attendant leur retour, les lois et les coutumes du pays voulaient que leur vaisseau mît ses ancres, ses câbles et ses voiles à terre avec ses canons et ses munitions de guerre.

Le sieur de Beauregard, feignant d'agréer toutes ces propositions, demanda d'envoyer une lettre au commandant du vaisseau pour lui en donner avis. Il fit comprendre par cette lettre à M. Du Bruant qu'on voulait se saisir de son navire s'il ne se tenait sur ses gardes, et que pour eux on les emmenait bien loin dans les terres à Syriam. Après tant d'autres traverses, il fallut encore essuyer celle-là.

On fut obligé de laisser le missionnaire et l'officier et quatre soldats français entre les mains des Pégouans et de se retirer au plus tôt de la rivière sans en avoir tiré aucun rafraîchissement (8).

Que devint ensuite Beauregard ? Réduit en esclavage à Syriam (aujourd'hui Thanlyin dans la région de Yangon en Birmanie), sa trace se perd et nous en sommes réduits aux conjectures. François Martin écrivait en mars 1692 dans ses Mémoires : Nous reçûmes des lettres de Pégou de la mort du père d'Espagnac, jésuite, et de celle du sieur de Beauregard ; il y avait déjà du temps que l'on en avait écrit, mais sans beaucoup d'assurance ; il n'y eut pas lieu d'en douter à présent ; ils avaient succombé à la misère où ils étaient réduits (9).

C'est la thèse que soutient Michael Smithies, qui écrit en conclusion de son article : Ainsi finit la vie du pauvre jeune Beauregard, ayant survécu à six campagnes et à un tir de mousquet avant l'âge de vingt ans, étant allé au Siam en 1685, pour y être étripé par les Macassars l'année suivante, pour y devenir gouverneur de Bangkok de la fin 1686 à juillet 1687, puis gouverneur de Mergui jusqu'à février 1688, pour y avoir échappé au massacre des Français en juin, tout cela seulement pour être fait prisonnier au Pégou et placé dans un esclavage perpétuel, dans lequel il mourut quelque temps après, certainement avant d'avoir atteint l'âge de 27 ans (10).

Quelques sources ont permis de mettre en doute cette fin pessimiste. L'ouvrage anglais The Modern Part of an Universal History indique dans une note (11) : … à la côte de Martaban, d'Espagnac, le jésuite, et M. Beauregard (qui fut gouverneur de Bangkok après Forbin), descendirent à terre pour trouver des provisions, et furent emmenés en esclavage. Ils furent ensuite conduits sur une île déserte, et réduits à la dernière extrémité à la fin de septembre, quand un vaisseau français les récupéra. Le mauvais temps les forcèrent à entrer dans la rivière d'Arakan, où un certain De Du était Premier ministre, et les libéra. Mais sur la route de Balassor, ils rencontrèrent quatorze navires anglais et furent capturés en tant que vaisseaux du roi de Siam, avec lequel les Anglais disaient être en guerre. De là, ils furent emmenés à Madras et arrivèrent à Pondichéry le 15 janvier 1689. Cette note, reprise textuellement par Anderson (12), est manifestement erronée. C'est la garnison de Mergui commandée par Du Bruant qui arriva à Pondichéry le 15 janvier 1689, mais sans les Français abandonnés à Martaban. De plus, il est tout à fait invraisemblable que François Martin n'ait pas eu connaissance de leur arrivée. La note de ses Mémoires de mars 1692 citée plus haut indique clairement qu'il ignorait tout de leur sort avant d'en avoir reçu des nouvelles. Nous savons que le père d'Espagnac, après avoir subi les rigueurs de l'emprisonnement, fut autorisé à exercer les fonctions de curé d'une petite paroisse dans le royaume de Pégou. Le Mercure Galant de Janvier 1691 publiait : On apprit par le retour d'un petit vaisseau portugais, que ce père qui avait échappé à la mort avec bien de la peine dans la chaleur de l'action qui se passa entre les Français et ces sauvages, avait été conduit au roi, qui fait sa résidence à près de 200 lieues dans les terres, dans la ville d'Ava que ce prince, qui est en même temps empereur d'Ava et de Pégou, lui avait fait assez bon accueil, et lui avait assigné pour sa demeure une église où il y a plusieurs chrétiens, tant Portugais que Pégouans. Dans une lettre datée du 20 janvier 1691, le missionnaire Jean Genoud écrivait : Le père d'Espagnac a été nouvellement relégué sur les confins du royaume d'Ava, quoique les chrétiens de l'église qu'il servait, l'aimant comme leur propre père, offrissent une bonne somme d'argent afin de le garder chez eux (13).

Quant à la thèse de la fin tragique de Beauregard en esclavage, elle est indirectement contredite par Voltaire, qui – autant qu'il s'en souvenait à l'âge de 58 ans – évoquait le cadet dans une lettre à M. Roques rédigée en avril ou octobre 1752 : C'est un de mes parents nommé Beauregard, qui avait défendu la citadelle de Bangkok sous M. Desfarges, autant qu'il m'en souvient, de qui je tiens l'aventure de la veuve de Constance (14). Cette affirmation – si elle est exacte – pourrait laisser penser que Beauregard, avant de regagner la France et de faire des confidences à Voltaire, son parent, était même revenu quelque temps au Siam et y avait été témoin du sort réservé à Mme Constance.

NOTES

1 - Journal de Choisy du 29 mars 1685. 

2 - Michael Smithies, Young Beauregard (c. 1665-c.1692): Soldier of Misfortune in Siam, Journal of the Royal Asiatic Society, vol. 8, N° 2, Jul. 1998, pp. 229-235. 

3 - Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la Cour du roi de Siam, Seneuse et Hortemels, 1686, pp. 219-220. 

4 - Guy Tachard, Second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam, Hortemels, 1689, pp. 110-111). 

5 - Mémoires du comte de Forbin, chef d'escadre, chevalier de l'Ordre militaire de Saint-Louis, Girardi, 1729, I, pp. 175 et suiv.). 

6 - Guy Tachard, op. cit., p. 149). 

7 - Claude Céberet, Journal du voyage de Siam et côte de Coromandel fait par le sieur Céberet, envoyé extraordinaire du roi vers le roi de Siam pendant les années 1687 et 1688, Archives Nationales, C1/24, f° 4-88. 

8 - Marcel Le Blanc, Histoire de la révolution du royaume de Siam arrivée en l'année 1688, Lyon, Horace Molin, 1692, II, pp. 306 et suiv. 

9 - Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichéry (1665-1696), publiés par A. Martineau, avec une introduction de H. Froidevaux, 1931, III, p. 198). 

10 - Michael Smithies, op. cit., pp. 234-235. 

11 - The Modern Part of an Universal History from the Earliest Account of Time, Londres, 1759, VII, p. 382, note R. 

12 - John Anderson, English Intercourse with Siam in the Seventeeth Century, Londres, 1890, p. 380. 

13 - Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 304. 

14 - Œuvres complètes, Garnier, 1880, vol.37, V, p. 502. 

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