PRÉSENTATION

Page de la relation de Tachard

Lorsqu'il s'embarque pour les Indes orientales le 24 février 1690 sur le Gaillard, vaisseau du roi de l'escadre Duquesne-Guitton, Guy Tachard peut mesurer le chemin parcouru depuis le 3 mars 1685, jour où les navires de l'ambassade du chevalier de Chaumont mirent à la voile pour gagner le Siam. En presque cinq ans, l'obscur jésuite-mathématicien envoyé en Chine par Louis XIV était devenu l'un des personnages, sinon le personnage-clé, des relations franco-siamoises. En deux courts séjours dans le royaume de Siam, il avait tissé des liens, élaboré des plans, imaginé des stratégies, mené des négociations secrètes, il avait quasiment évincé les ambassadeurs et envoyés officiels, il avait pris la direction des opérations. Le chevalier de Chaumont et moi n’étions plus que des personnages de théâtre constatait lucidement l'abbé de Choisy dans ses Mémoires (1). Quant à Céberet et La Loubère, Phaulkon leur fit savoir qu'il ne les regardait que comme des personnes que le roi avait revêtues d'un caractère apparent pour faire le personnage que le révérend père ne pouvait faire en public à cause de son caractère de religieux, mais que pour la négociation des affaires il ne traiterait qu'avec le père Tachard avec lequel il trouverait mieux son compte qu'avec [eux] (2). C'est d'ailleurs à Tachard, élevé au titre d'Envoyé extraordinaire du roi de Siam, que seront remises les lettres royales destinées à Louis XIV et au pape.

Le coup d'État au Siam et la mort du roi Naraï et de Phaulkon ne furent connus en France qu'au mois de novembre 1689. La Gazette donna l'information dans son édition du 12 novembre (3), et, à la fin du même mois, le Mercure Galant informait ses lecteurs que : la nouvelle de la mort du roi de Siam est véritable, mais on ne convient pas encore bien de quelle manière se sont faits les grands changements qui sont arrivés après sa mort (4). Il fallut attendre la fin décembre pour que le Mercure Galant, s'appuyant sur des informations venant de très bonne part publie un long article qui rapportait assez fidèlement les événements de 1688 (5). Cette nouvelle fit l'effet d'une bombe et retarda le départ de l'escadre Duquesne-Guitton, qui aurait dû lever l'ancre avant la fin du mois d'octobre. Paul Kaeppelin écrit : Le 6 novembre 1689, arrivaient les pires nouvelles qui faisaient crouler tous les projets et toutes les espérances conçues depuis deux ans : une lettre d'un officier français, ancien major de Bangkok et prisonnier à Middelbourg [très certainement Beauchamp], révélait la révolution de Siam en 1688 et la prise au Cap, en mai, du Coche et de la Normande. En annonçant succinctement au père Tachard la ruine des entreprises françaises au Siam, Seignelay laissait voir sa profonde déception, avouait qu'il n'y avait plus rien à tenter. Il ordonnait immédiatement de surseoir au départ de l'escadre, mais sans le désarmer, de renvoyer à Brest les troupes destinées aux Indes, et mandait à Versailles les malheureux directeurs [de la Compagnie des Indes] pour leur donner ses instructions (6).

Il en fallait davantage pour décourager Tachard, dont le rêve siamois n'était pas brisé : Les tristes nouvelles de la révolution de Siam n'empêchèrent pas les pères de notre compagnie de s'embarquer sur les vaisseaux que le roi et la royale Compagnie envoyaient aux Indes. Nous étions persuadés que le dessein que nous avions de nous y consacrer au salut des âmes selon l'esprit de notre vocation n'avait été traversé que pour nous faire sentir que dans l'œuvre de Dieu, il faut uniquement s'abandonner à sa divine providence (7). Admirable confiance des jésuites en cette Divine Providence qui inspirera quelques sarcasmes à un autre passager de l'escadre, Robert Challe, qui laissa un magnifique journal de voyage : Tous ces gens-là n'aiment point à jeûner : tout au contraire, ils se fient tellement sur la Providence qu'ils mangeraient volontiers dans un repas ce qui servirait à d'autres pendant une semaine (8). Les malheurs du roi de Siam et de son ministre n'avaient manifestement pas coupé l'appétit des bons pères.

La Divine Providence joua un autre mauvais tour au jésuite. Alors que depuis Pondichéry, il négociait son passage au Siam avec le très méfiant et très réticent Kosapan, cet ambassadeur siamois qui avait fait si grande impression en France pendant les trois mois qu'il y avait passés en 1686, mais qui, devenu barcalon du nouveau roi, affichait des sentiments résolument anti-français, les Hollandais assiégèrent et prirent la ville. Fait prisonnier, Tachard fut emmené à Batavia, puis en Hollande d'où il put regagner la France à la fin d'octobre 1694.

Le troisième voyage dans les Indes s'était soldé par un échec qui ne découragea pas le jésuite dont la maxime était que Dans les entreprises apostoliques, la contradiction est un gage du succès (9). Une nouvelle escadre commandée par M. de Serquigny s'apprêtait à prendre la mer, le père Tachard y prit place, et le 27 mars 1695, il fit voile une quatrième fois vers le lointain Orient. Une escale à Goa lui permit de se recueillir sur les reliques de François Xavier, l'Apôtre des Indes. Là encore, il put constater que la Divine Providence n'avait pas été très bienveillante envers la dépouille mutilée du saint : Il semble que la providence qui avait conservé si longtemps ce saint corps, non seulement sans corruption, mais avec une couleur vive et animée, a permis qu'il ait perdu cette vivacité et qu'il se soit même beaucoup flétri depuis qu'on lui a coupé le bras par ordre du Pape qui voulait honoré Rome d'une si belle relique (10). Enfin, de Surate où l'escadre avait fait escale, il s'embarqua sur un navire portugais pour gagner Chandernagor où il arriva en juillet 1696. Il eut par deux fois l'occasion de se rendre à Mergui, sur le territoire siamois. La première lui infligea une dure humiliation, puisque Kosapan, le barcalon, lui signifia sans ménagement de s'en retourner d'où il venait. Il eut plus de chance à la seconde tentative, où il put, après de longues et dures négociations, obtenir une audience de Phetracha et lui présenter la lettre de Louis XIV. Accueil froidement protocolaire, échanges de politesses convenues et de vagues promesses, les espérances françaises sur le Siam étaient bel et bien éteintes. Tachard eut tout de même l'occasion, lors de ce court séjour, de rencontrer Mme Constance, la veuve de Phaulkon, d'écouter le récit de ses malheurs et de lui prodiguer consolations et espérance en la Divine Providence. Tachard revint en France en mai 1700.

Les trois cahiers manuscrits qui constituent cette relation des troisième et quatrième voyages aux Indes du père Tachard entre 1690 et 1700 sont conservés à la Bibliothèque Nationale sous la cote B.N., Ms. Fr. 19030, Relation d’un voyage dans l’Inde (1690-1699). L'écriture en est régulière et tout à fait lisible, même si le document comporte de nombreuses ratures et corrections, que nous avons reproduites chaque fois que c'était possible. Nous avons transcrit ce texte en français moderne, nous en avons revu l'orthographe et la ponctuation et nous nous sommes efforcés de l'éclairer par quelques notes. Parmi les travaux de référence qui nous ont été précieux, nous devons citer l'ouvrage de Raphaël Vongsuravatana : Un jésuite à la Cour de Siam (11), l'article de Stefan Halikowski Smith : Between Illusions and Reality: Two Late Seventeenth Century Missions to Southeast Asia (12), et celui de Michael Smithies : Tachard's last appearance in Ayutthaya, 1699 (13).

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Premier cahier - I
Février à juillet 1690

NOTES

1 - Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, p. 45. 

2 - Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, Michel Jacq-Hergoualc'h, 1998, p. 57). 

3 - Gazette n° 47 du 12 novembre 1689, pp. 553-554. 

4 - Mercure Galant de novembre 1689, pp. 320 et suiv. 

5 - Mercure Galant de décembre 1689, pp. 28 et suiv. 

6 - La Compagnie des Indes orientales et François Martin, 1908, p. 219. 

7 - Manuscrit BN, ms fr 19030, f° 1 - 138r°. 

8 - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, I, p. 215. 

9 - Pierre-Joseph d'Orléans, Histoire de Monsieur Constance, Premier ministre du roi de Siam, et de la dernière révolution de ces États, 1690, p. 218. 

10 - Manuscrit BN ms fr 19030, f° 17 - 182r°. 

11 - Éditions France-Empire, 1992. L'ouvrage a été numérisé par la Bibliothèque Nationale dans le cadre de la numérisation des indisponible et peut être téléchargé sur le site Gallica. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3340062h.texteImage 

12 - MRTS, Medieval and Renaissance Texts and Studies n° 556, 2019.
https://www.academia.edu/37069132/Halikowski_Between_Illusions_Part_I_23_April2018.docx

13 - Journal of the Royal Asiatic Society, 3rd Series, Vol. 12, No. 1 (Avril 2002), pp. 67-78. 

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5 octobre 2019